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28/07/2010

Renseignement, démocratie et transparence

Depuis la désintégration de l'Union soviétique, la diversification des enjeux géopolitiques et économiques, la dispersion géographique des crises et le développement du terrorisme islamiste, confèrent au renseignement un poids encore plus déterminant que pendant la Guerre froide. Les services spécialisés jouent un rôle de plus en plus important dans notre sécurité. Il est légitime que les élus de la représentation nationale s'y intéressent, d'autant qu'en ce début de XXIe siècle, la transparence des institutions est l'une des conditions de l'exercice de la démocratie. Or, l'opacité quant à l'activité des services dites "secrets" tend à inquiéter davantage qu'elle ne rassure, même si les raisons en sont comprises. Dans un Etat de droit, ces services demeurent tenus de respecter un cadre éthique et juridique qu'il appartient au législateur de définir.

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En matière de renseignement, les sociétés démocratiques sont confrontées à deux exigences contradictoires. D'une part, le contrôle du bon fonctionnement des services n'est possible que si leurs missions sont définies et exécutées avec un certain degré de transparence. D'autre part, la spécificité des services de renseignement leur interdit de se plier aux règles classiques de la responsabilité démocratique.


Historiquement, les organismes de renseignement ont longtemps bénéficié d'une très large liberté d'action. Tout d'abord, parce que les exigences démocratiques de contrôle par des représentants de la nation et de transparence ont mis du temps à irriguer tous les secteurs de l'action publique, en particulier celui de la sécurité. Ensuite, parce que la "raison d'Etat" a longtemps été considérée comme justifiant qu'ils ne relèvent que du pouvoir exécutif.


Progressivement, les régimes démocratiques ont mis en place des dispositifs permettant de contrôler tout ou partie des activités des services de renseignement et de sécurité dans le respect de leur tradition politique et juridique.


La France est aujourd'hui l'une des dernières démocraties qui ne dispose pas d'une commission parlementaire sur le renseignement. Des dispositifs de suivi ou de contrôle existent partout en Europe (A l'exception de la France, du Portugal, du Luxembourg et de la Turquie.), dans les pays anglo-saxons et latino-américains, en Israël, en Afrique du Sud et au Japon. Il est anormal que la France reste à l'écart d'une telle règle, d'autant que le document final du sommet de l'Organisation sur la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) de Budapest de 1994, dont notre pays est signataire, stipule que « les Etats participants considèrent que le contrôle politique démocratique des forces militaires, paramilitaires et de sécurité intérieure, ainsi que des services de renseignement et de police est un élément indispensable de la sécurité intérieure ».

 

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En France, le seul "contrôle" que le Parlement exerce sur les services de renseignement est d'ordre financier, dans le cadre du vote du budget (Budgets des ministères de l'Intérieur et de la Défense.). La représentation nationale n'est consultée ni sur les priorités à donner aux services ni sur l'utilisation qui doit être faite des informations collectées.

Par ailleurs, il n'existe dans notre pays aucun texte législatif spécifique définissant le statut juridique des activités de renseignement et de sécurité, ni la Constitution, ni la loi n'établissent clairement leurs missions. Cette absence de cadre différencie la France de tous ses partenaires et alliés.

 

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Les raisons du retard français

Les raisons du retard français sont connues. A la différence de nombreux pays étrangers, le renseignement souffre en France d'une image très défavorable et de la méconnaissance de son utilité. Le fond du problème vient du fait que les politiques ne considèrent pas le renseignement comme faisant partie de leur processus de décision. Un homme politique français décide à partir de schémas formatés acquis au cours de ses études et ne considère les modifications du monde extérieur que comme des avatars sans portée réelle. Les élites de notre pays n'ont aucune culture du renseignement et l'intérêt pour les services est très ténu dans la classe politique. Pourtant, le renseignement est un enjeu de souveraineté par excellence.


De plus, dans notre pays, un homme du renseignement est infréquentable. La connotation « immorale » de cette activité a provoqué le désintérêt voire la défiance des élites politiques, administratives, académiques et économiques vis-à-vis de la discipline. Nos élus ou ministres semblent éprouver une certaine crainte vis-à-vis de la DGSE et ne veulent surtout pas de vagues ! Quelques mésaventures passées viennent conforter cette attitude (Rainbow Warrior).

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La Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), le service de renseignement français, qui a succédé au SDECE, présente un nouveau logo, symbolisant « les valeurs, les métiers et le fonctionnement de la DGSE ».

Source : Spyworld-Actu.com, 8 mars 2010.


En conséquence, on observe chez les élus des deux chambres, une vraie méconnaissance de ces questions et du rôle qui devrait être le leur. Etonnament, le Parlement s'est détourné d'un pan entier de ses responsabilités. Illustration de cette méconnaissance, certains élus se font même les avocats de l'opacité actuelle et de l'abandon par les assemblées d'une partie de leurs attributions. Ainsi, Bernard Carayon, député du Tarn, déclarait-il en 2002, « qu'il désapprouv(ait) formellement le projet nourri régulièrement d'une structure parlementaire permanente chargée du renseignement (…). Ici les droits de l'Etat commandent à l'Etat de droit ». Et de conclure : « il convient de s ‘opposer à la constitution de délégations parlementaires ou de missions parlementaires permanentes sur le renseignement, qui relève avant tout de la responsabilité de l'exécutif (Rapport au nom de la commission des finances de l'Assemblée nationale. Annexe n° 36 « Secrétariat général de la Défense nationale et renseignement », par Bernard Carayon, 10 octobre 2002.) ». Propos édifiants.


Les parlementaires français sont par ailleurs systématiquement absents des réunions de travail internationales consacrées au rôle du renseignement dans le fonctionnement de l'Etat et à son contrôle.


Lorsque, d'aventure, certains parlementaires essaient de s'intéresser au renseignement, ils se heurtent à une fin de non recevoir de l'exécutif, qui considère cette activité de son seul ressort et juge les élus incompétents en la matière. Le renseignement leur reste ainsi tabou et inaccessible. Les services ne communiquent pas, n'informent pas et toute idée de suivi parlementaire est assimilée à une démarche inquisitoriale.


Comme le déclarait Serge Vinçon, vice-président du Sénat, "il est très difficile, même pour nous parlementaires, d'avoir des conversations constantes, des discussions constantes, des informations constantes. Je ne parle pas de conversations confidentielles ou secrètes, mais de conversations avec ces organismes qui sont quand même au service des pouvoirs publics et dont la raison d'être est de protéger la Nation française. Je pense que l'on a des progrès à faire. On a toujours mal considéré ces questions de renseignement, de défense, la Surveillance du territoire ou la DGSE. Je crois qu'on a tort, parce que les événements prouvent que les Français ont envie d'être sécurisés sur le plan de leur sécurité individuelle, sur le plan de leur sécurité collective comme sur le plan de leur sécurité sanitaire ou alimentaire. On l'a vu avec certains événements. Donc, il faut que nous prenions l'habitude de discuter ensemble et il y a des sujets qui doivent cesser d'être tabous (Joël-François Dumont, "Il est temps de cesser de nous auto-flageller", interview de Serge Vinçon, vice-président du Sénat, Actes du colloque La guerre contre le terrorisme, Institut Diplomatie & Paris, septembre 2002.)".


Les services de renseignement ont une conception du secret qui confine à la paranoïa. Il y a là quelque chose d'anormal. Il est légitime que la représentation nationale s'intéresse à ces questions et qu'elle puisse obtenir des informations. Il est important de remédier à cet état de fait si l'on veut voir la perception du renseignement évoluer. Cessons de prendre nos élus pour des incapables. Il y a des parlementaires tout à fait aptes à comprendre les spécificités de ce métier.


Cette absence d'intérêt et de compétence du monde parlementaire a des conséquences néfastes. Ne connaissant pas exactement le montant des crédits votés destinés à l'activité de renseignement, le Parlement n'est pas en mesure d'en commenter l'évolution ni la pertinence. Nos services disposent-ils des moyens d'investissement suffisants pour adapter leur capacité de collecte d'informations à la croissance exponentielle des flux ? Ont-ils la capacité de recruter et de rémunérer les spécialistes en matière de cryptologie, d'informatique ou de lutte contre le terrorisme ? Qu'attend-on pour créer un grand service de sécurité intérieure ? Autant de questions majeures qui restent sans réponse, le Parlement votant en aveugle les moyens destinés à un pan de l'action gouvernementale pourtant de plus en plus essentiel à la préservation des intérêts nationaux.

 

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Par exemple, aucun parlementaire n'est venu demander des explications au gouvernement quant à l'absence d'augmentation significative des crédits et des effectifs du renseignement depuis le 11 septembre 2001. Alors qu'Américains, Britanniques et Allemands ont considérablement augmenté leurs moyens humains et financiers pour s'adapter aux nouveaux défis, en France, les financements attribués aux services n'ont progressé que de 9% entre 2001 et 2005. Compte tenu de l'ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés, c'est largement insuffisant. La France n'est pas moins en danger que les autres Etats occidentaux, bien au contraire. Mais l'Assemblée ne semble pas l'avoir perçu.

 

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Quelle forme de contrôle envisager ?

Le principe d'une commission parlementaire posé, il convient de s'interroger sur les modalités, car le renseignement demeure un domaine tout à fait spécifique de l'action publique. Il ne saurait se voir appliquer sans conditions ni restriction le principe de transparence désormais associé à la conduite des affaires publiques.


De quoi parle-t-on ?

D'un contrôle ou d'un suivi ?

Et que propose-t-on de contrôler ?

La notion de contrôle parlementaire demeure encore très influencée par l'exemple américain, où les parlementaires ont progressivement restreint l'action des services jusqu'à les rendre incapables d'agir efficacement. C'est l'une des causes du 11 septembre 2001. Or il existe à travers le monde occidental plus d'une demi-douzaine de modalités différentes quant au contrôle démocratique des activités de renseignement ?

A-t-on étudié les différentes formes de contrôle possibles ?

Connaît-on suffisamment la variété des situations à l'étranger ?


Le "contrôle" doit répondre à deux impératifs a priori antagonistes : apporter plus de transparence quant aux missions et aux moyens des services, sans toutefois perturber leur fonctionnement ni intenter au secret de leurs activités. Mais une chose est sûre : les opérations clandestines de renseignement et d'action n'ont pas à être portées à la connaissance des parlementaires et encore moins à celle de l'opinion publique.

En revanche, nos élus doivent pouvoir s'assurer que trois conditions sont respectées :

  • d'une part, que les services soient utilisés à bon escient et selon leur vocation par les autorités gouvernementales et qu'aucune dérive ne vienne entacher la réputation de la France ou restreindre sa marge de manœuvre internationale ;
  • d'autre part, que l'exécutif accorde bien à la communauté du renseignement les moyens nécessaires à son action, au regard des menaces pesant sur notre sécurité et de nos objectifs de politique étrangère ;
  • enfin, que les services soient régulièrement orientés et que les renseignements collectés par nos agences soient effectivement intégrés dans le processus de décision gouvernemental (Cela n'a pas été le cas en France, de 1933 à 1939, lorsque notre Deuxième bureau avait parfaitement identifié les intentions d'Hitler. Mais les politiques français n'en ont jamais tenu compte et nous ont conduit à la plus grande défaite de notre histoire.).

Dès lors, la commission pourra confirmer aux deux chambres que le gouvernement et les services s'acquittent honorablement de leurs missions respectives. Sinon, il lui conviendra de dénoncer tout manquement à leurs obligations. Lorsque des dysfonctionnements seront observés, la commission n'interviendra pas. Elle alertera la présidence de l'Assemblée ou du Sénat afin que l'une ou l'autre en informe les autorités compétentes (Présidence de la république, Premier ministre, ministre de la Justice, etc.). Mais ces dysfonctionnements ne seront pas communiqués à l'Assemblée. En fonction des faits observés, une commission d'enquête parlementaire pourra être mise en place, mais l'enquête et les propositions de sanction ne relèveront pas de la commission chargée du renseignement.


L'objet d'une telle commission sera également d'effectuer un effort d'information en direction des parlementaires, ce qui leur permettra de mieux comprendre à quoi servent les services de renseignement et de développer leurs compétences en de domaine, car les représentants de la nation ne s'en préoccupent guère aujourd'hui.


La mise en place de mécanismes de contrôle parlementaire du renseignement soulève cependant de vraies difficultés juridiques. La principale tient aux relations délicates entre le Parlement et le secret. Par nature, celui-ci est un lieu de débat et de parole, loin du monde de l'ombre. Les membres de la commission devront accepter de respecter les règles de sécurité inhérentes au renseignement. Un autre aspect doit être précisé : les dispositions juridiques d'habilitation peuvent-elles être appliquées à un parlementaire ? En effet, il est particulièrement délicat de concilier la protection du secret avec l'immunité de rang constitutionnel. Ce sont autant d'aspects qu'il conviendra de préciser.

 

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Une réforme indispensable et urgente

Instaurer une démarche de suivi des affaires de renseignement par la représentation nationale est à la fois une nécessité pour notre démocratie et pour notre sécurité. Mais faire reconnaître l'utilité du renseignement par nos politiques ne peut s'affranchir d'une logique de contrôle, ou tout au moins de suivi, de la part du Parlement.


