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30/08/2010

Le libéralisme avec Pascal Salin

Il existe, bien sûr, beaucoup d'ambiguïtés au sujet du mot « libéral ». On a peut-être trop tendance à l'oublier, mais ce mot est beau, puisqu'il correspond au mot « liberté », et il est donc attristant que tant de gens hésitent à se dire libéraux. Mais dans la mesure où il y a plusieurs conceptions de la liberté (les marxistes ne veulent-ils pas « libérer » les hommes), il n'est pas étonnant que le terme « libéral » puisse être revendiqué par des personnes dont les propos sont très différents. C'est ainsi qu'aux États-Unis, être « liberal », c'est être à gauche. En effet, les « liberals » ont défendu une plus grande liberté de comportement et se sont ainsi opposés aux conservateurs. Mais c'est dire aussi que c'est dans le monde politique que règne la plus grande confusion terminologique.

En effet, si l'on se réfère à la distinction classique entre la droite et la gauche, il faut bien reconnaître que, dans la plupart des pays, la droite regroupe, certes, quelques libéraux, mais aussi – et même surtout dans un pays comme la France – des interventionnistes, des conservateurs, des nationalistes, qui sont en réalité des adversaires du libéralisme. Et c'est pourquoi Friedrich Hayek a eu raison de souligner (dans son texte « Why I am not a Conservative ») qu'il ne fallait pas opposer la droite et la gauche, mais les constructivistes et les libéraux. Les premiers veulent construire une société conforme à leurs préjugés et il y a donc des constructivistes de droite comme de gauche. Les seconds veulent simplement défendre la liberté individuelle et les droits individuels sans prétendre déterminer la société qui résultera de l'exercice de la liberté.


Mais il faut aussi dénoncer l'excessive politisation de notre époque. Elle conduit à prendre pour critères de référence les distinctions qui ont cours dans le monde politique. Pour en donner un exemple, il arrive souvent qu'on me demande si je suis proche de tel homme politique réputé libéral et je réponds invariablement: « Demandez-lui plutôt s'il est proche de moi ». Il n'y a aucune prétention dans cette réponse, mais seulement le rappel que la référence doit être intellectuelle et non politique, que les hommes politiques doivent se déterminer en fonction des grands courants de la pensée. Or, les distinctions sont beaucoup plus claires dans le monde intellectuel, même s'il existe, par exemple, un grand nombre de courants parmi les « libéraux ». Mais il n'en reste pas moins que tous pensent qu'on ne peut comprendre le monde qu'en partant de l'analyse du comportement individuel. La plus importante différence est d'ordre méthodologique. Elle oppose ceux pour qui le fondement du libéralisme est d'ordre éthique et ceux pour lesquels il est utilitariste.

Si l'on entend par « dogmatisme » le fait d'ignorer le principe de réalité, un libéral qui serait dogmatique ne pourrait être qu'un pseudo-libéral puisque le libéralisme est une théorie de l'homme tel qu'il est véritablement (contrairement au marxiste qui a une vision fictive de l'homme et de la société, ce qui le conduit à être dogmatique). Mais il ne faut pas confondre le dogmatisme avec la conviction. Comme le disait un politologue français, il faut être tolérant avec les hommes, mais intolérant avec les idées (en ce sens que, si l'on croit à une idée, on ne peut pas en même temps croire à l'idée contraire). Il est par ailleurs totalement erroné de penser que les libéraux sont animés par le seul profit (et plus précisément par le profit matériel). On pourrait, sur le mode badin, d'abord souligner qu'un vrai libéral est tellement marginalisé dans nos sociétés qu'il n'a certainement pas choisi le meilleur moyen de réaliser des profits en étant libéral. Mais plus sérieusement, il faut rappeler que ce procès fait aux libéraux – à savoir d'être les défenseurs du profit matériel – est un faux procès. Bien au contraire, les libéraux sont les seuls à considérer que les seules réalités sont les fins subjectives des individus (leurs désirs d'ordre spirituel, affectif, esthétique ou matériel).

Ce que l'on appelle la vie économique n'est qu'une partie, peut-être la plus visible, mais pas forcément la plus importante, de la vie humaine. Comme l'a si bien montré le grand économiste libéral Ludwig von Mises, on ne peut comprendre les mécanismes économiques (ce qu'il appelait la catallaxie) qu'en les resituant dans l'ensemble plus vaste de l'activité humaine (ce qu'il appelait la praxéologie ou science de l'action). Il ne faut donc pas « saucissonner » les individus en plusieurs morceaux, dont l'un serait économique et mériterait seul notre attention. Pour un libéral l'individu qui pense et agit est la seule réalité et il est donc profondément anti-libéral de faire entrer les individus dans des catégories différentes et éventuellement antagonistes (patrons contre salariés, producteurs contre consommateurs, riches contre pauvres, nationaux contre étrangers, etc.). Mais nos contemporains sont tellement imprégnés de pensée marxiste qu'ils ne conçoivent pas qu'on puisse raisonner en termes autres que collectifs et catégoriels. Il faut donc bien placer les libéraux quelque part sur l'échiquier collectiviste: la solution consistera à les présenter comme des défenseurs des patrons, des riches, des spéculateurs, etc.

Un mot tout de même sur le profit. On pourrait dire, en un sens, que tout le monde cherche son profit puisque toute action vise à améliorer sa situation (mais pas nécessairement sur le plan matériel). Mais on peut aussi donner au profit un sens plus précis, à savoir ce qui reste de la valeur produite dans une entreprise après qu'on ait honoré tous les contrats certains (contrats de salaires, d'intérêts, de fournitures de biens et services). Autrement dit le profit est une rémunération résiduelle et donc risquée. Or, étant donné que l'incertitude existe toujours dans une société humaine, le profit – rémunération résiduelle – existe toujours. Le problème essentiel consiste alors à savoir à qui il est attribué. Cette répartition est légitime dans l'entreprise capitaliste – et seulement elle – parce que le profit, rémunération du risque, revient à celui qui a pris le risque en charge. Et tout le monde profite de ce que certains – les propriétaires d'entreprise – aient accepté ce rôle.

