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07/06/2011

Livre #2: L’Oligarchie au pouvoir (à lire et ...)

Haut fonctionnaire, homme politique et écrivain, Yvan Blot présentait lundi à la presse son dernier essai intitulé L’oligarchie au pouvoir. Résumé de ce remarquable plaidoyer pour un retour à une démocratie authentique.

 

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Ou le peuple décide lui-même des choix fondamentaux qui engagent son existence et son avenir. Les Français croient vivre en démocratie mais les études d’opinion montrent qu’ils ont de moins en moins confiance dans la façon de l’appliquer. Alors qu’ils font confiance à 90% en l’armée et 80% à la police, ils n’accordent leur confiance au parlement qu’ils ont pourtant élu qu’à 38%. Leur confiance dans les partis politiques n’est que de 12%. Beaucoup de Français pensent que voter à gauche ou à droite ne sert à rien. C’est toujours la même politique ou presque qui est menée, notamment en matière d’immigration ou d’insécurité, voire d’impôts et de dépenses publiques. Ils ont le sentiment diffus d’être gouvernés par un petit nombre d’hommes, une oligarchie, dont beaucoup de membres, hauts fonctionnaires, dirigeants syndicaux ou patronaux, journalistes, magistrats, partagent la même idéologie coupée de la population. Cette oligarchie a une idéologie égalitariste et cosmopolite et n’a pas de responsabilité claire : c’est la prédominance du court terme qui compte avec les politiques ou les fonctionnaires qui sont des gérants de l’argent des autres et non des propriétaires soucieux du long terme.

 

La résistance à l’oligarchie s’accroît : les partis et syndicats perdent leurs membres. Il y a de plus en plus d’abstentionnistes. Les partis marginaux et populistes ont de plus en plus d’audience. Ce phénomène touche toute l’Europe.

 

Afin de restaurer une gestion patrimoniale des affaires publiques, il faut redonner du pouvoir
au citoyen comme c’est le cas en Suisse mais aussi dans l’ouest des Etats-Unis, en Italie ou
dans les Länder allemands. Dans tous ces pays, on pratique les référendums d’initiative populaire et la confiance du peuple dans les institutions est beaucoup plus élevée qu’en France.


Mieux encore, des études universitaires poussées notamment de John Matsusaka de la Southern California University (Los Angeles), de Lars Feld (Heidelberg) et de Gebhardt Kirchgässner (Université de Saint Gall en Suisse) montrent que là où le référendum populaire est possible, les impôts et dépenses publiques sont 30% plus faibles, et la dette publique 50% plus réduite que dans les pays à démocratie purement représentative. Le système comporte un frein et un moteur : le frein est un référendum sur les lois votées par le parlement ou les décisions d’un conseil municipal. C’est une pétition de citoyens (50 000 en Suisse) qui déclenche un référendum veto et le citoyen peut annuler une nouvelle loi. Le moteur est l’initiative populaire : en Suisse, 100 000 citoyens peuvent provoquer un référendum sur un nouveau texte de loi. Le parlement peut faire un contre projet et le citoyen tranche entre les deux. On a plus d’un siècle d’expérience en Suisse et aux USA, plus de trente ans en Italie et vingt en Allemagne et ce système de démocratie semi directe donne de bons résultats mais on se garde bien d’en parler dans notre pays. Il permet de faire un contre pouvoir à l’oligarchie composée des medias des élus et des hauts fonctionnaires politiquement corrects.


Aujourd’hui, le parlement ni les juges ne sont des contre pouvoirs car ils sont asservis à l’exécutif pour les premiers et à la pensée dominante pour les seconds. L’oligarchie n’est pas seulement un mal pour les citoyens mais aussi pour le gouvernement car elle bloque les réformes de ce dernier. Le problème n’est pas uniquement national mais concerne le niveau local. Tout le monde sait que les dépenses des collectivités locales montent en flèche. Prenons un exemple comparé : Paris et Munich. A Paris le maire veut construire des tours. Lorsqu’on lui fait remarquer que les sondages montrent qu’une majorité de parisiens est contre, le maire répond : la démocratie, cela consiste pour moi à faire ma politique. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à voter contre moi la prochaine fois (donc plusieurs années plus tard). A Munich, le maire socialiste voulait aussi construire des tours. Il a fait passer la décision au conseil municipal grâce à sa majorité à sa dévotion. Mais avec une pétition de quelques milliers de signatures, les citoyens mécontents ont déclenché un référendum : une majorité a décidé qu’on ne construirait pas plus haut que la cathédrale de Munich ! Au niveau national, une initiative populaire a imposé en 2010 l’expulsion des étrangers criminels sans passer par les juges considérés comme trop laxistes. Une autre a maintenu le principe de la concurrence fiscale entre les cantons qui conduit à faire baisser les impôts, ce qui favorise l’économie suisse. La Suisse est un si grand succès avec 2% de chômeurs et des salaires souvent doubles des salaires français qu’on préfère ne pas en parler. Pourquoi ce système marche ? Le bon sens populaire qui s’appuie sur l’expérience vécue, existentielle, des citoyens fait contrepoids aux experts qui reflètent le point de vue des intérêts organisés et non l’intérêt général qui par définition ne peut être défendu par des lobbies puissants. La classe politique est-elle capable de comprendre en France que la démocratie directe ferait contrepoids aux oligarchies dans le sens des arbitrages à long terme et de l’intérêt général ? L’histoire de France montre que les oligarchies sont souvent aveugles à ce qui les menace et les blocages demeurent jusqu’à ce que de graves crises apparaissent. C’est malheureusement vers ce scénario que l’on semble se diriger.


