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13/05/2011

Le débat du mois de mai sur L&L: Les finances publiques, quelle stratégie?

Cet article prend appui sur leur contribution à l'ouvrage « Quelles réformes pour sauver l'Etat ? », sous ladirection de Benoît Coeuré et Jean-Paul Betbèze, PUF Descartes.

 

http://www.lepoint.fr/content/system/media/2/20090630/2009-06-30T135439Z_01_APAE55T12N500_RTROPTP_2_OFRBS-FRANCE-DETTE-PUBLIQUE-20090630.JPG

 

Depuis trente ans, la France n'a pas su gérer ses finances publiques. Le ratio de dette n'a presque jamais cessé d'augmenter, la politique budgétaire a souvent été à contretemps de la stabilisation conjoncturelle et le pays a gaspillé sa crédibilité vis-à-vis de ses partenaires à force d'engagements non tenus. L'échéance cependant est venue et la prochaine élection présidentielle sera dominée par la question budgétaire.

 

http://www.assemblee-nationale.fr/13/rapports/r1155-3.gif

 

Pour deux raisons, interne et externe.

La première est que, pour reprendre la maîtrise de ses finances publiques, la France va devoir dès la prochaine mandature procéder à un ajustement sans précédent de l'ordre de 4 points de PIB (80 milliards).

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/03/Dette_publique_france_%25_du_PIB.png


La deuxième est qu'à la demande des pays créanciers, qui ne veulent plus tolérer les déficits permanents de leurs partenaires, la surveillance budgétaire européenne va être bien plus prégnante.

Cette double contrainte s'imposera à tous les candidats. Ceux-ci n'auront pas vraiment le choix de l'objectif, seulement ceux du rythme et des moyens. Il est donc souhaitable que le débat électoral porte sur la stratégie de redressement, c'est-à-dire sur l'équilibre entre ajustement par les recettes et/ou par les dépenses, et surtout sur la nature des mesures de recettes et de dépenses. Il est donc temps de changer de méthode : de distinguer ce qui relève des disciplines inévitables et ce qui ressort du choix politique ; de mettre la politique budgétaire en état de servir les objectifs économiques ; et de regagner une crédibilité perdue.

 

http://www.kyxar.fr/~jalac/FRANCEDETTE03.gif

 

Le projet de réforme présenté par le gouvernement vise à inscrire les décisions budgétaires annuelles dans des lois-cadres fixant des orientations pluriannuelles pour les finances publiques. Le contenu des lois-cadres, la période qu'elles couvrent et la manière dont leurs dispositions s'imposent aux lois de Finances devraient faire l'objet d'une loi organique. Ce projet offre l'occasion d'une réflexion trop longtemps retardée sur une définition nationale de la responsabilité budgétaire.

Certes, le moment choisi, à l'approche d'une échéance nationale, n'est pas le meilleur. Mais la question ne va pas disparaître avec l'élection et il serait dommage que le débat de fond soit occulté par les préoccupations tactiques. Inspiré du rapport Camdessus, le projet corrige plusieurs défauts des pratiques budgétaires passées, mais doit être amendé sur plusieurs points.

En premier lieu, il ne fixe pas l'horizon auquel une situation financière stable doit être atteinte. Le risque est que cela aboutisse à un déficit contrôlé a minima et à une dette publique maintenue à un niveau durablement élevée.

Au-delà des cycles politiques, la France devrait se doter d'un objectif de dette publique à un horizon de vingt ans, suffisamment éloigné pour ne pas pénaliser la croissance le temps de l'ajustement.

En second lieu, il faut préciser l'horizon temporel de la programmation pluriannuelle qui, dans le projet de loi, est laissé dans le flou. Le rapport parlementaire publié le 15 avril suggère un cadre de trois ans. La programmation devrait plutôt être calée sur le mandat législatif et présidentiel de cinq ans. La loi de programmation votée en début de législature déterminerait ainsi les grands paramètres de la politique budgétaire et fiscale sur la mandature. Cela faciliterait l'évaluation par les citoyens de l'action budgétaire de chaque président. Se pose en troisième lieu la question de la correction des écarts passés. Dérapages et bonnes surprises peuvent conduire sur cinq ans à des écarts de trajectoire considérables. Il est donc indispensable d'instituer un compte de contrôle afin qu'audelà d'un certain seuil les écarts en exécution soient rattrapés au cours des années ultérieures.

 

http://www.alternatives-economiques.fr/pics_bdd/article_options_visuel/1237298742_graph%20bouclier_zoom.jpg

 

Une telle procédure offrirait de la flexibilité par rapport au cycle, mais éviterait les dérapages persistants. Enfin, la réforme devrait s'accompagner de la mise en place d'un Conseil des finances publiques indépendant chargé non de prendre des décisions, mais de fixer des hypothèses économiques, d'effectuer des projections budgétaires et de procéder à des évaluations. Cela garantirait la sincérité des prévisions et évaluations ; permettrait d'alimenter le débat public en évaluations impartiales ; et assurerait la cohérence entre décisions annuelles et objectif de long terme.


Il est temps de repenser le cadre de notre politique budgétaire : c'est la clef pour retrouver l'indépendance économique nécessaire pour faire de vrais choix politiques.

 

Finances publiques : le vrai débat
Source, journal ou site Internet : Les Echos
Date : 5 mai 2011
Auteur : Laurence Boone et Jean Pisani-Ferry, membres du cercle des économistes

14:58 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : finance, public, budget, économie, politique, etat-providence, état, dette, mensonge | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

12/05/2011

Les Etats face à la drogue, a quand la dépénalisation, la légalisation du cannabis?

Pourquoi la guerre antidrogue lancée dans les années 1970 est-elle un échec ?

Le nombre de consommateurs et la production ont augmenté. Or, les dirigeants mondiaux n'ont jamais tenté de changer de stratégie. C'est inédit. On dépense des milliards dans un plan qui ne marche pas. La prohibition de la cocaïne, par exemple, alimente l'activité des mafias et des guérillas meurtrières dans les pays producteurs.

 

Législation du cannabis thérapeutique dans le monde en 2006


Depuis 2001, consommer une drogue dure ou en détenir une petite quantité n'est plus un délit au Portugal.
Quels sont les résultats?
Globalement la situation sanitaire s'est améliorée. Le nombre d'overdoses a diminué. La consommation n'a pas connu le boom auquel on aurait pu s'attendre. Enfin, la criminalité liée aux drogues a reculé. C'est positif pour les Portugais. Mais il s'agit d'une initiative isolée qui ne résout rien au niveau mondial.


Comment résoudre ce problème planétaire?
La dépénalisation prend seulement en compte l'aspect consommateur, et non les problèmes qui concernent les pays producteurs. Elle ne considère pas le trafic de drogue dans son ensemble. C'est pourquoi il faut une révision mondiale des politiques antidrogue et pas seulement des ajustements au cas pas cas. C'est d'ailleurs ce que préconisent les signataires de l'appel de Vienne lancé fin juin 2010, parmi lesquels figurent des prix Nobel et trois anciens présidents d'Amérique Latine, le Colombien César Gaviria, le Mexicain Ernesto Zedillo, le Brésilien Fernando Enrique Cardoso.


A quoi ressemblerait ce nouveau modèle de régulation des drogues ?
On peut imaginer des solutions différentes selon les pays et selon les types de drogue. Un système souple pour le cannabis, de type coffee shop, comme aux Pays-Bas. Pour les drogues dures, un système un peu plus verrouillé de type pharmaceutique, où les produits seraient vendus par des pharmacies labellisées qui effectueraient un accompagnement du consommateur. La publicité de ces produits serait évidemment interdite et les doses strictement régulées par l'Etat. A ce jour, 180 à 250 millions de consommateurs ont essayé ces substances alors qu'elles sont interdites et dangereuses. Dans un système légalisé et contrôlé, la pression sociale pèserait sur le consommateur. La légalisation de la drogue mérite au moins qu'on y réfléchisse. Mais le sujet reste tabou. En France, l'idée d'une dépénalisation ou d'une légalisation des drogues fait peur. Pourtant, le nombre de consommateurs de psychotropes remboursés est très important dans notre pays. Il y a une schizophrénie. Le débat est nettement plus avancé aux Etats-Unis ou en Angleterre, et je ne parle pas du Portugal et des Pays-Bas. Il faut appliquer à la drogue les méthodes que l'on emploie dans la lutte contre l'alcoolisme : légalisation accompagnée de prévention et d'éducation. Pour le moment, la lutte antidrogue est aussi inefficace que la Prohibition dans les années 1930 aux Etats-Unis.