La liberté est souvent défendue à l’aide d’arguments utilitaristes, dans le sens où si l’on baisse les impôts, par exemple, la croissance repart. Cela suffit-il?
Certainement pas. Tout d'abord les arguments utilitaristes rencontrent rapidement des limites. En effet, l'utilitarisme consiste à juger d'une situation à partir de ses résultats. Mais quels critères va-t-on utiliser pour évaluer ces résultats lorsqu'ils concernent non pas un individu, mais un ensemble d'individus? Tous les membres d'une société auront nécessairement des opinions différentes et incompatibles, ce qui signifie tout simplement qu'il est impossible de définir un optimum social. Le seul principe universel qui nous permet d'évaluer une situation de manière non-contradictoire consiste à se demander si les hommes ont agi librement ou sous la contrainte (quels que soient les résultats obtenus du fait de leurs actions). Et bien entendu, ce principe correspond à une exigence éthique. Ainsi, en face d'un problème social quelconque ne nous demandons jamais si le résultat nous paraît bon ou mauvais, mais seulement s'il a été obtenu par le libre exercice de la liberté (sur la base de droits de propriété légitimes et de liberté contractuelle) ou s'il a été obtenu par la contrainte (qu'elle soit légale ou non).



La base d’une société libérale c'est d'abord, évidemment, la liberté individuelle. Mais comment se concrétise-t-elle? Par la propriété et la responsabilité. En effet, être libre c'est être propriétaire de soi-même (sinon on est esclave). Mais on n'est pas totalement propriétaire de soi-même si l'on n'est pas totalement propriétaire du produit de ses actions: ce qui fonde le caractère légitime de la propriété, ce sont les actes de création originaires. Il est alors paradoxal que, bien souvent, ceux qui fustigent – avec raison – l'esclavage, acceptent et même recommandent des actes de spoliation de la propriété – par exemple par l'impôt: il revient en effet au même d'être un esclave obligé de travailler pour son maître ou d'être censé travailler librement, mais d'être obligé de remettre à son maître une grande partie du fruit de son travail.

À partir du moment où les droits de propriété ont été définis, on peut définir la responsabilité, c'est-à-dire le fait de supporter soi-même les conséquences bonnes ou mauvaises de ses actes. Ainsi on est responsable d'un dommage – et on doit le réparer – dans la mesure où l'on a porté atteinte aux droits – préalablement définis – d'autrui.

Une troisième voie? Pourquoi pas? Du point de vue des principes il ne peut pas exister de troisième voie, car on ne peut pas être « un peu libre »: on est libre ou on est esclave. Mais bien sûr, dans toutes les sociétés que nous connaissons, « on » explore une troisième voie mythique. Pour ce faire on évoque toutes sortes de prétendus principes, érigés en tabous sociaux, tels que la nécessité de la cohésion nationale; les fonctions régaliennes de l'État, la nécessité de la solidarité ou – en utilisant une théorie d'allure plus scientifique – les « biens publics ». Il serait trop long de discuter toutes ces idées, mais c'est à chacun d'avoir le courage de penser autrement et de s'interroger sur le véritable sens des tabous de notre époque.

Les scandales financiers ont fourni un prétexte pour renforcer les compétences de l’État, apparemment jugé infaillible. Ce qui est ahurissant dans le cas de l'affaire Enron (et de quelques autres), c'est que des affaires de ce type soient aussi rares. Leur rareté est bien la preuve que le système capitaliste est certes non pas un système parfait – car la perfection n'existe pas –, mais le meilleur des systèmes. Il repose en effet sur des principes simples et éthiquement fondés: le respect des droits légitimes, l'obligation d'honorer ses contrats. Les propriétaires d'une entreprise n'ont rationnellement pas pour objectif de faire faillite et c'est pourquoi ils sont incités à respecter leurs contrats et à ne pas tromper salariés, clients ou prêteurs. Par opposition, les hommes de l'État sont irresponsables puisqu'ils ne supportent pas les conséquences de leurs actes. Et l'on voudrait que les irresponsables contrôlent les responsables! D'un point de vue pratique, pour se référer à nouveau à l'affaire Enron, il est frappant de constater que le marché avait sanctionné par une baisse des cours les mauvaises pratiques des dirigeants d'Enron, bien avant que les organismes officiels (par exemple la Securities and Exchange Commission) ne le fassent.

De ce point de vue, il faut faire attention au langage: on a traduit en français le mot anglais « deregulation » (qui signifie déréglementation) par le mot dérégulation. On crée ainsi le sentiment que la régulation provient de la réglementation. Or il n'en est rien: un système est bien régulé lorsque toutes ses parties fonctionnent harmonieusement entre elles, ce qui n'implique absolument pas une direction centralisée. Dans un système social libre, les êtres humains interagissent et ils s'ajustent continuellement aux autres grâce aux systèmes des prix, aux processus de production et de transmission des informations, mais aussi grâce aux règles communes de conduite.

Prenons le problème de l'information. Si l'État réglemente le niveau d'information qui doit être fourni par les firmes au marché, il risque d'exiger trop d'informations – ce qui constitue un gaspillage de ressources – ou une insuffisance – ce qui donne une fausse sécurité au marché. Par contre, c'est par l'intermédiaire de processus continuels d'essais et d'erreurs que le marché – c'est-à-dire les hommes – s'adapte de manière à fournir le montant et la qualité d'information qui correspond le mieux aux besoins des uns et des autres. L'affaire Enron a certainement été utile en montrant quelles améliorations pouvaient être apportées à ce sujet. Le marché utilise ces leçons et il faut surtout éviter de nouvelles réglementations.

 

De nombreux commentateurs ont également réclamé la ressuscitation de Keynes pour sortir de la « crise ». La théorie keynésienne représente une aberration dans l'histoire des idées économiques. Elle repose en effet sur une approche directement en termes collectifs (par définition de variables macroéconomiques) en ignorant le caractère rationnel et volontaire de l'action humaine. Elle est fausse sur le plan théorique et donc sur le plan pratique. Son succès est venu du caractère confus de la pensée de Keynes, ce qui a permis à chacun de lui faire dire ce qu'il voulait, mais aussi du fait qu'il prétendait légitimer la politique économique en dotant ses décideurs des instruments nécessaires pour les transformer en ingénieurs sociaux capables de diriger la machine humaine. Il faudrait, bien sûr, de nombreuses pages pour démontrer de manière précise les erreurs et les confusions de la pensée keynésienne. Mais prenons seulement un exemple. Les cerveaux contemporains sont imprégnés de l'idée d'inspiration keynésienne selon laquelle la consommation est le moteur de la croissance (et cette idée inspire par exemple tous les constructeurs de modèles de prévision macroéconomiques et tous les commentateurs de la conjoncture). Or c'est l'épargne qui est le moteur de la croissance: pour qu'il y ait croissance il faut en effet accepter de renoncer à des consommations présentes pour libérer des ressources afin d'investir, d'accumuler du capital et de rendre ainsi l'innovation possible. La seule relance possible est la relance par l'épargne. Il faut pour cela non pas « encourager » l'épargne, mais supprimer tous les obstacles fiscaux et réglementaires qui freinent sa formation.