Il faut espérer que des responsables ayant une vue à plus long terme nous économisent ces crises en faisant la réforme nécessaire. Le projet de réforme de la constitution que contient le livre a été repris par le député Christian Vanneste et 24 députés UMP. Il s’agit de mettre en place le référendum d’initiative populaire en France car l’article 11 de notre constitution, qui prévoit un tel dispositif, est rédigé de telle façon qu’il ne peut pas fonctionner.


Il prévoit qu’il faut une pétition de 3,5 millions de citoyens plus 280 parlementaires pour présenter un texte. En Italie, il suffit de 500 000 signatures pour déclencher un référendum !

 

Chez nous si le parlement discute le texte, il n’y a pas de référendum. En Italie comme en Suisse, le référendum est déclenché automatiquement. Cette réforme permettrait de prendre enfin au sérieux la déclaration des droits de l’homme de 1789 qui dans ses articles 6 et 14 prévoit que les citoyens, et pas seulement leurs représentants, peuvent voter la loi et voter les impôts. Cette réforme a beaucoup d’arguments pour elle mais pour la France, elle peut sembler révolutionnaire. Elle ne sera faite que lorsque la situation deviendra grave mais avec notre dette publique notamment, cela a de fortes raisons d’arriver !


L’oligarchie au pouvoir. Yvan Blot Editions Economica144 pages 19 euros

27/05/2011

Dette: 120 000 € par salarié irlandais! Vite un trèfle à 4 feuilles!

Le gouvernement irlandais est bien parti pour devoir assumer une dette de près de 250 milliards d’euros en 2014. Le spectre d’une faillite nationale durable et chaotique se précise,
prédit l'économiste Morgan Kelly. L’Irlande est menacée de ruine économique. Six mois après le renflouement de 85 milliards d’euros orchestré par l’UE et le FMI, alors que la dette publique irlandaise se retrouve classée à peine un cran au-dessus du néant et que la ruée sur les banques irlandaises commence à menacer les comptes privés, on pourrait croire que l’opération de sauvetage déclenchée en novembre dernier a déjà lamentablement échoué. Au contraire, du moins du point de vue de ses architectes de la BCE, elle a connu un succès retentissant. Il y a une chose que vous devez comprendre à propos du renflouement irlandais.

 

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Il n’avait pas pour but de redresser suffisamment les finances du pays pour que le gouvernement puisse recommencer à emprunter sur les marchés obligataires à des taux raisonnables. Pour la plupart des gens, c’est ça, théoriquement, un renflouement. Au lieu de
cela, le renflouement irlandais n’avait qu’un seul objectif, c’était de faire peur aux Espagnols pour qu’ils rentrent dans le rang, en démontrant de façon frappante que les sauvetages de l’UE ne sont pas pour les timorés. Et jusqu’à preuve du contraire, le plan de la BCE a fonctionné.


Ayant le choix entre finir pieds et poings liés comme l’Irlande — objet de la dérision internationale, contrainte de payer des taux exorbitants sur les fonds du renflouement tandis
que ses ministres rendent des compte à un maître de conférence hongrois — et s’amender, ils ont évidemment choisi cette dernière solution.


Une dette de 120 000 euros par salarié
Mais pourquoi était-il nécessaire, ou du moins opportun, pour l’UE d’imposer un effondrement économique à l’Irlande afin d’effrayer l’Espagne ? La réponse tient à un défaut
fondamental, et potentiellement mortel, dans la conception de la zone euro : elle ne dispose
d’aucun moyen de faire face à de grandes banques insolvables. Du temps où l’euro était en
projet, vers le milieu des années 90, il ne serait venu à l’esprit de personne que des banques prudentes et robustes comme AIB ou la Banque d’Irlande, dirigées par d’anciens rugbymen un peu lents, pourraient un jour emprunter des dizaines de milliards à l’étranger, puis tout perdre sur des prêts immobiliers louches. Si le naufrage n’avait concerné que les banques irlandaises, il aurait été possible de concocter un vague plan de sauvetage. Or, d’aucuns soupçonnent encore les banques espagnoles — qui ont accouché d’une bulle immobilière presque aussi boursouflée que celle de l’Irlande, mais au sein de la neuvième économie de la planète — de dissimuler des pertes aussi énormes que celles qui ont fait sombrer leurs homologues celtes. Fait unique au monde, la Banque Centrale Européenne ne s’appuie sur aucun gouvernement capable de lever des impôts. Pour sauver un système bancaire aussi étendu que celui de l’Espagne, il faudrait que des pays d’Europe engagent des ressources massives dans un Fonds Monétaire Européen : une idée si complexe sur le plan politique, et si coûteuse sur le plan financier qu’elle ne sera envisagée qu’en dernier recours, pour éviter l’effondrement de la zone euro. Pour la BCE, il est plus simple aujourd’hui de croiser les doigts en espérant que l’Espagne s’en tirera toute seule, aiguillonnée par l’Irlande, dont on a fait un exemple. L’insolvabilité irlandaise est désormais moins une question d’économie que d’arithmétique. Si tout se passe comme prévu, ce qui est d’ailleurs toujours le cas, la dette publique irlandaise atteindra les 250 milliards d’euros, mais ces différences sont sans importance. D’une façon ou d’une autre, on parle d’une dette publique supérieure à 120 000 euros par salarié, soit 60 % plus élevée que le PIB.