Il est indispensable d'avoir des élus compétents pour être les interlocuteurs du gouvernement dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. De nombreux dirigeants des services ont maintes fois affirmé la nécessité d'avoir des parlementaires au fait du sujet. Paul Quilès reconnaît lui-même qu'à l'époque où il était ministre de la Défense, il aurait apprécié d'avoir à l'Assemblée, un interlocuteur désigné et compétent pour dialoguer des questions de renseignement.


L'initiative de Nicolas Sarkozy doit être soutenue par tous ceux qui veulent une démocratie plus transparente et plus responsable, comme par le monde du renseignement, qui en retirera des avantages considérables, car les services ont besoin de reconnaissance et d'interlocuteurs connaissant leur métier.


Nous pouvons seulement regretter que des événements de politique intérieure soient à l'origine de cette démarche (affaire Clearstream). Dès lors, il existe un écueil à éviter : instaurer un dispositif pour gérer un cas particulier. Le vrai enjeu pour le Parlement est autant d'assurer la communauté nationale que des dérives ne se produisent pas, que de contrôler davantage l'utilisation ou la non-utilisation du renseignement par l'exécutif.

Sutout, ne réinventons pas un nouveau projet. La proposition de loi préparée en 1999 par Paul Quilès (PS) et Arthur Paecht (UDF) (Paul Quilès, Arthur Paecht et alii, Proposition de loi tendant à la création d'une délégation parlementaire pour les affaires de renseignement, n°1497, 1er avril 1999 ( 4 F).) reste d'actualité. Elle est le fruit d'une étude approfondie, fondée notamment sur de nombreuses rencontres avec les autorités françaises compétentes en la matière, ainsi que d'une étude comparée des systèmes de contrôle parlementaire mis en place dans les autres démocraties occidentales. Elle représente une base de travail solide qui devrait permettre de parvenir rapidement à une solution adaptée aux exigences d'une démocratie moderne, dans le respect de notre tradition politique.


Toutefois, autre hypothèse est envisageable, dans la perspective où les parlementaires ne souhaiteraient pas s'investir dans le suivi de ces questions particulières : l'établissement d'une commission indépendante - à l'image de la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité - comme cela existe dans certains autres pays occidentaux. L'exemple de la Norvège mériterait alors d'être étudié.

 

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Eric Denécé
Directeur du CF2R

source: Le Centre Français de Recherche Sur le Renseignement

 

Pour un véritable droit d’accès

Une véritable démocratie se juge à la transparence de ses procédures, transparence qui seule permet à tous les contre-pouvoirs de s’exercer, à toutes les voix de se faire entendre. Ce principe de transparence est inscrit dans l’article 15 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».


Mais entre les grands principes généreux de 1789 et le fonctionnement quotidien de notre Administration, un immense fossé se creuse au fur et à mesure des années, tant la pratique du secret est inscrite dans les gènes de nos bureaucrates.

C’est pourquoi l’existence et l’utilisation de fichiers comme ceux du Nir, du Stic ou des RG méritent un vrai débat, un débat public. Et une mobilisation de chaque Français sur une question qui est au cœur des libertés, celle du droit de chacun à protéger sa vie privée, à avoir accès et à pouvoir rectifier les informations le concernant personnellement.

23/05/2010

ASPECTS DE LA MONDIALISATION POLITIQUE (0/6)

Un nouvel ordre international est indispensable et inévitable. Sera-t-il défini par
l'hégémonie américaine, par un chaos incontrôlable ou par un ordre rappelant le concert européen des nations. Le premier de deux cahiers explore la troisième issue, en déduit la logique, saisit des acteurs plausibles et repère des indices de  l'émergence de la solution.

 

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Jean Baechler, propose une analyse conceptuelle de la mondialisation axée sur le
problème du nombre des acteurs de la politique internationale.

 

Le monde dipolaire ayant pris fin avec la chute de l'empire soviétique, deux voies s'ouvrent devant l'humanité. Ou bien une situation unipolaire où une seule politie, hégémonique ou purement impériale, s'érigerait
comme acteur ultime ou unique. Ou bien une situation oligopolaire, où des pôles régionaux
émergeraient pour cadrer le jeu des relations internationales, en créant de fait une situation
semblable au concert des nations européennes. C'est cette seconde solution qui est considérée comme la plus probable et la plus souhaitable, car elle serait à même de permettre la réalisation d'une paix durable. Mais la réalisation de cette paix requiert d'une part l'équilibre de la puissance entre les acteurs peu nombreux qui resteraient en lice, ce qui exclue de trop grandes disparités mais aussi l'assimilation par les acteurs de la logique objective d'un système oligopolaire faite de concurrences et d'alliances changeantes.


L'Europe jouerait ainsi un double rôle dans ce monde oligopolaire, elle offrirait —à travers son histoire— le schème du jeu international à venir et proposerait en même temps un modèle d'intégration des unités politiques par une voie ni impérial ni hégémonique, une première dans l'histoire de l'humanité.


La situation de l'intégration européenne constitue l'objet de l'article de Georges-Henri
Soutou, qui y décèle deux tendances, l'élargissement et l'approfondissement.


Tendances qui ne sont pas contradictoires en théorie, mais qui ne peuvent être poursuivies au niveau historique de manière parallèle et indifférente aux contingences politiques. Tendances qui dessineront la place de l'Europe entre les États-Unis, qui souhaitent un maintien et une augmentation de son influence en Europe, et la Russie qui cherche à étendre son influence au niveau de celle de l'URSS. Le grand choix qui s'offre ainsi à l'Europe et qui fait l'objet de nombreuses discussions est celui de se limiter à être une zone de libre-échange, qui s'accommoderait d'un élargissement souple et rapide, ou de franchir le pas vers le fédéralisme, où l'identité européenne en matière de défense constitue le point nodal. Le choix entre la poursuite des buts de nature purement économique et la mise en place d'un programme politique ambitieux se complique en raison de la présence de l'OTAN, qui remplit effectivement le rôle de la grande alliance militaire en Europe et où les États-Unis gardent une place prépondérante. Si la réduction de l'Europe à une simple zone de libre-échange paraît non souhaitable et la fédération improbable, deux solutions intermédiaires s'offrent aux acteurs politiques. Ou bien la création d'un noyau dur au sein de l'Europe, où les pays les plus intéressés mettraient en place des structures de coopération ad hoc, ou bien le retour à la pensée des pères fondateurs.
Cette dernière solution est fondée sur un progrès par secteurs fonctionnels avec des autorités supra-nationales sans la remise en cause de l'existence et l'autorité des États. Progrès qui seraitpondéré par un triple équilibre, entre les grands pays, entre les grands et les petits et enfin entre les institutions.

L'analyse d'Alain Besançon est une incursion dans l'histoire russe et soviétique afin
de souligner les différences de ce passé historique avec celui de l'Europe et d'évaluer les possibilités que la Russie remplisse le rôle de pôle régional.

Il distingue dans cette histoire deux voies de modernisation, celle autoritaire et volontariste de Pierre Ier qui passe par le renforcement et l'activation des moyens qui sont à la disposition du souverain et celle de Catherine II qui vise la mise en place d'une structure sociale comparable à celle de l'Europe et le développement de la société civile. L'échec de la solution libérale et celui consécutive du communisme posent de nouveau le problème de la cohérence et de la force de la société civile russe. Sa faiblesse est largement causée par le fait que le partage des biens à la suite de la fin du communisme s'est fait selon un pur rapport de forces où une fraction du parti et une couche trafiquante ont pu s'attribuer la part du lion et où l'absence du droit a renforcé les distorsions ainsi créées. Dans cette situation, la Russie est confrontée à un triple choix, user de son pouvoir de nuisance au niveau international, ce dont il n'a pratiquement plus les moyens; s'associer à l'Europe occidentale et dans ce cas c'est l'Allemagne qui jouera un rôle clef; accepter son rang de moyenne puissance et s'européaniser.

Paradoxalement, la Russie ne pourra jouer le rôle de puissance oligopolaire qu'en se repliant sur son rôle de grande puissance, à la fois artificiel et ruineux.


Les difficultés de l'émergence de l'Inde comme puissance régionale font l'objet de
l'étude de Christiane Hurtig.


Le problème principal qui se pose à l'Inde étant le fait qu'avec la fin du monde bi-polaire le credo principal de la politique étrangère de ce pays, à savoir le nonalignement, n'a plus d'objet. La nouvelle situation exige une redéfinition radicale de la position du pays au niveau international, avec toutes les difficultés et les incertitudes qu'une telle entreprise peut comporter. L'Inde détient des avantages économiques notables, mais n'arrive pas à les transformer en avantages politiques. La situation géopolitique de l'Inde et son émergence éventuelle comme pôle régional requièrent une redéfinition des relations avec la Chine, le Pakistan, le Népal et le Bangladesh. Mais le poids d'un passé historique récent, où l'Inde a contrebalancé son relatif retrait avec une alliance soviétique, ne facilite pas cette
redéfinition, d'autant moins que le problème nucléaire vient compliquer la situation. Dans ces conditions une solution négative, une sorte de non-alignement entre les États-Unis et la Russie et la Chine peut paraître la solution politiquement la plus rentable et passer pour une
redéfinition et une remise à niveau de l'ancienne politique.


Le droit international étant à la fois le vecteur et l'expression de la mondialisation les
deux derniers articles du recueil le prennent pour objet d'analyse.
Mme Mireille Delmas-Marty commence par une évaluation de la situation actuelle
du droit international.

 

Elle constate l'existence de dynamiques internationales et transnationales à ce niveau ainsi que la variété des acteurs et examine à la lumière de deux logiques et de deux traditions théoriques conséquentes : la logique moniste avec une primauté entière des normes internationales sur les normes étatiques et la logique dualiste où les normes étatiques ne seraient mises en question par aucune autorité supérieure. Elle tient compte de la situation historique effective où la première voie —requérant une unification normative hiérarchique, elle est entravée par des réticences de nature diverse— semble lointaine et la seconde est déjà dépassée par le jeu des acteurs non étatiques.

Elle place l'évolution actuelle dans une logique pluraliste, intermédiaire entre les deux autres et à même d'éviter l'hégémonie juridique d'un seul État. Cette logique pluraliste serait réalisable à travers la concession d'une marge nationale d'appréciation, qui viserait à assouplir l'aspect hiérarchique du monisme en remplaçant l'obligation de conformité par une obligation de compatibilité, et en encourageant une "corégulation", qui pourrait relier horizontalement des ensembles internationaux autonomes à travers un rapprochement des points de vue.


Le dernier article exprime une critique des conceptions juridiques et éthiques de la
mondialisation. La première, dans une version moniste objectiviste a été exprimée par Hans Kelsen. La seconde dans une version éthique cosmopoliste a été proposée par Jürgen Habermas. André Tosel soumet ces deux conceptions à l'épreuve de la situation effective du jeu de pouvoir au niveau international. (l'article est très partiel sur L&L)

 

Elle est marquée par la mise en question théorique des fondements de légitimité de la pluralité étatique, par l'affirmation d'une puissance hégémonique, par la faiblesse des organisations internationales, notamment l'ONU, et par le caractère oligarchique de la distribution du pouvoir au sein de cette organisation.

Cette négation de la pluralité, d'un côté au nom de valeurs globales et universelles et de l'autre au nom de l'individu abstrait, loin de présager une aire de paix, légitime des "guerres justes" menées par des puissances hégémoniques, guerres qui déshumanisent l'ennemi en le mettant à la fois hors la loi internationale et en marge des obligations éthiques.

par Ramine KAMRANE

rapport établi sous la direction de
Jean Baechler et Ramine Kamrane

source: Académie des Sciences morales et politiques

 

Voir donc les articles ci-dessous:

 

La Mondialisation Politique (1/6), vue par un élève de ARON: Jean BAECHLER

LE PROBLEME DE L'EMERGENCE DE L'EUROPE (2/6) par G.H. SOUTOU

La Russie et l'Europe (3/6)

En 2010: UN NOUVEAU ROLE POUR L’INDE ? (4/6)

La "Mondialisation" du Droit (5/6)

L'HUMANITÉ ET LES GUERRES DE LA MONDIALISATION (6/6)

00:26 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mondialisation, russie, urss, inde, droit, histoire, europe, gouvernance, c. hurtig, alain besançon | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

18/05/2010

La Russie et l'Europe (3/6)

PEUT-ON INTEGRER LA RUSSIE DANS UN ORDRE MONDIAL OLIGOPOLAIRE ?

