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27/05/2010

L'origine de la démocratie vue par Jean Baechler

La thèse repose sur plusieurs propositions logiquement reliées. « La » — et non pas « une » ou « telle » — démocratie est un régime politique, défini comme une « certaine » manière de régler les relations de pouvoir entre acteurs humains réunis en société. Ce régime particulier est le régime naturel de l'espèce, au sens où il est le plus approprié à la résolution des problèmes de conflits violents qui se posent à une espèce distinguée, dans le règne vivant, par sa liberté et sa faillibilité. Pour que la nature puisse s'exprimer, certaines conditions de possibilité sont requises, qui permettent de définir les origines de la démocratie comme la réunion actuelle de ces conditions et de distinguer ses origines de sa genèse, de son développement, de son installation dans la durée. Or, ces conditions sont loin d'être toujours et partout réunies. En effet, les données empiriques révèlent une inclination démocratique dominante dans le monde primitif, et d'autant plus qu'il est plus archaïque ; une quasi-disparition de la démocratie en conséquence de la néolithisation, à l'exception des cités villageoises et urbaines ; une redécouverte de la démocratie en Europe moderne grâce à des circonstances contingentes improbables.

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Qu'est-ce que la démocratie ?

La démocratie est un régime politique. En tant que régime, elle compose un ensemble institué de dispositifs et de procédures appropriés à l'effectuation de la fin du politique. Une fin — de l'homme — est la solution d'un problème de survie ou de destination adressé à l'espèce humaine par sa nature et sa condition. Le problème dont le politique a la charge est le conflit entre humains vivant ensemble. Nous sommes une espèce querelleuse, privée de tout dispositif inné de contrôle de l'expression de la violence, si bien que tout conflit humain fait courir le risque de la montée aux extrêmes de la lutte à mort. Le conflit violent est le problème. La solution et la fin sont, non pas la prévention des conflits, car elle est impossible, mais leur résolution pacifique, sans recours à la violence. La pacification ne peut s'opérer que par la médiation de la justice, aux deux sens aristotéliciens de la loi et du droit. Un régime politique est donc, plus précisément, un ensemble institué de dispositifs et de procédures appropriés à la paix par la loi et le droit. La mise en oeuvre du régime s'effectue au sein d'un cercle social, défini comme espace de pacification tendancielle vers l'intérieur et de guerre virtuelle vers l'extérieur. Convenons d'appeler « politie » ce cercle social et « transpolitie » le système de jeu qui s’instaure entre au moins deux polities. De ces définitions conceptuelles résulte la constitution de la politie en acteur collectif sur la scène extérieure et, à l'intérieur, en scène, sur laquelle se déroulent les comédies humaines et sociales. Du moment qu'un régime est le moyen approprié à une fin, on définit par là même un moyen inapproprié. Il est donc assuré, pour des raisons de cohérence logique, qu'au moins deux régimes politiques sont possibles, un bon et un mauvais.

La démocratie est donc un régime politique à côté d'au moins un autre. Deux questions distinctes sont ainsi posées, l'une portant sur les régimes possibles et l'autre sur leur appropriation à la fin du politique. La première question doit trouver une réponse dans la construction d'une typologie des régimes politiques. Une typologie doit être simple, cohérente et exhaustive, au sens où tous les cas repérables doivent pouvoir y être inclus, y compris les exceptions et les aberrations. Le régime étant défini comme le moyen de contrôler la violence, le concept de pouvoir paraît procurer un fondement solide à une typologie politique. Le pouvoir est la capacité actuelle d'un acteur d'imposer sa volonté à une autre volonté, laquelle pourrait refuser de s'y plier. Le ressort du pouvoir n'est pas dans celui qui impose sa volonté, mais dans celui qui obéit. Le pouvoir repose donc sur quatre éléments liés : une volonté donneuse d'ordre, une obéissance, une désobéissance potentielle et un conflit résultant de la désobéissance. Le lieu stratégique de la relation étant l'obéissance, il convient de s'interroger sur ses ressorts possibles. Il apparaît qu'ils sont au nombre de trois seulement : on peut obéir par peur, par respect ou par calcul. On peut convenir d'appeler « puissance » la relation de pouvoir qui le fonde sur la peur des obéissants face à la force, définie comme violence et ruse. « Autorité » peut désigner la relation reposant sur toutes les nuances du respect ou de la révérence, manifestés envers un charisme tenu pour concédé par un principe supérieur. On appellera « direction » la relation instaurée par le calcul intéressé à la réussite d'une entreprise collective.

Comme il est manifestement impossible de maximiser simultanément les trois modes du pouvoir, un régime politique se noue par accentuation de l'un d’eux et par la subordination des deux autres. On est ainsi conduit à la conclusion que trois régimes politiques fondamentaux sont possibles. Un premier régime — appelons-le « autocratie » — repose sur la puissance, où le pouvoir est conquis, exercé et conservé par la violence et la ruse. En y ajoutant des principes de différenciation plus fins, on obtient des sous-types. On distinguera le despotisme, où le puissant gère la politie comme une propriété privée ; la tyrannie, où il use du pouvoir pour satisfaire ses passions ; le régime autoritaire — mal nommé, mais il paraît trop tard pour changer la terminologie —, où une équipe, généralement de militaires, monopolise le pouvoir politique, sans prétendre imposer sa loi exclusive à toutes les activités non politiques, économiques, religieuses et autres ; l’idéocratie, qui recourt à tous les moyens pour réaliser une utopie. Un deuxième régime se nommera « hiérocratie », où le pouvoir est légitimé par l'appel à un principe supérieur, tenu pour le siège authentique du pouvoir et son dispensateur au bénéfice d'un vicaire terrestre, qui, au demeurant, peut l'avoir conquis par la force à l'origine. La légitimité du régime est acquise, dès lors que les sujets reconnaissent tant la transcendance du principe que la lieutenance du vicaire, moins un individu qu’une dynastie. La hiérocratie se différencie en tempérée et en absolue, selon que, dans l'une, des contre-pouvoirs autonomes contiennent et contrôlent le pouvoir, ou que, dans l'autre, la confusion est tendancielle entre élites sociales et appareil du pouvoir politique. Enfin, on ne peut manquer d'appeler « démocratie » le régime, où le pouvoir est enraciné dans ceux qui obéissent et qui le délèguent au service d'entreprises collectives, exigeant, en raison de contraintes d’efficacité, que certains commandes et que d'autres obéissent. La démocratie se différencie en trois sous-types, en fonction des critères de sélection du pool des délégants. On retrouve ainsi la tripartition classique, entre le régime aristocratique, où les sièges du pouvoir sont les bien nés, c'est-à-dire des individus originaires de lignées riches, puissantes et prestigieuses ; le régime oligarchique, où le pouvoir émane des riches ; et la démocratie proprement dite, où le peuple est source de pouvoir au même titre que les élites.

On peut être sensible à l'argument, que les affaires humaines entrent difficilement dans les cadres rigides d'une typologie. Ils ont aussi l'inconvénient de gommer les transitions. Aussi bien, une figuration peut-être plus convaincante et plus proche de la réalité verrait dans les trois modes du pouvoir les trois dimensions d'un espace politique, de telle sorte que tout régime politique serait inscrit dans cet espace et réaliserait une combinaison originale de puissance, d'autorité et de direction, tout en se situant dans une proximité plus grande de l'une des trois.

On est ainsi conduit à définir la démocratie comme le régime politique, où le pouvoir est détenu d'origine par les acteurs individuels ou collectifs d'une politie, qui le délèguent à des compétents putatifs, pour favoriser la réalisation du bien commun, à savoir la paix par la justice, favorable à l'effectuation des conditions du bien vivre, au sens d'Aristote. Cette définition permet de répondre à la seconde question : quel est le bon régime ? L'analyse se développe, pour le moment, au niveau conceptuel de réalité et ne cherche pas à décider le meilleur régime dans tel ou tel contexte particulier. Du point de vue de l'espèce, la démocratie est le régime le plus approprié, à n'en pas douter, et l’autocratie le moins, la hiérocratie hésitant entre l'appropriation atténuée en fonction de son degré de tempérance et l’inappropriation variable selon l'intensité de son absoluité. On n’en peut douter, car la démocratie répond le mieux à deux caractères fondateurs de l'espèce. Sa liberté soutient la volonté libre de ses représentants, que seule la direction permet de respecter scrupuleusement. La liberté fonde aussi la faillibilité de l'espèce, qui ne peut être contenue dans des bornes compatibles avec la survie que par le recours perpétuel à des explorations par le mécanisme des essais et des échecs. Or, le principe majeur de régulation des activités en démocratie repose précisément sur des mécanismes exploratoires. On pressent la validité de cette assertion, en observant comment les conflits se résolvent en démocratie, comment les règles du jeu sont tirées de la virtualité et soumises à l'épreuve de l'expérience, comment ce qui revient à chacun, en termes de contrat, de rétribution et de punition, s'effectue dans les faits.