 

La lutte contre la drogue est un échec mondial
Source, journal ou site Internet : L’Express
Date : 10 mai 2011
Auteur : Jules Giraudat

 

Législation du cannabis thérapeutique en Europe en 2006

 

 

Par ailleurs, voir ici les différents dossiers se référant de la drogue; Aussi une nouvelle étude démontrant que le cannabis non seulement ne permet pas le cancer du poumon, mais pourrait plutôt le guérir.. source:

Marijuana cuts lung cancer tumor growth in half, Harvard study shows

 

The active ingredient in marijuana cuts tumor growth in common lung cancer in half and significantly reduces the ability of the cancer to spread, say researchers at Harvard University who tested the chemical in both lab and mouse studies.

They say this is the first set of experiments to show that the compound, Delta-tetrahydrocannabinol (THC), inhibits EGF-induced growth and migration in epidermal growth factor receptor (EGFR) expressing non-small cell lung cancer cell lines. Lung cancers that over-express EGFR are usually highly aggressive and resistant to chemotherapy.

THC that targets cannabinoid receptors CB1 and CB2 is similar in function to endocannabinoids, which are cannabinoids that are naturally produced in the body and activate these receptors. The researchers suggest that THC or other designer agents that activate these receptors might be used in a targeted fashion to treat lung cancer.

 

Le cannabis existe sous plusieurs formes médicales, dont la disponibilité dépend de la législation du pays où il est autorisé :

  • Bedrocan (18% dronabinol) Bediol (11%) et Bedrobinol (6% + 7,5% CBD): formes naturelles disponibles en pharmacie depuis 2005 (Hollande et pays importateurs : Espagne, Italie, finlande par exemple) et délivrés sur prescription médicale ;
  • Marinol (dronabinol) : prescrit par exemple pour le traitement des nausées et des vomissements liés à la chimiothérapie, ainsi que pour l'amélioration de l'appétit chez les malades atteints du sida. Il est autorisé dans la plupart des pays européens, comme par exemple l'Allemagne, l'Italie et le Royaume-Uni ;
  • Cesamet (nabilone) : voir Marinol ;
  • Sativex : prescrit par exemple pour le traitement des douleurs associées à la sclérose en plaques. Il est autorisé au Canada depuis 2005.
  • Aujourd'hui, les applications thérapeutiques du cannabis sont de plus en plus reconnues. Les applications thérapeutiques connues sont répertoriées par l'Association Internationale pour le Cannabis Médical:

  • Nausées et vomissements
  • Anorexie et cachexie
  • Spasmes
  • Troubles du mouvement
  • Douleurs
  • Glaucome
  • Épilepsie
  • Asthme
  • Dépendance et état de manque
  • Symptômes psychiatriques
  • Maladies auto-immunes et inflammations
  • Divers, syndromes variés

Les connaissances scientifiques dans ce domaine ne cessent de progresser, comme le montre l'évolution exponentielle du nombre d'études réalisées ces dernières années (Graphe). Durant la dernière décennie, ce nombre a plus que doublé, élevant le nombre total de publications à plus de 8000 entre 1990 et 2000. Le nombre de maladies, pathologies ou troubles traitables s'élève à plus de 200[8],[9],[10]

  • Il est question de propriétés scientifiquement reconnues :
    • analgésiques : malades en phase terminale et pour les douleurs chroniques résistantes aux traitements traditionnels ;
    • relaxantes et somnifères : malades en phase terminale, troubles du sommeil ;
    • anti-spasmodiques : sclérose en plaque, épilepsie ;
    • anti-vomitives : traitement des effets secondaires de la chimiothérapie ou d'autres traitements lourds ;
    • stimulant l'appétit et redonnant l'envie de manger : lutte contre la cachexie (maigreur extrême) et favorise la prise de poids ;
    • broncho-dilatatrices : asthme ;
    • anti-inflammatoires : le cannabinol CBD (voir Cannabinoïde) non psychoactif est connu pour ses affinités avec les récepteurs CB2 situés sur les cellules immunitaires T.
    • anti-psychotiques [2] : traitement alternatif de la Schizophrénie[11] ;
    • anti-depresseur[12] ;
    • anxyolitiques ;
    • sédatives[13] ;
    • vaso-dilatatrices : glaucome, migraines.
  • Depuis les années 90, le cannabis et les cannabinoïdes qu'il contient suscitent un engouement croissant de la part des laboratoires de recherche. Entre 2000 et 2007, plus de 9000 articles scientifiques ont été publiés [14]. Ce nombre a plus que doublé en dix ans. Ainsi, ces études, répertoriées sur la base de données scientifique de IACM, suggèrent que le cannabis pourrait être utilisé à des fins thérapeutiques dans un grande diversité de maladies et de pathologies[15]:
    • une alternative efficace pour le traitement des symptômes chroniques (impulsivité, anxiété, distractibilité, ...) du Trouble Déficit de l'Attention / Hyperactivité (TDAH) (modulation de la Dopamine par le système endocannabinoique, ciblé par les phytocannabinoides du cannabis) ;
    • une alternative efficace pour le prurit cholostatique réfractaire ;
    • un agent thérapeutique contre des maladies neuro-dégénératives et la dystonie (perturbation du tonus musculaire), la paraplégie, l'hyperkinésie,
    • un agent thérapeutique pour le traitement de la maladie de Parkinson,
    • un agent thérapeutique pour la réduction des tics liés au syndrome de Tourette [16],
    • un agent thérapeutique pour le traitement des maladies auto-immune comme la Sclérose en Plaques,
    • un agent anti-prolifératif : rémission de tumeurs cancéreuses au cerveau (ainsi que ralentissement de la progression de certains cancers du poumon, sein et de la leucémie) ;
    • un agent inhibant les sécrétions d'acide gastrique et pouvant jouer un rôle favorable sur la prévention des ulcères, des diarrhées ;
    • un agent améliorant les troubles comportementaux des patients atteints de la maladie d'Alzheimer ou d'Autisme ;
    • une alternative pour le traitement de la dépression passagère ou chronique (implication CB1 dans la modulation de la Sérotonine, des troubles de l'humeur, des angoisses et des Troubles Post-Traumatiques ;
    • une alternative pour le traitement des troubles du sommeil et de l'anxiété ;
    • un agent de substitution pour le traitement des dépendances à l'alcool, aux opiacés (Héroïne), aux stimulants (Cocaïne) et aux somnifères (Benzodiazépine).


Aujourd'hui il existe un seul ouvrage↑ (Ref: Docteur en Médecine Franjo Grotenhermen - Cannabis en Médecine : Un guide pratique des applications médicales du cannabis et du THC, 2009, Editions Indica) qui répertorie l'ensemble des conditions traitables par les cannabinoides, écrit par un médecin et recemment traduit en français (www.editionsindica.com) il parcourt l'ensemble des capacités médicinales de cette plante et certains de ces usages. Par ailleurs de nombreux ouvrages existent en langues étrangères (anglais, allemand,espagnol, ...).

11/05/2011

Grèce - Euro(pe) - Dette - Mensonge

En se réunissant secrètement pour parler de la crise grecque, le 6 mai, certains ministres des Finances de l’Union européenne ont donné le coup de grâce à la confiance que les citoyens avaient placée dans leurs gouvernements. Ce n’est pas comme cela que nous sauverons l’euro, prévient la Süddeutsche Zeitung. Rarement les responsables politiques européens se seront comportés de manière aussi peu responsable que vendredi 6 mai.

 

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À Berlin, Bruxelles, Rome, Paris et Luxembourg, on s’est tu, on a trompé le monde, quand on n’a pas ouvertement menti. Et tout cela, dans le seul but de garder secrète une réunion de quelques ministres des finances, pendant laquelle – comme on l’apprendra par la suite – on n’aura pris aucune décision et l’on n’aura fait qu’échanger quelques vues sur la situation de la Grèce, qui n’en finit plus de s’enfoncer dans la crise. En l’espace de quelques heures, les gouvernements des pays de la zone euro sont parvenus à ruiner le peu de confiance que les citoyens plaçaient encore dans leurs plans de sauvetage. Qui croira désormais les déclarations selon lesquelles les Grecs n’ont aucune envie de sortir de l’union monétaire, quand on sait que c’est le président de l’Eurogroupe, le premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui était à la tête de cette duperie ? Il commence par nier par écrit que les ministres des finances se sont réunis à Luxembourg. Puis il proclame publiquement sa confiance envers la Grèce. Et enfin, l’on apprend qu’il a invité personnellement les ministres en question. Tout citoyen qui s’intéresse un tant soit peu à l’Union se demandera désormais, avec étonnement ou agacement, quel est le degré de gravité réel de la crise grecque. Le pays est-il à deux doigts de la faillite en dépit de toutes les aides et des discours discordants ? Cela voudrait dire qu’une autre promesse des gouvernants a fait long feu :
celle qui voulait que les Hellènes remboursent l’intégralité des crédits qui leur ont été accordés, intérêts compris. Or, s’ils ne paient pas, c’est le contribuable [européen] qui couvrira les dégâts.