Chacun d'entre nous peut facilement comprendre dans la vie quotidienne ce qu'est un acte libre et ce qu'est un acte contraint. Mais il est souvent difficile de comprendre comment fonctionne une société où les hommes sont véritablement libres. De là vient le préjugé selon lequel il faut imposer une direction centralisée et pratiquer des politiques économiques sans laquelle, dit-on, l'anarchie règnerait. Par ailleurs, à partir du moment où il est possible d'obtenir quelque chose non pas par ses efforts productifs, mais en ayant recours à la contrainte publique, on arrive à une situation comme celle qu'a si magnifiquement décrite Frédéric Bastiat en définissant l'État comme « cette grande fiction par laquelle chacun s'efforce de vivre aux dépens des autres ». Telle est bien la situation de la France et des pays européens.

Mais toute intervention étatique dans les interactions individuelles se traduit par ce qu'on appelle parfois des « effets pervers » qui sont en réalité la conséquence logique de la méconnaissance du fonctionnement des sociétés. On essaie alors de corriger ces effets pervers par d'autres interventions qui créent d'autres effets pervers. Et c 'est ainsi que peu à peu on détruit la créativité des hommes et leur liberté.

À titre d'exemple, on prélève des impôts pour pratiquer des politiques d'emploi (distribution de subventions, développement du Droit du travail, embauche d'inspecteurs du travail, etc.), mais on détruit ainsi les incitations des salariés à travailler et les incitations des entrepreneurs à embaucher (puisque leurs activités sont rendues moins rentables par l'impôt). Le chômage augmente donc, et l'État réagit en inventant de nouvelles politiques d'emploi dans un cercle vicieux sans fin. Mais, comme l'avait si bien dit Lady Thatcher, la meilleure politique d'emploi c'est de ne pas en avoir.

Le rôle des médias, y compris ceux financés par l’État. Si je regarde le cas de la France j'y vois surtout un ensemble rigide dont toutes les parties – médias, écoles et universités, pouvoir politique – sont imbriquées d'une manière qui fait penser à l'Union soviétique. La pensée dominante – pensée interventionniste, floue et bardée de bons sentiments – est le ciment qui relie tous ces morceaux. Sous le prétexte fallacieux de l'égalité, l'État impose son: monopole dans la formation des cerveaux (et la France est l'un des rares pays où la concurrence n'existe pas dans le domaine des universités, car elle est interdite). Personne n'a ensuite le courage intellectuel de briser le consensus et personne d'ailleurs n'y a intérêt puisque l'État est omniprésent. Les chercheurs produisent une prétendue recherche qui légitime de nouvelles interventions, dont les médias font la publicité et que les hommes politiques appliquent.

À titre d'anecdote, je me souviens des années noires de la sinistre ère mitterrandienne où l'on m'avait fait venir (par erreur...) pour une émission de télévision et où le rédacteur en chef m'avait renvoyé de peur de recevoir le lendemain un appel téléphonique de l'Élysée. On n'en est plus tout à fait là, mais par contre la virulence des médias s'est accrue à l'encontre de la pensée libérale.
C'est parce que les problèmes sont complexes qu'il faudrait recourir aux instruments de compréhension fournis par la pensée libérale. Ce sont en effet les penseurs libéraux qui ont été ou qui sont les penseurs de la complexité. Ainsi, Friedrich Hayek a été le théoricien de l'ordre spontané, c'est-à-dire de la manière dont la cohérence peut s'installer dans des systèmes dépendant non pas d'un cerveau central, mais d'une production démultipliée de connaissances. Alors que nous évoluons vers une économie de réseaux, la pensée libérale – et je devrais plutôt dire celle qui relève de l'école dite autrichienne (c'est-à-dire les héritiers intellectuels de Carl Menger, Eugen Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek) devrait attirer toute l'attention. Je suis persuadé qu'une bonne connaissance des grands auteurs de l'École autrichienne aide à comprendre le monde, mais aussi à trouver des solutions efficaces dans la vie de tous les jours, quel que soit le niveau auquel on se place (celui d'un pays, d'une entreprise ou même d'une famille).

La solidarité, encore un concept ambigu dont il faut se méfier! En termes très généraux, on peut dire que tous les êtres humains sont solidaires en ce sens qu'ils sont des êtres sociaux, c'est-à-dire qu'ils dépendent les uns des autres. Il en résulte que toute action menée par un individu a des conséquences – jugées bonnes ou mauvaises – sur les autres individus. En particulier, tout échange rend les partenaires solidaires et leur coopération pacifique leur est profitable. Ainsi, dans une entreprise – que l'on peut définir comme un ensemble de contrats – tous les partenaires sont solidaires, par exemple les propriétaires et les salariés.

Mais il est vrai que le terme solidaire est plus souvent utilisé pour désigner une action unilatérale, plus précisément un don: on manifeste sa solidarité avec autrui en lui transférant des ressources dont on estime qu'elles lui seront utiles. Bien entendu, dans la mesure où les ressources – en particulier les ressources en temps – de chacun sont limitées, il est impossible, de ce point de vue, d'être solidaire de tous les habitants du monde et il faut choisir les actes de solidarité que l'on considère comme prioritaires. C'est un fait d'observation que la plupart des êtres humains ressentent et expriment un sentiment de solidarité à l'égard d'autres êtres humains et l'Histoire nous offre de ce point de vue un vaste panorama des moyens utilisés pour exercer cette solidarité de manière individuelle ou collective. Ainsi, les oeuvres charitables et autres associations caritatives sont le fruit d'initiatives volontaires qui ont conduit certains à penser qu'il était préférable de mettre en place des organisations collectives volontaires plutôt que d'agir isolément. Mais la différence essentielle est évidemment celle qui existe entre les transferts volontaires et les transferts obligatoires.


Ce que l'État appelle la solidarité relève évidemment de la deuxième catégorie et dans ce cas c'est une tromperie de parler de solidarité. En effet, on ignore nécessairement dans quelle mesure ceux qui subissent les prélèvements les souhaitent volontairement. Quels que soient les mérites des bénéficiaires de la redistribution, il n'en reste pas moins qu'elle prend sa source dans un acte de spoliation. Et une spoliation reste toujours une spoliation. Comme le dit le dicton, « la fin ne justifie pas les moyens ». C'est au nom de ce principe que l'on condamnera un voleur, même s'il destine son butin à des pauvres. Pourquoi ne condamne-t-on pas ceux qui procèdent exactement ainsi, mais de manière légale? Ces derniers sont encore plus condamnables puisqu'ils profitent eux-mêmes de ces transferts: c'est bien entendu pour attirer le maximum de voix aux élections qu'ils distribuent les richesses créées par les efforts d'autrui. On ne peut évidemment attribuer aucune valeur morale à un acte de charité fait avec l'argent des autres en utilisant la contrainte.