De cette définition conceptuelle de la démocratie, on déduit tous les caractères d'une démocratie idéale, celle qui serait fidèle à son concept. Retenons-en quelques-uns en forme d'énumération, sans les analyser plus avant, car ce serait nous éloigner de notre propos, qui porte sur les origines. Dans un modèle de démocratie, la direction régit toutes les relations de pouvoir, partout où elles s'exercent, et non seulement dans le cadre de la politie ; l'autorité est conférée à la loi non-écrite et à ses expressions positives, qu'elles soient coutumières ou écrites ; la puissance est exercée par les citoyens et leurs délégués à l'encontre des tricheurs intérieurs et des ennemis extérieurs. Le régime est mixte de fondation, car la souveraineté investie dans chaque citoyen lui donne sa dimension démocratique, la délégation du pouvoir à des compétents sa dimension aristocratique, au sens étymologique du mot, et la désignation de dirigeants capables de diriger sa dimension monarchique, également au sens étymologique. En démocratie, toute délégation de pouvoir ne peut l'être qu'à titre temporaire, circonscrit et réversible. Toutes les activités sont distribuées en trois sphères : le public est consacré à l'effectuation du bien commun, entendu comme ce qui est de l'intérêt de chacun qu'il soit réalisé, de bonnes lois, le respect des droits de chacun, la punition de ceux qui transgressent la loi et le droit, la sécurité extérieure, les conditions générales de la prospérité ; le privé est occupé à la poursuite des intérêts particuliers, variés et divergents, si bien qu'ils doivent être conduits à des compromis moyens par des négociations sur des marchés, soustraits à la violence et à la ruse par la loi et l'imposition de la loi ; l'intime, enfin, est accaparé par le soin et le souci du bien vivre ou de ce que Renan appelait le roman du bonheur que chacun se construit à son propre usage. La justice distributive, en démocratie, exige que le pouvoir aille à la compétence, le prestige au mérite et la richesse à la contribution à sa production. Dont il résulte que la démocratie s'accommode fort bien des inégalités, à condition qu'elles soient justes et qu'elles puissent être atténuées par l’équité au nom d'une justice supérieure. L'inégalité en termes de pouvoir, de prestige et de richesse ne compromet pas de soi le principe fondateur, qui affirme l'identité des citoyens en tant que sièges du pouvoir, sources de ses délégations et obéissants. En démocratie, tout groupe, y compris la politie, appliqué à atteindre ensemble des objectifs auxquels ses membres sont intéressés, dénie à tous le droit d'entrer, tout en accordant à chacun le droit de solliciter la faveur d'entrer, et garantit à tous et à chacun le droit de ne pas entrer et de sortir. La démocratie ne reconnaît que des « droits de », c'est-à-dire les libertés — d'opinion, d'expression, d'association, de conviction, d'initiative... — qui sont incluses analytiquement dans le concept de citoyen, et tient pour des corruptions et des usurpations tous les « droits à » et « droits sur ». Enfin, une démocratie modèle marche normalement mal, est indéfiniment réformable et perfectible, et demeure insubvertible de l'intérieur, car la probabilité est nulle que les mécontents radicaux parviennent à occuper des positions stratégiques ou que ceux qui jouissent de ces positions n'en tirent pas des bénéfices suffisants pour les prévenir de ruiner le régime qui les sert.

Notons pour mémoire qu'il serait tout autant possible de déduire, pour les dénoncer, le catalogue complet des « hérésies » démocratiques, entendues comme des mésinterprétations.

 

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Les avatars historiques de la démocratie

S'attacher aux origines de « la » démocratie impose d'adopter le point de vue de l'histoire universelle de l'humanité en tant que telle, et non pas de tel segment, quartier ou épisode. À cette hauteur, l'échelle de temps à considérer est le millénaire. La documentation disponible est lacunaire au-delà de toute déploration. Elle est historique sur les cinq derniers millénaires. Pour oser remonter plus haut, l'archéologie est d'un secours limité. Force est de recourir aux données ethnographiques, qu'il est, sans doute, impossible de reporter telles quelles dans un passé lointain. Mais, maniées avec prudence et dépouillées de leurs déterminations singulières et particulières, elles permettent de dessiner l'esquisse d'un tableau plausible ou, pour reprendre Platon, sinon vrai du moins ressemblant à la vérité.

Si l'on adopte ce point de vue et la typologie des régimes politiques comme grille de lecture, on voit émerger un tableau cohérent. Fixe pendant des dizaines de millénaires, il s'anime, aux lendemains de la dernière glaciation, il y a dix à douze mille ans, d'un mouvement indéfiniment accéléré, pour aboutir finalement à un paysage politique bouleversé de fond en comble. Dans le monde primitif des prédateurs, la démocratie la plus pure règne sans partage, car la ténuité des sociétés et le face-à-face perpétuel annulent les coûts de coalition et rendent la puissance impossible, d'un côté, et ne permettent pas d'aller, de l'autre, dans le sens du respect envers quelqu'un, au-delà de l'estime voire de l'admiration que l'on peut ressentir pour un mérite personnel supérieur, dont le propre est de n'être pas héréditaire. Rien n'est fermement institué, mais tous les problèmes intéressant le politique, pour l'essentiel la gestion des conflits et la gouvernance de l'action collective, reçoivent des solutions, que l'on peut toujours rapporter au principe de la direction. Les données ethnographiques utilisables sont procurées soit par les bandes, comme celles des Bochimans du Kalahari, des Pygmées de la forêt congolaise ou des Esquimaux d’au-delà du cercle polaire, soit par les bandes matinées de tribus composées par les Aborigènes australiens. La démocratie est même d'autant plus pure que l'économie repose plus entièrement sur la cueillette. En effet, à mesure que l'on remonte les degrés de latitude vers le nord, dans l'hémisphère septentrional, la chasse au gros gibier tient une place croissante dans l'alimentation et les activités, ce qui a pour conséquence, passé un seuil incertain dans le rapport chasse/cueillette, de conférer aux hommes un pouvoir de décision plus grand qu'aux femmes et d'approfondir la répartition sexuelle des tâches.

Avec la néolithisation, on observe une hiérocratisation de la démocratie. Elle suit deux modèles fondamentaux. Le modèle du « clan royal » domine chez les agriculteurs purs, où un même clan charismatique, bénéficiant d'un statut plus ou moins sacré mais toujours supérieur, procure tendanciellement les titulaires de toutes les positions de pouvoir à tous les niveaux d'une construction politique, qui est encore loin d'avoir adopté, pour la politie, la forme qui nous est familière en Europe, d'une entité circonscrite distinctement et tendanciellement homogène et isotrope. On a, au contraire, affaire à des structures segmentaires hiérarchisées, en remodelage perpétuel. Le second modèle est celui de la « pyramide », dominant chez les pasteurs, où la politie est structurée par la juxtaposition d'une pluralité d'unités sociales, chacune dirigée par une lignée charismatique placée en position éminente au-dessus d'un peuple de roturiers. Généralement, une lignée l'emporte en dignité sur les autres et peut procurer à une position royale ses titulaires, à des fins d'arbitrage, de représentation symbolique et de mobilisation collective. Chacun des deux modèles favorise unilatéralement la hiérocratie tempérée, car le clan royal est contrebuté par la structure lignagère de la société et par sa dispersion en villages, chefferies et superchefferies, et la pyramide par la pluralité de ses unités fonctionnelles, chacune capable de mobiliser autour de sa lignée dominante ses « gens » et toutes susceptibles de se coaliser contre toute tentative d'usurpation du pouvoir dans un sens absolu.

Cette évolution est lente, progressive, probablement imperceptible à vue humaine. Elle se poursuit, sur tous les continents, sur cinq à sept mille ans. Elle a pour moteurs principaux le passage progressif à la production alimentaire et au stockage, la sédentarisation, l'émergence d’une stratification sociale, le croît démographique, la tribalisation, l'élargissement du volume des sociétés, bref, elle est une dimension d'une mutation culturelle appelée « néolithisation ». Il faut souligner que la guerre, quoique présente dès les premiers stades de cette mutation, affecte peu l'évolution politique. En effet, les facteurs de la tempérance hiérocratique la cantonnent dans le sport musclé, dans le raid de pillage ou de capture des femmes, dans la piraterie. Ils préviennent toute stratégie de conquête, car les moyens manquent pour s'y lancer et encore plus pour contrôler durablement des territoires et des populations subjuguées par l'épée et la lance.

Au terme de ce mouvement millénaire, la démocratie a partout disparu, sauf survivances locales ou régionales et à l'exception notable des cités villageoises. Il s'agit d'un faciès de la tribu, caractérisé par la transformation de villages, réunis en grappe, en polities souveraines. Ces polities minuscules sont strictement conformes au concept de politie comme espace des interactions sociales vers l'intérieur et comme acteur collectif sur une scène transpolitique extérieure. Il est possible qu'elles naissent d'une consolidation d'un niveau dans la structure tribale segmentaire et hiérarchisée, peut-être en conséquence d'une plus haute densité démographique et/ou d'une intensité plus prononcée des entreprises guerrières. Quoi qu'il en soit, le régime à peu près exclusif de ces cités est l'oligarchie, en ce que les délégations et les positions de pouvoir sont gérées par les lignées et les maisons les plus prospères. La dominante oligarchique peut être expliquée par un calcul spontané des acteurs et par les conclusions opposées qu’ils en tirent, selon qu'ils sont riches ou pauvres. S’occuper des affaires publiques impose aux pauvres des coûts prohibitifs en termes de temps, d'énergie, de manque à gagner, de ce que les économistes appellent « les coûts d'opportunité ». Au contraire, les riches ont les moyens d'essuyer ces coûts et peuvent poursuivre, en se dévouant au bien commun, des objectifs d'ambition, de vanité, d'orgueil, de cupidité. Les pauvres ne courent guère de risques à se détourner des affaires et à les abandonner aux riches, car leurs coûts de coalition sont nuls dans ces univers minuscules. Ils peuvent imposer aux oligarques la modération et les inciter à une gestion satisfaisante, en maintenant la menace implicite de l'émeute.