Pour répondre à cette question que m’a posée Jean Baechler, il faut remonter assez
avant dans l’histoire de la Russie. Je propose de partir du remarquable ouvrage de Martin
Malia, Russia Under Western Eyes (1999). Il s’oriente autour de la thèse suivante :
Il existe une pente descendante, que Malia appelle un “gradient” entre l’ouest
européen (l’Angleterre et la France) et l’est, représenté par la Russie. Ce “gradient” est
chronologique. La Russie, à la veille de 1914, présente, au point de vue de ses institutions, un
retard sur le centre européen (Allemagne et empire autrichien) qu’on peut évaluer à une
trentaine d’années, et sur l’occident, de l’ordre du double. Ce retard, à cette date, est en voie
d’être comblé. La Russie, qui appartient de droit à la civilisation européenne, en fait de plus
en plus pleinement partie, depuis qu’elle a été acceptée au XVIIIe siècle, dans concert
européen. L’accident communiste l’en fait sortir et profondément régresser pendant soixante
dix ans. Aujourd’hui elle reprend sa marche en avant. La tâche de l’occident, c’est à dire des
États Unis et de l’Europe, est de l’aider à effectuer ce “rattrapage” auquel elle aspire de tout
son être. Sa vocation est de s’intégrer au nouvel ordre international qui se construit après la
chute du communisme. Elle y tiendra la place d’une grande puissance, d’un des pôles
essentiels de l’ordre futur.
Je recommande d’autant plus de lire cet ouvrage riche et profond que je m’apprête à
le critiquer sur quelques points essentiels.

 

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cliquez et lire ce que Alain BESANÇON, ex stalinien membre du PC jusqu'en 1956....


- I -


Si on se place à la veille de la révolution pétrovienne, c’est à dire à la fin du XVIIe
siècle, le retard russe n’est pas de trente ans. Selon l’historien Kachtanov, il faut l’évaluer à
six ou sept cents ans qu’il s’agisse de la structure de la propriété, des relations dites féodales,
de l’asservissement des paysans, des techniques agricoles (rendement, assolement), de la vie
intellectuelle. Qu’on se représente la Francie de Charlemagne, mais sans Alcuin, sans les
écoles cathédrales, sans le réseau épiscopal, sans l’onciale, sans les capitulaires, sans le latin
etc. On a même plutôt une impression mérovingienne.


- II -


La différence russe n’est pas simplement un retard, elle est de nature. Le point clé est
le rapport du souverain à la noblesse. En occident, le souverain somme une hiérarchie qui lui
est co-naturelle. Le souverain partage avec ses nobles la noblesse. Un rapport mimétique, qui
touche aux moeurs, à l’honneur, à la dignité personnelle, relie le plus humble teneur de fief, à
son seigne ur, à son duc, à son roi. En Russie, les sujets sont, selon l’expression d’Ivan III,
“tous des esclaves”. Il n’y a pas de pyramide sociale, tous sont égaux et d’ailleurs préfèrent
cette égalité sous le despotisme à une hiérarchie de privilèges. Le tsar a réussi à conserver la
propriété effective de la terre. Il la concède moyennant service à une fraction de ses serviteurs
(les “nobles”) et pour la mettre en valeur et permettre le service, il attache le paysan au
domaine. Il n’y a pas eu en Russie d’appropriation seigneuriale de la terre, ni de révolution
agricole conduite par les seigneurs devenus propriétaires. Les grandes familles tirent leur
lustre seulement des fonctions qui leur sont concédées dans le service. Les nobles ne se
battent pas en duel : ils s’injurient et se battent à coups de pied. S’ils mécontentent, ils sont
fouettés.


Il n’y a pas de villes, au sens occidental du terme, seulement ces centres locaux du
pouvoir central, des garnisons. C’est pourquoi la Russie a ignoré la révolution du XIIe et XIIIe
siècle, l’université, les ordres mendiants savants, le grand commerce, et, plus tard, la
Renaissance.


La religion est le christianisme. Il est différent cependant du christianisme latin, et
même byzantin. Il est essentiellement une liturgie, un sacré qui recouvre et orne un sacré bien
plus ancien, chargé de magie païenne, qui touche la terre-mère, le tsar, la communauté
“orthodoxe”, et qui ne se sépare pas d’une aversion viscérale, instinctive, panique, pour
l’étranger, le latin, le catholique, le juif. L’élévation d’une frontière, délimitant une sorte
d’Umma, qu’on ne passe que très difficilement dans un sens et dans l’autre, apparaît dès les
temps de l’occupation mongole. C’est ainsi que se créent dès le XVe siècle des mythes dont
l’impact est généralement faible, mais qui sont réveillés de temps à autres, comme “ la IIIe
Rome”, “la Sainte Russie”.


- III -


A partir du XVIIIe siècle la Russie commence un “rattrapage” qui conduit à
l’européanisation. Il se conduit selon deux lignes.
La ligne, à laquelle est attachée le nom de Pierre le grand, passe par le renforcement
et l’activation des moyens qui sont à la disposition du souverain et de son administration
militaire. On renforce les obligations de service ( elles durent pratiquement toute la vie) on
renforce le servage, la corvée, l’impôt, l’assujettissement des paysans au domaine concédé.
Cette voie autoritaire, volontariste du “développement” (en vue de la puissance militaire et
étatique et non de la prospérité des sujets) ne disparaît pas tout au long de l’ancien régime.
Mais elle est de plus en plus en retrait par rapport à une autre ligne, à laquelle Catherine II a
attaché son nom, qui semble la seule féconde, la seule qui ait eu quelque chance
d’européaniser le pays.


Elle consiste dans l’effort obstiné et couronné de succès pour détacher , au sein de la
noblesse de service, une portion destinée à former le noyau d’ une noblesse au sens européen
du terme. Cela passe par l’octroi de droits. Le noble ne peut plus être battu. Il devient
propriétaire de son domaine et de serfs qui se trouvent à sa surface. Ainsi se met lentement en
place un droit complet de propriété. Le noble reçoit en outre une éducation libérale dans les
écoles militaires, où il apprend les manières, et progressivement les moeurs du gentilhomme
européen. Au début du XIXe siècle est fondé un système efficace d’enseignement. Le noyau
grossit. Les fonctionnaires doivent passer par des universités de bonne qualité crées sur
modèle allemand. Au milieu du XIXe siècle, fonctionne un réseau de lycées qui contient une
vingtaine de milliers d’élèves. A la fin de ce siècle, les écoles primaires alphabétisent
massivement le village.


C’est dans le village que se maintient l’archaïsme russe. Le paysan a été “émancipé”
en 1861, mais il n’est pas devenu libre puisqu’il demeure assujetti à la commune rurale, qu’il
n’est pas propriétaire, qu’il est soustrait au système judiciaire dont jouissent les classes
supérieures. C’est là que se maintient le sacré pré-chrétien quoique d’allure chrétienne, avec
ses pratiques magiques, ses préjugés, ses peurs et on dirait son “nationalisme”, s’il ne
s’agissait pas d’une idolâtrie de quelque chose de plus ancien et plus obscur que la nation au
sens moderne.


La Russie semblait pourtant au XIXe siècle avoir construit enfin un Ancien Régime
complet, à l’Européenne, avec la même hiérarchie de classe, la même culture juridique, la
même humanité. Son plus grand succès est d’avoir produit une littérature, une musique,
pleinement européennes par les thèmes, les sources d’inspiration, l’extrême valeur. Biélinski,
vers 1840, y voyait avec raison la preuve de l’européanisation de la Russie. Un siècle après,
c’est encore la meilleure. Il ne faut pas perdre de vue que la culture russe est entièrement le
produit de cette aristocratie crée par Catherine, développée sous Nicolas Ier et Alexandre II,
jouissant des conditions matérielles décentes que lui procure le “peuple”, ce qui ne va pas
pour cette petite couche (peut être un demi million d’hommes) sans entraîner des scrupules de
conscience.


- IV -


Cet ancien régime ne bénéficiait cependant pas de la légitimité dont jouissait avant la
Révolution française les ancien régimes européens. Cette Révolution avec ses principes
radicalement nouveaux, l’avait blessée à mort. Le régime russe était, pour parler comme
Rousseau, “blet avant d’être mûr”. D’où le dilemme suivant : où l’on poursuit la route vers
l’européanisation définitive, mais cela signifie qu’on doive passer par une crise politique
extrêmement grave qui risque de balayer tout l’acquis. Ou bien on s’arrête en route, mais cela
conduit, comme l’a prouvé la guerre de Crimée, à un perte de puissance et à l’effacement de
la Russie dans le concert européen.


Pour échapper au dilemme, le gouvernement cherche une troisième voie. Elle
consiste à s’appuyer sur ce vieux sacré que connote la notion de Sainte Russie ou encore la
devise officielle du régime : “Autocratie, Orthodoxie, Esprit national (narodnost)”. Sous ce
couvert peuvent se continuer la voie “pétrovienne” autoritaire en vue du développement pour
la puissance, et la voie “catherinienne” vers la civilisation et l’humanisation de la société.
Mais aussi apparaissent concurremment des formations mentales archéologiquement déterrées
du passé largement mythique, redevenues vivantes et virulentes : un “nationalisme” enraciné
dans le religieux, un messianisme de la Russie comme nouveau peuple élu, dont la destinée
est de sauver le monde, un impérialisme sans frontière définie. Ces idées sont de plus en plus
puissantes à mesure que l’illégitimité du régime s’affirme et qu’il se rapproche de sa fin.


- V -


La délégitimation de l’ancien régime russe a permis l’essor de deux oppositions.
La première a un but délimité : le nouveau régime représentatif et libéral tel qu’il
fonctio nne en Europe occidentale, ou, à la rigueur en Europe centrale. Elle s’appuie sur le
renforcement continu de la société civile, d’abord la noblesse éduquée, puis les classes
nouvelles éduquées par le lycée et l’université, les classes urbanisées, le monde des
entrepreneurs, des marchands, le monde agricole en mouvement qui a trouvé des institutions
représentatives. Cette évolution, cette tension, ressemble à celle de toute l’Europe et donne à
la Russie son visage européen. Elle est le produit des efforts modernisateurs de l’Etat russe,
pétrovien et catherinien ensemble. Cette opposition est nationaliste à la mode européenne,
soutient l’empire et l’expansion russe à l’intérieur du concert européen.


La seconde a un but illimité : une société dont il n’existe pas de modèle connu, à la
fois supérieure à la société russe et à la société de type européen ou américain. Le courant
révolutionnaire reprend les thèmes de l’exception russe, du destin russe particulier, et refuse la
modernité occidentale au nom de l’archaïsme villageois mais transfiguré et donné comme
l’avenir du monde. Un autre courant plus récent s’approprie le marxisme allemand, prend la
forme d’une secte et conspire publiquement pour un renversement du pouvoir, de toutes les
structures sociales, religieuses, intellectuelles, russes ou européennes, ce qui ouvrira le chemin
au surgissement d’une société parfaite. La seconde opposition, par son volontarisme, sa
violence de principe, est en miroir (image inversée) de l’Etat pétrovien. Par son chimérisme,
son eschatologisme, elle est en miroir (inversé) des fausses traditions messianiques que tente
de faire revivre l’Etat petersbourgeois à bout de souffle. Son principal adversaire est le
libéralisme constitutionnel de la société civile, qui, normalement, selon l’expérience de
l’Europe, doit hériter du pouvoir tsarien d’ancien régime. Son projet s’étend à la terre entière.


- VI -


La grande guerre donna sa chance à la secte la plus extrême. Elle se maintint soixante
dix ans au pouvoir, en s’adaptant, en évo luant, mais sans changer de nature. Elle détruisit la
société civile, le droit, la propriété et presque tout l’acquis de civilisation accumulé depuis
Catherine. Pour réaliser son utopie, qui s’éloignait comme l’horizon, elle reprit les recettes de
pouvoir les plus despotiques que recélait l’histoire russe moscovite et petersbourgeoises, mais
en les portant au carré et au cube, si bien que l’ancienne Russie était à la fois reconnaissable et
non reconnaissable tant les moyens employés passaient toute expérience et même toute
imagination historique. Vis à vis de l’extérieur, elle s’exclut elle-même du concert européen et
déclara une guerre de subversion à l’univers.


Longtemps l’idéal communiste parut canaliser les forces du sacré russe, l’envelopper,
l’accomplir : la frontière infranchissable, la différence de nature entre terre socialiste et terre
capitaliste (analogue à la division belliqueuse entre le Dar el Islam et de Dar el Harb
musulman), le projet messianique, le projet communautaire. Mais à mesure que cet idéal
s’évaporait, et qu’il échouait à se réaliser, ce sacré réapparaissait à la surface, et au yeux des
occidentaux semblait se ranger dans la catégories du nationalisme.


Croyant avoir de nouveau affaire à quelque chose de connu, un empire nationa liste
classique, la diplomatie occidentale essaya pendant presque toute la période soviétique, de
1920 à 1988, de faire entrer l’URSS dans un nouveau concert européen et mondial. Ce fut
l’Allemagne qui en prit l’initiative dès 1922 (Rapallo). Revenu au pouvoir, de Gaulle, prenant
ses désirs pour des réalités, pensait que la Russie n’avait cessé d’être une nation, comme
l’Allemagne ou l’Angleterre. Dans sa passion anti-américaine, il s’efforça vainement de faire
coïncider l’image à son avis immanente d’une Europe des nations “de l’Atlantique à l’Oural”
avec la réalité soviétique, qui s’étendait de l’Elbe au Pacifique, et poussait des pseudopodes
en Afrique, en Asie, en Amérique et par l’intermédiaire des partis communistes, en Europe
occidentale. Kissinger, moins aveugle sur le rôle de l’idéologie léniniste, s’efforça de
reconstruire une sorte d’échiquier international et, en tenant compte des intérêts supposés
“nationaux” de l’URSS, de lui assigner une place acceptable sur une des cases de l’échiquier.