Une fois de plus, le langage est trompeur. Ainsi, en France, on appellera « impôt de solidarité sur la fortune » un impôt discriminatoire; on parlera de solidarité entre les générations pour justifier un régime de retraite par répartition, c'est-à-dire le fait de payer des retraites aujourd'hui avec l'argent de ceux qui sont actifs, en promettant à ces derniers de faire de même avec l'argent des générations futures (c'est-à-dire des hommes et des femmes qui ne sont peut-être même pas encore nés, qui ne sont donc pas en état de s'exprimer et qui ne seront peut-être pas d'accord avec cette prétendue solidarité).

La culture financée par l’État, sur ce point, je pourrais me contenter de citer Frédéric Bastiat: « Je suis de ceux, je l'avoue, qui pensent que le choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en haut, des citoyens, non du législateur; et la doctrine contraire me semble conduire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité humaines » (pamphlet, « Théâtres, Beaux-Arts »). Mais j'ajouterai pourtant cette remarque: c'est une fiction de penser que l'État finance la culture parce que l'État n'est pas un être doté de raison et d'imagination. En réalité, derrière cette fiction de langage – l'État – il y a des êtres concrets – et c'est pourquoi, pour ma part, je m'efforce de ne pas parler de l'État, mais des hommes de l'État. Or ces êtres ont leurs propres goûts et préjugés. Ce sont ces goûts et préjugés qu'ils peuvent satisfaire... avec l'argent des autres, au nom de la « culture ». Ce dernier terme est encore une fiction de langage: la culture n'existe pas; ce qui existe c'est une multiplicité de goûts, d'oeuvres d'art, de rencontres entre des artistes, des écrivains et ceux qui aiment leurs oeuvres.

La France a produit de très grands économistes libéraux au fil des siècles. Comment se fait-il que le libéralisme soit souvent considéré comme une spécialité anglo-saxonne incompatible avec l’esprit européen continental?
C'est un très étrange et très important phénomène. Car il est vrai que des auteurs comme Turgot, Frédéric Bastiat, Jean-Baptiste Say (et bien d'autres!) ont été d'extraordinaires précurseurs de la pensée économique (en particulier de l'École « autrichienne »). Leur tradition subjectiviste est supérieure à la tradition anglo-saxonne, mais l'on considère effectivement bien souvent que la pensée libérale est d'origine anglo-saxonne. Il faudrait beaucoup de temps pour essayer de comprendre les raisons de cette étrange situation. Mais l'une des meilleures explications a été donnée par Friedrich Hayek. Il explique en effet qu'au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, les performances des scientifiques français ont conduit à penser qu'il était possible de les imiter dans le domaine des sciences sociales en formant des « ingénieurs sociaux ». De là est venu le positivisme qui est devenu finalement dominant, en particulier dans un pays, la France, très centralisé et étatisé. Mais il serait urgent de retrouver cette superbe tradition intellectuelle française.
Compte tenu de ce que j'ai dit ci-dessus, les plus grands économistes se rattachent pour moi à la tradition « autrichienne », qu'il s'agisse des précurseurs français juste cités, ou d'économistes comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek. Il faudrait ajouter à cette (trop courte) liste Murray Rothbard, trop ignoré en France (et même d'ailleurs aux États-Unis) et qui a fait un travail original prodigieux. Mais en-dehors de ce courant, il faudrait évidemment ajouter tous ceux qui ont pris une option méthodologique différente et qui ont apporté des contributions majeures à la pensée libérale (par exemple Milton Friedman, Gary Becker ou James Buchanan). À vrai dire, cette question m'embarrasse parce que je suis forcément incomplet et injuste en me limitant à quelques noms, alors que je suis frappé par la véritable explosion de la pensée libérale à notre époque, en particulier aux États-Unis. Ainsi – et pour se limiter au courant « autrichien » – le Mises Institute d'Auburn (États-Unis) réunit chaque année une conférence internationale des intellectuels autrichiens où sont présentés des dizaines et des dizaines de rapports d'un très grand intérêt.

La Société du Mont-Pèlerin a été créée en 1947 par Friedrich Hayek pour constituer une sorte d'Académie internationale d'intellectuels libéraux. Elle réunit maintenant environ 500 membres d'une quarantaine de pays. Ses activités explicites sont limitées (un ou deux congrès par an), mais son influence réelle est considérable. Elle est en effet le centre d'un exceptionnel réseau d'intellectuels libéraux à travers le monde. Ainsi, il existe actuellement plus d'une centaine d'instituts libéraux qui ont généralement été créés par des membres ou des sympathisants de la Société du Mont-Pèlerin. Ce qui est remarquable c'est que, fidèle à ses principes, la Société est arrivée à se préserver de la tentation de la politisation, de la bureaucratisation et de la médiatisation. Elle constitue en quelque sorte une grande famille intellectuelle.

J'ai eu pour ma part l'honneur de présider la Société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996. Je suis évidemment redevenu un membre normal, comme cela doit être.

Il y a en Europe deux tendances divergentes, l'une qui conduit à plus de concurrence (par la déréglementation, la suppression des obstacles aux échanges), l'autre qui pousse à plus de centralisation (par les politiques communes, l'euro, la coordination des politiques économiques, l'harmonisation fiscale ou réglementaire, etc.). Je crains que la tendance centralisatrice l'emporte et la création de l'euro en est un signe évident. Pour que les économies européennes soient intégrées, il suffirait de laisser faire la concurrence dans tous les domaines (échanges commerciaux, mouvements de facteurs, bien sûr, mais aussi concurrence fiscale, concurrence réglementaire, concurrence juridique, concurrence monétaire, etc.). Mais nous n'avons surtout pas besoin d'une Commission européenne et d'un Parlement qui légifèrent et qui réglementent pour toute l'Europe. Le progrès consisterait à faire exactement l'inverse, par exemple en donnant aux collectivités locales la liberté de décider de leur système fiscal et de reverser une partie de leurs ressources aux échelons supérieurs (fédéralisme fiscal). Heureusement, le Royaume-Uni – même avec un gouvernement travailliste – exerce une influence compensatrice pour freiner la dérive centralisatrice. Et je forme le voeu que la Suisse ne soit jamais tentée de rejoindre l'Union européenne, mais qu'elle prouve par l'exemple que la liberté individuelle est toujours le meilleur moyen de résoudre les problèmes économiques et sociaux.