Une seconde étape succède à la première, il y a quatre à cinq mille ans, en Chine, en Inde, en Asie Antérieure, en Amérique. Elle a pour point d'aboutissement et pour attracteur l'établissement d'empires continentaux. L'Asie Antérieure est la première à atteindre le but, en - 539 par le ministère des Perses achéménides. L'Inde suit au IIIe siècle avant notre ère par le fait des Mauryas et d’Ashoka. La Chine est unifiée en -221 par les Qin et la poigne de Qin shi huangdi. Le Pérou y parvient bien plus tard, qui est unifié par l’inca Pachacutec au XVe siècle. Ce décalage chronologique de deux millénaires est probablement la conséquence de l'isolement géographique, ce qui suggère que des forces sont à l'oeuvre à l'échelle de l'ensemble de l'Eurasie, induites par des contacts intercontinentaux. L'Afrique demeure extérieure à ces mouvements de coalescence aboutie, soit que les développements néolithiques aient été abolis par la désertification et le Sahara, soit qu'ils aient subi un retard considérable au sud de celui-ci, peut-être à cause de la barrière de la forêt équatoriale.

La guerre est le moteur à peu près exclusif de cette dynamique. Elle est devenue guerre de conquête, sous la pression de développements intérieurs et extérieurs. À l'intérieur, les polities sont de mieux en mieux circonscrites, les partages intérieurs tendent à s'effacer, les organes politiques se différencient de plus en plus : en un mot, le pouvoir est à même de mobiliser avec une efficacité croissante la puissance potentielle de la politie et de la projeter vers l'extérieur, où les conquêtes deviennent rentables en termes de puissance additionnelle. À l'extérieur, ces polities mieux armées se retrouvent affrontées les unes aux autres sur des transpolities, dont les configurations les plus probables sont à deux, trois ou quatre acteurs. Or, ces configurations imposent des jeux à somme nulle et du tout ou rien, ce qui les rend intrinsèquement instables et vouées à l'unification finale par un vainqueur ultime. Cette dernière étape de l'unification de la transpolitie par la guerre est beaucoup plus rapide et s'effectue en quelques siècles. La Chine des Royaumes Combattants, entre -480 et -221, est exemplaire à cet égard, comme l’est un cas plus exotique, l'unification de Madagascar par les Hovas entre le XVIe et le XVIIIe siècle, jusqu'au triomphe d’Andrianampoinimerina.

Au terme de la construction impériale, le régime exclusif est la hiérocratie absolue, car les contre-pouvoirs ont partout disparu. En Asie Antérieure et en Amérique, la structure lignagère a été décomposée et l'atomisation de la population acquise. Des mouvements dans le même sens sont repérables en Afrique sud-saharienne, où des royaumes ont adopté, pour ce faire, la méthode employée aussi par les Incas, celle du monopole des femmes bonnes à marier, qui ruine la structure lignagère en quelques générations. Là où des aristocraties dominaient antérieurement, elles ont été éliminées physiquement, en Inde, ou cantonnées dans l'oisiveté impuissante et réduites à l'insignifiance par les Achéménides. En Chine, les clans princiers ont été contraints de se transformer en réservoir de fonctionnaires au service de l'appareil impérial. La démocratie et la hiérocratie tempérée ne sont plus que des vestiges interstitiels ou des curiosités ethnographiques, à l'exception la plus notable des cités urbaines de Méditerranée. Elles se conforment, en termes de régime politique, à la norme commune des cités, les uns très purement aristocratiques, chez les Grecs, les Étrusques et les Italiotes, les autres très résolument oligarchiques, chez les Phéniciens et les Carthaginois.

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La résurgence démocratique en Europe

Pourquoi la démocratie a-t-elle réémergé et triomphé en Europe, et nulle part ailleurs, et d'une manière si assurée, qu'elle l’a définie comme « le » régime de la modernité ? Vaste sujet, s'il en fut ! Pourtant, les lignes directrices d'une explication plausible peuvent être repérées et précisées, en s'en tenant fermement à la catégorie des « origines », entendues comme la réunion des conditions de possibilité d'un phénomène humain. Trois moments successifs sont mobilisés par la catégorie appliquée à la question posée : les conditions de possibilité de la démocratie en général ; la réunion des conditions en Europe ; l'actualisation de la démocratie à l'occasion de cette réunion.

Les conditions de possibilité peuvent être décidées par une démarche double. Une démarche théorique de style kantien cherche à préciser, à quelles conditions les plus générales et les plus exclusives un régime politique de liberté faillible peut se mettre en place, se perpétuer et assurer d'une manière raisonnablement satisfaisante les fins du politique que sont la paix et la justice. Une démarche empirique vérifie, si les expériences démocratiques du passé confirment ou non les conclusions théoriques. Il s'avère que la démarche est celle de la science, qui confronte une théorie hypothético-déductive à des expérimentations. Les conclusions atteintes par l'enquête scientifique peuvent être résumées en cinq propositions générales. La première est inattendue, qui exige la présence d'une transpolitie réfractaire à l'unification par la force. La condition requise est négative, en ce qu'elle énonce, en termes moins énigmatiques, que l'unification politique par la force aboutit nécessairement, du moins à terme, à une hiérocratie absolue ou à une autocratie, qui interdisent tout développement démocratique. Les démocraties primitives et traditionnelles remplissent la condition. Les bandes le font, en s'ignorant les unes les autres et en maintenant la transpolitie dans un état virtuel, ce qui rend la guerre et la conquête impossibles, au sens fort de ce qui est absolument exclu du champ des possibles. Les tribus souscrivent à la condition par une organisation morphologique ainsi conçue que tout conflit oppose toujours des segments et des coalitions de segments de puissance développée équivalente. Quant aux cités, elles se présentent en grappes, où aucune ne peut devenir assez puissante, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres, qui bénéficient de coûts de coalition non prohibitifs [sur toutes ces questions, on trouvera un exposé suivi dans J. Baechler, Les morphologies sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 2005].

Une deuxième condition est la stabilité des polities sur le long terme, car la démocratie ne pourrait pas s'implanter ou ne survivrait pas, si les cadres changeaient perpétuellement, à l'intérieur desquels elle devrait conduire ses expériences. L'instabilité, bien au contraire, favorise la hiérocratie ou l'autocratie. Cette stabilité est effectivement assurée, par des voies, au demeurant, très différentes, par les bandes, les tribus et les cités. Par exemple, les cités grecques peuvent être suivies à la trace depuis l'époque mycénienne, vers -1600, jusqu'à la conquête macédonienne en-338, et même au-delà jusque dans le Haut Empire romain.

La troisième condition est la présence dans la société de centres autonomes de décision, assez forts et faciles à coaliser, pour opposer au pouvoir des contre-pouvoirs. En effet, le pouvoir ne se limite jamais de lui-même. Dans les sociétés marquées par une stratification sociale, la condition devient encore plus restrictive. Des centres autonomes — des lignages, des maisons, des corporations — structurant les élites peuvent soutenir un régime aristocratique ou oligarchique, mais la démocratie proprement dite exige que le peuple le soit aussi à sa manière. Les bandes n'ont pas ce souci, car la stratification est absente : les centres autonomes sont les individus eux-mêmes, les ménages et les hordes. Dans la tribu, ce sont des clans, des lignages et des lignées. Dans la cité, les centres sont procurés par des lignages, des maisons — au sens grec et romain —, des corporations, des paysanneries.

La quatrième condition s'impose, une fois que la démocratie primitive, spontanée dans les bandes, les tribus et les cités villageoises, s'est effacée devant des développements hiérocratiques ou autocratiques. Il faut que les régimes non démocratiques à subvertir en démocratie soient une hiérocratie tempérée ou un régime autoritaire, car l'un et l'autre peuvent être subvertis par une révolution en un régime aristocratique ou oligarchique, démocratisable par des développements ultérieurs. Les exemples de hiérocraties tempérées subverties en ce sens se trouvent à Rome, en Grèce, dans les cités de l'Europe médiévale. Quant aux régimes autoritaires soumis au même sort, les exemples sont contemporains, puisque le premier cas à signaler serait la révolution de 1987 en Corée du Sud.

La cinquième et dernière condition est une combinaison subtile de qualités psychiques et de vertus éthiques permettant aux individus et aux groupes de mettre en oeuvre et d'effectuer la liberté dans ses trois dimensions de choix non contraint, d'autonomie affirmée et exercée et de rectitude guidée par les fins. Elle doit permettre de concilier la divergence des intérêts particuliers et la convergence des intérêts communs, la dispersion dans les sphères intime et privée et la réunion dans la sphère publique, le Je égoïste et le Nous altruiste. Dans les ensembles restreints des bandes, des tribus et des cités, les contraintes sont telles, que la combinaison de qualités et de vertus est réalisée tant bien que mal. Elle devient difficile à remplir, dans les ensembles vastes ou gigantesques, surtout après des siècles ou des millénaires de familiarité avec une distribution entre Nous — les sujets et les dominés — et Ils — les maîtres et les dominants.