 

D’après les règles empiriques des économistes, quand la dette publique dépasse le revenu national, une petite économie est menacée de défaut de paiement (les grandes économies, comme le Japon, peuvent aller beaucoup plus loin). L’Irlande est tellement dans le rouge que des modifications de détail dans les termes du renflouement ne feront aucune différence : nous allons boire la tasse.


Satisfaite, la BCE a prêté à l’Irlande l’argent nécessaire au remboursement des banques qui
avaient prêté à l’Anglo et à la Nationwide. Elle se retrouve maintenant dans une situation où, par conséquent, les banques qui ont prêté au gouvernement irlandais risquent de perdre
l’essentiel de leur argent. Autrement dit, la crise bancaire irlandaise s’inscrit dorénavant dans une crise de la dette souveraine européenne plus générale.


L'Irlande ou la version européenne de Porto Rico
Face à la paralysie politique dans l’UE, et avec une Banque Centrale Européenne qui estime avoir avant tout pour mission d’apaiser les rédactions de la presse allemande à scandales, il est plus que probable que du fait de la crise de la dette européenne, d’ici un ou deux ans, le temps que les banques françaises et allemandes reconstituent leurs réserves amoindries, les économies insolvables soient contraintes à la faillite sous une forme ou sous une autre. Ne nous y trompons pas : si, dans des pays comme la Grèce ou l’Argentine, il est presque normal que le gouvernement soit en défaut de paiement, pour un pays comme l’Irlande, qui tirait parti de sa réputation de havre de sécurité financier, une faillite serait une catastrophe. Les faillites souveraines durent des années, les créanciers s’abstenant jusqu’à ce qu’ils soient sûrs d’obtenir de meilleures conditions, ou revendant leurs créances à ce que l’on appelle des fonds vautours, qui s’engagent dans des procédures interminables à l’étranger pour faire saisir des actifs nationaux comme les avions. Ces fonds d’investissement spécialisés n’ont qu’un but, extorquer de l’argent contre la promesse de ne plus nuire aux Etats concernés. Pire encore, une faillite ne permettra en rien de redresser les finances de l’Irlande. Compte tenu des autres engagements de l’Etat irlandais (vis-à-vis des banques, de la National Asset Management Agency [NAMA structure publique de défaisance de l'Etat irlandais, chargée de racheter les actifs toxiques des banques], de l’UE, de la BCE et du FMI), pour qu’une faillite ramène la dette publique à un niveau gérable, il faudra plus ou moins éliminer les titulaires d’obligations régulières. Malheureusement, les obligations en question sont pour la plupart entre les mains de banques et d’assureurs irlandais. En d’autres termes, nous nous sommes embarqués dans un jeu futile de passe à dix : l’insolvabilité a d’abord été transmise des banques à l’Etat irlandais, puis de nouveau de l’Etat aux banques et aux compagnies d’assurance. Il est probable que l’Irlande finira comme une sorte de protectorat de l’UE, version européenne de Porto Rico. Et si nous ne voulions pas nous laisser entrainer sur la pente actuelle et dégringoler vers une faillite commanditée par la BCE et une ruine nationale inexorable, pouvons-nous y faire quelque chose ? Il nous reste un moyen d’en sortir. Un moyen qui n’est pas sans douleur, mais qui nous ferait quand même moins mal que ce que l’Europe est en train de nous préparer. Que l'Irlande refuse le plan de sauvetage, c'est une question de vie ou de mort nationale. Et cela exige deux choses du gouvernement : qu'il se désengage des établissements bancaires, et qu'il remette son budget à l'équilibre immédiatement. Les banques, d'abord. Si la BCE ne veut pas sauver les banques irlandaises, elle ne peut pas non plus les laisser aller à la faillite et provoquer une vague de panique qui s'emparerait de toute l'Europe.


S'arracher aux griffes d'institutions malfaisantes
L'Irlande a intérêt à se retirer du système bancaire en rendant aux établissements bancaires les actifs rachetés par la NAMA et en reprenant ses billets à ordre aux banques. La BCE découvrira alors cette vérité économique fondamentale qui veut que, si vous prêtez 160 milliards d'euros à des banques insolvables soutenues par un Etat insolvable, vous n'êtes plus un créancier : vous devenez le propriétaire. La Banque centrale européenne pourra à terme prendre une gomme et, là où figurait le terme "Prêt d'urgence" dans les comptes des banques irlandaises, effacer et écrire “Capitaux” à la place. Et quand elle le fera, ce sera son problème à elle, pas le nôtre. D'un seul coup, l'Etat irlandais diminuerait ainsi sa dette de moitié pour revenir à la somme plus vivable de 110 milliards d'euros. La BCE n'aura aucun moyen de sanction contre les banques irlandaises, à moins de vouloir déclencher une panique catastrophique en Espagne et dans le reste de l'Europe. Pour l'Europe, la seule réaction possible serait de couper ses financements à l'Irlande. D'où le deuxième volet d'action pour la survie national : ramener le budget national à l'équilibre, et sans délai.

