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20/03/2011

La propriété de son corps et la prostitution (post relooké et débat à suivre sur L&L)

Un débat se situe sur L&L, lire les 106 commentaires
http://www.lumieres-et-liberte.org/article-14692107-6.html#anchorComment


Sexe en location : Dans la morale du consentement qui est la nôtre au XXIe siècle, il n'est plus possible de condamner la prostitution. Sauf à souhaiter une pure et simple restauration de l'ordre qui prévalait avant la révolution sexuelle.

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cliquez l'image: lire "l'homme n'a pas d'avenir"


Par :

Marcela Iacub

On aurait pu croire qu'avec la révolution sexuelle, tous les stigmates frappant la sexualité multiple ou hors mariage des femmes disparaissant, la prostituée connaîtrait la même promotion sociale que la fille-mère. De femme salie par une activité réprouvée, elle deviendrait une travailleuse ni plus ni moins honorable que les postières ou les écrivaines.


La révolution sexuelle n'a-t-elle pas imposé le principe selon lequel le caractère licite d'un rapport sexuel ne dépend que du respect du consentement des partenaires ?

 

Et la prostitution n'est-elle pas une activité sexuelle où le consentement s'exerce à son état le plus pur ?

 

A tel point qu'on négocie les tarifs, on choisit ses clients, on fixe d'avance ce qu'on fera ensemble, toutes choses que les gens éperdus de passion ne sauraient faire. Et pourtant, les détracteurs de cette activité s'acharnent désormais à nous montrer que les prostituées ne sont pas vraiment consentantes.

 

Car quel autre type d'argument serait-il légitime d'avancer qui soit compatible avec une morale du consentement ?


http://www.emarrakech.info/photo/203156-267226.jpg


La manière la plus répandue de mettre en cause le consentement des personnes qui se prostituent est de faire l'amalgame avec celles qui sont contraintes par des trafiquants à entretenir des rapports sexuels contre de l'argent que par ailleurs elles ne touchent pas.

 

Mais devrait-on appeler "prostituées" ces victimes de la criminalité organisée ?

 

Peut-on dire que les anciens esclaves américains étaient des agriculteurs lorsqu'ils récoltaient du coton ?

 

On disait d'eux qu'ils étaient des esclaves.


Une femme qui est forcée de se prostituer est une esclave, et non pas une prostituée. Ce qui est criminel, c'est l'esclavage, et peu importe la tâche à laquelle la victime est vouée.


D'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un domaine d'activité humaine est gangrené par des esclavagistes qu'on y renonce : on pourchasse les criminels, et on crée un cadre légal pour les autres.

 

Ainsi, le fait qu'il existe en France des ateliers clandestins de couture rend-il les employés des industries textiles qui respectent le code du travail eux aussi des travailleurs forcés ?


"Arguments fallacieux, criera-t-on. Celui ou celle qui travaille dans la couture vend sa force de travail, tandis que la prostituée, elle, vend son corps, elle se vend donc elle-même, tout comme ceux qui vendent leurs organes."


Pourtant, la prostituée n'aliène rien d'elle-même définitivement. De même que la personne qui invente des logiciels informatiques loue son cerveau ou vend un service intellectuel, celle qui se prostitue loue ses organes sexuels, vend un service sexuel, et non pas un organe sexuel. Elle fait un métier tout à fait comparable à celui d'un masseur. Mais on dit que le sexe n'est point comme le cerveau ou la main, que rendre un service sexuel est un acte très intime, très personnel, que la froideur de l'argent ne lui convient pas. Donner son sexe, entend-on souvent, c'est se donner tout entier, de sorte qu'on ne pourrait le louer sans se vendre soi-même : comme un esclave !


http://medias.lepost.fr/ill/2007/09/10/h-3-1015367.jpg

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Il s'agit là d'une conception de la sexualité tout à fait respectable, et que beaucoup d'entre nous partagent, mais qui n'en reste pas moins une parmi d'autres.

 

Avons-nous le droit de l'imposer à tout le monde ?

 

Un Etat pluraliste, qui fait sienne une morale du consentement et non pas de la vertu, ne saurait imposer une conception unique de la sexualité à tout un chacun : il cherche à faire respecter les différentes significations et valeurs que les citoyens peuvent attribuer à cette activité.