Il se trouve que les cinq conditions, toutes indispensables à la fois à la réussite éventuelle d'une entreprise de démocratisation politique, ont été remplies en Europe, à la suite de développements historiques, dont il faut saisir le fil en remontant jusqu'au XIe siècle et, à l'occasion, beaucoup plus haut, jusqu'au Bronze Moyen et l’indo-européanisation à partir de -2500. La première condition a été remplie par le trait le plus remarquable de l'histoire européenne : le continent n'a jamais été réuni en un empire. Pour en saisir l'originalité et en percer éventuellement l'énigme, la comparaison s'impose avec les destinées chinoises, conduites dans le sens diamétralement opposé de la perfection de l'empire. La deuxième condition a été réalisée par la solution alternative trouvée, à savoir une transpolitie oligopolaire, portée par cinq à sept polities actives en même temps, dont aucune n'est assez puissante pour défaire la coalition des autres. Ce jeu est stable à très long terme et impose, outre une stratégie défensive d'équilibre, une délimitation de plus en plus intangible des polities. La comparaison instructive est ici avec l’Inde, caractérisée par une instabilité chronique des polities et par des mouvements incessants de convection. La troisième condition a été assurée par la perpétuation millénaire d'aristocraties, détentrices de positions de pouvoir, de richesse et de prestige indépendantes du pouvoir politique, et de paysanneries composées de ménages, maîtres de leur exploitation et réunis en petites républiques villageoises. Ces centres autonomes ont été renforcés, à partir du XIe siècle, par d'autres, inédits, les bourgeoisies et les patriciats des cités urbaines. Cette situation distingue l'Europe du reste du monde, à l'exception du Japon, lui aussi doté d'aristocrates de fondation, de bourgeois à partir du XVIe siècle et de paysans à partir du XVIIIe. Quant à la dernière condition, on pourrait montrer que la plupart des types humains, appropriés aux différents rôles sociaux et développés au long des siècles médiévaux et modernes, inclinent aux qualités et aux vertus requises.

Enfin, l'actualisation de la démocratie en Europe est contée par son histoire politique. On peut décider de la faire partir de la date symbolique de 1564, année marquée par un début de la révolte des Provinces Unies contre l'Espagne, et de choisir 1848 comme date symbolique d'achèvement du « cycle démocratique européen ». Comme toute la matière historique produite par les activités humaines, cette histoire est faite d'événements, de développements, de réalisations, qui peuvent et doivent être rangés et analysés en trois classes distinctes. Les uns sont des cognitions, qui animent la pensée juridique, la philosophie politique, la production idéologique, les sciences anthropologiques, tous les efforts du connaître déployés au service d'un projet politique conduit peu à peu du virtuel au potentiel et de celui-ci à l'actuel. Une deuxième classe est peuplée de factions — des formes matérialisées et des matières informées —, principalement des institutions, des législations, des constitutions, mais aussi des partis politiques, des syndicats, des structurations de la politie, des organes politiques, des associations de toute nature... La classe de loin la plus peuplée et le foyer des deux premières est celle des actions, des conflits, des révoltes, des révolutions, des contestations, des guerres civiles..., qui, à travers des mouvements chaotiques à peu près opaques aux acteurs et aux contemporains, ont peu à peu fait émerger, de façon tâtonnante au début et de plus en plus assurée à la fin, les démocraties européennes et occidentales d'aujourd'hui. Le spectacle qu'elles proposent à l'observateur, confirme les attentes de la théorie. Une fois en place, la démocratie, même la mieux instituée, organisée et gérée par des politiciens et des citoyens vertueux, marche normalement mal, tout en demeurant indéfiniment réformable, perfectible et insubvertible de l'intérieur à l'échelle des siècles. Il n'existe pas de démocratie à proprement parler, mais des démocratisations plus ou moins abouties.

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Conclusion

Un exercice comme celui-ci ne conduit à aucune conclusion, car il se veut introduction en forme d'hypothèse de travail et appel à se mettre à l'ouvrage pour tester la thèse avancée. Il faut, auparavant, achever la scénographie politique, en précisant la place occupée par l'autocratie. Elle a été ignorée ici, parce qu'elle n'a joué qu'un rôle épisodique, à côté de la démocratie et de la hiérocratie, dans les mondes primitifs et traditionnels, sans jamais contribuer aux mouvements de longue durée et portée. La documentation enregistre des épisodes tyranniques et despotiques dans les hiérocraties absolues et à l'occasion de crises de sa variante tempérée et de sa subversion dans le sens démocratique, dans la Grèce archaïque et à la fin de la Rome royale. Avec beaucoup d'imagination, on repère des esquisses idéocratiques, par exemple l'épisode d’Akhenaton en Égypte, la tentative d'instaurer la Cité du Soleil à Pergame vers -250, l'usurpation de Wang Mang en Chine de 9 à 23 ou les empereurs iconoclastes à Byzance. On peut caractériser comme « autoritaires » les empereurs romains jusqu'au IVe siècle et à la définition d'une hiérocratie absolue en bonne et due forme, justifiée par une idéologie détournant à un usage politique des éléments chrétiens. À part la tyrannie, ces cas ne sont guère convaincants. En fait et pour l'essentiel, l'autocratie n'a rencontré ses conditions de possibilité qu'avec la modernité. Elle les a trouvées, en particulier, là où les aspirations à la démocratie et les expériences démocratiques n'ont pas bénéficié de leurs conditions de possibilité, ce qui a induit des dérapages, des corruptions et des perversions.

00:27 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : démocratie, jean baechler, histoire | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

15/05/2010

La Mondialisation Politique (1/6), vue par un élève de ARON: Jean BAECHLER

Comment débarrasser le thème de la mondialisation de son vague, de sa banalité et de ses résonances idéologiques ?

 

Une issue part du constat qu'elle désigne, en fait, la rencontre de deux lignes évolutives distinctes, d'une part la marche lente et obstinée des histoires humaines vers une histoire unique, commune à l'humanité entière, et, d'autre part, l'extension à l'humanité unifiée de traits émergés dans une civilisation particulière, celle de l'Europe. Une question décisive pour la compréhension de l'état présent de l'humanité dépend de l'interprétation que l'on retient de la modernité, soit comme un développement culturel d'une civilisation particulière, soit comme l'émergence, à l'occasion de particularités européennes, d'une matrice inédite de possibles culturels proposés au génie humain.

Retenons la seconde hypothèse, comme plus plausible et plus féconde. De là, il est permis de poser que la mondialisation est l'entrée de l'humanité dans un stade inédit de son aventure millénaire.

 

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cliquez, lire bio, cet élève de Aron


Que découvre-t-on, une fois le seuil franchi ?


L'enquête rationnelle ne prédit pas l'avenir, radicalement inconnaissable, elle porte exclusivement sur le passé et, avec des précautions infinies, sur le présent. Dans ce présent, les germes du futur proche sont déjà semés, si bien qu'il doit être possible de les repérer et d'en tirer certaines conséquences. L'exercice ne consiste pas à prédire l'avenir, mais à repérer, dans le présent et à la lumière du passé, les indices de futurs possibles et à peser leurs probabilités respectives de se réaliser. L'exercice se réserve des chances de ne pas échouer complètement, à condition de porter sur les indications les plus générales et de refuser d'entrer dans des détails, qui ont des chances infinies d'être démentis par les événements. Le passage de l'humanité entière à une économie de type capitaliste, d'ici une ou deux générations, est un pronostic que l'on peut tirer d'indices actuels, avec des chances raisonnables de toucher juste. Il serait tout à fait déraisonnable de chercher à décrire à l'avance les épisodes par lesquels le passage s'effectuera, et encore plus de construire un tableau des activités économiques pays par pays.


La première ligne évolutive, celle de l'unification des histoires humaines, dont le moteur principal et presque exclusif a été politique, indique le point de vue qu'il est judicieux d'adopter en premier, si l'on veut aborder ces questions délicates avec prudence et efficacité. Il faut commencer par supputer la structure politique de la mondialisation. Pour ce faire, deux concepts doivent être retenus, qu'il vaut mieux désigner par des mots inédits, pour éviter toute ambiguïté et tout malentendu.


Convenons d'appeler:
- politie un groupe humain, dont les membres s'entendent entre eux, pour résoudre les conflits inévitables entre eux par le recours à des dispositifs et des procédures efficaces, et
- transpolitie le système d'interaction défini par au moins deux polities, qui, faute de dispositif et de procédures " politiques ", courent le risque de voir leurs conflits dégénérer en
guerres.


Des définitions plus ramassées désignent la politie comme un espace social de pacification tendancielle et la transpolitie comme un espace social de guerre virtuelle.
Tenter de lire dans le présent une structure politique probable de la mondialisation revient à examiner la planète définie comme transpolitie. Celle-ci dépend, pour sa constitution et son fonctionnement, de deux paramètres principaux et presque exclusifs : le nombre des polities incluses dans le système et leur poids respectif les unes par rapport aux autres en termes de puissance mobilisable et/ou mobilisée.


En combinant les deux paramètres, on parvient a définir trois systèmes transpolitiques, dont les jeux et les logiques sont très différents :
- un système dipolaire - dont la logique est la même dans les jeux à trois et quatre polities - réunit deux polities de puissance comparable et ne connaît aucune position d'équilibre stable : à terme, il conduit irrésistiblement à l'unification impériale de la transpolitie
- un système polypolaire, rassemblant plusieurs dizaines de polities, est intrinsèquement instable, faute de règles du jeu et de la possibilité de les faire respecter : chaque politie a intérêt à attaquer pour ne pas l'être, dont résulte une guerre sauvage perpétuée et la marche irrésistible à l'unification politique par la guerre
- un système oligopolaire unit et oppose de cinq à dix polities, dont aucune n'est assez puissante, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres, ce qui les conduit ensemble vers des positions successives d'équilibre stable à très long terme.