 

Ramener les emprunts de l'Etat à zéro immédiatement n'est certes pas sans douleur, mais c'est le seul moyen de nous défaire de ces requins du crédit qui entendent nous punir pour l'exemple. En équilibrant sans délai notre budget, nous montrons que les problèmes de l'Irlande sont dus presque exclusivement aux activités de six banques privées et, du même coup, nous nous arrachons aux griffes de ces institutions malfaisantes. Qui plus est, cette mesure envoie au reste du monde le message que l'Irlande (qui a montré il y a vingt ans comment un petit pays pouvait se sortir de la pauvreté grâce à l'énergie et travail de ses habitants, mais est tombée depuis aux mains de voleurs et de quelques politicards qui sont leurs sbires) est de retour et n'a aucune envie de plaisanter. Evidemment, nous savons tous que rien de tout cela ne se produira. Le monde politique irlandais a trop pris l'habitude de recevoir des récompenses de Bruxelles pour se mettre à attaquer l'UE, même lorsqu'il s'agit d'une question de vie ou de mort du pays. Il est plus facile de se laisser conduire les yeux bandés, en attendant qu'on nous passe la corde au cou et qu'on ouvre sous nos pieds la trappe de la faillite.

 

L’Irlande vers le naufrage
Source, journal ou site Internet : The Irish Times
Date : 17 mai 2011
Auteur : Morgan Kelly

07:41 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : irlande, dette, morgan kelly, économiste, économie, fmi, ue, banques | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

24/05/2011

Contributeur L&L: Maher GORDAH #3: Les nouveaux défis économiques de la Tunisie après l’ère Ben Ali

Quel modèle économique la Tunisie doit adopter pour une insertion réussie dans la mondialisation actuelle ?

 

 

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Le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a mis fin à plus de vingt trois années d’un régime mafieux, dictatorial, répressif et clanique, dirigé par un président sénile et une belle famille composée de prédateurs assoiffés de pouvoir et avide du toujours plus. Cette même famille qui a pillé l’économie tunisienne au vu et au su de tous à travers des méthodes bien rodées durant une quinzaine d’années. Ceci étant, le choix du libéralisme économique et des partenariats avec les pays européens depuis l’accession de Ben Ali au pouvoir a permis à la Tunisie de réussir sa transition économique et de faire partie du club très restreint des pays émergents, malgré la généralisation de la corruption et le mépris affiché pour la méritocratie.

 

Depuis la chute de l’ancien dictateur et de son clan, les voix et les plumes d’innombrables intellectuels ont foisonné dans le débat public pour essayer d’établir la conception d’un schéma ou d’un modèle propice à la Tunisie tant sur le plan social qu’économique. Les modèles imaginés vont d’une forme de conception marxiste et socialiste jusqu’au modèle de type libéral en passant par ce qu’on peut qualifier de capitalisme islamique. Dans un souci de clarté, je relaterai de manière très succincte les différentes expériences économiques menées par la Tunisie avant de mettre en exergue le choix qui me semble le plus pragmatique du modèle à suivre par la Tunisie afin de consolider ses acquis et sa position d’un pays émergent dynamique en voie de converger vers le niveau des pays développés.

 

L’expérience collectiviste durant les années soixante, conduite sous l’égide d’Ahmed Ben Salah a conduit le pays à une crise économique aigue, avec des taux de croissance quasi insignifiants, due notamment au déficit abyssal des entreprises publiques, l’accélération du processus de collectivisation, en particulier du secteur agricole qui a atteint un taux de 90 % en 1969 et l’expropriation des terres en possession étrangère, ce qui a conduit au gel de l’aide financière française. Ce n’est qu’à travers l’abandon du socialisme et la réorientation de la politique publique vers l’économie de marché, la propriété privée et l’ouverture à l’investissement privé, que la Tunisie a connu une expansion du secteur privé et une croissance rapide de l’emploi manufacturier. Conséquence directe : le pays a enregistré durant la décennie soixante-dix une croissance moyenne de plus de 8 % par an. Malgré la crise économique qui a sévit durant les années quatre-vingt, liée notamment à la conjoncture internationale et la flambée du prix du baril de pétrole, la Tunisie a fait le choix courageux de la libéralisation de l’économie sans succomber à la tentation de la planification de l’économie et en maintenant loin le spectre de l’expérience catastrophique du socialisme économique dont la seule conséquence était le déclin du pays.

L’insertion de la Tunisie à l’économie mondiale à travers son adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC) et son accord signé avec l’Union européenne en 1995 a conduit à l’accroissement de la compétitivité des entreprises tunisiennes et leur accès plus libre aux marchés internationaux grâce au démantèlement progressif des barrières douanières. Ceci étant, malgré l’aggravation du chômage, en particulier celui des jeunes, lié notamment à l’incapacité de la structure existante du marché de travail à absorber le flux continuel des diplômés de l’enseignement supérieur, et la généralisation de la corruption et le népotisme du clan Ben Ali, à travers les interventions discrétionnaires du gouvernement et le pouvoir des initiés qui ont affaibli le climat des affaires et les éventuelles prises de risques des investisseurs étrangers, n’est en rien une représentation fidèle de ce que devrait être une économie libérale et un système démocratique et progressiste. Ainsi, malgré la prolifération de la prédation et de l’économie mafieuse, l’initiative privée dans son ensemble et la croyance en l’efficacité du marché, a permis à la Tunisie de multiplier ses performances économiques, se hissant ainsi à un degré d’insertion dans les échanges mondiaux parmi les plus élevés du monde, ce qui en a fait ipso facto, selon le Forum économique mondial sur l’Afrique, tenu en juin 2007, la première économie compétitive d’Afrique, devançant ainsi l’économie sud-africaine. En se basant sur ce postulat, on constate que seules les réformes économiques de type libérales sont de nature à consolider la situation économique car qu’on le veuille ou non, seul le marché malgré ses limites est pourvoyeur de richesses et par conséquent un vecteur de croissance et de développement. Il suffit d’observer que seuls les pays qui ont choisi la voie du repli et de l’autarcie se sont retrouvés sur le banc des pays les plus en retard sur le plan économique, technologique et même démocratique. On peut citer l’exemple de Cuba ou celui de la Corée du Nord dont la politique économique d’inspiration marxiste voire stalinienne et antidémocratique n’a eu comme conséquence in fine que l’appauvrissement et l’asservissement de la population. Il en est de même pour un pays comme la République Islamique d’Iran.