 

Et d'ailleurs, si l'on voulait imposer que toute sexualité soit intime, personnelle, ne devrait-on pas interdire, par exemple, les partouzes et les activités sexuelles de ce genre ?


Hélas, raisonner sur ces questions agace. On en vient rapidement à entendre des arguments plus émotionnels. On dit :

 

"N'avez-vous jamais parlé à des prostituées ?

 

N'avez-vous pas entendu qu'en général elles ne font pas cela de gaieté de coeur, mais parce qu'elles y sont contraintes par la nécessité et la misère ?

 

Quelle femme, en vérité, pourrait apprécier de se vendre ainsi ?"


Certes, on se prostitue pour de l'argent, et non pas, par définition, gratuitement ; mais si tous ceux qui sont poussés à travailler parce qu'ils ont besoin de gagner leur vie étaient considérés comme des esclaves, il ne resterait que quelques rentiers pour se prévaloir du statut d'hommes libres. Je suis, pour ma part, assez favorable à l'idée de revenu universel inconditionné. Mais il est curieux qu'on ne se montre jamais aussi furieusement anticapitaliste qu'avec la prostitution...


Au fond, les détracteurs de la prostitution veulent dire que la morale du consentement ne s'adresse qu'à ceux qui cherchent à assouvir leurs désirs ou à éprouver du plaisir dans la réciprocité. Il leur paraît scandaleux qu'on l'utilise pour des relations unilatérales comme la relation prostitutionnelle.

 

Mais pourquoi serait-il illégitime de consentir à un rapport sexuel pour une autre raison que le désir irrésistible qui nous y pousse ou pour le plaisir délicieux qu'on y trouve ?


Il n'y a rien là qui aille contre les règles ordinaires du consentement.

 

A combien d'actes sexuels tant d'honnêtes gens consentent-ils tous les jours qui n'ont ni pour cause le désir, ni pour conséquence le plaisir, mais par exemple la générosité, la routine ou un certain sentiment du devoir ?

 

A l'opposé, ne peut-on aussi imaginer des actes sexuels non consentis mais que les victimes désirent ou dans lesquelles elles éprouvent du plaisir ?

 

De tels actes ne manqueraient pas pour autant d'être heureusement considérés comme des agressions sexuelles.


http://chrystellevincent.blogmilitant.com/images/insolite/051107073608.vjlgmdcg0_vitrine-o--se-tiennent-des-prostituees---amsterdamb.jpg

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Il semble décidément difficile, dès lors qu'on se place dans le cadre d'une morale du consentement, de condamner la prostitution. Certes, il reste la solution de revenir, explicitement, à une morale de la vertu et des "bonnes moeurs". Mais, dans ce cas, si l'on ne veut pas être de nouveau incohérent, il faudrait aligner l'ensemble de la révolution sexuelle sur une telle morale, et dire aux gens l'usage de leurs organes sexuels qui plaît à l'Etat. Mais cela a un nom : c'est une Restauration.


L'incohérence, c'est-à-dire l'incapacité à aller jusqu'au bout de ses idées, n'est pas seulement un vice de la pensée : elle a parfois de fâcheuses conséquences politiques. Ne l'oublions pas.


http://i15.ebayimg.com/04/i/05/6c/1f/1e_10.JPG

DEBAT À SUIVRE ICI SUR L&L

http://www.lumieres-et-liberte.org/article-14692107-6.htm...

26/01/2011

Débat #2, avec Marcela IACUB, la "libertaire"

Juriste philosophe, en quelque sorte, mais aussi féministe d’un nouveau style. Elle trouve les Chiennes de garde (et le féminisme en général), trop moralisantes sur les questions sexuelles, notamment celle de la prostitution (cliquez, voir la vidéo). Elle voudrait, comme le philosophe Michel Foucault, l’un de ses maîtres, « faire du sexe une liberté comme la liberté du commerce ». Où le consentement de chacun prévaut.

 

http://www.metrofrance.com/_internal/gxml!0/r0dc21o2f3vste5s7ezej9x3a10rp3w$e674980pmyao2hjjyarku8givmogt5p.jpeg


Où l’Etat n’intervient pas.
Son approche provocatrice – mais toujours argumentée – lui vaut beaucoup d’inimitiés. Certains lui reprochent de trop jouer avec les paradoxes et la mauvaise foi. De ne pas respecter une certaine forme de sacré qui entoure encore les questions biologiques et sexuelles en France.