Or jamais le pouvoir soviétique ne l’accepta. Il a jusqu’au bout tenu à bout de bras le
“système communiste international”, s’accommodant des schismes tant que ceux ci
n’aboutissaient pas à une dissolution de la structure et de l’idée communiste. De même qu’en
Russie, l’idée abstraite du communisme avait du se remplir de contenus réels, le goût de la
puissance, de la domination, l’orgueil national, la haine du “camp” opposé, partout où le
communisme s’implanta, il dut aussi satisfaire ces passions naturelles et il leur dût sa durée.
Toutefois jusqu’à la chute le projet resta mondial, illimité, et tous les efforts de la diplomatie
occidentale ne réussirent pas à le faire entrer dans un ordre stable et accepté. Il fallut un
immense déploiement de force militaire pour le contenir.


- VII -


Le régime tomba définitivement en 1990. Il semble avoir été victime de sa fidélité à
son projet mondial et illimité. Ce projet supposait la concentration de toutes les forces
économiques et techniques de la zone sur la puissance militaire. Il a suffi l’appareil d’Etat
prenne conscience qu’il ne pouvait soutenir la concurrence même sur ce point avec l’occident,
pour qu’il jette l’éponge et qu’il se dissolve. L’empire se volatilisa en un instant. La Russie
fut renvoyée aux frontières qu’elle avait au moment ou Pierre le Grand montait sur le trône.
Elle perdait même la partie de l’Ukraine qu’elle avait acquise au temps du tsar Alexis
Mikhailovitch.


La marée noire communiste en se retirant laissait à découvert un paysage effrayant.
Ni les Occidentaux, trompés par la falsificaction des données, ni les soviétiques, même haut
placés, intoxiqués par leur propres mensonges ne devinaient que le bilan de soixante dix ans
de pouvoir utopique absolu serait aussi désastreux. Les principaux chapitres de l’inventaire
sont les suivants :
La Russie retrouve avec à peu près la même population qu’en 1917. Même la France,
dont la démographie est pauvre, a tout de même crû de 50 %. Le Brésil, six fois moins peuplé
que la Russie en 1917 a aujourd’hui une population très supérieure. De plus, non seulement
les Russes font encore moins d’enfants que les Allemands, mais ils se portent mal, leur
espérance de vie est courte, leur état sanitaire est lamentable. La population diminue au
rythme d’un million par an, malgré l’immigration des Russes qui fuient le pouvoir musulman
en Asie Centrale et dans une partie du Caucase.


L’industrie est ruinée par soixante dix ans d’investissements sans justification
économique. Elle n’est pas capable de fournir des produits écoulables sur le marché mondial,
à l’exception des armements. L’agriculture, sur les surfaces agricoles immenses, parvient
juste à fournir des produits de consommation de qualité inférieure, et n’a pas engendré
d’industrie alimentaire compétitive. Le patrimoine immobilier, routier, ferroviaire, est
profondément délabré. Le commerce international a la structure d’un pays sous-développé :
on vend du gaz, du pétrole, des matières premières. On importe les produits à haute valeur
ajoutée.


Un atout a cependant été laissé par le régime. Incapable de véritable innovation, il a
été capable de conserver certaines bonnes choses qui chez nous ne sont plus. En particulier la
pédagogie à l’ancienne, sévère, sélective, avec une promotion au mérite. Elle explique que la
Russie dispose d’un réservoir abondant de musiciens, de mathématiciens, d’ingénieurs de haut
niveau, encore que leur talent ait été longtemps et principalement dirigé vers la chose
militaire. Cette fraction, la plus digne d’estime, est aujourd’hui en partie inemployée, en partie
sur le départ vers des cieux plus cléments.


Cette couche brillante ne doit cependant pas faire illusion : le principal dégât du
communisme est l’abrutissement et la démoralisation des masses. Le peuple russe est peu
informé, peu entraîné à penser par lui même. Bien que l’école et l’université occidentale ne
soit plus ce qu’elle était, elle est dans l’ensemble encore supérieure à l’école secondaire et
supérieure russe. Il y avait en Russie soviétique relativement peu d’étudiants, au sens où l’on
emploie ce mot en Amérique ou en Europe, et sauf en domaine scientifique, ils ne recevaient
pas une éducation libérale capable de développer leur intelligence. Apprendre par coeur les
imbécillités léninistes ne fait pas de bien au cerveau.


La démoralisation vient de tous les côtés de la vie communiste : paresse,
irresponsabilité, mensonge, corruption, débâcle des liens familiaux, la liste est longue. Les
Russes n’ont pas été entraînés à l’intense activité de nos sociétés. Elle leur paraît une
oppression.


- VIII -


Comment pouvait-on en 1989 ou 1990, envisager la question de la dévolution du
pouvoir ?
En février 1917, il existait en Russie une société civile en plein essor. Affaiblie par la
guerre, systématiquement empêchée de gouverner par la secte bolchévique et ses alliés, elle
fut renversée en octobre et minutieusement détruite.
En 1989, quels étaient les groupes que l’on pouvait théoriquement assigner à une
nouvelle société civile ? L’ancienne société n’était plus représentée que par les débris de
l’ancienne intelligentsia, qui fut capable de produire une très mince couche de “dissidents”
actifs, quelques centaines d’individus. D’autre part, au sein du pouvoir soviétique, une classe
nombreuse se détachait au sein du pouvoir communiste. Ces hommes qui ne croyaient plus du
tout au communisme, s’appliquaient à acquérir des places, de l’argent, des “avantages”
d’autant plus précieux que la pénurie générale s’aggravait. Ils contrôlaient la production et la
distribution. Présidents de kolk hozes, directeurs de magasins, cadres de l’industrie trafiquaient
intensément dans les années Brejnev et s’initiaient ainsi à la véritable économie, à l’échange,
au marché. Ils pouvaient théoriquement former le tissu d’une nouvelle société civile.
La “classe trafiquante” était intimement liée aux structures de pouvoir, c’est à dire à
l’immense appareil communiste. En fait, à la chute du régime, ce fut, la couche supérieure des
“communistes trafiquants” qui hérita de la richesse du pays. Ils en avaient auparavant la
possession, mais l’idéologie officielle les empêchait d’en avoir plus que l’usufruit. La
volatilisation du communisme leur permit d’accéder à la pleine propriété. Les communistes
nantis proclamèrent leur conversion à l’économie de marché, et se dirent “capitalistes” parce
qu’ils avaient pu acquérir pour presque rien la plupart des actifs rentables du pays, et les
communistes frustrés, à qui il ne restait que les miettes du gâteau, continuèrent de s’appeler
communistes et essayèrent de reconstituer le parti.


Le pari des économistes occidentaux portait sur l’évolution de la classe trafiquante.
On espérait qu’elle finirait par former à la longue une véritable société civile. Espoir déçu.
Une concentration ultra-rapide fit tomber la richesse aux mains d’un petit nombre de groupes,
en cheville avec le nouvel appareil d’Etat. Etaient-ils comparables aux “robber barons”
américains , aux Morgan, Rockefeller, Vanderbilt, des années quatre vingt dix. ? Non plus. Ils
ne fondèrent pas d’industries, ils cherchaient à maximiser des profits à court terme, ils
réussirent à sortir de ce pays exsangue des milliards de dollars, ils accaparèrent et mirent en
lieu sûr les crédits occidentaux, ils escroquèrent l’épargne du peuple russe. Ils firent toutes ces
manipulations avec la complicité du pouvoir d’Etat.


Ce qui nous ramène à la question du pouvoir.
Dès les premiers jours de l’après communisme, le petit monde des dissidents
s’évapora. Les Juifs, qui en formait la partie la plus nombreuse et la plus déterminée, partirent
pour Israël ou pour les États Unis. Les dissidents les plus célèbres qui avaient été expulsés par
le pouvoir soviétique au temps d’Andropov, ne se pressèrent pas de rentrer ou ne rentrèrent
pas du tout. Ceux qui rentrèrent, se conformèrent aux no uveaux pouvoirs, parfois avec un
enthousiasme qui surprit, tel un des plus perspicaces d’entre eux, Zinoviev. L’intelligentsia,
rompant avec une partie de sa tradition, cessa d’être une force d’opposition. De toute manière,
elle était bien incapable de se porter candidate au pouvoir. Elle n’avait aucune base sérieuse
dans la population. Elle sortait des couches privilégiées de l’ancien régime. Elle se déchira.
Elle cessa de compter


Le combat politique s’engagea donc entre les fractions issues du parti communiste.
Le parti communiste croupion perdit rapidement la partie. Il avait ses partisans dans les
milieux les moins privilégiés de la caste dirigeante, mais privilégiés quand même par rapport
au reste de la population. On serait tenté de le comparer à ce qu’étaient, dans les société
coloniales, les “petits blancs”. La comparaison n’est pas absurde, tant la caste communiste
jouissait, par rapport à l’ensemble du peuple, d’une situation de colonisateur. Retraités,
anciens combattants, militaires du rang, petits chefs, la foule énorme des propagandistes, des
journalistes officiels, des bureaucrates de sovkhozes et de kolkhozes, tous se trouvaient un
peu perdus, privés de leurs maigres “avantages” et du prestige de leurs innombrables
médailles. L’idée communiste se réfugia chez eux, non qu’ils fussent le moins du monde
léninistes au vieux sens idéologique du terme, mais par un regret du soviétisme et de ses
gloires. Chez ces demi-soldes, le nationalisme blessé tient la part essentielle dans le deuil du
communisme.


Cependant, dans les trente dernières années du régime, un changement s’était produit
dans le rapport de force à l’intérieur de la caste communiste. Les idéologues professionnels,
les convaincus ou les propagandistes de l’idée communiste perdaient progressivement leur
autorité. Les nécessités de la recherche de puissance, la configuration prise par la lutte du
“camp socialiste” contre le “camp impérialiste”, faisait passer au premier plan les organes
techniques du pouvoir. L’appareil militaire ne pouvait se nourrir du vent léniniste, il lui fallait
des techniciens, des organisateurs, des savants de valeur. De même l’appareil de production
dans la mesure où il se confondait avec l’appareil militaire. La tâche de contrôler la
population passait du propagandiste militant aux organes de la police. Le KGB devenait une
organisation fière de détenir l’information sur toutes choses, fière de ses exploits dans
l’espionnage international, orgueilleuse de sa discipline, de son esprit de corps alors que le
parti dans son ensemble donnait tous les signes de la décadence et de la corruption. L’appareil
diplomatique, de bonne qualité, est en symbiose avec le KGB. Il en est une branche
spécialisée. En peu d’années cette couche élitaire, technicienne, moderniste du parti,
l’emporta. Elle qui avait essayée de réformer le communisme sous Andropov et Gorbatchev.
Elle l’abandonna sa difficulté quand cette réforme aboutit à l’écroulement du système. Elle se
tient à l’écart de la catastrophe, garda son unité, et c’est à elle seule finalement que le pouvoir
fut dévolu.


- IX -


Une comparaison avec la Pologne peut être éclairante. Dans ce pays le communisme
avait été imposé de l’extérieur en 1945, non sans résistances, vite brisées. Cependant
l’ancienne société civile, détruite en partie par le nazisme, détruite à nouveau par le
communisme, n’était pas anéantie. La paysannerie n’avait pu être expropriée, et elle
s’accrochait à ses champs. L’Eglise, populaire, gouvernée par des prélats de valeur, unie à
Rome, avait tenu bon. Une vie intellectuelle subsistait, à l’heure occidentale. On se souvenait
du droit et de la liberté. Le patriotisme allait contre le communisme, bien que celui ci ait
instrumentalisé le pire nationalisme, antisémite et antiallemand, mais ce nationalisme ne se
confondait nullement avec le sentiment national polonais. A partir de 1956, la société civile
avait relevé la tête et ne fit ensuite que se renforcer et s’aguerrir.. En 1988, le parti
communiste dut partager le pouvoir avec elle. En fait, il négocia son absorption en celle ci.
Son personnel fut intégré dans la société. Sans plus se référer le moins du monde aux idéaux
qu’il avait professé pendant quararante ans, il se comporta selon les nouvelles normes
occidentales, veillant seulement à conserver ses places. Il y réussit fort bien, aidé par une
solidarité d’expérience commune, par sa capacité administrative, sa compétence, en tout cas
son habilité politique. Sa politique étrangère est celle de tout gouvernement polonais quel
qu’il soit : vers l’ouest, toutes ! Il évita l’épuration. Les Polonais, qui ont lutté pour leur
libération, savent qu’ils doivent cohabiter avec ces hommes qu’ils méprisent mais qu’ils ont
promis de ne pas juger ni punir. On a pu comparer ces communistes recasés au personnel
thermidorien qui, tout idéal révolutionnaire envolé, occupa jusqu’à sa mort des positions
importantes dans la France du XIXème siècle. La comparaison avec Thermidor a été
appliquée au nouveau pouvoir russe plutôt qu’au nouveau pouvoir polonais : mais justement
en Russie la comparaison ne tient pas.