 

Il faut bien comprendre que l’élévation du niveau de vie et du bien-être social ne peut pas émaner uniquement d’un gouvernement paternaliste, omniscient et omnipotent, mais doit être insufflé par la volonté individuelle de chaque citoyen de réussir et de relever les défis qui nous attendent. Pour appuyer mon propos, je citerai la célèbre phrase de l’ancien président américain J.F Kennedy prononcée lors du discours de son investiture en 1961 : « Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays ».

Parfois, les revendications sociales qui semblent être légitimes à court terme dans la plupart des cas sont assez contradictoires avec l’intérêt général à moyen et long terme, car cela conduit entre autres à des tensions inflationnistes et au creusement du déficit public en période d’instabilité politique et de récession économique. Cette idée est admise et fait l’unanimité chez une très grande majorité d’économistes universitaires, qu’ils soient de tendance libérale néo-classique ou néo-keynésienne interventionniste.

 

Maintenant, si l’on met l’accent sur ce que devra accomplir la politique économique tunisienne afin de s’affranchir de certains obstacles qui freinent toujours son développement, on doit nous épargner de recourir aux vieilles panacées qui ont montré leurs limites et s’orienter plutôt sur celles qui ont fonctionné dans d’autres économies émergentes et sont susceptibles de nous faire converger vers le niveau économique des pays développés.

 

L’une des premières mesures consistera à s’ouvrir davantage au marché international, pas uniquement le marché européen mais aussi le marché maghrébin et subsaharien. Cela devra se traduire par une volonté politique de signer de véritables accords et partenariats commerciaux avec les pays voisins du Maghreb, étant donné la taille de leur marché pour les entreprises tunisiennes. De manière plus générale, la théorie économique en faveur du libre échange nous enseigne que la libéralisation nous permettra de disposer de biens moins chers et d’offrir plus de choix aux consommateurs ; de réaliser des gains de productivité à travers le fait que les investissements se concentreront sur les secteurs les plus porteurs, plutôt que sur les entreprises publiques peu rentables et hyper protégées, produisant des biens plus chers que s’ils étaient importés ; d’améliorer l’emploi ; d’accroître la concurrence qui profitera aux consommateurs et aux petits producteurs en réduisant le prix des biens ; de développer la technologie à travers les biens et les investissements étrangers qui nous permettront de pouvoir bénéficier davantage des recherches effectuées à l’étranger sans avoir à réaliser les mêmes investissements. D’un point de vue général, une insertion plus accentuée dans la mondialisation économique engendrera des externalités positives, notamment la stabilisation et l’amélioration de nos relations internationales.

 

La deuxième mesure concerne une plus libre circulation des capitaux. Sachant que la Tunisie à l’instar des autres pays en voie de développement économise peu, mais nécessite cependant d’importants investissements. La circulation des capitaux étrangers vers un pays comme le notre peut l’aider à accroître sa productivité, et à améliorer sa qualité de vie. Par conséquent, la Tunisie doit ouvrir davantage son marché de capitaux, pas seulement aux investisseurs étrangers mais aussi aux investisseurs tunisiens désireux d’investir à l’étranger. Notons que la libéralisation encourage les bonnes politiques : les Etats qui ont des gouvernements stables, des règles de droit justes et solides, bref, un climat des affaires attrayant, attireront mécaniquement plus de capitaux. De plus, les contrôles de capitaux sont totalement inefficaces sur le plan micro-économique, car ils sont de nature à empêcher l’allocation optimale des ressources. Pour être plus clair, l’argent n’est pas autorisé à circuler vers les entreprises ou les investissements qui sont les plus efficaces. Souvenez-vous des conglomérats bâtis par l’ancien dictateur et ses sbires. Les contrôles ont aussi des coûts administratifs très élevés, développant ainsi la fraude et la corruption. La Tunisie en était un exemple frappant sous l’ère Ben Ali.

 

La troisième mesure concerne le désendettement du pays. En effet, l’endettement est un obstacle majeur au développement durable de notre pays. La Tunisie comme beaucoup d’autres pays en voie de développement consacre une bonne partie de son budget au remboursement de sa dette, ce qui laisse peu d’argent pour soutenir son économie ou pour couvrir ses dépenses sociales, comme l’éducation et la santé. Ainsi, le service de la dette peut aussi absorber la plupart des devises étrangères que notre pays détient en échange de ses exportations, lui laissant peu de devises pour financer ses importations de première nécessité.