La question de la " transpolitie planétaire " se précise. Quelle sera sa configuration la plus probable : di-, tri-, tétrapolaire, polypolaire ou oligopolaire ? La question peut paraître
inactuelle, puisque la situation présente ne répond à aucune de ces trois figures. La fin du jeu dipolaire de la Guerre Froide a couronné l'hégémonie américaine. Une hégémonie ne définit pas une transpolitie, mais une situation par nature transitoire. De deux choses l'une. Ou bien la politie hégémonique fonde un empire en bonne et due forme : en termes techniques, elle transforme la transpolitie en politie. Ou bien l'hégémonie se dissipe et un nouveau système transpolitique se met en place. La mondialisation, entendue comme l'intégration de la planète et de l'humanité dans une politie américaine unique, doit être réputée impossible. Les Américains n'en veulent pas et leur régime politique leur rendrait l'entreprise impraticable.
Les autres n'en veulent pas et ont tous les moyens de s'y opposer avec succès, en portant le coût d'une domination impériale à des niveaux prohibitifs. Le fait inédit d'une hégémonie
éclatante empêchée de toutes parts de s'achever en emprise impériale est une bonne clef, pour comprendre et expliquer l'état présent du monde, mais elle est inutile pour pressentir l'avenir.
Une transpolitie mondiale reposant sur deux, trois ou quatre polities est possible et plausible. Une transpolitie polypolaire n'est pas impossible, mais peu probable. Une solution
oligopolaire est possible, plausible et probable. À l'horizon d'une ou deux générations, les
candidats pressentis sont connus : les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Russie, l'Europe, le
Brésil, l'Asie Antérieure. L'Afrique paraît devoir s'exclure du jeu pour une durée indéfinissable. L' issue n'est pas certaine, tant s'en faut, car la Russie est bien mal en point,
l'Europe n'est pas une politie, le Brésil semble avoir dans son génie de toujours tromper les
espérances placées en lui, l'Asie Antérieure ne semble pas en état de produire prochainement un oligopôle capable de faire figure sur la scène mondiale. Mais nous n'avons pas à prédire l'avenir, une entreprise impossible et inutile. Nous décidons de retenir l'hypothèse oligopolaire, de manière à en tirer des enseignements pouvant servir à deux usages très différents. Un usage pratique serait de prendre toutes mesures efficaces, pour favoriser la mise en place d'une transpolitie planétaire oligopolaire, si, du moins, cette issue apparaît comme la plus souhaitable pour le genre humain. Un usage cognitif consisterait à tâcher de repérer dans l'histoire en train de se faire les symptômes de l'émergence plausible de cette structure.


I. La logique oligopolaire

Une analyse par modèle, qui réduit la réalité à ses composantes essentielles et l'exempte de toute perturbation extérieure, révèle les trois caractères fondamentaux d'un jeu à cinq-dix joueurs : leur stratégie dominante est défensive ; la distinction est tranchée entre la guerre et la paix ; la paix repose sur l'équilibre.
Par définition, un jeu n'est oligopolaire que si aucune politie n'est assez puissante, ni actuellement ni virtuellement, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres. Si l'on
postule des joueurs informés et rationnels, la situation est telle que pas un d'eux ne doit viser l'hégémonie et encore moins l'empire, puisque c'est impossible. Une politie ne peut assigner à sa politique extérieure que deux objectifs, la sécurité ou la puissance. Dans tous les autres jeux, le calcul indique qu'ils doivent être visés par des stratégies offensives et que la conquête de la transpolitie entière est le but intermédiaire à atteindre. Quand, en effet, toutes les polities ont été détruites au bénéfice d'un vainqueur ultime, celui-ci bénéficie, quelles que fussent ses intentions à l'origine et au long de son ascension vers l'empire, d'une sécurité absolue et d'une puissance suprême. Bien entendu, cette situation enviable suppose qu'il ne puisse surgir la menace d'une politie issue d'une transpolitie extérieure.

 

Dans un modèle, on peut décider d'ignorer cette complication. Dans l'hypothèse de la mondialisation, on peut l'ignorer avec confiance, sauf à supposer des mondes extra terrestres habités, avec lesquels notre Terre pourrait former une transpolitie cosmique. L'hypothèse n'est pas tout à fait fictive, mais elle n'est pas d'actualité. La conclusion demeure que la sécurité ou la puissance par la conquête ne sont pas, en régime oligopolaire, des stratégies ouvertes à des acteurs rationnels.
Dès lors, chaque politie intégrée au jeu doit se contenter d'exister et de chercher à persévérer dans l'existence. L'existence elle-même des polities est une donnée, héritée d'histoires antécédentes et qui n'a pas à être justifiée. La modestie contrainte des ambitions
impose une réinterprétation des deux objectifs exclusifs de la politique extérieure. La sécurité n'est plus la suppression par la conquête de toute agression potentielle, elle devient la capacité à répondre avec succès à une attaque éventuelle. La puissance ne s'exprime plus dans un triomphe ultime, elle doit servir à prévenir les attaques en les décourageant ou à se rendre capable de relever le défi d'une attaque éventuelle. La capacité à prévenir et à relever une attaque n'est exigée d'aucune politie en particulier, mais de la coalition qui se formerait en cas d'attaque. Les objectifs de sécurité et de puissance en sont rendus encore plus modestes, puisque chaque politie doit contribuer pour sa part à la sécurité et à la puissance de la coalition. Le principe de la justice distributive s'impose ici : la contribution de chacune à l'objectif commun doit être proportionnée à ses capacités objectives. Si l'histoire a produit des polities de capacités défensives très variées, même les plus faibles et les plus menues peuvent contribuer à la défense de la coalition et bénéficier de ses succès, ce qui leur donne le droit et la possibilité de persévérer, elles aussi, dans l'existence. Un jeu oligopolaire bloque le mouvement de coalescence politique qui travaille les sociétés humaines depuis l'aube du néolithique.