- X -


La raison est évidemment la faiblesse de la société civile indépendante. Le parti ne
peut se mélanger avec elle, qu’en se mélangeant avec lui même. Dans la France jacobine, le
principe de propriété et, partiellement du droit, n’avait pas été supprimé. Les jacobins étaient
propriétaires, leur base paysanne l’était devenue légalement. En Russie il n’y avait ni
propriété ni droit en 1990. La propriété fut hâtivement décrétée d’en haut, sans le droit. C’est
à dire que la répartition des richesses s’effectua selon le pur rapport de forces, et ce fut la
couche dirigeante, qui l’accapara. Elle comprenait la fraction technique du parti en association
étroite avec la couche trafiquante. Ce qu’on a appelé la “maffia” n’est rien d’autre que ce
syndicat d’intérêts à la fois politique et économique. A son profit il opéra la “privatisation”
des actifs rentables et constitua une oligarchie de grands groupes. Oligarchie instable, comme
peut l’être une bande de requins dépeçant une baleine. Entre eux aussi régnait la seule règle
du rapport de forces.

 

 

 

 

- XI -


Quel a été le sort de la société civile dans les années Eltsine ?

La peur a disparu. Les gens n’ont plus été tenus de parler la langue de bois, de faire
semblant d’apprendre les principes du diamat, de faire semblant de le croire. Ils sont rentrés
en possession de leur gosier. Sous cet aspect, le totalitarisme léniniste a bel et bien disparu en
un clin d’oeil. La peur diffuse ou intense qui avait duré soixante dix ans, qui entrait jusque
dans les familles, jusque dans le couple, qui entraînait une méfiance de tous à l’égard de tous,
cette peur a cessé d’exister. La liberté d’opinion et la liberté de l’exprimer en privé est entière.
Le soulagement fut considérable.
Un certain degré d’initiative économique est devenu possible. Les petites boutiques,
les étalages à la sauvette ont fleuri. Des entreprises ont essayé de se créer, nonobstant les
primes à payer aux racketteurs privés, aux maffias étatisées qui contrôlent le marché, aux
bureaucraties vénales. Elles y sont parfois parvenues.


L’obstacle principal à l’essor d’une “classe moyenne”, impatiemment mais jusqu’ici
vainement attendue par les observateurs occidentaux de la Russie, c’est l’absence de droit.
Les lois ne sont que la mise en forme des décisions successives du pouvoir. La justice n’est
pas suffisamment indépendante pour que les litiges lui soient confiés. La législation de la
propriété est toujours en attente. Dix ans après la chute du régime, la structure kolkhozienne
est toujours en place. On annonce seulement qu’un droit de propriété de la terre va être
promulgué, mais en même temps qu’il ne touchera pas “les terres agricoles”. Apparemment,
donc, le paysan, s’il y en a, pourra acquérir, mais ni un champ ni une prairie.
Plus gravement que le droit, c’est la culture du droit qui manque complètement.
L’idée de droit a été greffée sur l’Etat russe par Speranski, sous Nicolas Ier, qui a constitué
pour la première fois un recueil imprimé des lois prises par l’Etat moscovite et
petersbourgeois. Pas de toutes, car certaines lois considérées comme “secrètes” ne furent pas
publiées. Malgré tout, l’idée de droit a progressé en Russie continûment jusqu’à la fin de
l’Ancien régime, sauf pour les neuf dixièmes paysans de la population qui en étaient tenus à
l’écart. Dès les premières semaines du pouvoir bolchevik, l’organisation judiciaire fut brisée,
et l’idée même de droit supprimée avec la propriété.


Cela fait que l’initiative économique en Russie fut condamnée à une vie anomique,
anarchique, poussant à l’état sauvage comme l’herbe entre les pavés. Les pavés sont les
interdictions variées, et les prélèvements qu’opèrent les diverses instances prédatrices. Cette
vie économique spontanée, sporadique, existait sous le bolchevisme et dans les dernières
années du régime, à assez grande échelle. Elle a gardé sous Eltsine ses habitudes prises dans
l’illégalité, au point qu’elle aurait probablement du mal à s’accommoder d’un régime de
légalité et de droit si sérieusement on voulait mettre fin à l’ingéniosité infinie des corruptions,
au maquis des malversations, des voleries, des rapines.
L’évanouissement des structures du socialisme a eu des conséquences heureuses et
malheureuses sur le bien être de la société civile. Il existait dans l’économie soviétique un
secteur d’Etat et un secteur “libre”, c’est à dire illégal. Le secteur d’Etat a été “privatisé” dans
les conditions que j’ai dites, et pillé à la petite semaine par les acteurs économiques
innombrables du secteur “libre”, théoriquement employés du secteur d’Etat sous le
bolchevisme, et rendus à eu mêmes par la “privatisation”. Cela a entraîné la ruine de
catégories entières qui n’étaient pas en état par leur position, leur métier, leur aptitude, de
participer au pillage : professeurs, personnel de santé, retraités, militaires de rang moyen.

La suppression de plusieurs absurdités du socialisme, de la planification en
particulier, le desserrement des contrôles, le raccourcissement des circuits de production et de
distribution ont eu des effets favorables. Mais ils ont été compensés par les effets pervers de
l’anarchie et de la corruption généralisée. Manifestement, la performance économique de la
Russie post-soviétique a déçu les observateurs, même ceux qui ne se faisaient pas d’illusions.
Il est difficile d’ajouter foi aux statistiques, statutairement falsifiées sous le communisme et
bien peu documentées aujourd’hui. Néanmoins il semble que la production ait chuté, par la
dislocation des anciens circuits, et que le niveau de vie général ait baissé. Les chiffres
démographiques, les taux de mortalité et de morbidité effraient. Les comparaisons ne se font
pas avec l’occident, mais avec les pays africains et asiatiques les plus défavorisés.
Dans ce tableau, il faut distinguer Moscou de la province. Moscou concentre une
grande partie de la richesse russe. Elle est une ville complète, probablement de dix millions
d’habitants, de l’ordre d’Istanbul ou de la région parisienne. Elle est vivante, variée, multiple.
Si la société civile existe quelque part en Russie avec force, avec une certaine capacité
d’autonomie et de création, c’est à Moscou. La province, elle, a peu changé. Le personnel
administratif est resté en place avec les statues de Lénine et les inscriptions à la gloire du
communisme. Les sujets ont conservé leurs habitudes du temps de Brejnev : survivre,
grappiller ça et là, résister par l’inertie et la paresse, boire et boire encore : presque une
bouteille de vodka (600 cl) par homme adulte. Les gouverneurs locaux ont, sous Eltsine,
reconstitué dans leur circonscription le style de commande prédatrice du pouvoir central. Il
n’y avait de danger séparatiste que dans les zones allogènes (comme la Tatarie ou la
Bachkirie, qui comptent quand même pour 20 % de la population) parce que la civilisation et
le peuple russe sont remarquablement homogènes. C’est le même russe qu’on parle de
Smolensk à Vladivostok. La colonisation agricole par extension géographique, toujours
contrôlée par le réseau du pouvoir central est responsable de cette uniformité. Brisée, la
civilisation paysanne, à l’état “kolkhozisée”, a été maintenue par l’encadrement soviétique,
encore plus uniforme
Il est difficile d’évaluer les aspirations proprement politiques de la société civile
russe. Elle est certainement heureuse d’être débarrassé du poids de l’idéocratie léniniste. Elle
regrette aussi l’espèce de sécurité torpide que procurait le brejnevisme mûr. Elle a souffert de
l’anarchie qui a suivi la chute du communisme. Elle aspire à un retour à l’ordre. La liberté
politique, la participation active à la vie politique, la démocratie ne fait pas partie de ses
priorités.


- XII -


Les chrétiens occidentaux formaient des rêves sur la “renaissance spirituelle” du
peuple russe. Amère déception. L’ancienne hiérarchie ecclésiastique, qui avait été recrutée
avec l’assentiment du KGB est restée en place. On a observé une vague considérable de
baptêmes à tous les étages du monde russe, y compris dans l’élite étatiste. De nombreux
monastères se sont ouverts. Cependant, après un moment de ferve ur, la pratique religieuse est
retombée à des niveaux de type français : 4 % environ de pratique régulière.
De fait, la religion est l’index de l’adhésion au vieux sacré russe, c’est à dire à l’auto
-adoration de la communauté. En Russie, au XIXe siècle, s’est consommé avec le courant
slavophile le blocage mutuel de la religion par le nationalisme et du nationalisme par la
religion. Tout ce qui est religieux devient national, tout ce qui est national religieux. Le
samovar prend des couleurs religieuses, le Saint Esprit, la Sainte Trinité, des couleurs
nationales. Si une partie de la littérature russe est libérale et européenne (Pouchkine,
Tchekhov), une autre a vécu du slavophilisme et des courants apparentés : Gogol,
Dostoïevski, les symbolistes, la plupart des philosophes et des penseurs politiques. Depuis
que Staline l’a autorisée à reparaître, en 1941, l’Eglise s’est remise au service de l’Etat. Elle y
est demeurée. L’actuel patriarche, Alexis, n’est pas seulement comme ses prédécesseurs,
acquiescé par le KGB, on le dit sorti de ses rangs.


Il a toujours existé deux orthodoxies en Russie. La première est une forme légitime
du christianisme qui a engendré des martyrs et des saints. La seconde vit de son aversion pour
l’occident latin, particulièrement catholique. C’est la seconde qu’ont autorisée Staline et ses
successeurs. C’est sur elle que le nouvel État russe compte et s’appuie. L’évêque
d’Ekaterinoslav a fait en 1999 brûler dans la cour de son palais non pas des livres catholiques
ou protestants, mais des livres orthodoxes, composés par les Églises russes hors frontières, à
Paris ou à New York. Un tel acte eût été impensable dans l’Eglise synodale post-pétrovienne.
Il faudrait remonter aux temps moscovites.


Ainsi n’est-il nul besoin de pratiquer la religion pour se sentir appartenir à la Russie
orthodoxe. Soljénitsyne qui, lui, est un chrétien sincère, n’a jamais compris qu’un Russe pût
choisir une autre confession chrétienne que celle de l’orthodoxie russe. Il a affirmé que
l’invasion polonaise du XVIIe siècle avait été pire que l’invasion mongole parce qu’elle elle
aurait pu changer la religion de la Russie. On est orthodoxe quand on est Russe quelle que soit
sa foi religieuse, comme on est Juif même si l’on est détaché du Dieu de Moïse et de ses
commandements. Terre-Mère, Sainte Russie : même si ces notions sont oubliées, les réflexes ,
les automatismes profonds continuent d’y obéir. Il est significatif que les autorités publiques
fassent référence non à l’orthodoxie, mais à “l’orthodoxisme”. Ce néologisme est synonyme
de “russisme”. Gorbatchev, Eltsine, Primakov, Poutine ont fait savoir qu’ils étaient
orthodoxes et baptisés. L’Eglise du patriarcat de Moscou a pris le statut moral, déjà en partie
légal, d’une Église d’Etat.


- XIII -


Eltsine a démissionné le 31 décembre 1999 et a laissé la place à Poutine. Ayant
obtenu des garanties pour sa famille et pour ses biens, il a permis que se mette en place un
nouvel appareil d’Etat. Son trait le plus caractéristique est qu’il se construit autour du KGB.
La plupart des postes clés sont attribués, par un nouvel avatar de la Nomenklatura, à cette
organisation. De même que dans l’année 1917 Lénine avait réussi à tenir sa faction en dehors
de la décomposition généralisée de la société et des partis, de même, entre 1990 et 1999, le
KGB avait réussi à maintenir sa discipline, son esprit de corps, son sentiment élitaire, alors
que le parti communiste se dissolvait en grande partie. De même qu’en 1918 la population,
considérant à juste titre que l’anarchie est de tous les régimes le plus insupportable, s’était
résignée ou ralliée au pouvoir bolchevik, de même le pouvoir poutinien n’a pas eu de
difficulté à gagner les élections. L’ancien parti communiste tirait sa légitimité de la “vérité”
de sa doctrine que nul ne pouvait contester. Il était un “pouvoir spirituel” appuyé par les
“organes”. Le nouveau pouvoir n’a pas besoin de doctrine, puisqu’il tire sa légitimité de la
“volonté du peuple”, même s’il a contribué à l’établir par un certain nombre de pressions et de
fraudes. La couche trafiquante supérieure du parti a consolidé sa possession précaire par la
propriété privée. La couche technique et politique supérieure du parti a consolidé son pouvoir
par le suffrage universel. D’une certaine façon, elle a repris à son compte et pour d’autres buts
la leçon de Napoléon III et de Bismarck, sur la vertu conservatrice du suffrage universel.
Au pouvoir, Poutine a rétabli “l’ordre”, conformément au mandat qu’il avait reçu. Le
parlement (la Douma) est devenu une chambre d’enregis trement. Les gouverneurs ont été
doublés par un corps nouveau de “gouverneurs” généraux et se sont mis au pas. Reste la
presse et les médias. Poutine n’a pas besoin d’un contrôle absolu, dans la mesure où la
prédication communiste, la pédagogie de l’”homme nouveau”, l’endoctrinement, n’ont plus
de raison d’être. L’immense armée des “propagandistes”, le personnel du glavlit et de la
censure, a été licencié. Le pouvoir tient à garder aux yeux occidentaux une façade
démocratique. Un presse d’allure trop soviétique ne conviendrait pas. Il faut seulement qu’elle
se prête dans l’ensemble aux projets gouvernementaux. Il y aura donc une presse amie, une
“presse d’Etat”, avec, ça et là, des points de discussion et d’opposition. Poutine a fait revenir
la propriété des groupes médiatiques dans le giron des amis du pouvoir. Quelques journalistes
trop curieux ou trop hardis ont été retrouvés rossés ou tués. Ils n’avaient qu’à se tenir
tranquille comme tout le monde. Il n’est pas certain que, entraîné par la logique interne de
l’autoritarisme d’Etat, Poutine ne soit pas obligé d’aller au delà de ses intentions premières et
de museler complètement les médias. Ce n’est pas encore le cas, parce que ce n’est pas
nécessaire.