 

La quatrième mesure sera pour la Tunisie son action concrète de lutte contre la corruption et la fraude fiscale. Cela devra se faire par l’établissement d’un véritable cadre légal et professionnel répondant aux normes internationales et suffisant pour réguler ces phénomènes, notamment les recommandations du GAFI (le Groupe d’action financière). Ainsi, la Tunisie devra se doter d’instruments juridiques lui permettant d’éliminer le secret bancaire, à introduire davantage de transparence sur la propriété de capitaux d’entreprises et à confisquer les sommes qui émanent d’activités criminelles.

 

Ces différentes mesures ne sont qu’un échantillon d’un sous-ensemble de réformes que le ou les futurs gouvernements devront s’appliquer à mettre en œuvre afin de consolider les acquis institutionnels hérités depuis l’indépendance. Le choix de telles mesures me semble être prioritaire, étant donné la situation actuelle post révolution, même s’il n’a ni la vocation, ni la prétention à être un ensemble exhaustif de mesures dont notre pays a cruellement besoin.

 


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cliquez l'image, lire bio sur linked in


Dr. Maher GORDAH est économiste senior dans un bureau d'études et de conseil international et consultant auprès de grands bailleurs de fonds, titulaire d'un doctorat (Ph.D) en sciences économiques de l’UNS et chercheur affilié au laboratoire GREDEG (CNRS/Sophia Antipolis). Maher GORDAH est auteur de plusieurs publications scientifiques qui portent essentiellement sur la thématique du développement économique, la croissance économique, l’économie internationale et la théorie du marché.

09:05 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, gordah, tunisie, ben ali, collectivisme, croissance, libération, corruption, réformes | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

20/05/2011

L'Europe de Schengen...Que voulons-nous?

En acceptant de réintroduire des contrôles aux frontières à certaines conditions, comme les ministres de l'Intérieur l'ont décidé le 12 mai, l’UE cède à la tendance du repli sur soi affichée par de nombreux Etats. Si les Vingt-Sept n'inversent pas la vapeur, l'UE court à sa perte.

 

http://lettres-histoire.info/lhg/geo/geo_europe/cartes_europe/schengen2001.jpg


La machine est grippée.

Le projet européen a sombré dans une crise de grande ampleur. L’Union européenne n’a plus rien de moderniste. Ce qui est moderne, aujourd’hui, c’est la marche arrière et la nostalgie de la sérénité nationale. Les partis de droite ne sont plus les seuls à faire campagne en ce sens. Il s'agit presque d'un consensus. Et parce qu’au moment même où ce sentiment se répand, l’Europe est en butte à des problèmes concrets, c’est tout le projet européen qui dévisse. En annonçant le rétablissement des contrôles aux frontières, le Danemark montre la voie que pourraient bien emprunter prochainement de nombreux Etats membres.


Un désir de démantèlement
Le désir de démantèlement est bien présent. Quantité d’Autrichiens aimeraient revenir au schilling, une monnaie que la Grèce, le Portugal et l’Irlande ne viendraient pas mettre en danger. Beaucoup rêvent d’un retour des contrôles aux frontières, afin que les gangs de cambrioleurs, les mendiants, les immigrés clandestins et les trafiquants de drogue ne pénètrent plus dans le pays. Ils seraient d’accord pour refuser ces étudiants étrangers qui viennent saturer nos universités. Ils cautionneraient sans hésiter la mise en place de limitations au trafic de transit. Les sondages nous ont également appris qu’une majorité d’Autrichiens seraient favorables à la réintroduction de barrières sur le marché du travail national. Par ailleurs, bon nombre d’entreprises et d’employeurs ne se contenteraient pas d’approuver, mais soutiendraient énergiquement le rétablissement d’obstacles à l’importation pour les produits qui dament le pion de la production nationale. Il faudrait donc enclencher la marche arrière. Et elle sera enclenchée si aucun dirigeant ne hausse la voix pour se prononcer clairement en faveur du projet commun de l’Union. Elle sera enclenchée si les Vingt-Sept continuent de fuir leur responsabilité commune. Elle sera enclenchée, aussi, si la population ne voit plus la valeur ajoutée que représente l’Union européenne – si elle n’est plus certaine d’avoir quelque chose à gagner à la libéralisation du marché intérieur, à l’ouverture du marché du travail, à la monnaie unique. Dans les rapports entre les persones – qu’ils soient d’ordre public ou privé — le pire, c’est la phase d’incertitude, celle pendant laquelle on louvoie. C’est dans cette phase que se trouve actuellement l’Union européenne.


Le risque d'une spirale de l'isolement
L’Union a le choix entre deux options tout aussi douloureuses. Ou bien les Vingt-Sept entreprennent de régler les problèmes que rencontre actuellement l’euro, les désordres sur les marchés financiers et les défis posés par la vague de réfugiés d’Afrique du Nord. Sur toutes ces questions, jusqu’à présent, on n’a pas entendu autre chose que des déclarations de volonté : aucune vraie mesure concrète n’a été prise, comme l’instauration d’une marge de sécurité pour les pays endettés, la mise en place d’une surveillance financière performante ou l’introduction d’une politique d’immigration commune assortie de la création d’une police frontalière efficace. Il est mal vu de l’exprimer publiquement, mais afin que l’Union puisse mettre en oeuvre ces mesures, il va falloir transférer certaines compétences nationales aux institutions communes, relever de nouveaux défis démocratiques et donc introduire de nombreux changements douloureux pour les Etats membres. Ou bien les 27 signeront le démantèlement de leur édifice commun. Ce qui correspondrait bien au climat ambiant. Il faut néanmoins que tout le monde ait bien conscience du fait qu’un retour en arrière ne se limiterait pas aux domaines pour lesquels il est actuellement souhaité. Nous pourrions survivre à la suppression de la liberté de circulation. Notre adhésion à un "groupe des pays à monnaie forte", réuni autour de l’Allemagne, aurait en revanche des répercussions douloureuses sur nos exportations et le tourisme. Mais surtout, tôt ou tard, le marché unique sera remis en question. Dès que l’Union montrera les premiers signes d’une dissolution, les constructeurs automobiles et les agriculteurs français exigeront la mise en place de barrières aux importations pour stopper la concurrence étrangère et les obtiendront à l’approche de l’une ou l’autre élection.