 

http://collectioneuro.free.fr/images/2euro_grece.jpg

 

On a menti à dessein au grand public
Ce n’est pas la première fois que les citoyens se sentent floués. Déjà, voilà un an, alors que la crise de la dette se faisait de plus en plus menaçante en Grèce et que tout portait à croire qu’Athènes avait besoin de l’aide étrangère, les responsables politiques de Berlin, Bruxelles, et d’autres capitales minimisaient la gravité de la situation. In extremis, ils ont garanti une enveloppe de 110 milliards d’euro de crédits. Le sauvetage de l’Irlande a suivi le même type de scénario. Pour commencer, les grands pays de la zone euro n’ont pas voulu admettre que le gouvernement de Dublin n’était plus capable de gérer seul la situation. Et puis, tout à coup, on a entrepris de négocier un plan de sauvetage. Enfin, cela a été le tour du Portugal. Le pays se serre la ceinture, le pays réforme, la situation est tendue, certes, mais non désespérée, nous a-t-on servi une fois de plus. Et puis l’on a appris que Lisbonne n’était même pas en mesure de payer les salaires de ses fonctionnaires – et le pays s’est abrité derrière l’aide internationale.


Un mensonge sans explication ni excuses
Pour être honnêtes, reconnaissons que les pays de la zone euro, la Banque centrale européenne et la Commission ont été – au début de la crise tout au moins – dépassés par les événements, et ont peut-être longtemps cru, en effet, que ces pays s’en sortiraient sans aide extérieure. Mais, depuis le 6 mai, les choses ont changé. Ce vendredi là, on a menti à dessein au grand public. On en a la preuve, pour la première fois. Et deux jours plus tard, toujours ni explication, ni excuses pour ce mensonge. Les responsables politiques concernés gardent le silence. S’ils sortent indemnes de cette affaire, l’union économique et monétaire en sortira en revanche affaiblie. Car cette tromperie apporte de l’eau au moulin de tous ceux qui aimeraient se débarrasser de l’euro. Et enflamme l’imagination des contribuables qui doutent de revoir un jour la couleur de l’argent qu’ils ont prêtés. La scène politique peut peut-être ignorer encore les états d’âmes des citoyens, mais les responsables ne pourront pas échapper à la loi des marchés. Pendant la grossière erreur de communication du 6 mai, l’euro perdait encore jusqu’à deux centimes sur le dollar, et les investisseurs se réfugiaient sur les valeurs américaines. Une chose est sûre : pour faire revenir la confiance, la duperie délibérée du 6 mai doit avoir des conséquences.


Vu d'Athènes. Gardons notre sang froid
À Athènes, les signes d’une nouvelle période de turbulences financières étaient évidents depuis quelques temps . "On pouvait le lire dans la presse internationale et on le comprenait en suivant la pression constante des marchés : le problème grec serait revenu sur le devant de la scène et il aurait demandé des décisions politiques et économiques radicales, bien plus fortes que celles adoptées il y a un an, avec le plan de rigueur", écrit ainsi Antonis Karakousis dans le quotidien To Vima. "Rien que la publication, le 6 mai aprèsmidi sur le site du magazine allemand Der Spiegel, d'un article expliquant que la Grèce allait demander sa sortie de la zone euro, a suffi à placer le pays en état d'urgence. Tout montre que nous avons atteint un point de non retour et que la suite des évènements dépendra de la capacité du gouvernement, de la classe politique en général et de la société, à se tenir prêts a affronter la situation. L'attaque du magazine allemand et ses allégations révèlent les intentions de certains Etats membres en ces heures cruciales. Les deux prochains mois seront sans doute marqués par la pression. Il faudra faire preuve de calme, de force et de sérénité".

 

Grèce : les mensonges vont tuer l’euro
Source, journal ou site Internet : Süddeutsche Zeitung
Date : 9 mai 2011
Auteur : Gerstin Gammelin

12:48 Écrit par HUMANITAS dans Coup de gueule | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : grèce, ue, europe, eurocrates, politique, finance, déficit, dette, junker, mensonge | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

10/05/2011

Corée du Nord - Goulag (Yodok) - (Amnesty International): Quelle honte!!!

Pendant que la Corée du Sud vient de signer un contrat de libre-échange avec l'UE; la Corée du Nord impose ses goulags en son sein. L'ultra-socialisme, du socialisme tout court en fin de compte, non?

 

Alors que se prépare la succession du Grand leader, Kim Jong-Il, dans son dernier rapport Amnesty International révèle que le goulag nord-coréen n'a cessé de s'agrandir ces dernières années. L'organisation a notamment diffusé des images par satellite du camp N°15 de Yodok, considéré comme le plus terrible des camps de travail, qui abrite, par milliers, la catégorie des « criminels politiques ».

 

http://www.terrorpolitics.com/images/globe/200402280010_01_yodok_concentration_camp.jpg


Yodok. En Corée du Nord, ce nom symbolise l’enfer. Yodok est la ville qui abrite le camp n°15, le plus grand camp de travail nord-coréen. Il « abrite » entre 30 000 à 50 000 détenus dont les crimes sont de nature « politique », voire même d’avoir des parents « criminels politiques ». En réalité le « criminel » lui-même ne sait pas trop de quoi on l’accuse. « Il s'agit d'endroits dissimulés aux yeux de tous, où sont bafouées la quasi-totalité des dispositions protégeant les droits humains», a déclaré Sam Zarifi, directeur du programme Asie-Pacifique d'Amnesty International. Les images satellite diffusées par l'ONG montrent que quatre des six camps - situés dans des zones sauvages des provinces du Pyongan du Sud, du Hamkyung du Sud et du Hamgyong du Nord - occupent une superficie très vaste et se sont considérablement étendus depuis 2001.


L'organisation a recueilli le témoignage d'anciens détenus qui ont fui la Corée du Nord. Jeong Kyoungil, 20m² sert de dortoir à 30 ou 40 prisonniers politiques». Selon son témoignage, la journée des prisonniers commence à 4 heures du matin et compte pas moins de quatorze heures de travail forcé, auxquelles il faut ajouter deux heures «d'éducation idéologique». Seuls ceux qui achèvent leurs tâches quotidiennes ont droit à un bol de 200 grammes de gruau de maïs. Certains prisonniers en sont donc réduits à manger des rats ou des graines retrouvées dans les excréments d'animaux pour survivre. Selon un autre ancien prisonnier de Yodok, 40% des détenus sont morts de faim entre 1999 et 2001.

 

D’après d’anciens détenus du camp de Yodok, les prisonniers sont contraints de travailler dans des conditions proches de l’esclavage et sont fréquemment soumis à la torture et à d’autres traitements cruels, inhumains et dégradants. Le camp de concentration de Yodok, qui mesure 50 kilomètres de long, contient entre autres installations : un bâtiment de rééducation idéologique (lavage de cerveau), des carrières, une mine d'or dans laquelle le taux de mortalité est très important : deuxième cause de décès (esclavagisme), après la sous-alimentation chronique, liée également à la maladie et à l'état d'épuisement. On évoque aussi des expérimentations médicales sur des humains.


« Yodok, avec sa mine d'or, sa carrière, ses champs, ses “villages”, son école, ressemble plus à une réserve qu'à un camp soviétique ou nazi. Comme les camps nazis et les camps soviétiques, les camps nord-coréens ont pour but de détruire l'identité politique et légale des individus: internés sur simple décision administrative, la plupart perdent leurs droits civiques et sont soumis à des punitions arbitraires. Toutes les machines à broyer l'identité - l'isolement, les conditions de vie inhumaines, la compromission forcée avec les geôliers (en tant que mouchard, kapo ou chef de brigade) - sont actionnées » écrivait l'historien Pierre Rigoulot dans la revue Politique Internationale.

 

 

http://www.festivalmagasinet.com/wp-content/uploads/2008/11/yodokstoriesposter_250.jpgphoto


L'obligation d'assister aux exécutions
Des enfants y ont été détenus. C’est ce que révélait l’historien Pierre Rigoulot dans son livre Les aquariums de Pyongyang, le premier témoignage sur l’univers concentrationnaire nord-coréen. Un livre basé sur le témoignage du réfugié Kang-Chol-Hwan, aujourd’hui journaliste pour le Chosun, le plus grand journal sudcoréen.