Mais il faut reconnaître à Marcela Iacub un véritable génie pour convaincre. Avec humour et créativité. Enfin, elle n’est pas seulement une obsédée juridico-sexuelle ! Elle s’intéresse aussi aux animaux et à leurs droits. Elle vit d’ailleurs avec… un perroquet ! L’histoire ne dit pas s’il a le même accent que sa maîtresse.


Consentir pour être libre.
Mai 68 n’est pas terminé. Un peu comme le philosophe Michel Onfray, Marcela Iacub pense que la révolution sexuelle est tombée en panne au milieu du chemin. Il faudrait la relancer sur bien des aspects. Celui des corps, notamment. De l’usage que l’on en fait. Sa grande bataille reste la notion de « consentement ». Si deux personnes consentent à un rapport sexuel, marchand, voire violent, il n’y a aucune raison que la loi, l’Etat, la société viennent y mettre leur grain de sel. Or, la répression de la prostitution et des crimes sexuels s’est durcie. Le symptôme pour elle d’un « nouvel ordre moral et sexuel », qui criminalise a priori le corps et la sexualité. En oubliant le libre arbitre des individus.

 



Désacraliser l’instinct maternel
Il faut libérer les femmes (mais aussi les hommes) de la « surpuissance procréatrice » que la société a accordée à la mère. « Le désir d’enfant des femmes qui ne peuvent pas en porter se trouve criminalisé », explique-t-elle. Autrement dit, tous ceux qui, homosexuels ou couples stériles, sont obligés de procréer via les mères porteuses, par exemple, ne sont pas légalement ou socialement soutenus. « L’instinct maternel » est devenu un inattaquable totem, ce qu’elle appelle L’Empire du ventre, titre d’un de ses ouvrages. Selon elle, la maternité est une construction historique qui, de la louve romaine à la Vierge Marie, empêche des femmes de devenir mères non biologiques.


Libérer (encore) la sexualité des femmes
Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas prétendre à une sexualité débridée, sans forcément désirer procréer avec leur partenaire ? Telle est la question gênante que pose Marcela Iacub. « Au lieu de lutter pour l’égalité des sexes, et notamment faire en sorte que les femmes puissent avoir un rapport à la sexualité aussi libre, multiple et pluriel que les hommes, on tente en ce moment de civiliser la sexualité masculine […], écrit-elle. Au lieu de dire que les femmes peuvent avoir envie de consommer les hommes comme les hommes ont envie de consommer les femmes. »

 

"J'aimerais faire du sexe une liberté comme la liberté du commerce".  Un livre.

 

 

 


Extrait :

Dans Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (Flammarion, 2002. Extrait du chapitre « Les prostituées sont-elles libres ? »), Marcela Iacub met en scène une sorte de « double », Louise Tugènes, personnage faussement candide qui pointe les contradictions de nos mœurs. " On n’hésite pas à condamner d’une manière très sévère aussi bien le système de la prostitution que les gens qui font appel à des prostituées.Cette condamnation est d’ailleurs de moins en moins anodine ou symbolique. […] La raison pour laquelle j’ai toujours eu du mal à comprendre ces interdictions, c’est que les femmes qui s’y livrent sont consentantes. Moi, j’avais appris depuis ma jeunesse que la seule chose qui compte en matière de sexe (je veux dire la seule chose qui compte pour que la police ne vienne pas vous dire que vous avez commis un crime ou que vous en avez été victime), c’est le consentement, du moins lorsque l’on a plus de 15 ans. Il me semblait donc que, dans ce domaine, il fallait revenir à ces évidences premières.