 

Moteur de la croissance économique, le marché unique souffrirait gravement de la sortie de l’euro et du retour au protectionnisme. On verrait apparaître une spirale de renationalisation, nécessairement nourrie par de nouvelles barrières aux frontières et par l’isolement. Est-ce vraiment cela que nous voulons ?

 

http://www.diploweb.com/cartes/qi7europe.jpg


Vu de la Baltique Ne bricolons pas avec Schengen
"Comme nous le savons, toute loi peut être touchée. Il en va de même des lois de l'UE", écrit, Marek Magierowski, dans Rzeczpospolita. L'éditorialiste redoute que les exceptions prévues au principe de la libre circulation des personnes impliquent que "cette idée noble ne fera désormais plus partie des dogmes de l'UE". Ceux qui proposent ces changement prétendent que les "contrôles limités aux frontières", ne seront que temporaires et appliqués dans des "situations exceptionnelles". Toutefois, note Rzeczpospolita, tout cela peut être interprété de façon très différente. En Suède, par exemple, "temporairement" peut vouloir dire deux semaines, tandis qu'en France, la notion de temporaire peut s'étendre à 12 mois. Si nous considérons l'afflux de migrants comme une "situation exceptionnelle", justifiant la restriction de la liberté de mouvement, nous devons avoir en tête que cette situation ne cessera pas d'être exceptionnelle avant les 30 prochaines années.


L'immigration illégale restera un problème aussi longtemps que l'UE partagera des frontières avec l'Afrique.


Soit, disons, pour les quelques milliards d'années à venir. L'éditorialiste Livi Anna Masso regrette pour sa part dans le quotidien estonien Postimees, que "après des décennies d’efforts au nom de la cohésion et de la liberté en Europe, le vieux monde se dirige de plus en plus vers l’enfermement. L’intégration aurait-elle déjà atteint ses limites? Avec en toile de fond les élections parlementaires finlandaises, la question d'aider ou non le Portugal divise et ce sont le futur développement de l’UE, la coopération internationale ou encore les valeurs d’un monde ouvert qui sont ici en jeu. Dans les pays nordiques aussi, les "barbares" posent problème : dans les pays scandinaves, on parle de nouveau des "criminels baltes" qui incitent à la restauration des contrôles aux frontières avec les Etats baltes. (…) Alors que les voisins du sud de la Méditerranée protestent et risquent leur vie au nom d’une société plus ouverte et libre, de nouveaux mouvements de protestation en Europe exigent le retour d’un monde fermé. Or, le "cocooning" est juste une illusion.

 

Il faut espérer que ce mouvement de renfermement sur soi reste marginal. Plutôt que de fermer les frontières, nous devrions réfléchir et débattre des conditions qui nous permettrons de mieux vivre dans une société ouverte.

 

Schengen : l’Union a la croisée des chemins
Source, journal ou site Internet : die Presse
Date : 13 mai 2011
Auteur : Wolfgang Böhm

08:57 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : schengen, europe, ue, économie, croissance | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

19/05/2011

L'Europe fédérale se serait pour quand et avec qui?

Les plans de sauvetage européens ne fonctionnent pas, mais ils permettent à l’Union européenne d’asseoir un pouvoir centralisé au détriment des Etats-nations, écrit Anatole Kaletsky dans le Times.


Les années se suivent et se ressemblent : en 2011 comme en 2010, l’Europe se voit ébranlée par une collision dramatique entre politique et économie. Il y a tout juste un an, le lundi 10 mai 2010 à 1h du matin, les dirigeants de l’UE prenaient ce qui apparut alors comme la décision la plus audacieuse depuis le lancement de la monnaie unique en 1999.

 

http://www.cife.eu/UserFiles/Image/leurope%20sera%20federale.jpg

 

Un fonds de stabilisation de 750 milliards d’euros était créé, garanti collectivement par tous les contribuables européens, pour épargner à d’autres Etats européens le dilemme auquel était confrontée la Grèce cette nuit-là : quitter la zone euro ou se déclarer en faillite faute de pouvoir honorer sa dette.


Aujourd’hui, un an plus tard, le sauvetage de la Grèce est incontestablement un échec.

 

L’Europe a donc décidé de renouveler l’opération. La Grèce n’a pas atteint la plupart de ses objectifs économiques. Elle a dépensé 75 milliards d’euros sur les 110 milliards du prêt d’urgence et Athènes a reconnu la semaine dernière qu’un autre plan de grande envergure sera nécessaire pour qu’elle puisse assurer l’année prochaine le remboursement de sa dette.


Hostiles, des fonctionnaires allemands font courir dans les médias financiers la rumeur que la Grèce pourrait être exclue de la zone euro ou qu’elle s’apprête à faire faillite pour de bon.