Le libéralisme, face à l’étatisme! Malheureusement, je n'ai pas l'impression que le libéralisme gagne du terrain dans le débat d'idées. C'est pour moi une déception car je pensais, lors de la chute du mur de Berlin, que la vérité éclaterait désormais. Mais je me suis vite rendu compte que les adversaires du libéralisme – ceux qui se sont si lourdement et tragiquement trompés pendant des décennies – ne pouvaient cacher leurs erreurs qu'en pratiquant la fuite en avant: au lieu de célébrer la chute du mur de Berlin comme le symbole d'un retour à la liberté individuelle, ils ont proclamé la victoire de la démocratie (c'est-à-dire d'un mode d'organisation de la société politique) et ils sont partis en guerre contre les fictions que sont l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans lesquels les libéraux ne se reconnaissent pas.

Je n'attends rien de Valéry Giscard d'Estaing. S'il était vraiment libéral, on s'en serait aperçu lorsqu'il était Président de la République française. Mais sa présidence a été une ère d'interventionnisme étatique croissant (avec l'exception du retour à la liberté des prix).

De toutes façons, si le libéralisme doit un jour gagner la bataille des idées, il ne viendra pas d'en haut, mais d'en bas. Et de ce point de vue, j'ai un seul espoir: l'ouverture d'esprit des nouvelles générations. Le combat est en tout cas un combat intellectuel et non un combat politique. La politique suivra lorsque les esprits auront changé

 

source: Pierre Bessard   L'agefi (Lausanne) les 3, 4 et 5 février 2003.

on retrouve l'article complet sur QL

19/03/2010

Contre le centralisme

 

Coopération économique oui,

intégration politique non.

Par
Hans-Hermann Hoppe

(né le 2 septembre 1949) est un économiste américain d'origine allemande. Interprète parmi les plus éminents de l'économie dite "autrichienne", il est un anarcho-capitaliste. Pour lui, la propriété privée est source de liberté et de coopération pacifique. Son idée est que les biens publics (écoles, routes ou parcs) sont source de conflits perpétuels entre leur propriétaires nominaux, les citoyens, et les propriétaires effectifs, les fonctionnaires. Il faudrait donc les privatiser.

Né à Peine (2 septembre 1949), il a étudié à l'université de Sarrebruck et à la Goethe-Universität de Francfort sur le Main, où il a fait ses études en philosophie, sociologie, histoire et économie. Il a obtenu son doctorat en philosophie (1974) et son Habilitation en sociologie (1981).

Dans la suite, il a enseigné dans plusieurs universités allemandes et aussi à la Johns Hopkins University Bologna Center for Advanced International Studies, en Italie. En 1986 il s'est transféré aux États-Unis pour étudier avec Murray N. Rothbard. C'est à cette époque qu'il est devenu libertarien, en s'associant à Rothbard jusqu'à la mort de ce dernier en 1995.

Actuellement, Hoppe enseigne l'économie à l'University of Nevada de University of Nevada Las Vegas. Auteur de nombreux livres et articles, son nom est surtout associé à sa défense des droit individuels, qui est basée sur une analyse très originelle de l'éthique du discours du philosophe allemand Jürgen Habermas, qui avait été son professeur à Francfort.

En absence d'idéal anarcho-capitaliste, il accepte comme moindre mal la monarchie. Il soutient que celle-ci est supérieure à la démocratie parce que le Roi, en sa qualité de propriétaire ultime du royaume, est plus incité à protéger le territoire et ses habitants que le président d'une république, dont les incitants s'achèvent à la fin de son mandat. Car, pour Hoppe, l'élu démocratique diffère du monarque non élu par une préférence temporelle tournée davantage vers le présent, de là une consommation plus rapide des ressources confisquées par l'impôt.



http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a3/Hans-Hermann-Hoppe.jpg/450px-Hans-Hermann-Hoppe.jpg



L'effondrement du communisme dans toute l'Europe de l'Est a provoqué un mouvement sécessionniste sans précédent. L'Union Soviétique a cessé d'exister. A la place, il y a plus d'une douzaine d'Etats plus ou moins indépendants sur son territoire, et parmi ses plus de cent groupes ethniques, religieux ou linguistiques, plus d'un souhaiterait accédera à l'indépendance. La Yougoslavie s'est cassée en diverses composantes nationales. La Slovénie, la Croatie, la Bosnie sont maintenant des Etats. Les Tchèques et les Slovaques se sont séparés pour former des pays indépendants. En outre, il existe en Pologne des Allemands, en Slovaquie des Hongrois, en Serbie des Hongrois, Macédoniens et Albanais, en Roumanie des Allemands et des Hongrois, et en Bulgarie des Turcs et des Macédoniens, qui désirent l'indépendance. Les événements de l'Europe de l'Est ont aussi donné une force nouvelle aux mouvements sécessionnistes en Europe occidentale : Ecossais et Irlandais au Royaume-Uni, Basques et Catalans en Espagne, Flamands en Belgique, Tyroliens du Sud et Ligue du Nord en Italie.

D'un point de vue global, en revanche, l'humanité s'est plus rapprochée que jamais de la situation d'un GOUVERNEMENT MONDIAL. Même avant la dissolution de l'Union Soviétique, les Etats-Unis avaient acquis un statut hégémonique sur l'Europe occidentale (plus particulièrement sur l'Allemagne de l'Ouest) et sur les pays de la bordure du Pacifique (plus particulièrement le Japon) - comme l'indiquent la présence de troupes et de bases militaires US, les pactes de l'OTAN et de l'OTASE, le rôle du dollar US comme monnaie ultime de réserve internationale, et de la Banque de réserve fédérale comme "prêteur" ou "fournisseur de liquidités" de dernier ressort pour le système bancaire occidental tout entier, de même que des institutions telles que le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale. En outre, sous l'hégémonie des Etats-Unis, l'intégration politique de l'Europe a constamment progressé. Avec l'institution d'une Banque centrale européenne et d'une monnaie unique, l'unification européenne sera achevée vers le tournant du siècle. Après la disparition de l'Empire soviétique et de sa menace militaire, les Etats-Unis sont apparus comme la seule - et incontestée - superpuissance militaire du monde.