Nos mères ne se sont-elles pas justement battues contre ceux qui forçaient les femmes à avoir des rapports sexuels ? Je dis bien “forcer”, car échanger un consentement à un rapport sexuel contre de l’argent n’est pas, que je sache, forcer. Celle qui dit “oui” parce qu’elle est payée est libre de ne pas le faire. […] Mais quand je leur dis cela, les féministes bondissent aussitôt et à peine ai-je prononcé le mot “désir” qu’elles s’emportent : “Décidément vous ne comprendrez jamais rien ! La prostitution est mauvaise parce que, au moment où elles s’y livrent, les femmes ne désirent pas. Seul le client a du désir, la prostituée est objet, et non sujet. On ne doit faire l’amour que quand on a du désir, vous comprenez, […] sinon ce n’est pas de l’amour, c’est du viol, un viol déguisé en accord contractuel.” […]


Cette explication m’a mise très mal à l’aise. Car je me suis dit que si telle était la vérité, il y avait deux choses que je n’arrivais pas à comprendre. D’abord, une femme qui est violée par un homme que par ailleurs elle désire, ou qui ressent du plaisir au moment d’un acte sexuel imposé, ne devrait pas, selon cette explication, être considérée comme victime d’un crime. Pourtant, ce qui compte pour qu’il y ait viol, ce n’est ni le désir ni le plaisir mais l’absence de consentement, et c’est heureux. Le second point est encore plus gênant. Je me souviens des confessions intimes de ma sœur aînée et de l’une de mes cousines, à l’époque où j’étais encore une toute jeune fille et qu’elles s’étaient mises en tête de faire mon éducation sexuelle. Elles ne cessaient de me dire qu’elles couchaient parfois avec leurs maris sans désir parce qu’il faut bien avoir des rapports plus ou moins réguliers avec son époux.


Or il se trouve que le mari de ma sœur m’a un jour confié la même chose. […] Son aveu m’avait beaucoup touchée. »

 

Marcela Iacub

Source:

Le sexe en toutes libertés

Juriste spécialisée en bioéthique, Marcela Iacub est une fine observatrice des mœurs contemporaines. Libertaire, provocatrice pour les uns, choquante pour les autres, elle défend toutes les formes de sexualité et dénonce avec force leur encadrement légal. Seules les sonorités de son accent, et de son prénom, trahissent ses origines sud-américaines. L’Argentine, précisément, où elle est née il y a quarante-trois ans. Cette précoce juriste y a exercé la profession d’avocate dès l’âge de 21 ans. « J’étais trop jeune, c’était un peu ridicule », confessera-t-elle plus tard. Pour le reste, Marcela Iacub présente tous les attributs typiques de « l’intellectuel à la française » : prises de positions tonitruantes, passes d’armes avec des hommes politiques ou des chercheurs, chroniques régulières dans les journaux, production littéraire riche et surprenante… Et un parcours universitaire sans fautes. Sa marque de fabrique ? Observer nos mœurs à travers le droit.

 

Voir ici les posts de ce même auteur sur L&L:

 

La propriété de son corps et la prostitution

La propriété de son corps et la prostitution

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Madame bovary ou les vertus de la pornographie

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13:12 Écrit par HUMANITAS dans Liberté individuelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : iacub, lacub, femmes, prostitution, liberté, sexe | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

06/11/2010

Madame Bovary ou les vertus de la pornographie

Parmi les multiples causes qu'on invoque pour s'expliquer ce mystérieux phénomène de climatologie sociale qu'on appelle «émeutes des banlieues», personne n'a avancé le fait que ces «sauvageons» passeraient trop de temps à regarder des films pornographiques.

Pourtant, il n'y a pas si longtemps, on ne cessait de mettre en avant ce facteur pour expliquer les comportements délétères de ces jeunes hommes, dont l'amusement principal était, avant qu'ils ne décident de mettre feu à des voitures, de violer en bande leurs voisines des cités.

http://les13verites.blogspirit.com/images/medium_Femme.jpg

Après tout, ne pourrait-on dire que s'ils brûlent des voitures c'est pour montrer qu'ils sont des hommes, qu'ils sont puissants comme les acteurs des films porno auxquels ils sont censés s'identifier ? Une fois toutes leurs voisines violées, ne fallait-il passer à une vitesse supérieure dans la démonstration de virilité ? Mais si personne ne fait aujourd'hui cette suggestion, c'est qu'au fond on ne croit pas vraiment que ces films soient cause du moindre comportement délétère. Si les mineurs de 18 ans ne peuvent les regarder, c'est qu'on les trouve tout simplement dégoûtants, non pas parce qu'ils pousseraient à commettre des actes illégaux, mais parce qu'ils rendent pensables, désirables, haïssables ou simplement imaginables certains comportements sexuels.