 

De fait, pour les rares créanciers privés de la Grèce qui n’ont pas revendu leurs obligations à la Banque centrale européenne ou au fonds de stabilisation européen, le risque aujourd’hui de ne pas être remboursés atteint 60 à 75 %. Parallèlement pourtant, la BCE et la Commission européenne continuent d’écarter toute idée de faillite ou de restructuration, jugée aussi "impensable" qu’il y a un an.


Cependant, ce nouvel épisode du grand drame européen de la crise financière se distingue par quatreéléments nouveaux. Primo, ce sont aujourd’hui trois, peut-être quatre pays, au lieu de la Grèce seule, qui risquent la banqueroute ou l’expulsion de la zone euro : la Grèce, l’Irlande, le Portugal, voire l’Espagne. Et il fait de moins en moins de doute qu’une dévaluation [via un retour à la drachme] ou une faillite en Grèce entraînerait une réaction en chaîne en Irlande et au Portugal, et que l’Espagne et l’Italie se retrouveraient extrêmement fragilisées une fois ces trois dominos tombés.


Secundo, le coût total du soutien apporté à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal pour les contribuables allemands et des autres pays créanciers sera largement supérieur aux estimations faites l’année dernière, puisqu’on a déjà amplement puisé dans les fonds d’aide de l’année dernière pour rembourser les créanciers privés de ces pays, ainsi que leurs banques insolvables.


Un vigoureux sentiment anti-européen
Tertio, l’opposition politique au déblocage de nouveaux fonds de sauvetage sera plus forte encore que l’année dernière, pas seulement en Allemagne, en Finlande, en Autriche et aux Pays-Bas, mais aussi dans les pays endettés eux-mêmes. Les sauvetages de 2010 ont attisé un vigoureux sentiment anti-européen, aussi bien dans les pays créanciers que dans ceux en difficulté.


Quatrièmement, il y a une bonne nouvelle – mais pas forcément pour les dirigeants européens et ceux de la Banque centrale : l’économie mondiale, bien plus solide aujourd’hui qu’il y a un an, pourrait probablement supporter une décote des dettes souveraines, surtout si elle se fait de façon ordonnée et avec une garantie conjointe, par les Etats de l’UE, de la dette ainsi réduite.


Mais pourquoi, alors, les dirigeants européens, politiques et financiers, se refusent-ils à ne serait-ce qu’envisager une restructuration de la dette et préfèrent-ils continuer à prêter à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal de l’argent qui part directement rembourser leurs créanciers privés ? Outre leur crainte de déclencher une crise bancaire à la Lehman Brothers (risque qui peut être facilement écarté par la création d’un fonds européen de garantie financière bien plus modeste que ceux affectés actuellement au renflouement des Etats), les banquiers de l’Europe ont tout intérêt à entretenir la peur autour de la seule idée de restructuration. La BCE elle-même, aujourd’hui principal détenteur d’obligations grecques, irlandaises et portugaises, enregistrerait des pertes colossales en cas de décote. Non contente de détenir directement 80 milliards d’euros de ces obligations, la BCE possède aussi, en effet, plus de 500 milliards de ces titres toxiques sous la forme de garantie des prêts qu’elle a accordés à des banques irlandaises, grecques et portugaises.

 

La plupart de ces banques se retrouveraient insolvables en cas d’importante restructuration des dettes, laissant la BCE avec des centaines de milliards d’euros d’obligations d’Etat sans valeur sur les bras.


Avec des capitaux totaux de seulement 11 milliards, la BCE elle-même ferait faillite, à moins que les Etats européens ne lancent un gigantesque renflouement. Ce sauvetage aurait évidemment lieu, mais avec pour contrepartie une influence politique accrue sur la Banque centrale.


Des travailleurs grecs et irlandais menés en bateau
Maintenir la pression de la dette sur la Grèce, l’Irlande et le Portugal a un intérêt politique plus évident encore. En faisant de ces pays les éternels débiteurs de la BCE et de divers fonds européens, Bruxelles et Francfort accroissent considérablement le pouvoir des institutions centrales de l’Europe, au détriment des Etats nations. Si cette surveillance inédite exercée par la BCE et la Commission sur la fiscalité, les dépenses et les politiques sociales nationales ne concerne pour l’heure que la Grèce, l’épisode du sauvetage a créé des précédents et donné aux institutions des prérogatives qui peuvent progressivement être étendues à toute l’Union. L’inévitable transition de l’Union monétaire au fédéralisme budgétaire et, à terme, à l’union politique complète, avait été annoncée tant par les eurosceptiques que les fédéralistes dès 1989, quand Jacques Delors avança pour la première fois l’idée de monnaie unique, et à nouveau en 1999, lors de la création de l’euro.

 

Le passage de la monnaie commune à un fédéralisme politique complet prend certes un chemin légèrement différent de celui attendu – mais au bout du compte, il se fait exactement dans les délais prévus. Reste à savoir si l’Europe arrivera à destination avant que les travailleurs grecs et irlandais, ou les contribuables allemands et finlandais, n’estiment qu’ils se sont fait mener en bateau.

 

le fédéralisme à coup de plans de sauvetage
Source, journal ou site Internet : The Times
Date : 12 mai 2011
Auteur : Anatole Kaletsky

10:23 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, ue, fédéralisme, économie, grèce, irlande, monnaie, euro | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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