Venu en France au début des années 2000 témoigner de son séjour à Yodok, Kang Chol Hwan racontait : « je suis devenu un prisonnier en août 1977. Soudain mon grand-père a disparu. Plus tard, il a été jugé comme traître au peuple pour avoir vécu un certain temps au Japon avec ma grand-mère. Ils avaient une bonne situation. A l'époque j'avais 10 ans, et mon jeune frère 7 ans. Nous avons été emprisonnés parce que mes grands-parents étaient résidents au Japon. Ils sont rentrés en Corée après la guerre ». Tout juste le temps de léguer sa fortune faite au Japon au gouvernement nord coréen, le grand père est enlevé sur une accusation d’espionnage. Jugé pour « pensées dévoyées », condamné, purgé, le grand-père disparaîtra. Au nom d'une responsabilité collective, « tous les membres de la famille ont été forcés à se rendre au camp de Yodok », racontera encore le réfugié. Kang Chol Hwan y passera 10 ans, condamné dès ses 9 ans aux travaux forcés- encore les enfants de moins de 15 ans bénéficient d'un régime de faveur...-. Il raconte ces dix années passées là-bas, les conditions de vie, le travail harassant, la nourriture inexistante le forçant à manger des rats ou des serpents, au mieux du maïs, l’hygiène, les relations sexuelles prohibées, les femmes enceintes forcées d'avorter, les exécutions, le froid, la peur. « Au Yodok, vous ne pouviez pas vous soucier de quelqu'un d'autre », dit-il. « La peur de votre propre mort était trop forte ». Kang et d'autres détenus étaient souvent forcés à regarder les exécutions publiques. Avant d'être pendu, les condamnés étaient affamés, leurs os brisés, et leurs dents retirés, remplacées par des pierres. « Il y avait deux lieux d'exécutions publiques, avec l'obligation pour tous les prisonniers d'assister aux fusillades (pelotons d'exécutions), aux pendaisons, et sous la menace des armes, l'obligation de lapider les personnes innocentes ainsi pendues ». Lui même assistera à une quinzaine d'exécutions. Condamné pour un crime « léger » (petit-fils d’un prétendu traître à la nation), Kang Chol Hwan avait une chance de sortir de Yodok. Sinon, l’issue est, la plupart du temps, fatale.

 

Libéré au bout de dix ans sans raisons précises, il s’enfuit par la Chine pour se réfugier au sud après un voyage épique.

 

http://shr.aaas.org/geotech/nkorea/images_orig/Image_2.jpg


Les camps: un baromètre politique ?
Amnesty International a recueilli d’autres témoignages d’anciens détenus du camp de prisonniers politiques de Kwanliso 15, à Yodok. Kim, l’un d’eux, a déclaré à l’organisation : «Tout le monde à Kwanliso a été témoin d’exécutions. Lorsque j’étais détenu à Kwanliso 15, à Yodok, tous ceux qui ont essayé de s’échapper ont été attrapés. Ils étaient interrogés pendant deux ou trois mois, puis exécutés». Il est par ailleurs établi que les autorités nord-coréennes utilisent une «cellule de torture», un cube dans lequel il est impossible de se tenir debout ou de s’allonger. Les «détenus perturbateurs» y sont jetés pendant au moins une semaine, mais Amnesty International a connaissance d’un cas où un mineur a été maintenu dans cette cellule pendant huit mois. Les dernières informations, livrées mercredi par Amnesty International, indiquent aussi - photos satellites à l’appui - que les camps de travail et d’enfermement ne cessent d’augmenter en nombre et en taille pour former, comme dans l’URSS dénoncée par Soljenitsyne, un véritable « archipel ». Les analystes l’expliquent par l’instabilité que redoute le régime dans une phase de transition qui devrait voir l’actuel numéro un nord-coréen Kim Jong-Il transmettre le pouvoir à l’un de ses fils, Kim Jong-Un.

 

La question des camps a longtemps été considéré comme un critère important pour juger de la volonté de la direction nord-coréenne de s'ouvrir au reste du monde. En voici un indice...

 

Corée du Nord : le Goulag s’étend
Source, journal ou site Internet : Marianne
Date : 6 mai 2011
Auteur : Régis Soubrouillard

Des libéraux en Chine, cela existe...!!

Le régime de Pékin est en désarroi, estime le professeur de droit He Weifang. D’où le retour des méthodes répressives d’un autre âge Dans le climat de répression accrue et de reprise en main politique qui règne en Chine, faire entendre sa voix d’intellectuel libéral est une gageure. He Weifang, professeur de droit à l’Université de Pékin, en sait quelque chose: quand il a tenté de faire paraître un papier d’opinion sur les dérives de l’exercice de la justice dans la ville de Chongqing (sud-ouest), où une «campagne rouge» bat son plein, les trois titres les plus ouverts de la presse chinoise se sont vu refuser l’autorisation de le faire.

 

http://carnetsdenuit.typepad.com/carnets_de_nuit/images/stg_6442.jpg

 

Seul un quotidien de Shanghai a osé.

 

«Vous comprenez, Bo Xilai [chef du Parti de Chongqing] peut faire chanter des chansons rouges et dire que c’est socialiste, mais les libéraux peuvent difficilement exprimer ouvertement leurs critiques. Sinon, ils sont épinglés comme faisant le jeu de l’Occident et comme ennemis de la Chine»

 

,nous explique-t-il. La pirouette idéologique qui a permis de lancer les réformes économiques en Chine communiste il y a trente ans – «Ce qu’on ne peut pas dire, on peut le faire. Ce qu’on peut faire, on ne peut pas le dire», avait lancé Deng Xiaoping – devient un exercice périlleux dans les périodes de tension, comme aujourd’hui, où la Chine craint une contagion des révoltes arabes.


Hystérie sécuritaire
Jeudi 28 avril, le camp libéral, une nébuleuse intellectuelle et sociologique davantage que politique, a pourtant tenté de donner de la voix. Sous la forme d’un article d’opinion cinglant publié par le très officiel Quotidien du peuple. Une citation attribuée à Voltaire – «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire» – ouvre la danse. Une «forme d’ouverture et surtout de confiance», continue l’auteur, alors que «les insultes et les batailles rangées» sont un «signe de faiblesse et d’étroitesse d’esprit».

La Chine est à «un tournant historique», où «la diversité est le secret de la prospérité». L’éditorialiste fustige ceux qui, face à la critique, «utilisent leur pouvoir pour faire taire ceux qui ont une voix distincte». Cette apologie de la tolérance est une attaque ouverte contre l’hystérie sécuritaire qui a conduit ces dernières semaines à des dizaines d’arrestation d’avocats, mais aussi de l’artiste Ai Weiwei, toujours au secret. Le même jour, le premier ministre Wen Jiabao, le seul des hauts dirigeants chinois à encourager une réforme politique du régime, réitérait lors d’une rencontre avec la presse chinoise à Kuala Lumpur (Malaisie), où il était en visite officielle, l’obligation pour la Chine «de faire avancer les
réformes politiques, économiques et judiciaires». La chose «la plus importante pour le développement futur de la Chine», a-t-il insisté, est de «promouvoir une manière de pensée indépendante et la créativité». Ses propos n’ont pas été repris par la presse chinoise, et sont surtout le signe, juge le politologue Joseph Cheng, de la City University de Hongkong, de la «frustration» d’un homme d’Etat qui, même en tant que premier ministre, n’a pu initier les réformes politiques malgré des appels répétés en ce sens. Selon Joseph Cheng, cité par le South China Morning Post de Hongkong, Wen Jiabao multiplie ce genre de messages, car il n’aura plus voix au chapitre après son départ à la retraite en 2012.


Aristocratie rouge-brune
S’il n’y a pas de fracture au sein des instances dirigeantes du Parti, comme il y en eut en 1989, au moment des événements de Tiananmen, la remise au goût du jour du maoïsme et de méthodes répressives anachroniques est très mal ressentie par les milieux les plus libéraux de la société et du Parti. Le durcissement est attribué à une partie de l’élite au pouvoir, une sorte d’aristocratie rouge-brune qui défend bec et ongles ses prébendes. Le pouvoir et l’argent à sa disposition lui ont permis de soumettre, ou de coopter, un grand nombre d’alliés. La répression dont font les frais les avocats et les voix dissidentes traduit une crise plus profonde: un désarroi du régime face aux aspirations de moralité, de justice et de spiritualité de la population, estime He Weifang. «Tout le monde se rend compte qu’il faut un système judiciaire juste, estime-t-il. Mais la capacité des avocats à révéler les dysfonctionnements du système à l’opinion publique, et à s’appuyer sur la loi pour défendre des victimes, a poussé le gouvernement à réagir. La haute direction du pays les considère comme des fauteurs de troubles, comme une source de problèmes et de dangers. La construction du système judiciaire est donc tout à coup passée au second plan.»

 

He Weifang est un lecteur assidu d’Alexis de Tocqueville, en particulier de L’Ancien Régime et la Révolution. On y comprend, explique-t-il, comment la monarchie française a raté le tournant, pris en Angleterre avec l’habeas corpus, qui a consenti plus d’espace à la défense des droits et aux avocats. Une lecture, qu’il conseille, dit-il aux… dirigeants chinois.