En effet, la grande majorité de la classe politique s’est ralliée au système Poutine.
Ceux qu’on appelait les “libéraux”, tel Gaïdar, qui avaient essayé de pousser l’accaparement
vers une privatisation à la polonaise et une véritable économie de marché, le groupe formé par
l’ancien président du KGB, Primakov, un moment premier ministre d’Estsine, et du maire de
Moscou, Loujkov, qui avait paru un moment au seuil du pouvoir, ont fait allégeance. Les
anciens dissidents en ont fait autant. Le parti communiste collabore avec zèle.
On peut donc décrire le régime actuel comme un régime autoritaire, dominé par un
parti discipliné issu en général du KGB et de l’établissement militaire. Ceux qu’on appelait
les “oligarques”, c’est à dire les aventuriers prédateurs surgis indépendamment du parti, où
bien se rangent sous le pouvoir, où bien en subissent les attaques, au grand plaisir de la
population.


- XIV -


Que faire ? Prisonnier jusqu’au bout de l’idéologie léniniste, le pouvoir soviétique
n’avait jamais pu se fixer pour but la production de richesse, la prospérité, le “
développement”. Tout cela était entièrement subordonné à l’augmentation de puissance,
notamment militaire. On a dit que la dépense militaire a atteint 40 % du PNB à l’apogée de
Brejnev. Mais les 60 % restant étaient le socle incompressible en deçà du quel la production
militaire aurait reculé, parce que la population n’aurait pas disposé des ressources matérielles
ou intellectuelles pour la soutenir. De ce point de vue on pourrait prétendre que 100 % de la
production du pays lui était dédiée. Même sous cette condition, un certain “développement” a
été acquis : urbanisation, instruction de masse, apprentissage des techniques, points
d’excellence atteint dans les domaines prioritaires.


Maintenant que l’idéologie s’est évaporée, le gouvernement russe se trouve confronté
aux tâches “normales” de tout gouvernement non totalitaire. Il a souvent évoqué
élogieusement Pinochet qui, en dictateur autoritaire, a remis en mouvement l’économie
chilienne mise à mal par une expérience socialiste. Mais l’instrument économique dont il
hérite est singulièrement mal adapté. Il n’est pas conçu pour produire des marchandises
compétitives sur le marché mondial, ni même pour satisfaire aux besoins modestes, mais tout
de même croissants d’une population qui sait maintenant comment on vit en occident.
La petite république démocratique allemande était la zone la plus moderne, la plus
développée du “camp socialiste”. A sa grande surprise la République fédérale a découvert une
terre agricole abîmée, une industrie prodigieusement sous-équipée, des équipements collectifs
inexistants ou délabrés, une main d’oeuvre qui avait perdu le goût et l’habitude du travail. Elle
a implanté d’un seul coup le droit moderne commun, une administration complètement
renouvelée. Elle a investi chaque année cent milliards de mark. Dix ans après, la remise à
niveau n’est pas terminée.


La Russie, neuf fois plus peuplée, deux cent fois plus étendue, est dans un état très
inférieur. Elle est sans routes modernes, les hôpitaux sont sans eau chaude, les villages sans
eau courante, parfois pas même électrifiés, le parc immobilier est dégradé, la pollution très
grave. La main d’oeuvre n’a pas appris à travailler. La Russie ne peut exporter que du gaz,
dans une moindre mesure, du pétrole (au détriment de la consommation locale), des minéraux
rares, des “commodities” à faible valeur ajoutée, enfin des armes. L’ordre législatif , le droit
public et privé , le système fiscal, sont encore à créer. Les conditions ne sont pas réunies pour
accueillir l’investissement étranger, et d’ailleurs tout l’argent du monde n’y suffirait pas.
Il y aurait donc de quoi décourager le gouvernement de la meilleure bonne volonté.
Mais on se demande si l’évolution récente ne va pas dans le mauvais sens. Les acteurs
économiques principaux sont les premiers à donner l’exemple de la corruption et de la fuite
des capitaux. Les capitaux que les banques et les institutions financières internationales ont
prêté pour des raisons plus politiques qu’économiques, ont été dilapidés. Les structures
autoritaires du nouvel État promettent de réprimer la corruption, et on réprime en effet ceux
qui ne font pas partie des amis du système. Elles ne sont pas faites pour susciter dans tout le
pays les initiatives entrepreneuriales. Entre la centralisation administrative, conduite par un
personnel sans culture économique, et le libéralisme, il y a rarement affinité.
Il est possible que dix ans après, l’économie russe ait cessé de se dégrader. Les
observateurs ne voient cependant rien qui ressemble au “rattrapage” polonais et hongrois. A
vue humaine, le rattrapage russe n’est pas pour demain ni pour après demain.
Au XVIIe siècle, la Russie était une zone de pauvreté et de barbarie entourée de
toutes parts de civilisations plus brillantes, l’Europe, l’empire ottoman, la Perse séfévide,
l’Inde moghole, la Chine mandchoue. Il n’en était plus ainsi en 1917, car la Russie était
devenue un prolongement certes en retard, mais pas pour longtemps, de l’Europe économique.
En ce début du XXIe siècle, la Russie a l’air de revenir à sa position relative du XVIIe siècle :
par rapport à l’Europe, certainement, peut être aussi par rapport à la Turquie, à l’Inde et à la
Chine, dont le dynamisme, les taux de croissance, sont supérieurs.


- XV -


Il y a donc peu de chances que le système actuel trouve un motif de légitimité dans
l’augmentation générale de la richesse qui fait la légitimation du gouvernement chinois depuis
vingt ans. Il faut qu’il en trouve d’autres. Elles sont politiques. Une première option est de
traiter avec le passé russe. Dans l’héritage millénaire de la Russie, que choisit le régime pour
légitimer son présent et son avenir ?


Une décision a été fondamentale : aucun gouvernement russe depuis n’a prononcé de
condamnation solennelle sur la mémoire du communisme en tant que tel. Le contraste avec
l’Allemagne de I945 est criant. L’Allemagne nazie avait été occupée. Un tribunal
international avait condamné à mort les principaux responsables nazis. La justice allemande a
pris le relais. Une damnatio memoriae a effacé tous les insignes, toutes les traces de la
domination nazie. Le génie allemand a du être rétrospectivement purgé. Le peuple allemand a
été convoqué dans cette grande entreprise de repentance. Le nom de Hitler a été maudit.
Rien de tel ne s’est passé en Russie. Elle n’a pas été occupée, certes, ce qui a été sans
doute une grande malchance car l’Allemagne, le Japon, ont pu ainsi être curés de leurs
poisons aux moindre frais, sans responsabilité interne, sans empoisonner l’avenir politique.
Aucun responsable communiste n’a été poursuivi ni puni pour les crimes commis, ni pour
avoir esclavagisé le peuple russe, ni pour en avoir esclavagisé d’autres. Le personnel politique
n’a pas été épuré pour motif de communisme, ni même renouvelé. Le corps diplomatique, en
particulier, est resté à l’écart du moindre “mouvement”. Les statues du fondateur, Lénine,
n’ont pas été abattues, son mausolée reste un objet de culte et de visite. Il n’y a eu aucune
damnatio memoriae. Ni le peuple russe, ni aucune autorité étrangère ne l’a imposée, ni même
souhaitée.


La période soviétique est intégrée dans la mémoire officielle de la Russie, et je n’ai
pas rencontré de Russes qui en aient honte au point de vouloir l’expulser. Elle fait corps en
particulier avec l’idée de défense de la patrie. Le maire de Moscou, Loujkov, a couvert sa
ville de monuments grandiloquents aux héros de la Grande Guerre Patriotique. La Russie a
fait comme la France qui, après sa défaite de 1870 et le triomphe de la république, a réintégré
la Convention et la Terreur dans l’histoire de France au titre de la défense nationale. En
Russie cela impliquait une réhabilitation partielle de Staline, et à sa suite de tous les dirigeants
bolcheviks depuis Lénine (y compris Djerzinski). Le drapeau rouge est resté celui de l’armée.
L’hymne soviétique stalinien a retrouvé son rang, à la satisfaction de tous, et les paroles en
ont seulement été modifiées par le même vieux poète qui l’avait autrefois composé, pour
remplacer la mention du “grand Staline” par le Dieu de l’orthodoxie russe. Le petit groupe
Mémorial, issu de la dissidence, s’efforce de rappeler à la mémoire russe que le bolchevisme,
la terreur, le Goulag n’ont pas été qu’un accident météorologique qu’il vaut mieux oublier,
qu’une suite d’événements comme il s’en produit dans l’histoire, mais qu’il est susceptible
d’un jugement moral. Il est bien isolé.


Le nationalisme religieux de l’ancienne Moscovie est restauré dans ses témoins
architecturaux. Moscou, où le pouvoir bolchevik avait rasé des centaines d’églises, les a
reconstruites avec une vélocité étonnante, et la province n’est pas en reste. Les armes de la
Russie sont l’aigle à deux têtes d’Ivan III . Le drapeau russe est celui dessiné par Pierre le
Grand. Il semble cependant que dans ce passé, ce soit les figures les plus despotiques qui
reçoivent le plus d’honneur : essentiellement Pierre le Grand et Alexandre III.
Comparativement, Catherine II et Alexandre II, le “tsar libérateur”, sont en retrait.
Manifestement la “ligne pétrovienne” du volontarisme et autoritarisme d’Etat prend le pas sur
la “ligne” civilisatrice et libératrice de Catherine et d’Alexandre II. Poutine prend
publiquement la posture d’un dévot de Pierre (qu’un colossal monument exalte depuis peu sur
les bords de la Moskova) et plus discrètement, en privé, de Staline, même si ce costume
semble un peu grand pour lui. Ce qui ne l’empêche pas de porter une croix sur la poitrine et
d’écouter un prêtre fanatique du russisme du nom de Dounguine.


En 1970, Andreï Amalrik dressait la cartes des courants de pensée en Russie. Elle
reproduisait fidèlement la situation de 1913, car le soviétisme avait tout gelé et empêché
l’évolution des idées. On avait donc un spectre allant du libéralisme patriotique au
slavophilisme le plus chauvin, en passant par l’eurasianisme. Il semble qu’aujourd’hui
l’aiguille du cadran se soit déplacée de ce dernier côté, à cause de la défaite des libéraux et de
la petite société civile qui les soutenait. Les expressions d’anti-occidentalisme, d’exaltation du
russisme, d’insistance sur la voie russe, sur l’exception russe, sont nombreuses. Elles sont
exaspérées, comme il est normal par la déception post-communiste, par la misère du temps.
Elle sont aussi encouragées par l’Etat - dans la mesure où elles ne compromettent pas trop
l’image qu’il veut présenter à l’extérieur.


- XVI -


Poutine a bâti sa montée au pouvoir sur un crime populaire. Une provocation, dont
été accusés les Tchétchènes sans le moindre début de preuve, n’a pas fait moins de huit cent
morts. Il n’est personne qui ne soit persuadé qu’elle a été une machination du FSB (KGB).
Aussitôt une guerre d’extermination a été lancée contre ce petit peuple de moins d’un million
d’habitants. Ce génocide qui s’achève a reçu l’approbation de l’opinion, et même des plus
grandes autorités spirituelles du pays. Il ne faut pas mélanger l’analyse historique et le
jugement moral, mais l’historien doit constater que la fondation d’une entreprise politique sur
un crime initial est rarement un augure favorable. Tout ou tard, quand cette entreprise connaît
des difficultés, le crime “remonte” comme dans la tragédie antique et l’on s’aperçoit que la
légitimité de l’autorité en a été rongée silencieusement de l’intérieur, qu’elle est devenue
creuse, s’écroule - ou réclame d’autres crimes.