En ce sens, le fait de mettre la pornographie hors la loi semble n'être rien d'autre qu'une restriction à la liberté de conscience.

 

Le plus bel exemple de la logique de ces lois antipornographiques qui prononcent des interdictions pour d'autres raisons que celles qu'elles invoquent, fut le procès de Gustave Flaubert.

L'intrigue de Madame Bovary semble construite à partir des justifications qu'on donnait au XIXe siècle pour interdire les outrages aux moeurs. On disait alors que c'étaient les femmes faibles (et non les jeunes garçons) qui étaient censées succomber aux récits pernicieux et ne pas tenir leur rôle de gardiennes de la morale familiale. Flaubert a mis en scène les justifications que l'on donnait à l'existence de ces lois. Emma Bovary lit des romans sans arrêt et veut vivre sa vie conformément à la littérature romantique qu'elle dévore. C'est ainsi qu'elle se met en quête de l'amour-passion, et tombe à deux reprises dans les filets de l'adultère. Elle paie très cher les frais de cette vie imaginaire et se suicide. Mais une femme mariée qui succombe au vice romanesque entraîne mort et destruction pour l'ensemble de sa famille. Son mari meurt quelque temps après, et sa fille devient une pauvre orpheline sans avenir.

Quelle meilleure illustration de ce que les censeurs donnaient comme justification à la loi ? Et pourtant, Flaubert fut accusé d'outrage aux mœurs. A travers les aventures mimétiques d'Emma Bovary, c'était toute la littérature consommée par ce personnage qui pouvait continuer à agir sur les lectrices. Emma n'était pas un filtre, un «mauvais exemple», mais le seul fait de raconter son adultère le rendait pensable, imaginable, même s'il devait apparaître comme haïssable et dangereux à la réflexion, car Flaubert était assez bon écrivain pour en rendre les délices sur le coup. Flaubert dit ainsi aux censeurs : «Eh bien quoi ? N'est-ce pas là la justification de vos lois ? Ai-je fait autre chose que la mettre en scène, et de manière édifiante ?»

 

Mais non, mon bon Gustave : la justification de la loi n'est pas sa raison d'exister. Comme il est difficile de justifier les restrictions à la liberté de conscience, il faut toujours inventer des liens de causalité avec les actions délétères qu'elles sont censées produire, et non pas pour le seul fait qu'elles permettent de penser, de désirer, de haïr ou d'imaginer. C'est pour cela que les scènes dites pornographiques sont jugées hors de tout contexte, y compris lorsqu'elles sont intégrées dans un récit édifiant. Leur contexte n'apparaît que comme «prétexte», même lorsqu'elles intègrent des oeuvres d'art majeures.

 

Peut-être faut-il attribuer ceci à une volonté étatique très ancienne, qui remonte aux temps de la monarchie absolue, de rendre les citoyens non pas seulement obéissants dans leurs actes, mais aussi soumis dans leur conscience. Les règles qui concernent les mœurs, qu'elles soient juridiquement déclarées ou seulement valorisées du point de vue moral, ne semblent satisfaisantes que dans la mesure où elles rentrent dans nos consciences. Ceci les différencie d'autres règles, comme celles qui touchent à la propriété, et même les plus imposantes, celles qui protègent la vie, où l'on n'exige pas des individus qu'ils ne puissent songer à les commettre, et où les sanctions paraissent à elles seules dissuasives.

Avec les règles concernant les mœurs, on exige en plus qu'on les aime, qu'on y adhère de la manière la plus intime. C'est pour cette raison qu'une politique intelligente contre ce genre de censure devrait se concentrer sur la question de la liberté de conscience et non pas sur la liberté sexuelle.

 

 

Car avec ce dernier principe, l'on ne fait que déplacer les interdits de conscience au lieu de les supprimer : jadis l'adultère et la fornication, aujourd'hui, le sexe explicite, demain peut-être certaines représentations des femmes ­ mais toujours la volonté entêtée, indifférente aux résultats, de faire de l'esprit un espace d'intervention politique.

 

Libération, Marcela IACUB

09:13 Écrit par HUMANITAS dans Liberté individuelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prostitution, proprièté, pornographie, bovary, flaubert, iacub, banlieue, émeutes, sexe | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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