 

Chine : le camp libéral tente de faire entendre sa voix
Source, journal ou site Internet : Le Temps
Date : 5 mai 2011
Auteur : Brice Pedroletti

 

Un modèle de socialisme libéral en Chine

 

 

Cet entretien avec un politologue chinois diplômé de l’Université de Chicago offre un aperçu de la politique chinoise d’expérimentation locale à travers l’expérience de Chongqing. Cui Zhiyuan explique comment la politique sociale de la ville s’allie à l’économie de marché en s’appuyant sur les bénéfices des entreprises publiques.

 

Un modèle de socialisme libéral en Chine (PDF - 273.3 ko)
par Emilie Frenkiel

 

Au milieu des années 1990, les conséquences sociales de l’intensification de la politique de Réforme et d’Ouverture consécutive à la répression de juin 1989 ont provoqué un vif débat au sein de l’intelligentsia chinoise. Cette période marque la fin du large consensus des années 1980 sur la nécessaire implantation du libéralisme et de la démocratie en Chine. Des divisions ont vu le jour, principalement marquées par l’opposition entre les libéraux Hayekiens opposés à l’intervention de l’État et la Nouvelle Gauche, composée de sociaux-démocrates acceptant l’économie de marché, contrairement à la gauche traditionnelle. Sur cet échiquier politique fragmenté, Cui Zhiyuan se situe très à gauche. On catégorise généralement ce chercheur en économie politique et philosophie politique en poste au département de politique publique et d’administration de la prestigieuse Université Tsinghua à Pékin comme un membre de la Nouvelle Gauche. Il s’identifie plus volontiers comme un socialiste libéral dans la tradition de John Stuart Mill et de James Meade. Mill a développé le concept de socialisme libéral dans le chapitre « De l’avenir probable des classes laborieuses » de ses Principes d’économie politique, où il infléchit considérablement le droit à la propriété privée en ce qui concerne les moyens de production et défend l’idée d’une économie de marché dominée par des entreprises coopératives démocratiques et décentralisées. Quant à James Meade, économiste Keynésien Britannique lauréat, avec Bertil Ohlin, du Prix Nobel d’économie en 1977, Cui Zhiyuan a exprimé son admiration pour ses velléités de réconciliation des principes d’efficacité économique et d’une juste répartition des revenus [1].

Après avoir terminé sa thèse consacrée à la contrainte budgétaire lâche [2] sous la direction de Jon Elster, Adam Przeworski et Lester Telser à l’Université de Chicago en 1995, Cui a enseigné la science politique à MIT pendant six ans. Il y rencontra Charles Sabel, un des plus grands spécialistes de la production post-Fordiste et auteur de Second industrial divide. À l’École de droit d’Harvard, il fit la connaissance de Roberto Unger, qui mit entre parenthèse sa carrière universitaire de 2007 à 2009 afin de devenir ministre des Affaires Stratégiques dans le gouvernement de Lula. Les recherches de Cui Zhiyuan portent sur la question de la démocratie économique. Or, selon lui, « la Chine est un terrain privilégié pour l’exploration mondiale d’innovations institutionnelles et théoriques ». C’est une des raisons principales qui l’a décidé à revenir en Chine, où « l’on trouve davantage de flexibilité et où les choses ne sont pas déterminées de façon irrévocable » (interview du premier février 2009 avec l’auteur). Ses articles ont reçu là-bas des réponses parfois violentes de libéraux tels que Xu Youyu et Qin Hui, qui appartiennent à une autre génération et dont les opinions politiques remontent à leur expérience des pires moments de la Révolution Culturelle. Cui est en effet un des rares intellectuels chinois qui se risque à évoquer des éléments positifs du passé maoïste. Il déclare en effet qu’ils peuvent servir de fondations aux innovations institutionnelles. Dans un article sur la Constitution Angang [3], la charte interne datant des années 1950 d’une aciérie du Nord-Est de la Chine, Cui déclare que ses principes – liangcan (deux participations : les dirigeants de l’entreprise doivent participer au travail de production et les ouvriers à la gestion de l’entreprise) yigai (une réforme : réformer les régulations déraisonnables du lieu de travail) sanjiehe (trois combinaisons : les ouvriers et les ingénieurs devraient s’associer etc.) – prouvent que les idées de co-détermination et de démocratie économique n’ont rien de nouveau en Chine et peuvent être approfondies.

La stratégie chinoise d’innovation et l’expérience de Chongqing

À l’occasion du trentième anniversaire de la politique de Réforme et d’Ouverture et du soixantième anniversaire de la République Populaire de Chine, un grand nombre de publications ont tâché de chercher la recette du succès chinois. Certains chercheurs tels que Sebastian Heilmann et Wang Shaoguang se sont concentrés sur l’approche expérimentale pragmatique, résumée dans la célèbre image de Deng Xiaoping, « traverser la rivière à tâtons », que le gouvernement chinois a adoptée. Heilmann a décrit ce « mode distinct de gouvernance » qu’il nomme « expérimentation hiérarchisée » (experimentation under hierarchy). Wang Shaoguang affirme que c’est précisément la « capacité d’adaptation » (shiying nengli) du système politique chinois qui a permis au pays de dépasser un nombre incalculables d’obstacles institutionnels et politiques. Il montre que les dirigeants chinois ont su répondre aux problèmes tels qu’ils se posaient et qu’ils ont beaucoup appris des expériences contrôlées menées à petite échelle dans le but de découvrir des instruments propres à résoudre certaines difficultés. Cette approche progressive s’explique en partie par la formation d’ingénieur de cette génération de dirigeants, mais aussi à leur expérience, souvent cruelle, des méthodes révolutionnaires. « Tout en préservant l’unité politique, le système autorise des prises de décisions décentralisées dans autant d’endroits que possible et crée ainsi les conditions institutionnelles pour la recherche de diverses méthodes de résolution des problèmes à travers des pratiques et expériences décentralisées » [4]. Les gouvernements locaux sont enclins à innover car leur performance n’est désormais plus seulement évaluée en termes de croissance économique. On leur demande d’asseoir leur légitimité auprès des groupes sociaux de leur juridiction pour maintenir la stabilité sociale devenue prioritaire et sans laquelle ils n’ont aucune chance d’être promus. Dans ce contexte d’expérimentations locales multiples et généralisées, des chercheurs comme Cui Zhiyuan ont trouvé de nouveaux exutoires à leurs propositions théoriques. Dans un article intitulé « Comment comprendre la Chine d’aujourd’hui : une interprétation du concept de petite prospérité », Cui développe l’idée que la Chine est un terrain propice aux innovations institutionnelles, en particulier en ce qui concerne l’économie de marché socialiste : un mélange original de biens publics et d’économie de marché distinct de la social-démocratie en ce sens qu’il se situe au niveau de la distribution des revenus primaires et non de la redistribution. Le chercheur a récemment trouvé un terrain d’application pour ses théories et il se consacre désormais à ce qu’il appelle l’expérience de Chongqing (Chongqing jingyan). Comme il l’explique lors d’un entretien mené en avril dernier à Chongqing :

« Chongqing est une ville très importante en Chine. C’est une des quatre municipalités placées directement sous la juridiction du gouvernement central avec Pékin, Shanghai et Tankin (zhixiashi). C’est la plus récente et la plus peuplée de ces municipalités. Elle comprend 33 millions d’habitants alors que Pékin n’en a que 20 millions. Elle a reçu ce statut en 1997, au moment où Chongqing a été séparée du reste de la province du Sichuan, pour faciliter la gestion de la construction du Barrage des Trois Gorges. En outre, Chongqing a, comme Chengdu, été choisie par le Conseil des affaires de l’État pour devenir une zone expérimentale de développement intégré des zones urbaines et rurales (chengxiang zonghepeitao gaige shiyanqu). La municipalité de Chongqing est plus grande et plus peuplée et 70% de sa population vit à la campagne. Sa taille et sa distribution démographique propices expliquent que le cas de Chongqing revêt une importance nationale d’autant plus grande que la crise financière mondiale a renforcé le besoin de dynamiser la demande intérieure. Cela peut également permettre de réduire les tensions commerciales entre les États-Unis, l’Europe et la Chine. Si la demande intérieure chinoise pouvait être développée, la Chine dépendrait moins des devises étrangères et des exportations et cela réduirait le soi-disant déséquilibre de la balance commerciale mondiale. Or, il faut augmenter le revenu de la population rurale pour stimuler le marché intérieur. D’où la centralité de l’expérience menée à Chongqing. J’ai décrit l’expérience de Chongqing dans plusieurs articles récents. Nous nous trouvons à présent dans les bureaux de la commission des biens publics du gouvernement municipal (guoziwei). Le gouvernement central, mais aussi les gouvernements locaux, détiennent des entreprises et des propriétés publiques. Je suis depuis peu l’assistant du directeur de la commission. J’aurai le statut de vice-directeur pendant un an. J’ai accepté ce poste officiel sans hésitation parce qu’il me semble plus stimulant que de rester à l’université, où la plupart des gens sont trop détachés de la réalité. Ces dix dernières années, dans la plupart des provinces, les gouvernements locaux ont impulsé de larges privatisations. À Chongqing, même si des privatisations de grande envergure ont aussi eu lieu, les biens publics locaux ont crû six à huit fois. Les entreprises privées locales ont en parallèle crû au même rythme. L’expérience de Chongqing montre donc que la propriété publique n’est pas nécessairement incompatible avec l’entreprenariat privé et que l’un ne se substitue pas à l’autre. Il me semble qu’ils ne sont pas en relation de substitution mais de complémentarité. Un des principaux mécanismes en jeu repose sur les bénéfices produits par ces biens publics dans l’économie de marché. Récoltés par le gouvernement municipal, ils lui permettent de réduire le taux d’imposition des entreprises privées et des individus. Il n’est ainsi pas nécessaire de les taxer lourdement puisque les biens publics ont multiplié par huit leurs revenus en huit ans ».