- XVII -


“Je ne connais pas la Russie, je ne connais que l’empire russe” a dit le grand ministre
de Witte. La domination communiste n’était pas impériale d’intention : au début les Russes ne
jouissaient pas de privilèges par rapport aux populations “indigènes”. Mais cela changea
progressivement. A la fin des temps brejneviens, la situation se présentait ainsi : les
nationalismes locaux avaient été sévèrement réprimés, au profit d’une “culture soviétique” et
d’un “patriotisme soviétique” officiels, à tonalité fortement russe . Les partis communistes
locaux étaient doublés à tous les postes importants par des communistes russes. En sens
contraire, l’économie souterraine, les maffias, en cheville avec les partis communistes locaux,
s’étaient développés au point de fo rmer avec le petit peuple une ébauche de société civile où
la conscience nationale s’était réfugiée. En 1991, en un clin d’oeil, l’URSS se fragmenta en
“nations” dont on ne soupçonnait pas la vitalité. En Asie centrale, les découpages de Staline
devinrent des frontières “nationales”. L’Islam sous jacent au communisme suffit provoquer le
départ d’une grande partie des immigrants russes. Les pays baltes firent sécession
immédiatement, ainsi que l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Pour la conscience russe, l’événement fut un choc terrible. Certains de ces territoires
avaient conquis au XVIIème siècle. La fierté impériale, la conscience de domination sur
beaucoup de peuples était depuis deux siècles la consolation de la Russie. “ L’esclave à
genoux rêve de l’empire du monde”, selon la célèbre formule de Custine. Pour certains
territoires, pour les pays d’Islam, le deuil était moins cruel. Il était plus poignant quand il
s’agissait de l’Ukraine, slave et orthodoxe en majorité, l’Ukraine que Lénine lui même avait
échangé en 1918 contre du blé à l’armée de Ludendorff. Pas un Russe à ma connaissance ne
s’y résigne et Soljenitsyne en gémit à chaque occasion.


Depuis dix ans, le gouvernement post-soviétique a employé plusieurs méthodes.
L’écrasement de la Tchétchénie a dissuadé les peuples englobés, comme les Yakoutes, les
Tatars, les Bachkirs ou les peuples frontaliers du piémont caucasien de pousser trop loin
l’insolence. Le contrôle des frontières de l’URSS a été rétabli partout, sauf dans les pays
Baltes. La Transdniestrie, qui n’est qu’un corps d’armée, borde l’Ukraine à l’Ouest, doublée
par des bases en Moldavie et des troupes en Biélorussie. La frontière turque, iranienne est
également tenue, et une petite guerre maintient des troupes russes le long de la frontière
afghane. Des bases militaires s’incrustent en Géorgie, dépecée de deux provinces. Il y a plus
de deux cent mille soldats russes hors de Russie. Le vieux conflit entre l’Arménie et les
Azéris continue d’être exploité comme il l’est depuis deux siècles. Avec la Biélorussie,
l’Anschluss est programmée de concert avec le dictateur du pays. Les pays baltes contiennent
une très forte minorité russe, dont on pourra exciter un jour l’irrédentisme. En Ukraine tous
les moyens sont bons : formation d’un parti de l’union avec la Russie, contrôle de l’Eglise
orthodoxe par le patriarcat de Moscou, sabotage des réformes que pourrait entreprendre l’Etat
ukrainien, utilisation de l’arme gazière et pétrolière etc.


Tous les peuples visés sent ent le danger et se défendent comme ils peuvent. Mais
prenons le point de vue russe : à quoi tend cette politique obstinée, ce mélange de ruse,
d’intimidation, de brutalité ? A recomposer l’URSS ? Pourquoi faire ? Le but paraît
étrangement archaïque. Il équivaut à ces conquêtes vaines d’espace des empires du passé,
dont l’empire russe est le dernier. Ou encore à une conquête coloniale, mais dont la pointe est
dirigée vers des territoires plus européens que la Russie, comme l’Ukraine ou les pays baltes.
C’est aussi stérile, insensé, obsolète que l’obsession de Hitler qui voulait des “terres à l’est”
qu’il estimait indispensables au peuple allemand alors que depuis longtemps celui-ci
abandonnait ses campagnes, vivait d’industrie et de services dans des villes prospères., où, de
plus, il cessait de faire des enfants. C’est l’ivresse de la carte géographique, de la tache verte
ou rouge démesurément étendue, la folie géopolitique.


L’orgueil d’espace est une des parties principales de la fierté russe, et l’un de ses
derniers motifs. Il s’appuie aussi sur le sens de la “umma”, de la version russiste du “dar el
Islam” musulman. C’est un fait que l’opinion ne supporte pas l’idée de rendre au Japon deux
îles minuscules que Staline a volées en 1945, même à prix d’or. Elle ne voit pas combien les
dix sept millions de kilomètres carrés sont pour toute économie moderne un énorme handicap.
La distance coûte cher. Elle ne l’était pas, quand la conquête se faisait toute seule en territoire
vide par une colonisation agricole ou par le commerce des fourrures, dans le cadre d’une
économie élémentaire. Aujourd’hui il faut gérer, exploiter, mettre en valeur et cela dépasse les
forces du peuple russe. La Sibérie est vide et elle se dépeuple encore. Mais l’idéalisme de la
surface, l’ivresse de l’espace sont pour l’opinion russe des valeurs anciennes dont elle se
passe d’autant moins qu’elle n’en a guère d’autres.


Imaginons que Poutine ou ses successeurs parviennent à leurs fins et réussissent à
reconstituer l’URSS. Cela aurait pour résultat de bloquer toute cette zone dans un empire
militarisé, qui n’aurait même pas la force civilisatrice et le prestige culturel de l’ancien empire
des tsars. Cela épuiserait les forces du pauvre peuple russe déjà fourbu.


- XVIII -


La Russie est entrée avec fracas en Europe consécutivement aux victoires de Pierre le
Grand sur la Suède. Elle a été aussitôt acceptée dans le concert européen, bien que l’Europe
sût à quoi s’en tenir sur l’européanité de la Russie. Comme l’a lumineusement montré Martin
Malia, elle a été acceptée parce que cela était avantageux aux autres partenaires. Pendant que
la Russie s’agrandissait au sud et à l’ouest, l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre se servaient
largement. Seule la France était frustrée qui voyait avaler la Suède et la Pologne, ses alliés
traditionnels. Le Pape refusa longtemps au tsar le titre impérial que les autres puissances
européennes agréèrent sans difficulté.


La Russie a su diriger constamment vers son corps diplomatique son personnel le
plus civilisé et le plus intelligent. Elle a su aussi prendre les poses qui la rendaient séduisante
pour l’opinion ou pour les gouvernements d’Europe. Les Lumières au temps de Catherine.
L’universalisme maçon au temps d’Alexandre Ier. La défense de la conservation et du
christianisme au temps de Nicolas Ier. Michelet écrivait en 1842 : “la Russie est mensonge.
Elle est un crescendo de mensonge et d’illusion. Aujourd’hui elle nous dit “je suis le
christianisme”, demain elle nous dira “je suis le socialisme”.


A la veille de 1914, la Russie était un pays comme les autres sur l’échiquier
international. Impérialiste, mais pas plus que l’Angleterre, expansionniste, mais pas plus que
l’Autriche ou que l’Allemagne. Au cours de la grande guerre, elle demeura fidèle à ses
alliances jusqu’à la veille de l’écroulement. Si elle avait tenu le coup encore un an et qu’elle
se fût assise à la table des vainqueurs, elle eût obtenu Constantinople, un morceau des
Balkans, toute la Pologne, un grand bout d’Allemagne, c’est à peu près ce que conquit Staline.
C’est du moins ce que lui avait promis la France.
Pendant tout l’épisode communiste, la Russie resta fidèle au programme léniniste de
la révolution mondiale. Cependant Lénine et Staline surent toujours s’arrêter à temps quand
l’extension du programme faisait courir un risque au centre du pouvoir. Lénine signa le traité
de Brest- Litovsk. Staline, liquida ses entreprises révolutionnaires en Allemagne, en Chine,
arrêta la guerre d’Espagne, soutint la droite allemande, signa avec Hitler, puis avec les
Anglais et les Américains etc. Bien que, vue de l’intérieur, cette politique obéît à un seul
principe imposé par la logique léniniste, de l’extérieur elle semblait obéir à deux principes. En
tant qu’elle répandait le communisme dans le monde, l’Union soviétique était révolutionnaire
et subversive, en tant qu’elle mettait à l’abri le territoire central, la forteresse ultime de la
révolution, la Russie, elle semblait obéir à une politique d’intérêt impérial ou national
parfaitement classique. Je suis le pays des Soviets, voici mes ailes, je suis la Russie, vive les
rats.


Jamais la diplomatie occidentale n’a cessé de vouloir séparer ces deux aspects dont
elle refusait de voir le lien “dialectique”. Les premiers efforts du comte Brockdorff- Rantzau et
de Lloyd George ont été de proposer le marché : arrêt des activités subversives contre la prise
en compte des intérêts nationaux de la Russie. Les derniers efforts de de Gaulle et de
Kissinger, aussi.


Ce double jeu n’a plus sa raison d’être. La seule communauté que puisse invoquer ad
extra la Russie, est la solidarité orthodoxe. Mais chaque église orthodoxe se moule dans son
cadre national et ce n’est un ressort qu’on puisse manier facilement. L’affaire yougoslave l’a
montré. Il faut remarquer que le soviétisme a ruiné pour très longtemps le prestige de la
Russie qui, avant la première guerre mondiale était vif chez les slaves du sud et les Tchèques.
Il existait alors en Pologne un parti pro-russe. Il a disparu.


- XIX -


Beaucoup d’experts occidentaux et quelques milieux en Russie même, pensaient que
la politique extérieure du pays pourrait ressembler à celle de la Pologne et de la Hongrie :
jouer le jeu, entrer loyalement dans le système européen et atlantique. Bénéficier des crédits
que l’Europe et l’Amérique lui offraient, en leur assurant une sécurité et une rentabilité
raisonnable. Jeter les fondements du libéralisme et du capitalisme.
On le crut d’autant plus que le gouvernement dès 1991 proclama qu’il prenait cette
voie. Si Michelet était encore sur terre, il modifierait sa formule de 1842 : “la Russie est un
crescendo de mensonge et d’illusion : hier elle nous disait : je suis le socialisme, aujourd’hui
elle nous dit : je suis le capitalisme”.


A l’excuse des nouveaux dirigeants, il faut redire que la tâche était presque
impossible. Lénine disait que la voie vers le socialisme n’est pas le “trottoir de la Perspective
Nevski”. La voie vers le capitalisme, non plus. Dix ans après, ils ne sont plus nombreux dans
le monde ceux qui croient que la Russie ait beaucoup avancé sur ce chemin.
Pourtant la Russie a demandé un siège ou un strapontin à la plupart des institutions
financières et économiques internationales, qu’on lui a donné. Mais en même temps elle a
découragé par sa répugnance à payer les intérêts des emprunts, son entêtement à
“rééchelonner” ceux ci, et même par des manipulations aussi grosses que la faillite de 1998.
C’est à se demander si elle veut toujours faire partie du club. Le champion d’échecs Kasparov
remarquait cette année que la politique étrangère soviétique est fondée sur la peur . Elle
exploite les paniques du peuple russe devant les “Tchétchènes” (et d’une façon générale les
“culs noirs”, caucasiens, géorgiens, tatars etc.), devant le capitalisme sauvage (on ne connaît
que celui là), devant la “mondialisation” (ce n’est qu’un mot). Elle exploite les craintes de
l’occident qui sont doubles et contradictoires. D’une part, il a peur de l’arsenal atomique
russe, à la fois parce qu’il se dégrade dangereusement et parce qu’il est modernisé et remis à
niveau. D’autre part il a peur de la décomposition d’un aussi vaste ensemble et de la
déstabilisation générale qu’elle pourrait entraîner. Le gouvernement de Poutine ne manque de
jouer sur ce double registre, rappelle que ses fusées sont toujours là, en même temps que sa
faiblesse menace le monde de maux qui ne sont pas imaginaires, le terrorisme, l’Islam, la
Chine...
De plus en plus, cependant, il rend la vie inconfortable au monde occidental. Poutine
fait le tour de ses anciens alliés, notamment ceux que l’Amérique considère comme des
“rogue states” : Corée du Nord, Cuba, Iran, Irak... Il renoue avec l’Inde. Il renforce la bonne
entente avec la Chine, ce qui convient parfaitement à celle ci dans le stade actuel de son
développement. L’extrême orient sibérien, arraché à la Chine à l’époque des “traités inégaux”
et qui se remplit de Chinois, ne perd rien pour attendre. A tout ce monde, Poutine vend des
armes.

Laissons là la description de la politique étrangère russe, dont nous ne savons les
développement qu’elle va prendre. Peut-on essayer de les supputer ? Nous entrons dans le
champ des hypothèses. Nous savons qu’elles sont presque toujours démenties par ce qui se
passe vraiment.


- XX -


Aujourd’hui, il semble que la Russie a le choix entre les politiques suivantes.


1) Continuer de prendre une posture de gêneur international. Je ne crois pas que cette
politique de nuisance puisse avoir une grande portée. Certes elle donne au peuple russe des
satisfactions de vanité et l’illusion d’être une “grande puissance”. Ces satisfactions sont
précieuses et plus faciles à obtenir que des satisfactions plus substantielles comme la
prospérité et l’ordre légal. Elles ont toujours été mises au premier plan dans l’équilibre
existentiel de ce pays. Mais la Russie n’est pas une grande puissance. Ni par sa population
déclinante, fatiguée, à peine supérieure à celle du Japon ou des pays allemands. Ni par son
économie, dont la production n’atteint pas la valeur de celle de l’Espagne. Ni par son moral :
elle suit passivement Poutine, mais celui ci ne dispose que d’un appareil. Il n’a pas de relais
sous la forme par exemple d’un parti nationaliste de masse autonome, puissant et
enthousiaste. La plupart de ses initiatives les plus flamboyantes s’enlisent dans le marécage de
l’inertie générale. Dans le réseau d’alliances qu’ils s’efforcent de renouer, le seul maillon
important est la Chine. Mais trop important. La Chine bien plus forte, dynamique, serait
l’élément dominant de cette alliance, ce dont la Russie n’est que trop consciente. Il n’est pas
exclu que les poses matamoriques que prend en ce moment Poutine ne soit qu’une façon de
préparer une conversation sérieuse avec les États Unis.