Mais ne pourrait- il pas se faire que les polities se coalisent contre l'une d'elles, qui serait incapable de résister ? Sans doute. Mais leur calcul serait à si courte vue et si stupide,qu'il ne saurait être retenu par des acteurs rationnels. Il est certain qu'une coalition de toutes contre une l'emporterait. Mais la clause oligopolaire qui veut qu'aucune politie ne soit plus
puissante que la coalition des autres, a pour conséquence que n'importe quelle politie pourrait tomber victime d'une coalition. Comme aucune ne peut savoir à l'avance quelle sera la victime désignée et que chacune sait que ce pourrait être elle, la prudence et la sagesse conseillent d'éviter absolument ce genre de tentation. Une seconde considération doit en détourner résolument. Supposons que, malgré tout, une coalition se soit formée et ait aboli une politie. Il faut partager les dépouilles. Ou bien les vainqueurs sont de puissance équivalente et chacun recevra une part égale, négligeable au regard de ce qu'il détenait déjà. Ou bien ils sont de puissance très inégale et les plus forts toucheront plus que les plus faibles. Ceux-ci feraient un très mauvais calcul, car il se pourrait que le surcroît de puissance attribuée au plus puissant le rendît supérieur désormais à la coalition des autres. En un mot, cette stratégie offensive à l'intérieur de la transpolitie oligopolaire est soit inutile soit suicidaire.
Tout change. Les rapports de puissance entre polities ne sont pas figés. Ils se
modifient tant dans le potentiel de chaque politie que dans le coefficient de mobilisation du
potentiel atteint par chacune. Chaque acteur doit scruter perpétuellement le rapport des forces et se préparer en conséquence. Une politie ne peut pas se contenter d'être passive ni s'estimer prête à jamais. Elle doit être présente activement sur la scène transpolitique et ne cesser de définir sa stratégie en fonction des développements nouveaux. Ceux-ci peuvent prendre deux formes. Une innovation peut accroître la puissance potentielle de la politie qui la reçoit.
Toutes sortes de nouveautés peuvent contribuer à la puissance, scientifiques, techniques,
économiques, démographiques, mais aussi religieuses, idéologiques, politiques. À dire vrai,
tout peut servir à la puissance, directement ou indirectement. L'autre forme porte sur le coefficient de mobilisation de la puissance potentielle. Les innovations sont, ici, plutôt de nature organisationnelle et institutionnelle, et peuvent être quasi instantanées. Le jeu oligopolaire est ainsi défini que la politie la plus innovante sous l'une et/ou l'autre formes impose à toutes les autres de l'imiter dans les meilleurs délais. Aucune ne peut se permettre de rester longtemps à la traîne, sous peine de cesser d'être active et de disparaître dans l'inexistence. Le jeu est le plus favorable qui se puisse concevoir, pour la diffusion immédiate des innovations les plus fécondes en applications transpolitiques.
Au total, chaque politie poursuit une stratégie défensive active, dont l'objectif et l'enjeu sont la perpétuation de la politie. C'est, du moins, à quoi doivent se résoudre des joueurs informés et rationnels. Même dans un modèle pur et parfait, l'une et l'autre conditions peuvent ne pas être remplies. Dans un modèle, il est interdit d'envisager la négligence ni
l'ignorance. Il faut envisager des situations, où l'information fait objectivement défaut.
D'abord, une transpolitie oligopolaire ne résulte pas d'une décision délibérée, mais émerge
d'une manière contingente à l'échelle des siècles. Pendant la phase d'émergence, aucune
politie ne connaît encore le jeu qui finira par triompher. Aucune ne peut se permettre de jouer à l'avance le jeu oligopolaire. Chacune doit jouer un autre jeu, qui ne peut être que celui de la conquête pour la sécurité ou la puissance, soit directement soit indirectement, en devenant l'allié et le satellite d'un vainqueur potentiel. Comme il est difficile et même impossible de décider précisément, quand une transpolitie s'inscrit fermement dans la configuration oligopolaire, les joueurs peuvent ne pas s'en rendre compte et poursuivre, pendant un certain temps, des stratégies offensives devenues obsolètes et contre-productives. Ensuite, même une transpolitie oligopolaire peut finir par périr, par accentuation des déséquilibres internes audelà d'un certain seuil et/ou par menace extérieure. Personne ne peut savoir avec assurance que le système n'est pas déjà engagé sur une voie conduisant inexorablement à un autre jeu, un jeu de tout ou rien, qui impose une stratégie offensive. Enfin, tout repose sur l'équilibre général des puissances développées par chaque joueur. La puissance d'une politie est dans la dépendance de tant de facteurs variables qu'elle ne peut être connue dans sa réalité vraie qu'à l'occasion d'une guerre. En attendant, c'est en partie une inconnue, y compris pour elle-même.
Par exemple, les généraux sont confiants dans leur capacité de gagner, mais ils n'en savent
rien en fait et ne peuvent pas savoir à l'avance. Le rapport entre puissances incertaines est
encore plus incertain. Il peut se faire qu'apparaisse une " fenêtre d'opportunité ", réelle ou
imaginaire, où une puissance peut se croire en position hégémonique et vouloir saisir l'occasion d'une conquête de la transpolitie.
Plusieurs circonstances peuvent obnubiler la rationalité des acteurs. Ils peuvent tirer une conclusion rationnelle de prémisses fausses, si les informations utilisées sont faussées par
les circonstances précédentes. Le régime politique intérieur de la politie peut favoriser l'accès d'un irrationnel à une position stratégique : un roi ou son favori dans un régime hiérocratique ; un dérangé mental dans un régime autoritaire et encore plus idéocratique ; un faible dans un régime démocratique, qui confonde stratégie défensive et passivité veule. L'appréciation par les autres de l'irrationalité supposée de tel ou tel dirigeant peut être gravement en défaut. Les autoritaires et les tyrans ont du mal à ne pas confondre l'esprit de compromis démocratique avec de la faiblesse et de la lâcheté. Enfin, on ne peut jamais exclure un accès idéologique collectif, qui soulève les passions et brouille la perception de la réalité.
Ces considérations et ces circonstances sont autant de contraintes pesant sur les acteurs. La nature humaine étant ce qu'elle est, il faut s'attendre à ce que chacun s'estime probablement bien informé et certainement rationnel, tout en envisageant que les autres puissent ne pas l'être. Une source intarissable d'incertitude est ainsi créée, même dans les
conditions éthérées d'un modèle heuristique.
Un deuxième caractère du jeu oligopolaire est la distinction claire et nette de la guerre et de la paix. Conceptuellement, la paix n'est pas l'absence de conflits, mais la résolution non violente des conflits par le recours à la justice. Vers l'intérieur de la politie, la fin peut être approchée par des dispositifs et des procédures, qui instaurent une pacification tendancielle par la loi et le droit. Vers l'extérieur, deux états sont possibles, soit l'absence de conflits et la paix soit des conflits et la guerre, puisque, par définition, entre polities, il n'existe ni dispositifs ni procédures de pacification, sinon elles seraient réunies en une politie. Mais l'espèce étant conflictuelle de nature, l'absence de conflits suppose l'absence de contacts. Dans ce cas, la paix n'est pas une victoire sur la violence, mais un état de passivité. La guerre, déclarée ou latente, est donc l'état normal entre polities. Cette normalité est la réalité dans les systèmes di- et polypolaires, où la guerre est perpétuelle et la paix belliqueuse. La seule voie vers la paix passe par la guerre et la conquête, qui conduisent à la paix impériale.
En système oligopolaire, la stratégie défensive dominante renverse la situation. La paix passive, qui mérite à peine son nom, la paix reposant sur l'absence de conflits faute de contacts est exclue par l'existence même de la transpolitie. La conquête étant rendue impossible par le rapport des forces, la paix impériale n'est pas une issue réaliste. Il n'en
résulte pas que la guerre soit permanente ni perpétuelle, mais que son statut peut vivre, du fait de la stratégie défensive, deux évolutions contrastées. Ou bien la guerre devient une sorte de sport musclé, un genre de vie guerrier, où l'on risque sa vie mais pas celle de la politie : elle a ses saisons et ses règles du jeu. Ou bien la guerre devient un dernier recours, quand un conflit entre polities dégénère en violence, faute de pouvoir recourir à des dispositifs et à des procédures de résolution pacifique des conflits : elle est un échec de la paix. Retenons la seconde branche de l'alternative, plus réaliste dans le monde actuel. Elle entraîne plusieurs conséquences. La paix et la guerre sont deux états distincts et étanches ; l'on passe de l'un à l'autre par un effet de commutateur. La guerre est un dernier recours ; en cas de conflit, le premier recours est la négociation pacifique, pour essayer de le résoudre : la diplomatie devient une dimension transpolitique essentielle. Si la diplomatie échoue et que la guerre éclate, celle-ci a pour objectif non pas l'abolition politique de l'ennemi, mais le retour à la table de négociations et la restauration de la paix, après résolution du conflit : la guerre est non seulement un dernier recours, mais ses enjeux sont encore limités. Enfin, en temps de paix, les relations privées interpolitiques sont libres, sauf à se plier à la loi et au droit des polities dont relèvent ceux qui nouent des relations privées.
Mais, la guerre a sa logique propre, qui est celle du conflit violent. Clausewitz a montré que cette logique était celle de la montée aux extrêmes de la lutte à mort. Elle naît et s'impose du fait que chaque belligérant cherche à gagner et a intérêt a mobiliser plus de moyens que l'autre, y compris les passions. Comme chacun ne peut pas ne pas faire le même calcul, la montée aux extrêmes ne rencontre aucun cran d'arrêt interne et automatique : il doit être fixé de l'extérieur. La guerre oligopolaire a des enjeux limités, mais, une fois éclatée, elle peut dégénérer en lutte à mort, surtout si des passions collectives s'en mêlent. Ainsi, la guerre, en régime oligopolaire, peut dégénérer de deux manières, soit par le coup de folie idéologique à visées impériales soit par le dérapage d'une guerre limitée en guerre totale.


Le concept d'équilibre complète la description et le démontage d'un système oligopolaire. L'équilibre oligopolaire est une donnée objective, puisque le jeu repose de nature sur la condition que pas une politie ne soit plus puissante que la coalition de toutes les autres.
Cet équilibre objectif détermine la stratégie défensive, où chaque politie a pour objectif premier et dernier de persister dans l'existence. La survie perpétuelle reposant sur l'équilibre, c'est lui qui doit devenir l'objectif prioritaire pour les acteurs. Les polities et leurs
responsables doivent subjectiver l'équilibre objectif. Comme, par ailleurs, la paix est l'objectif
commun, on obtient que la fin d'une transpolitie oligopolaire est la paix par l'équilibre, au
risque de la guerre. Trois conséquences peuvent être tirées de cette conclusion en forme de
théorème. Les enjeux principaux des guerres deviennent le maintien, la restauration ou
l'amélioration de l'équilibre. Les négociations de paix portent avant tout sur la restauration et
l'amélioration de l'équilibre. Le rapport des forces ne cessant de fluctuer et d'évoluer, des
changements et des renversements d'alliance sont indispensables, pour éviter que les fluctuations n'en viennent à déséquilibrer l'ensemble.