La politique de développement de l’Ouest de la Chine

Dans les années 1990, certains chercheurs chinois ont averti les dirigeants politiques que les inégalités, notamment inter régionales, croissaient à un rythme dangereux. Dans Political economy of uneven development : the case of China, Wang Shaoguang et Hu Angang ont montré que la région Ouest de la Chine était particulièrement sous-développée et ont recommandé au gouvernement de réagir : « les inégalités croissantes ne sont pas une fatalité. L’action politique s’impose ». Les rapports rédigés par ces deux chercheurs constituent des prises de position qui font date pour la Nouvelle Gauche. En Janvier 2000, le Conseil des affaires de l’État a créé un groupe dirigeant (lingdao xiaozu) chargé du développement de l’Ouest de la Chine afin d’aider cette région a rattraper le niveau de développement des régions côtières, grandes bénéficiaires des réformes économiques. Cette politique couvre six provinces (le Gansu, le Guizhou, le Qinghai, le Shaanxi, le Sichuan, et le Yunnan), cinq régions autonomes (le Guangxi, la Mongolie intérieure, le Ningxia, le Tibet, et le Xinjiang) et une municipalité (Chongqing), et vise à stimuler la croissance économique endogène, à réduire les inégalités socio-économiques, et à garantir la stabilité sociale et politique des régions non majoritairement Hans.

« La Chine a lancé sa stratégie de développement de l’Ouest du pays (xibu da kaifa) en 2001 en 2001. Chongqing est une des villes les plus importantes de l’Ouest de la Chine et elle a le rang administratif d’une province. Le gouvernement central a accordé des privilèges politiques aux douze régions concernées par cette politique : elles sont autorisées à ne taxer les entreprises qu’à hauteur de 15% de leurs revenus alors que la moyenne nationale s’élevait à 33% jusqu’en 2008 et s’élève à présent à 25%. Certaines provinces ont pourtant volontairement abandonné ce privilège après deux ou trois ans et sont revenues à un taux d’imposition de 33% afin de financer des dépenses sociales fondamentales telles que le versement du salaire des enseignants ou la construction d’axes routiers. Seule Chongqing a finalement gardé un taux d’imposition des entreprises locales de 15%. C’est ce qui lui a permis d’attirer des investissements étrangers colossaux provenant d’entreprises telles qu’Hewlett-Packard et Foxconn, qui prévoient de produire 20 millions d’ordinateurs portables par an à Chongqing. Hewlett-Packard a même transféré son centre de gestion de Singapour à Chongqing. Cette démarche est suffisamment inhabituelle pour être remarquée : les investisseurs étrangers n’avaient encore jamais déplacé leurs centres de gestion en Chine. Ils sont habituellement localisés à Singapour, où le taux d’imposition est de 17,5%, ou à Hong-Kong. Le taux d’imposition faible est un moteur de l’entreprenariat local privé ; paradoxalement, il ne peut être viable que si les biens et entreprises qui appartiennent au gouvernement municipal font des bénéfices et lui rapportent. C’est pourquoi l’on peut parler d’un nouveau modèle. Ce n’est en aucun cas un retour à la période précédant les réformes ; les biens publics ne généraient alors pas de revenus sur le marché. Le cas de Chongqing donne par conséquent corps au concept d’économie de marché socialiste et à la coexistence de différentes formes de propriété sur le marché. Beaucoup de gens n’y voyaient d’abord qu’un slogan masquant une véritable économie de marché concurrentielle. C’est un aspect fascinant du modèle de Chongqing ».

Le statut particulier et le succès économique de la ville lui ont permis de lancer plusieurs projets pilotes. Bien que ce sont les mesures populistes telles que la campagne de grande envergure contre la corruption locale qui ont reçu une large couverture médiatique locale, nationale et internationale, d’autres mesures consacrées à l’échange des terres ou au logement social n’ont quasiment pas fait attiré l’attention avant que le gouvernement municipal et Cui Zhiyuan ne lancent une grande campagne de publicité.

Un échange de titres de propriété d’un genre nouveau

En Chine, les terres cultivables sont des propriétés collectives divisées en petites parcelles réparties entre les agriculteurs sous forme de baux d’une durée de trente ans. Les gouvernements villageois chapeautés par les secrétaires du Parti locaux sont les véritables détenteurs du pouvoir décisionnel. Des élections sont organisées depuis les années 1980 pour permettre aux villageois de désigner directement leurs dirigeants locaux. Cela leur donne un meilleur contrôle des ressources locales et leur permet d’accroître leur indépendance et leur auto-suffisance ; notamment à travers la création d’entreprises coopératives villageoises et la gestion des terres habitées, des zone cultivables et des forêts [5]. En octobre 2008, le Parti Communiste a dévoilé une nouvelle politique de réforme des terres destinée à relever le niveau insuffisant des revenus des 750 millions d’habitants des campagnes et à les encourager à louer ou à transférer leur droit d’usage de la terre dans un marché des terres en devenir. Cette politique correspond à l’extension des projets pilotes menés dans la province du Guangdong et dans la municipalité de Chongqing. Les terres collectives y étaient échangées directement sans acquisition préalable par les gouvernements locaux. Avant cette loi, les gouvernements acquéraient en effet les terres à des prix absolument dérisoires et faisaient des profits substantiels en les revendant bien plus cher à des promoteurs. Le Parti promeut à présent le transfert des droits d’utilisation de la terre car 226 millions des 500 millions de travailleurs des campagnes trouvent du travail ailleurs et ne sont ainsi plus engagés dans la production agricole. Ce phénomène est à l’origine d’une grande inefficacité et de la sous-utilisation des terres cultivées. La politique mise en place encourage l’accélération du processus d’urbanisation : la population urbaine migrante peut transférer plus facilement ses droits d’utilisation de la terre et financer ses dépenses dans les villes où elle est installée par le revenu stable que lui apporte la location de ses terres [6]. L’expérience pilote de Chongqing nous permet par conséquent d’entrevoir les conséquences de cette nouvelle politique nationale. Cui Zhiyuan explique :

« Un des aspects cruciaux de l’expérience menée à Chongqing correspond à la politique de développement intégré des zones urbaines et rurales, qui consiste à partager plus équitablement les bénéfices de l’urbanisation avec la population rurale. L’urbanisation conduit en effet nécessairement à l’augmentation de la valeur de la terre. L’année prochaine marquera le centenaire de la révolution de 1911. Le volant économique de la théorie des trois principes du peuple de Sun Yat-sen a été explicitement inspiré par la pensée d’Henry George, le penseur américain de l’impôt unique sur la terre. Celui-ci défendait la théorie que la hausse des prix des terrains n’avait rien à voir avec les efforts des propriétaires terriens mais s’expliquait plutôt par les routes et chemins de fer construits par le gouvernement et les boutiques et activités diverses montées par des individus à un endroit précis. Selon lui, c’était l’agrégation de ces différents individus qui poussait les prix des terrains à la hausse par un effet de conglomération. La prise de valeur de la terre ne devait par conséquent pas profiter à un unique individu privé mais à l’ensemble de la société. D’après ses estimations, si le gouvernement parvenait à représenter l’ensemble de la société et à profiter de la majeure partie de la hausse des prix des terrains, il se libérait de la dépendance envers d’autres formes de taxation. Il a appelé ce processus le mouvement pour une taxe unique. C’est lorsque Sun Yat-Sen étudiait la médecine à Hawaii qu’il a fait la connaissance d’un ami d’Henry George. Il désirait rencontrer ce dernier en personne mais Henry George est mort d’une crise cardiaque au cours de sa campagne pour gagner la mairie de New York. Ces idéaux de socialisation des revenus provenant de la terre conçus par Henry George et Sun Yat-Sen ont inspiré l’élaboration à Chongqing d’une méthode originale de captation de la valeur de la terre. En décembre 2008, Chongqing a créé la première bourse d’échange de terres en Chine. Shanghai et Shenzhen ont leurs bourses financières, mais Chongqing est la première ville de Chine à avoir établi une bourse des baux ruraux (dipiao).