L'examen de l'Histoire conduit encore à une autre observation. Au début de ce millénaire, l'Europe était faite de milliers d'entités territoriales indépendantes. Aujourd'hui, il n'en demeure plus qu'une ou deux douzaines. Il y a certes eu aussi des tendances à la décentralisation. Il y a eu la désintégration progressive de l'Empire ottoman entre le XVIème siècle et la première guerre mondiale, avec l'institution de la Turquie moderne. L'Empire des Habsbourg a été progressivement démantelé après sa plus grande expansion à l'époque de Charles Quint, jusqu'à ce qu'il disparaisse en 1918 et que l'Autriche moderne soit fondée. Cependant, la tendance prépondérante allait dans le sens opposé. Par exemple, pendant la seconde moitié du XVIIème siècle, l'Allemagne était faite de quelque 234 comtés, 51 villes libres et 1 500 manoirs de chevaliers indépendants. Vers le début du XIXème siècle, le nombre était tombé à moins de 50, et en 1871 l'unification était achevée. Le scénario a été le même en Italie. Même les petits Etats ont une histoire d'expansion et de centralisation. La Suisse a commencé en 1291 comme une confédération de trois cantons-Etats indépendants. Dès 1848, elle formait un seul Etat - fédéral - avec quelque deux douzaines de cantons subordonnés.

 

La petite taille garante d'une imposition modérée

Comment faut-il interpréter ces phénomènes ? A en croire la version officielle, la centralisation serait "bonne", "progressiste", alors que la désintégration et la sécession, quoique parfois inéluctables, représenteraient un anachronisme. On tient pour assuré qu'une taille croissante des entités politiques, pour terminer avec un gouvernement unique dans le monde, garantiraient un élargissement des marchés et par conséquent une prospérité accrue. Et on en donne pour preuve que la prospérité économique s'est spectaculairement accrue avec la centralisation.

Or, cette conception "orthodoxe" de l'Histoire, bien loin d'exprimer la vérité, montre surtout comment celle-ci est écrite par ses vainqueurs. Une corrélation ou une coïncidence dans le temps, ne sont pas la preuve d'une relation de cause à effet (1). En réalité, la relation entre la prospérité économique et la centralisation est très différente - en fait c'est quasiment le contraire - de ce que prétend l'orthodoxie.

L'intégration politique (la centralisation) et l'intégration économique (le développement des marchés) sont deux phénomènes totalement différents. L'intégration politique passe par l'expansion territoriale du pouvoir de taxer et de réglementer (d'exproprier) d'un Etat.

L'intégration économique est un approfondissement de la spécialisation interpersonnelle et interrégionale des compétences (2) et de leur participation aux échanges.

En principe, dans la mesure où ils taxent et réglementent (= exproprient) les propriétaires de capital privé et de revenus gagnés à l'échange, tous les Etats détruisent la production. Ils réduisent la participation aux échanges, ainsi que la création des richesses. Une fois supposée l'existence d'un Etat, cependant, il n'existe aucun lien direct entre la taille de cet Etat et l'intégration économique. La Suisse et l'Albanie sont toutes deux de petits pays, mais la Suisse montre un degré élevé d'intégration économique, alors que l'Albanie non. Aussi bien l'Union Soviétique que les Etats-Unis étaient vastes ; cependant, alors qu'aux Etats-Unis une forte participation aux échanges permettait un grand enrichissement des compétences, en Union soviétique, pratiquement sans propriété privée du capital, il n'y avait pratiquement aucune intégration économique. La centralisation, par conséquent, peut aussi bien aller de pair avec la régression qu'avec le progrès.

Il n'en existe pas moins un important lien indirect entre la taille du pays et l'intégration économique. Il est impossible qu'un gouvernement central dominant de vastes territoires - et encore moins un gouvernement mondial - apparaisse comme cela, ab ovo. Bien au contraire, toutes les institutions qui ont le pouvoir d'imposer taxes et réglementations aux propriétaires privés ont dû commencer petites. Et la petite taille pousse à la modération. Un petit Etat a beaucoup de concurrents proches, et s'il impose et réglemente ses propres sujets de manière plus voyante que lesdits concurrents, il pâtira certainement de l'émigration, et d'une baisse correspondante de ses recettes fiscales. Imaginez par exemple qu'un simple ménage, ou un village, soit territoire indépendant. Un père pourrait-il faire à son fils, ou un Maire à son village, ce que le gouvernement de l'Union Soviétique a fait à ses sujets (c'est-à-dire leur dénier tout droit de propriété sur le capital), ou ce que les Etats dans toute l'Europe occidentale et les Etats-Unis font à leurs citoyens (c'est-à-dire leur confisquer jusqu'à 50 % de ce qu'ils ont produit) ? Evidemment non. Ou bien il y aurait une révolte immédiate et le gouvernement serait renversé, ou alors tout le monde s'en irait dans le village d'à côté.

Contrairement à la version officielle, par conséquent, c'est le fait que l'Europe possédait au départ une organisation politique très décentralisée, avec d'innombrables entités politiques indépendantes, qui explique l'origine du capitalisme : le développement de la participation aux échanges et de la production de richesses - dans le monde occidental. Ce n'est pas par hasard si le capitalisme a d'abord fleuri dans des conditions d'extrême décentralisation politique : dans les Cités-Etats de l'Italie du Nord, en Allemagne du Sud, et dans les Pays-Bas sécessionnistes.

 

La concurrence pour l'implantation des activités

La concurrence entre petits Etats pour des sujets imposables les met en conflit les uns avec les autres. A la suite de ces conflits inter-Etats, évoluant historiquement au cours des siècles, un petit nombre d'Etats réussissent à étendre leurs territoires, alors que davantage d'autres sont éliminés ou fusionnent. Quels sont les Etats qui l'emportent dans ce processus de concurrence éliminatrice et quels sont ceux qui perdent, cela dépend de nombreux facteurs. Mais dans le long terme, le facteur décisif qui détermine le résultat est la quantité relative de ressources économiques à la disposition du gouvernement. En taxant et réglementant, bien entendu, les Etats ne contribuent en rien à la création de richesses. Bien au contraire, ils tirent sur la richesse existante de manière parasitaire. Cependant, ils peuvent toujours affecter défavorablement la quantité de richesses existantes. Toutes choses égales par ailleurs, moins lourde est la charge des impôts et réglementations imposées par un gouvernement à son économie, et plus sa population tend à croître (pour des raisons internes aussi bien que par l'immigration) et plus grand est le montant de richesses produites sur place sur lesquelles il peut tirer en cas de conflit avec ses concurrents. C'est pour cette raison que la centralisation est souvent facteur de progrès. Les Etats qui taxent et réglementent peu leurs économies - les Etats libéraux - ont tendance à surpasser les Etats non libéraux, et à étendre leur économie à leurs dépens. C'est cela qui explique l'apparition de la "Révolution industrielle" dans les pays centralisés d'Angleterre et de France. Cela explique pourquoi, au cours du XIXème siècle, l'Europe occidentale en est venue à dominer le reste du monde (et non le contraire), et pourquoi ce colonialisme a généralement été facteur de progrès. En outre, il explique la montée des Etats-Unis au rang de superpuissance au cours du XXème siècle.