II. L'espace quasi politique


L'examen de la logique oligopolaire a révélé deux espaces sociaux, qui ne correspondent exactement ni à la politie comme espace de pacification tendancielle ni à la transpolitie comme espace de guerre virtuelle. En temps de paix, les habitants des diverses polities sont libres d'entretenir entre eux toutes les relations privées qu'ils veulent. La situation ne se distingue pas de celle qui règne normalement à l'intérieur de chaque politie, sauf sur un point. En cas de conflit entre deux ressortissants de polities différentes et si l'on veut éviter la guerre, il faut prévoir des recours. D'autre part, en tant de paix comme en temps de guerre, la diplomatie ne cesse jamais, soit qu'elle cherche à ramener la paix soit qu'elle s'évertue à prévenir la guerre, en résolvant pacifiquement les conflits entre polities ou entre particuliers originaires de polities différentes. Mais la diplomatie ne rejoint sa destination que si les polities tombent d'accord, pour éviter la guerre ou restaurer la paix. Les deux espaces et les situations qui s'y développent, ne correspondent ni à l'état politique" ni à l'état de nature ", tout en retenant des traits de chaque état. Faute de mieux, convenons d'appeler " quasipolitique" cet espace et cet état. L'expression convient mieux que celle de " quasitranspolitique", non pour des raisons d'euphonie et de décence langagière, mais parce que l'espace considéré incline davantage vers la politie que vers la transpolitie, comme il ressort de l'analyse de ses rapports avec la loi et le droit, des sources de ceux-ci et de leur mise en oeuvre.
Pour repérer avec une précision et une rigueur satisfaisantes ces réalités délicates et subtiles, la méthode la plus sûre demeure l'analyse conceptuelle. Elle doit partir du politique
et de sa fin. Le politique est un ordre d'activités humaines, en charge de la gestion des
problèmes posés par la conflictualité humaine. L'espèce humaine n'est pas la seule à vivre des conflits, mais elle est la seule, dont les conflits, faute d'un mécanisme inné d'expression et de contrôle de la violence, court toujours le risque de se transformer en duel mortel. Le problème posé à une espèce conflictuelle et libre peut s'énoncer ainsi : " comment vivre ensemble, sans s'entretuer ? " La solution la plus générale possible de ce problème est la fin du politique.
Cette fin est la pacification - la résolution non violente de conflits inévitables- par la loi et le
droit. La loi désigne les règles du jeu, auxquelles les acteurs doivent se soumettre, pour
minimiser les risques de conflit et maximiser les chances de leur résolution pacifique. Le droit consiste à " donner à chacun le sien ", en matière de contrat, de distribution, de punition et de correction. Pour couvrir tout le champ du politique, il faut encore introduire le concept de régime politique, qui est l'ensemble des dispositifs et des procédures convenant à la recherche de la loi et du droit. Comme le problème originel est la violence et sa maîtrise, un régime politique se définit essentiellement par la manière dont il institue les relations de pouvoir entre acteurs participant ensemble à la poursuite de la paix par la loi et le droit.
Cette analyse conceptuelle concerne directement le quasi-politique, qui, par nature et par définition, place la guerre en position de dernier recours. Par implication, il a pour fin la paix, puisque, en renonçant " pour le moment " à la guerre et en confiant la gestion des conflits à la diplomatie, il prétend les résoudre sans recourir à la violence. La prétention ne peut être remplie que par le recours à la loi et au droit, ce qui revient à renoncer, implicitement ou explicitement, à l'état de nature, où règne seule la ruse et la violence.
Recourir à la loi signifie définir des règles du jeu entre polities. Ces règles ont deux fonctions.
L'une est d'éviter les conflits en les prévenant. L'autre est de permettre à chaque politie d'entretenir une confiance raisonnable dans les autres et dans leurs mouvements possibles, de telle manière qu'il devienne inutile de prendre les devants, pour éviter le pire. En systèmes diet polypolaires, la confiance est impossible et interdite aux acteurs. À deux polities, celle qui gagne et élimine l'autre, gagne toute la sécurité et toute la puissance possibles. Chacune connaît l'enjeu et doit soupçonner l'autre de vouloir profiter de la première occasion, pour tout emporter. Remplacer le soupçon par la confiance serait pure folie. En conséquence, chaque politie saisira effectivement la première occasion de gagner. À deux, trois ou quatre polities, la confiance est impossible ou suicidaire et la paix est belliqueuse. Quand les polities sont très nombreuses, des règles du jeu pourraient peut-être être énoncées, mais il est tout à fait impossible de les faire respecter. Les coûts de coalition sont si élevés que, en cas de transgression des règles par une politie, chacun a intérêt à attendre de voir ce que feront les autres, car, si personne ne bouge, l'imprudent risque de tout perdre. De ce fait, - comme à l'occasion d'une agression dans un lieu public -, l'agresseur bénéficie d'une chance positive d'impunité, ce qui doit inciter chaque politie à attaquer quand elle peut, pour éviter d'être attaqué en position de faiblesse. La confiance est impossible et la guerre permanente. C'est en régime oligopolaire seulement que la confiance peut naître, grâce à une circonstance précise :
les coûts de coalitions sont assez bas, pour que la confiance naisse et se nourrisse de la
certitude raisonnable qu'un tricheur se verra puni par une coalition assez forte pour l'emporter.
Le second moyen de la pacification tendancielle est le droit. Dans le contexte des relations entre polities, il consiste à donner à chaque politie ce qui lui revient, qui la satisfait et n'est pas contesté par les autres. De quoi peut- il s'agir ? La réponse est donnée par le concept
de politie. D'un côté, elle a droit à l'indépendance, c'est-à-dire au droit de gérer elle-même ses propres affaires, sans interférences extérieures. Les anciens parlaient de la liberté " de la cité, les modernes ont préféré retenir l'expression de " souveraineté ". Garantir à une politie son droit et en faire reposer le respect sur des coalitions efficaces, c'est en faire une quasicitoyenne dans une quasi-politie. Comme elle est libre et souveraine, elle est libre de consentir des délégations de pouvoir, si elle les estime propices au succès d'entreprises communes à toutes les polities incluses dans le jeu. D'un autre côté, une politie a droit au respect du cadre, à l'intérieur duquel la souveraineté peut être exercée et la paix recherchée entre citoyens par la loi et le droit. Ce cadre est un territoire, ainsi défini qu'il puisse être défendu et donner à ses habitants les moyens de la bonne vie.
On saisit mieux le statut ambigu et indécis de cet espace intermédiaire. Il penche vers celui d'une politie, puisque la loi et le droit peuvent émerger et être imposés par des coalitions
efficaces. Mais ce n'est pas une politie, car un acteur peut toujours user de sa souveraineté,
pour rejeter une règle ou un accord et entraîner les autres dans la guerre. La situation peut
toujours et à tout moment basculer dans l'état transpolitique. Décidément, il est quasipolitique.
Le constat permet de poser la question : quel est le régime politique de cette quasipolitie
? Un régime politique est conceptuellement défini par le pouvoir et le pouvoir par l'obéissance. Trois ressorts de l'obéissance peuvent être distingués : la peur, l'admiration et le calcul. Le ressort retenu par la quasi-politie est évidemment le calcul. La peur est exclue, car elle postule une politie en position d'imposer par la force sa volonté aux autres, ce qui
contredit la clause fondatrice d'un jeu oligopolaire. L'admiration ou le respect supposerait la
reconnaissance par chaque politie d'une autorité commune à toutes, assez impartiale et
prestigieuse, pour que ses arbitrages et ses sentences soient acceptés sans contestations.
L'occurrence est improbable, car le soupçon est irrésistible de partialité. De toute façon, une
politie peut toujours refuser de s'incliner et contester la légitimité de l'autorité. Le calcul est le ressort naturel de polities libres, dont la souveraineté implique la capacité de déléguer des pouvoirs à des instances compétentes, pour conduire des entreprises communes. Ce calcul est au coeur du régime démocratique, comme la peur fonde le régime autocratique et l'admiration justifie le régime hiérocratique. Une transpolitie oligopolaire incline de nature à une quasipolitie démocratique.
Quelles sont les sources de la loi et du droit quasi-politiques ? Au sein d'une politie
constituée et en se plaçant au point de vue conceptuel du politique, la réponse est double. La source réelle de la loi et du droit est leur contenu objectif. Une règle du jeu qui prévient
effectivement des conflits potentiels, parce qu'elle propose la bonne solution d'un problème
inévitable entre citoyens, telle est la source. De même, est source du droit toute règle de droit qui donne à chacun ce qui lui revient effectivement. Cette part juste est celle qui respecte le principe de justice concerné. Dans les échanges, la justice exige que chaque échangiste reçoive la contre valeur exacte de ce qu'il cède. Dans les distributions, chacun doit recevoir une part des richesses proportionnée à sa contribution à leur production, de pouvoir correspondant à ses compétences et au besoin qu'en ont ses associés, de prestige équivalant à son mérite. Chacun doit être puni en fonction d'une faute prouvée et engageant sa responsabilité. La justice corrective redresse les déviations constatées sur tous ces points.
Mais, personne, ni individu ni groupe, n'a un accès direct et assuré à cette source réelle. Tous n'en ont qu'une opinion fortement marquée de préjugés et d'intérêts égoïstes. Concéder à une opinion un poids prépondérant, c'est non seulement fonder une autocratie ou une hiérocratie, mais c'est aussi mettre toutes les chances du côté de mauvaises lois et de dénis de justice, car l'hiérocrate et l'autocrate n'ont, eux aussi, accès qu'à des opinions. La seule issue hors du dilemme est d'organiser une concurrence entre les opinions informées par les préjugés et les intérêts, de telle sorte que, par essais, échecs, tris et cumulations, soient sélectionnées et précisées de plus en plus celles qui vont dans le sens d'une adéquation plus grande avec la source réelle. L'issue postule les libertés d'opinion, d'expression, d'initiative, d'association, toutes les libertés qui habilitent les citoyens à participer à l'exploration et à l'invention de la loi et du droit, sur la scène publique et sur des marchés privés.
La source réelle de la loi et du droit et la solution technique pour en capter les émanations justes fondent la distinction entre le " non écrit " et le " positif ". Le non écrit est la justice objective, mais son statut est celui de la virtualité, puisque personne n' y a d'accès direct. Le positif est ce qui est posé au fur et à mesure que l'exploration se poursuit et que la virtualité s'actualise. On peut postuler que le positif ne transcrit pas avec une fidélité absolue le non écrit, ne serait-ce que parce que la loi est toujours trop générale par rapport à ses applications toujours singulières et que le droit ne peut pas intégrer l'infinité des déterminants qui interviennent en chaque occurrence singulière. C'est pourquoi tout repose, finalement, sur des dispositifs et des procédures qui maximisent la probabilité que le positif exprime le plus adéquatement possible le non écrit et minimise les risques de disjonction excessive. Ces dispositifs et ces procédures doivent être des espaces sociaux réglés, sur lesquels les acteurs puissent échanger, partager et explorer librement.
L'espace quasi-politique connaît la même distinction entre le non écrit et le positif.
Le non écrit est la situation, en termes de règles et de droit, qui permet de reculer le plus possible le dernier recours qu'est la guerre. C'est la situation, où chaque politie n'aurait aucune raison de déclarer la guerre, car sa souveraineté serait reconnue et respectée, son territoire en sécurité et ses citoyens libres d'entretenir des rapports privés avec tous les autres, à condition de respecter les lois et le droit posés dans chaque politie. Le positif résulte des transcriptions du non écrit, obtenues par l'entremise de négociations entre polities. On l'appelle le droit international ou le droit des gens. Ces négociations, conduites par la diplomatie pour prévenir ou apaiser une guerre, se plient à la même procédure exploratoire des essais et des échecs qu'à l'intérieur de chaque politie. Mais, le simple fait que la procédure repose sur des négociations en bonne et due forme et non sur un espace social dont il est seulement exigé qu'il soit soustrait à la violence et à la ruse, ce seul fait indique que le droit des gens n'est, lui aussi, qu'un quasi-droit.
Le "quasi " de quasi-politique prend ici toute son importance, car il ne suffit pas d'énoncer un droit positif, il faut encore le mettre en oeuvre et le faire respecter. Par nature et par définition, il n'existe pas d'organes communs habilités à sanctionner le droit, au besoin en
recourant à la force. En d'autres termes, chaque politie demeure souveraine et décide ellemême de la guerre et de la paix. D'où la question: qu'est-ce qui peut inciter les polities
oligopolaires à préférer se plier au droit plutôt que de recourir à la violence et à la guerre ? La réponse est que, étant donné le rapport général des forces, la guerre est une solution toujours plus coûteuse. Pour y recourir, une politie doit se sentir ou se croire supérieure en puissance.
Pour la contraindre à la raison et l'y ramener, les autres doivent se coaliser et recourir à la
menace de guerre ou à la guerre. La situation oligopolaire est une incitation générale à
respecter et à faire respecter le droit. C'est ici que le "quasi " devient décisif. La paix n'est
jamais garantie ni la guerre rendue impossible ou inutile, même dans un modèle pur et parfait.
Le droit positif est toujours plus ou moins décalé par rapport à la loi non écrite. Des contestations sont toujours possibles, qui sont peut-être légitimes et dont les protagonistes se convainquent aisément qu'ils sont dans leur bon droit. D'autre part, tout change, y compris le contenu même du non écrit, si bien que le positif doit être perpétuellement réactualisé. Toute modification peut être l'occasion d'un conflit et tour conflit transpolitique peut dégénérer en guerre, car les polities sont souveraines. Le sens de l'honneur peut les conduire au point, où l'on ne calcule plus et où l'on estime que mieux vaut la mort que le déshonneur et la perte de la liberté.
Entre ces accès belliqueux, le droit transpolitique posé par les négociateurs est reconnu et chaque politie a intérêt à le voir respecter. Quels dispositifs et quelles procédures adopter, qui en assurent une mise en oeuvre convenable ? Deux grandes solutions sont concevables. Ou bien chaque politie intègre le droit transpolitique dans sa législation intérieure et s'efforce de le faire respecter par ses citoyens, avec les mêmes moyens que ceux mis au service de son droit endogène. Ou bien la mise en oeuvre repose directement sur l'engagement des polities, qui se transforment volontairement en quasi-citoyennes d'une
quasi-politie. Deux développements sont possibles. Elles peuvent décider des réunions ad hoc, pour traiter un problème précis. Elles peuvent aussi créer des organes permanents, pour traiter des classes définies de problèmes, et s'engager à en respecter les décisions. Les solutions et les développements ne sont pas des alternatives absolues, ce sont des instruments différents à mettre en oeuvre alternativement selon les cas.
Au total, le parallèle entre politie et quasi-politie est si poussée, que l'on peut se demander, si une transpolitie oligopolaire mûre n'est pas une politie sans le nom ni la prise de conscience. Où est la différence spécifique ? Elle est très précise et très repérable. Dans une politie, celui ou ceux qui voudraient ne pas respecter la loi et le droit, se mettraient hors la loi et dans une position infiniment désavantageuse, en termes de puissance, par rapport aux forces de l'ordre. Dans une quasi-politie, le rapport des forces est moins désavantageux pour la politie qui ne s'inclinerait pas. Le hors la loi peut recourir à la loi du plus fort et trouve
toujours de bonnes raisons pour le faire, à moins que, s'il n'est décidément pas assez fort, il
n'exerce son pouvoir de nuisance.