Deux politiques nationales majeures entrent en contradiction : la Chine veut une urbanisation rapide mais elle ne veut pas dépendre de l’importation de nourriture. Les dirigeants ont donc fixé une surface minimale de terres arables à ne pas réduire. L’ensemble des terres arables en Chine ne pas être réduit à moins d’1,8 milliards de mus (120000 hectares). Le Conseil d’État a accordé le statut de zone spéciale d’expérimentation à Chongqing pour que la ville contribue à résoudre la contradiction entre ces deux objectifs nationaux grâce des expérimentations pionnières. Dans un premier temps, peu de publicité était faite à ces projets de pointe ; on a attendu d’obtenir des résultats complets. La stratégie adoptée ne consiste pas à réduire les terres arables existantes mais au contraire à les augmenter. Ceci ne peut être rendu possible que par la reconversion de terres constructibles en terres arables. Dans les villages, les terres sont en effet divisées en terres cultivables et en terres constructibles, elles-mêmes divisées en lopins résidentiels et en lopins industriels. Les paysans ont donc commencé à reconvertir certaines usines et vieilles routes désaffectées en terres cultivables. Ils ont aussi ramassé davantage leur espace résidentiel, habituellement très épars, et ils vivent désormais dans des zones plus denses mais aussi rendues plus confortables par de nouveaux aménagements, notamment d’accès à l’eau. Cela leur a permis de reconvertir le terrain de leur ancien lieu de résidence en terre cultivable. La surface totale de terres arables a ainsi pu augmenter et leurs baux pu être vendus à la bourse de Chongqing sans réduire la superficie globale des terres cultivables. N’importe qui - qu’ils soient promoteurs, acheteurs privés ou publics - peut participer aux enchères qui ont lieu à la bourse des échanges au centre financier de Chongqing. Depuis son instauration en décembre 2008, dix enchères ont déjà eu lieu. Lors de la dernière, qui date du 28 avril, le prix d’un bail d’un mu était fixé à RMB 140000 (16000 euros). Cette somme est ensuite revenue au village qui a converti ses nouvelles terres cultivables. C’est par ce biais que les paysans peuvent profiter de la plus-value des terres due à l’urbanisation. Ailleurs, à Pékin par exemple, seuls les résidents de zones limitrophes aux villes profitent, en cas de confiscation de leur terre, de cette hausse des prix grâce à l’urbanisation, même s’ils se plaignent de l’insuffisance des compensations financières qui leur sont offertes. Au contraire, à Chongqing, même ceux qui résident loin des villes peuvent bénéficier du processus d’urbanisation et recevoir une rétribution pour les terres cultivables qu’ils ont reconverties. L’argent est ainsi versé à l’ensemble du village, qui peut ensuite le réutiliser comme il le souhaite. Cela dépend de ce que le comité villageois décide. Les décisions doivent être entérinées par deux tiers des voix du village ».

Les logements sociaux

En ce qui concerne le logement de la population urbaine, après l’abolition en 1998 de l’affectation en nature de logements publics, les appartements ont été vendus aux locataires à des prix subventionnés et un système d’offre immobilière a été établi, comportant des programmes de logements aux loyers à faible coût pour les revenus les plus modestes, et abordables pour les foyers aux revenus plus élevés et ordinaires. D’autres mesures ont été prises pour assouplir les régulations sur les prêts immobiliers et développer un marché de l’immobilier ancien et un marché des locations. Les conditions d’habitation des citadins se sont considérablement améliorées, mais les besoins des populations les moins favorisées restent inassouvis dans beaucoup de villes. L’évolution de la politique gouvernementale, non seulement vouée au développement et à la croissance économique, mais aussi à l’amélioration de la qualité de vie de la population depuis 2007, a fortement dynamisé les programmes de logements sociaux. Cui Zhiyuan explique que Chongqing a lancé son propre programme immobilier puisqu’une des principales préoccupations des Chinois à l’heure actuelle concerne la flambée des prix des appartements commerciaux.

« Avant la réforme, tous les logements appartenaient à l’État et ils étaient loués à très bas prix. Après la réforme, les biens publics ont été privatisés par un processus équitable. Par exemple, mes parents ont loué un appartement à Pékin pendant près de quarante ans jusqu’à ce qu’on leur propose de l’acheter dans les années 1990 à très bas coût étant donné qu’ils avaient travaillé pour la même unité de travail (danwei) et loué cet appartement pendant de longues années. Le pourcentage de propriétaires en Chine est par conséquent plus élevé qu’aux États-Unis. On peut parler d’une véritable tradition dans les villes chinoises. Les attentes de la population sont très élevées. J’ai épousé ma femme aux États-Unis, car nous étions tous les deux étudiants là-bas, et la plupart de mes collègues américains se mariait sans acheter d’appartement ou de maison. Cependant, beaucoup de jeunes Chinois pensent qu’ils doivent d’abord acheter un appartement avant de se marier. La plupart des gens se plaint des prix des appartements commerciaux en Chine. 5% des logements seulement sont des complexes immobiliers à bon marché. Ils sont réservés aux citadins aux revenus les plus faibles. Cela ne suffit pas. C’est la raison pour laquelle Chongqing a lancé un nouveau programme immobilier. Outre le marché des appartements commerciaux, les appartements locatifs publics devraient constituer 35 à 40% du parc immobilier. Cette mesure vise à offrir des appartements à des prix raisonnables aux jeunes diplômés. Ceux-ci ne sont pas pauvres mais ils ne devraient pas s’endetter aussi lourdement qu’ils tendent à le faire pour acheter un appartement. Chongqing a donc commencé à construire ces complexes dans vingt quartiers différents de la ville. 40 millions de m2 sont construits dans ce but par les entreprises publiques gérées par la commission des biens publics dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Ces appartements aux loyers contrôlés rapportent moins aux promoteurs, qui sont réticents à participer à ces programmes. C’est pourquoi les autres grandes villes ne peuvent s’embarquer dans ce type de projets ; il leur manque les entreprises publiques locales pour s’en charger ».

Du campus au gouvernement local

Les universitaires chinois sont déchirés entre deux traditions intellectuelles : l’idée occidentale de l’université autonome introduite pendant la dynastie Qing par des fonctionnaires formés à l’étranger ; et les valeurs confucéennes de formation des lettrés destinés à devenir fonctionnaires telles qu’exprimées dans le principe des Entretiens de Confucius « devenir fonctionnaire quand on est un grand lettré » (xue er you ze shi) [7]. Ces deux traditions coexistent dans le milieu académique chinois. Certains chercheurs se consacrent à la recherche pure alors qu’une sorte de marché des idées se développe, au sens où certains universitaires s’efforcent d’apporter une contribution et de trouver des solutions aux nombreux obstacles et difficultés rencontrés par le pays dans sa quête effrénée de modernisation et de développement. Les dirigeants sélectionnent les idées qui leur conviennent le plus. La nature technocratique et pragmatique du gouvernement chinois - et ses dirigeants qui tentent d’identifier, d’analyser et de résoudre les problèmes quand ils se posent pour conserver le pouvoir - encourage ces pratiques. Divers moyens de communication entre les chercheurs et les dirigeants existent. Les canaux confidentiels qui permettent d’attirer l’attention des dirigeants par le biais de publications internes (neibu) et de relations interpersonnelles se révèlent aujourd’hui moins efficaces que les publications destinées au grand public [8]. Étant donné que les dirigeants chinois lisent attentivement les débats et publications qui paraissent dans la presse traditionnelle et sur Internet, ils prennent connaissance des suggestions que les économistes, sociologues et juristes - pour ne citer que les disciplines considérées comme les plus pertinentes aux dirigeants - ont à leur faire et ils les invitent régulièrement à partager leurs idées avec eux, voire à participer à l’élaboration ou à la révision de certaines nouvelles politiques. Ces rencontres ont lieu au niveau central, mais aussi local, où les pratiques expérimentales permettent davantage d’innovation et de flexibilité. Dans le cas de Cui Zhiyuan, le gouvernement de Chongqing a amorcé ses réformes avant de prendre contact avec lui :

« En novembre 2008, j’ai participé à la conférence annuelle de l’association chinoise des économistes organisée à Chongqing. À cette occasion, le secrétaire du Parti Bo Xilai et le premier adjoint au maire, le maire actuel de Chongqing, Huang Qifan, ont rencontré cinq économistes. C’est au cours de cette longue discussion que j’ai entendu parler pour la première fois de l’expérience de Chongqing. Je suis retournée ici huit fois en 2009 pour mener des recherches et participer à des réunions organisées par le gouvernement local. J’ai aussi écrit un certain nombre d’articles sur la question. Je me suis consacré à l’étude de la politique de la municipalité et j’ai commencé des recherches plus poussées pour comprendre la démarche du gouvernement local mais aussi pour l’aider à mieux la présenter. Certains dirigeants locaux obtiennent de très bons résultats mais ils ne maîtrisent pas nécessairement toutes les implications de ce qu’ils entreprennent ni n’en ont une bonne vision d’ensemble. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. En outre, l’idéologie qui domine parmi les économistes chinois, et tout particulièrement à Pékin, est très marquée par la pensée néo-libérale. La politique du gouvernement de Chongqing a ainsi été très critiquée. Les économistes de Pékin somment le gouvernement municipal de privatiser davantage sans comprendre que le secteur privé se développe à Chongqing plus vite encore que le secteur public. Les économistes restent obnubilés par la croissance du secteur public. Il s’agit en réalité d’un modèle de développement simultané des entreprises publiques et privées. Des justifications théoriques sont nécessaires car la pensée dominante, même à l’étranger, considère l’un comme un substitut de l’autre.