Cependant, plus le processus se développe de gouvernements plus libéraux en soumettant d'autres qui le sont moins, et plus les territoires sont vastes, moins il y a de concurrents et plus ils sont éloignés, et plus il en coûte de passer d'un pays à l'autre. De sorte que s'affaiblissent les contraintes qui poussaient un gouvernement à être libéral. A mesure que l'on approche de la limite d'un seul gouvernement mondial, toutes les possibilités de voter avec ses pieds contre un Etat donné disparaissent. Où que l'on aille, c'est le même système d'impôts et de réglementations qui s'applique (3). Une fois l'Etat débarrassé du problème de l'émigration, une contrainte majeure sur l'extension de son pouvoir est levée. C'est ce qui explique l'évolution du XXème siècle. Avec la première guerre mondiale, et plus encore après la seconde, les Etats-Unis sont parvenus à l'hégémonie sur l'Europe occidentale, en héritant ses vastes empires coloniaux. C'est ainsi qu'a été franchi un pas décisif en direction du gouvernement mondial. Une Pax Americana a été instituée. Et en fait, au cours de la période entière, l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et la plus grande partie du reste du monde ont pâti d'une croissance spectaculaire et constante de pouvoir étatique, d'impôts et d'expropriations réglementaires.

 

Le contrat et non la domination

A quoi sert donc la sécession ?

Au départ, la sécession n'est rien d'autre qu'un transfert du pouvoir sur la richesse nationalisée d'un plus grand Etat vers un Etat régional plus petit. Si cela doit ou non conduire à plus ou moins d'intégration économique et de prospérité, cela dépendra des politiques suivies par le nouveau gouvernement régional. Cependant, le seul fait de la sécession a un impact favorable immédiat sur la production, car l'une des raisons les plus importantes pour la sécession est typiquement la conviction, de la part des sécessionnistes, qu'eux-mêmes et leur territoire sont exploités par les autres. Les Slovènes pensaient, avec juste raison, qu'ils étaient systématiquement pillés par les Serbes et par le gouvernement yougoslave dominé par eux ; et les Baltes supportaient mal de devoir payer un tribut aux Russes et à l'Etat soviétique dominé par ceux-ci. Par la vertu de la sécession, les relations de domination interne sont remplacées par des relations internationales de type contractuel, c'est-à-dire mutuellement avantageuses. La séparation volontaire remplace la cohabitation forcée. L'intégration forcée, illustrée par des mesures telles que la cohabitation raciale obligatoire dans les écoles, le contrôle des loyers, les lois "contre la discrimination" (4) et, comme je vais l'expliquer, la "libre immigration", créent inévitablement tensions, haine et conflits. A l'inverse, la séparation volontaire conduit à l'harmonie sociale et à la paix. Sous le régime de l'intégration forcée, toute faute peut être attribuée à quelque groupe ou culture et tout succès à soi-même. Dans un régime de séparation et d'indépendance, on doit se résoudre à ouvrir les yeux non seulement sur le fait de la diversité des cultures, mais aussi sur celui de niveaux visiblement inégaux de développement culturel. Si un peuple sécessionniste désire améliorer ou maintenir sa position relative vis-à-vis d'un concurrent, rien ne pourra y faire qu'un apprentissage soigneusement discriminant. Il faut imiter, assimiler, et si possible améliorer le savoir-faire, le tour de main, la pratique et les règles des cultures plus avancées, et se garder de ceux des cultures moins avancées. Au lieu de promouvoir un nivellement des cultures par le bas comme le fait l'intégration forcée, la sécession stimule un processus coopératif de sélection et de progrès culturel.

En outre, même si tout le reste dépend des politiques intérieures du nouvel Etat régional et s'il n'existe aucune relation directe entre la taille de l'entité politique et l'intégration aux échanges du monde, il existe cependant un lien indirect important : de même que l'intégration politique finit par promouvoir la désintégration économique, la sécession a tendance à favoriser l'intégration économique et le développement. Tout d'abord, la sécession implique toujours la rupture d'une population plus petite d'avec une population plus grande, et constitue par conséquent un vote contre le principe de la démocratie et de la propriété majoritaire, et pour la propriété privée, décentralisée. Plus important encore, la sécession accroît toujours les possibilités de migrations interrégionales, et un gouvernement sécessionniste est toujours confronté au spectre du vote avec ses pieds. Pour éviter la perte de ses sujets les plus productifs, il est soumis à une pression constante pour adopter des politiques internes relativement plus libérales, autorisant davantage de propriété privée et imposant un moindre fardeau fiscal et réglementaire que ses voisins. Finalement, s'il y avait autant de territoires indépendants que de familles, villages ou villes, les possibilités de sortie du territoire pour raisons économiques seraient maximales, et le pouvoir du gouvernement sur l'économie intérieure le plus petit possible.

En particulier, plus le pays est petit, et plus fortes seront les pressions pour adopter la liberté des échanges et non le protectionnisme. Toute ingérence des hommes de l'Etat dans les échanges avec les non-résidents limite par la force le domaine des échanges mutuellement profitables entre territoires et conduit par conséquent à un appauvrissement relatif, aussi bien national qu'à l'étranger. Mais plus le territoire et ses marchés intérieurs sont petits, et plus spectaculaire sera cet effet. Un pays de la taille de la Russie, par exemple, pourrait atteindre des niveaux de vie relativement élevés même si elle renonçait à tout commerce extérieur, pourvu qu'elle se dote d'un marché interne parfaitement libre pour les capitaux et les produits de consommation. En revanche, si les villes ou cantons à majorité serbe faisaient sécession d'avec la Croatie, et pratiquaient le même protectionnisme, ce serait un désastre (5). Imaginons un domaine familial comme la plus petite entité sécessionniste concevable. En se livrant au libre échange le plus total, même le plus petit territoire peut être totalement intégré aux échanges du monde et profiter de tous les avantages de la spécialisation des compétences. Ses propriétaires pourraient devenir les gens les plus riches du monde. L'existence d'un seul riche où que ce soit en est d'ailleurs la preuve vivante. En revanche, si la même famille décidait de renoncer à tout échange entre territoires, il en résulterait une abjecte pauvreté, voire la mort. En conséquence, plus un territoire et ses marchés intérieurs sont petits, et plus il y a de chances qu'il adopte la liberté des échanges.