Conclusion. De la quasi-politie oligopolaire à la politie planétaire


Pourquoi ne pas sauter le pas, en créant une politie planétaire ? Le bénéfice serait

immense, puisque la guerre, née à l'aube du Néolithique, disparaîtrait définitivement des
histoires humaines. Car le pas à sauter consiste très précisément dans la renonciation, par
chaque acteur de la quasi-politie, à la guerre comme au dernier recours. La renonciation
équivaut à confier la gestion de tous les conflits à des dispositifs et à des procédures
communs. La guerre se fond dans la virtualité, dont elle ne peut ressortir que sous la forme de la guerre civile.
Quelles indications peut-on tirer du modèle oligopolaire sur les raisons et les moyens du saut dans une politie planétaire ? Après tout, certains pourraient trouver des satisfactions dans la guerre et d'autres préférer conserver des polities souveraines héritées d'histoires très longues et très estimables, au risque même de la guerre. Deux arguments rationnels - et non pas des préférences sentimentales ou idéologiques - peuvent être avancés. L'un est utilitariste. Il soutient, avec bon sens, que le dernier recours peut mal tourner et la guerre devenir totale.
À l'âge des armements atomiques, il vaut mieux éviter tout risque. L'argument tire sa
rationalité du fait que la guerre ne peut être justifiée comme une fin de l'homme que pour
autant qu'elle demeure un sport dangereux et excitant. Avec l'introduction du feu et, encore
plus, avec la mise au point, depuis la fin de la Deuxiè me Guerre Mondiale, d'armes de plus en plus efficaces et destructrices, la guerre comme jeu ludique n'est plus crédible. Les raisons utilitaristes sont toujours un peu courtes et ne donnent jamais le sentiment d'aller au fond des choses humaines. Après tout, pourquoi faudrait-il absolument épargner à l'humanité de disparaître dans une apocalypse nucléaire ? Un argument humaniste est plus solide et plus définitif. La paix est une fin de l'homme. Un devoir de l'état d'humain est de toujours choisir la paix, à condition qu'elle préserve la liberté, car celle-ci définit l'humanité comme espèce distincte sur l'arborescence du vivant. La paix ne peut devenir perpétuelle et les libertés garanties que dans une politie démocratique planétaire. Donc celle-ci est un objectif souhaitable, dont il se trouve que, par ailleurs et par un concours millénaire de circonstances, il a commencé à émerger dans le champ des possibles humains.
Le " comment ? " du saut dans la politie planétaire est plus facile à résoudre. Les oligopoles la fondent en gérant en commun les problèmes communs. La réponse ouvre sur deux solutions techniques. La plus immédiate, celle qui sollicite le moins l'imagination, exige la création d'organes politiques communs, sur le modèle hérité des polities émergées au long
des dix derniers millénaires. Cette solution se heurte au problème délicat du transfert de
souveraineté. Jusqu'ici, l'histoire n'a produit aucun précédent, car toutes les coalescences
politiques ont résulté de la guerre et de la conquête ou de la pression d'un fédérateur
hégémonique. La construction européenne est la première expérience historique qui cherche à démentir les enseignements du passé. L'expérience explore, selon les apparences, plutôt la seconde solution technique. Elle consiste à créer, pour gérer pacifiquement des problèmes circonscrits, des agences communes, distinctes et ad hoc. Au lieu d'exiger un transfert brutal de souveraineté, la solution consiste à vider celle-ci de sa substance par soustractions successives, en enlevant aux organes politiques de chaque politie un nombre croissant de problèmes à gérer. À la limite, le transfert ultime de souveraineté est devenu une formalité.
La différence entre la construction politique européenne et une construction politiqueplanétaire éventuelle est précise et décisive. Si l'Europe ne devient pas un oligopole sur une planète oligopolaire, elle glisse hors de l'histoire, pour en devenir un objet. Pour pouvoir jouer dans la cour des grands, il faut être une politie en bonne et due forme, car c'est la seule solution technique, pour devenir un acteur sur une scène transpolitique. Au contraire, l'humanité unifiée politiquement serait l'acteur unique, si bien que le concept même de politie perdrait de sa consistance et retrouverait le caractère de virtualité qu'il pouvait avoir avant la Néolithisation.

 

par Jean BAECHLER

 

afin de mieux connaitre cet homme, cliquez ce lien:

Peut-on maîtriser sa mort ?

Une vidéo de 1975 relatant le suicide

15:46 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mondialisation, jean baechler, oligopolaire | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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