J’avais ainsi déjà commencé à m’exprimer sur l’expérience de Chongqing avant de venir travailler ici. Cette année, je vais continuer à publier des articles internes s’adressant aux fonctionnaires mais aussi des articles qui paraîtront dans des revues générales. Il se passe beaucoup de choses à Chongqing actuellement. De nombreuses difficultés perdurent et le niveau de départ était très bas. Toutefois, la ville a ses avantages, tels que l’importance de la culture et de diverses traditions dans ce lieu qui fut la capitale de la Chine pendant l’occupation de la Deuxième Guerre Mondiale ».

La méthode chinoise d’expérimentation locale

Le découpage administratif de la République Populaire de Chine se fait en provinces (sheng), préfectures (diqu), districts (xian), cantons (xiang) ou villes (zhen). Les villages (cun) correspondent à un cinquième échelon informel. Les performances des gouvernements locaux n’ont longtemps été mesurées qu’en termes de croissance économique, mais la société chinoise est devenue de plus en plus fracturée (duanlie), pour reprendre l’expression employée par le sociologiste Sun Liping lorsqu’il a tiré la sonnette d’alarme [9], et les priorités ont légèrement évolué. De formidables inégalités ont contribué à l’augmentation de l’instabilité. Le ministère de la Sécurité Publique décomptait ainsi 87000 soulèvements populaires en 2005, en augmentation de 6,6 pour cent par rapport à 2004, et de 50 pour cent par rapport à 2003. Le ministère ne rend depuis plus publiques ses dernières estimations. Ces protestations sont dans la plupart des cas provoquées par des cas manifestes de corruption ou d’abus de pouvoir de la part des gouvernements locaux, des expropriations injustes, des bavures policières ou judiciaires, ou encore des cas graves de pollution. Il ne faut pourtant pas négliger le fait que les protestataires ne conçoivent pas l’État chinois de façon monolithique et que leur première démarche consiste à présenter leurs doléances aux échelons supérieurs. Le gouvernement central est censé résoudre ou arbitrer leurs disputes avec les autorités locales [10]. Les cadres locaux peuvent, quant à eux, perdre toute chance d’être promus si des soulèvements éclatent dans leur juridiction. C’est la raison pour laquelle ils mettent en place des innovations institutionnelles destinées à la pacifier les conflits sociaux et à asseoir leur légitimité. Les innovations les plus réussies sont copiées et implantées ailleurs avant d’être généralisées à l’échelle de toute une province ou du pays tout entier.

« Dans l’Union Européenne, une sorte d’examen politique par des « méthodes souples de coordination » est évoqué dans le programme communautaire de Lisbonne. On y lit que chaque pays membre de l’Union Européenne doit respecter les principaux objectifs de l’Union et subir un examen annuel par une délégation constituée d’autres pays membres. Bien que les objectifs généraux de l’Union Européenne sont fixés collectivement, chaque pays membre bénéficie d’une grande marge de manoeuvre quant aux méthodes choisies pour les atteindre. Ces innovations font toutefois l’objet d’un examen périodique. Ce mécanisme formel pourrait servir d’exemple à la Chine. Nous devrions nous référer à ce genre de mécanisme et organiser une conférence politique.

On trouve de nombreux exemples d’instabilité sociale dans diverses provinces chinoises. Les événements qui ont suivi la privatisation d’une usine locale de sidérurgie à Jilin, par exemple, ont reçu une couverture médiatique nationale. Des soupçons de corruption pesaient sur cette privatisation et le nouveau gérant de l’entreprise a été tué alors qu’il tentait de renvoyer des employés. C’est un cas légal d’une grande complexité car il est difficile de prouver que les employés de l’usine l’ont tué et des témoignages convergent pour dire qu’un homme, qui aurait été envoyé par des concurrents, s’était mélangé aux travailleurs. Des exemples comme celui-ci ont montré au gouvernements locaux que trop de privatisations rapides peuvent non seulement engendrer de l’instabilité mais aussi la perte des revenus potentiels apportés par les propriétés et entreprises publiques. Ces privatisations les amènent à taxer plus lourdement les entreprises privées au grand dam des entrepreneurs et propriétaires privés dont les gouvernements espéraient recevoir le soutien. Plusieurs provinces telles que le Shandong ont par conséquent envoyé des groupes d’études dans la région de Chongqing pour comprendre comment la commission des biens publics géraient les entreprises et propriétés municipales. À l’échelon central, les dirigeants commencent à s’intéresser aux expériences menées à Chongqing. Le secrétaire du Parti, Bo Xilai, qui a été envoyé à Chongqing à la fin 2007 est en effet membre du Bureau Politique et son père, Bo Yibo, appartenait à la première génération de dirigeants communistes. Son statut politique a ainsi renforcé la proéminence de l’expérience de la ville ».

Cet article a été publié en anglais dans www.booksandideas.net.

par Emilie Frenkiel [25-01-2011]

 

Entretien avec Cui Zhiyuan

par Emilie Frenkiel [25-01-2011]

Emilie Frenkiel, « Un modèle de socialisme libéral en Chine. Entretien avec Cui Zhiyuan », La Vie des idées, 25 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Un-modele-de-socialisme-liberal-en.html

 

Notes

[1] Cui Zhiyuan, « Liberal Socialism and the Future of China : A Petty Bourgeoisie Manifesto », Tianyu Cao (ed.), China’s Model for Modern Development, Routlege, 2005.

[2] János Kornai, économiste hongrois, a été le premier à observer le phénomène de la contrainte molle du budget dans l’économie hongroise des années 1970, une économie socialiste qui s’ouvrait au marché dans le cadre de réformes expérimentales. János Kornai, Eric Maskin and Gérard Roland, « Understanding the Soft Budget Constraint”, Journal of Economic Literature, American Economic Association, Vol. 41, n°4, 2003.

[3] Cui Zhiyuan, “Anshan xianfa he hou Futezhuyi” (La Constitution Angang et le post-Fordisme), Dushu (Lire) 1, 1996. Cui Zhiyuan s’est aussi fait connaître pour avoir souligné l’importance de Dazhai, une commune modèle du temps de Mao.

[4] Wang Shaoguang, “Adapting by learning : the evolution of China’s rural health care financing”, Modern China vol. 35 n°4, July 2009 ; Heilmann, Sebastian. « From Local Experiments to National Policy : The Origins of China’s Distinctive Policy Process », The China Journal, No. 59, Jan 2008 : 1-30.

[5] Gunter Schubert, “Democracy Under One-Party Rule”, China Perpectives, 46, 2003 ; O’Brien, Kevin J. and Li, Lianjiang, Rightful resistance in rural China, by New York and Cambridge : Cambridge University Press, 2006.

[6] Sarah Y. Tong & Gang Chen, « China’s land policy », East Asian Institute Background Brief No. 419, 11 Décembre 2008)

[7] Entretiens de Confucius, chap. 19.13

[8] On peut citer les numéros spéciaux dédiés à Chongqing dans le 21st century business Herald et Outlook weekly.

[9] Sun Liping, Duanlie (Division), Beijing, Shehui kexui wenbian chubanshe, 2003.

[10] Kevin O’Brien ed., Popular Protest in China, Cambridge, Harvard University Press, 2008.

 

* Les articles de Cui Zhiyuan sont accessibles en ligne sur son blog

  • Xu Youyu, « The Debates between Liberalism and the New Left in China since the 1990s », Contemporary Chinese Thought, Vol. 34, No. 3, 2003
  • Marie-Claire Bergère, Sun Yat-sen, Fayard, 1994
 
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