 

Le sécessionnisme comme force de progrès

Le sécessionnisme et le développement des mouvements séparatistes et régionalistes en Europe de l'Est et occidentale ne représentent absolument pas un anachronisme, mais doivent être considérés comme les forces potentiellement les plus progressistes du point de vue historique, particulièrement quand on pense qu'avec la chute de l'Union soviétique, nous sommes plus proches que jamais d'un "nouvel ordre mondial". La sécession accroît la diversité ethnique, linguistique, religieuse et culturelle, alors qu'au cours de siècles de centralisation, des centaines de cultures différentes ont été étouffées. Elle mettra fin à l'intégration forcée amenée par la centralisation, et au lieu de susciter les antagonismes sociaux et le nivellement des cultures, elle favorisera la concurrence pacifique, coopérative, de cultures différentes, sur des territoires séparés. En particulier, elle élimine le problème de l'immigration, qui empoisonne de plus en plus les pays de l'Europe de l'Ouest de même que les Etats-Unis. Aujourd'hui, chaque fois que le gouvernement central permet l'immigration, il autorise des étrangers à se rendre - littéralement sur les routes possédées par l'Etat - jusqu'au pas de la porte de n'importe lequel de ses résidents, sans se soucier en rien de savoir si ces résidents-là désirent un tel voisinage avec des étrangers. La "liberté d'immigrer" est donc, dans une large mesure, une intégration forcée. La sécession résout ce problème en permettant à des territoires plus petits d'avoir chacun ses propres critères d'admission, et de déterminer indépendamment avec qui ils désirent s'associer sur leur propre territoire et avec qui ils préfèrent coopérer à distance. Enfin, la sécession favorise l'intégration et le développement économiques. Le processus de centralisation a conduit à la formation d'un cartel d'Etats dominé par les Etats-Unis, qui prétend gérer l'immigration, le commerce international et la monnaie fiduciaire ;à des Etats de plus en plus inquisiteurs, de plus en plus lourds à supporter, un mouvement d'ingérence humanitaire et militaire au niveau mondial, la stagnation voire le déclin des niveaux de vie. La sécession, si elle s'étend suffisamment, pourrait changer tout cela. Une Europe consistant en des centaines de pays, cantons et régions distincts, de milliers de villes libres indépendantes comme les "bizarreries" contemporaines de Monaco, de San Marin et d'Andorre, avec un développement extraordinaire des possibilités de voter avec ses pieds contre une mauvaise politique économique, ce serait une Europe de petits gouvernements libéraux économiquement intégrés par la liberté des échanges et une monnaie-marchandise internationale telle que l'or. Ce serait une Europe de croissance économique sans précédent et de prospérité inouïe.

 

 

NOTES

Le texte allemand, publié sous le titre : "Wirtschaftliche Kooperation statt politische Zentralisation" ["Coopération économique plutôt que centralisation politique"] dans la Schweitzer Monatshefte de mai 1993, pp. 365-371, a inspiré les intertitres et permis de modifier quelques passages traduits de la version anglaise, "Against Centralization", parue dans The Salisbury Review de juin 1993, aux pp. 26-28. Traduction par François Guillaumat.

(1) Cf. du même auteur, Kritik der kausalwissenschaftlichen Sozialforschung. Untersuchungen zur Grundlegung von Soziologie und …konomie (Opladen : Westdeutscher Verlag, 1983). Cf. aussi Ludwig von Mises : Human Action: A Treatise on Economics (Chicago : Regnery, 1966) [L'Action humaine (Paris, PUF, 1985)] [N.d.T.]

Hayek souligne que la spécialisation dite "internationale" est en fait interpersonnelle, et que les "facteurs de production" sont essentiellement des compétences que l'intensification des échanges permet d'approfondir. Il faudrait donc toujours parler d’approfondissement des compétences" chaque fois qu'il est question du rôle de la "division du travail" dans l'enrichissement de la société [N.d.T.].

Comme la substitution d'une "monnaie unique" aux diverses monnaies nationales, la prétendue "harmonisation" fiscale et réglementaire de l'Europe vise à détruire les contraintes que la concurrence entre Etats impose aujourd'hui au pouvoir de piller des hommes de l'Etat [N.d.T.].

Privée, bien sûr : sous prétexte d'interdire la "discrimination" par des personnes privées, les hommes de l'Etat peuvent en principe détruire toute liberté de choix de leurs sujets. Car le terme de "discrimination" ne désigne rien d'autre qu'un choix que l'on désapprouve ; toute action discrimine, parce que tout choix "préfère et écarte" (von Mises). Ces interdictions législatives de "discriminer" imposées aux personnes privées leur sont une application illégitime à des fins d'oppression, du prétendu "droit public". Ayn Rand écrivait :

"L'astuce consiste à accuser les citoyens privés de violations particulières du droit qui sont interdites aux hommes de l'Etat justement parce que lesdits citoyens privés n'ont pas le pouvoir de les commettre. Cela permet de délier les hommes de l'Etat de toute entrave à leurs interventions. Ce tour de passe-passe devient de plus en plus évident dans le domaine de la liberté d'expression."

("Man's Rights", The Objectivist Newsletter avril 1963. Réédité dans The Virtue of Selfishness, New American Library, New York, 1964 [La Vertu d'égoïsme, Paris, les Belles Lettres, 1992]).

Le pseudo-principe public de "non-discrimination" ou "d'égalité de traitement" résulte lui-même de la dénaturation d'une authentique règle du raisonnement juridique : celle de la cohérence logique des principes du droit. Or, un droit soumis à la logique, c'est un droit qui proscrit toute appropriation violente : c'est la condamnation radicale du prétendu "droit" public, dont l'alpha et l'oméga est de prendre aux uns pour donner aux autres. L'hypocrisie est donc double : lorsque les hommes de l'Etat prétendent soumettre des personnes privées à une règle de "droit public", comme s'il s'agissait déjà de fonctionnaires (signe que la société est déjà semi-totalitaire) ; mais aussi lorsque les hommes de l'Etat prétendent eux-mêmes "ne pas discriminer", alors qu'ils sont là pour ça. Cette double imposture trouve son homologue dans la politique économique et sociale, où les hommes de l'Etat utilisent sans cesse comme prétextes pour violer le droit des personnes des désordres sociaux durables (crises, chômage, pauvreté) dont leur intervention était elle-même la cause au départ (cf. sur ce point : Michel de Poncins, Chômage, fils du socialisme, Paris, OEIL, 1992) [N.d.T.].

Il suffit de voir ce que donne le blocus de l'Irak et de la Serbie pour contempler les effets du protectionnisme [N.d.T.].

 
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