2) Cette politique ne pourrait atteindre son but - équilibrer, concurrencer la puissance
américaine comme elle l’a fait pendant quarante ans - que si la Russie réussit à s’associer
l’Europe occidentale. De nouveau la politique allemande devient la question clé.
Elle l’était sous Frédéric II. Elle l’était sous Bismarck. C’est la droite allemande et
précisément la Wehrmacht qui a installé le bolchevisme en Russie, l’a protégé des “blancs”,
lui a appris dans les années vingt les techniques militaires nouvelles. Victorieuse en 1945, la
Russie soviétique a effacé de la carte un quart du territoire allemand, donné à la Pologne) et
transformé un autre quart en démocratie populaire esclave et enfermée. Pendant quarante ans,
de façon répétée, la Russie a mis l’Allemagne devant le marché : réunification contre rupture
des alliances avec l’Europe occidentale et les États Unis. Détacher l’Allemagne de l’Europe,
puis pousser les États-Unis hors de l’Europe, tel a été l’effort principal de la diplomatie
soviétique. Si elle y était parvenue, elle eût dominé l’Europe, l’eût exploitée, et sa puissance
réelle eût été bien au-delà du simple équilibre de la terreur que lui procurait son armement
atomique. Mais elle échoua, quelquefois de peu.


L’Allemagne d’Adenauer ne mordit pas à l’hameçon parce qu’elle était consciente de
la force de la Russie soviétique et de son empire mondial communiste. Même dans les
moments les plus équivoques de l’Ostpolitik, elle n’a pas joué un jeu de bascule entre l’Est et
l’Ouest, elle demeurée solidement et loyalement ancrée dans ses alliances. Paradoxalement,
c’est sous Gorbatchev, en 1988, qu’elle fut le plus tentée. Selon Georges Henri Soutou,
l’immuable politique de l’URSS, présentée sous les dehors bénins de la “maison commune
européenne”, a été à deux doigts de réussir. Si elle en a été si près, c’est peut être que
l’Allemagne sentait déjà la faiblesse grandissante de ce partenaire éventuel. Pour prendre une
comparaison : les Français n’ont accepté en 1981 l’Union de la gauche qu’une fois assurés
que le parti communiste n’y aurait pas de position hégémonique.


L’Allemagne a obtenu sa réunification à des conditions que la Russie aurait pu rendre
plus dures si elle n’était pas au même moment entrée dans une crise aussi grave. Aujourd’hui
Poutine ne dispose plus d’un appât aussi tentant. En revanche, il fait briller aux yeux de
l’Allemagne la perspective d’un partenariat général ou celle ci aurait le rôle leader. Si
l’Allemagne saisissait cette perche, il peut compter que la France s’en saisisse aussi. Pour
l’Allemagne, ce serait la reprise d’un rêve oriental, pour la France, la reprise de la tradition
Delcassé. Laissons ces hypothèses inquiétantes. En attendant, Poutine s’assoit sur toutes les
chaises que lui concèdent les autorités européennes. Il n’ y a pas cependant de signe certain
que cette infiltration progressive réussisse au delà d’un certain point.


3) Une troisième politique aurait le mérite de correspondre à la réalité des forces et
aux intérêts bien compris de la Russie et du monde. La condition préalable est que la Russie
abandonne ses ambitions de “grande puissance”, ses chimères néo-impériales sur les
anciennes républiques, et accepte de bon coeur un statut de “puissance moyenne”. Je n’ignore
pas qu’une telle “conversion” est la chose la plus difficile du monde. L’Espagne ne s’y est
résolue qu’à la fin du XIXe siècle, la France qu’ après le départ de de Gaulle, et encore,
l’Angleterre ... Peut être est-ce l’Allemagne, à cause de la grandeur de sa catastrophe, du
déshonneur dont elle a été accablée, qui se résigne le plus franchement à sa nouvelle situation,
à moins que les rêveries excitées par Poutine ne troublent son repos moral. Il est urgent que la
Russie, dont le désastre n’a pas été moindre, commence cette conversion.


Que peut-elle alors espérer ?


Hélas, les perspectives sont grises. Si elle “joue le jeu” occidental, elle obtiendra
certes de l’aide. Elle ne portera ses fruits que lentement. A terme, elle se retrouverait, comme
en 1900, la banlieue pauvre quoique décente de l’Europe occidentale. Elle deviendrait
quelque chose comme un Canada par l’étendue, mais avec une économie de type sud
américain. Elle reprendrait en revanche sa place, avec son talent propre, dans la civilisation
européenne, peut être avec le brillant qu’elle montrait au temps du ballet russe. Il y a toujours
eu dans l’Etat et dans la société russes des éléments qui réclamaient l’européanisation
sincère : ils seraient récompensés. La forme de son gouvernement pourrait se rapprocher des
normes occidentales. Sa religion pourrait devenir moins ombrageuse, moins obsidionale, plus
amie des autres confessions chrétiennes.
Pour répondre enfin à la question de Baechler, la Russie pourrait-elle alors devenir
un pôle dans un monde oligopolaire ? Ce n’est pas sûr.
L’Occident a ménagé la Russie depuis dix ans en partie parce qu’il était persuadé
que, passé l’actuel “temps des troubles”, elle redeviendrait la très grande puissance qu’elle est
depuis trois siècles. Il fallait donc éviter de “l’humilier”, passer sur ses caprices, minimiser le
crime Tchétchène. De plus, en termes géopolitiques, la Russie occupe depuis quatre siècles le
heartland de l’Eurasie. Il est important que cette zone capitale soit occupée par un peuple
quand même plus proche de l’Europe que le monde turco- mongol ou chinois.

Or, à vue humaine, il paraît peu probable que la Russie redevienne une très grande
puissance. Entre 1763 et 1815, la France est redescendue de ce rang. Elle n’a jamais pu y
remonter. Ni l’Angleterre après 1918. Ni l’Allemagne après 1945. L’état présent de la Russie
ne garantit nullement qu’elle soit en mesure de tenir durablement le heartland eurasiatique,
qu’elle ne remplit pas, mais seulement occupe. Si, comme je l’espère, elle parvient à s’établir
dans un régime politique et économique normal, elle aura plutôt tendance à se replier sur son
territoire historique central., le seul qu’elle soit capable de mettre en valeur.
Ainsi, paradoxalement, la Russie ne peut tenir le rôle d’un pôle dans le monde
oligopolaire que souhaite l’occident, qu’à la condition qu’elle ne devienne pas “occidentale”
et qu’elle continue de prendre la posture artificielle, creuse et ruineuse pour elle, de grande
puissance. Au-delà de cette réflexion, nous entrons dans le domaine de la fiction pure et il
vaut mieux pour, notre part, en rester là.

 

Par Alain BESANÇON

 

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Les premiers thèmes:

 

La Mondialisation Politique (1/6), vue par un élève de ARON: Jean BAECHLER

 

LE PROBLEME DE L'EMERGENCE DE L'EUROPE (2/6) par G.H. SOUTOU

08/04/2010

Berlin - Les offensives géantes de l’Armée Rouge (12 janvier – 9 mai 1945)

Un pan majeur de l’histoire militaire soviétique présenté par Jean Lopez, spécialiste du conflit germano-soviétique.


Les stratégies et les tactiques : l’art opératif

 

Dans son ouvrage Berlin, les offensives géantes de l’Armée Rouge (12 janvier – 9 mai 1945), Jean Lopez se livre à l’analyse des grandes offensives de l’Armée Rouge qui aboutirent à la reddition de Berlin, le 2 mai 1945. Longtemps obscurcie par la propagande issue de la guerre froide, la pensée militaire de l’armée russe est ici enfin révélée. On découvre ainsi que les soviétiques furent les inventeurs de l’art opératif, véritable révolution stratégique que l’ouest mettra plus d’un demi-siècle à adopter !

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Tout commence le 12 janvier 1945. Il s’agit de l’assaut final visant à achever le Reich. Pour arriver à leur but, les soviétiques ne lésinent pas sur les moyens. Le rapport de forces leur est largement favorable. Sur le front est, les Allemands disposent d’environ 500 000 hommes et d’à peine 1000 chars lorsque les deux « fronts » de Joukov et Koniev capitalisent plus de deux millions d’hommes et plus de 6000 chars. L’offensive débute sur la Vistule entre Varsovie et Cracovie, le but étant d’atteindre l’Oder et d’obtenir les conditions favorables pour asséner l’ultime coup sur Berlin. Les russes se sont fixé 45 jours pour prendre Berlin.

En trois jours, la défense allemande sur la Vistule est éventrée. Les "Fronts" de Joukov et de Koniev progressent de 300 à 600 kilomètres en dix-sept jours. L’opération Vistule-Oder est un succès énorme pour l’Armée Rouge, qui fait un sans-faute. La Ostheer est détruite à 75%, les pertes allemandes sont considérables. Les Russes sont à 65 kilomètres de Berlin. Que vont-ils faire ? Foncer sur Berlin ou renforcer leur position en Pologne par la conquête de nouveaux territoires ? Il faut préciser que cette question se pose alors qu’à Yalta, Churchill et Roosevelt remettent en cause la fixation de la frontière orientale de la Pologne. Staline, irrité, choisit alors de s’emparer du maximum de gages territoriaux. Voilà une des raisons qui l’amènent à porter la bataille en Prusse orientale et en Poméranie mais aussi en Silésie. Or, il faudra de longues semaines pour conquérir ces régions.

Pourquoi ces difficultés ? Tout d’abord, les soviétiques s’engagent dans une conquête plus importante avec moins de moyens mais surtout ils se heurtent à deux problèmes. Le premier constitue la faiblesse majeure de l’Armée Rouge : il s’agit de la dissolution morale de la troupe, une fois la frontière allemande franchie. On ne peut pas se battre, violer, piller et saccager en même temps. Le second problème est d’ordre logistique. Les Allemands détruisent ou occupent les principaux carrefours ferroviaires. Les Russes n’ont plus d’obus, de carburant… À ces deux raisons, il faut ajouter une résistance allemande surprenante renforcée par un sursaut exceptionnel de la Luftwaffe. Il ne s’agit là que d’obstacles retardant le succès de l’Armée Rouge, inévitable par les moyens engagés et l’état de décomposition de la Wehrmacht.


L’opération Prusse-Orientale


La conquête de la Prusse-orientale s’avère particulièrement atroce. La bataille de Königsberg, le 5 avril, illustre la violence et l’inhumanité de cette campagne. Les Russes engagent des moyens disproportionnés pour prendre cette ville de 372 000 habitants. Ils prévoient pas moins de deux armées aériennes, deux corps de chasseurs-bombardiers, soit au total près de 2500 appareils. Le 6 avril, les bombardements transforment la ville en mouroir de masse. Malgré une tentative de résistance, la ville est prise le 9 avril. Il s’agit du pire exemple de crémation complète et réfléchie. Le bilan de l’opération Prusse-Orientale est lourd. Les Russes ont réussi à détruire deux armées allemandes mais au prix de 200 000 tués et autant de prisonniers. Les pillages et bombardements laissent une contrée ruinée et vidée à 90% de sa population. Quant aux pertes soviétiques, elles aussi sont lourdes : plus de 126 000 tués, plus de 400 000 blessés, plus de 3500 chars détruits…


La course pour Berlin


Le « nettoyage des ailes » (Poméranie, Silésie, Prusse-Orientale) a quelque peu détourné les soviétiques de leur but initial qu’était Berlin. Alors que leurs forces sont encore éparpillées, les alliés franchissent le Rhin… Staline se sent menacé : les alliés ne vont-ils pas chercher à prendre Berlin les premiers ? Dès lors, Berlin redevient l’objectif suprême. Staline est prêt à tout pour arriver à ses fins. Il met en ligne trois fronts et n’hésite pas à jouer de la concurrence entre ses maréchaux, Koniev et Joukov : c’est à qui arrivera le premier !

L’opération Berlin se déroule en deux temps : la bataille pour Berlin puis la prise de la ville en elle-même. Les combats débutent le 16 avril, sur les hauteurs de Seelow. Cette bataille manque de tourner au fiasco, faute de préparation et d’information. Joukov a largement sous-estimé la résistance de la 9e armée allemande. Il faut dire que le sursaut allemand est remarquable. Malgré l’état de décomposition avancé du Reich, il arrive à mettre près d’un million d’hommes sur l’Oder et la Neisse. Ces hommes sont peu préparés mais assez bien équipés et permettent ainsi aux Allemands d’organiser une vraie défense. Se sachant perdus, leur but est de forcer les Russes à une coûteuse bataille d’attrition. Ils réussissent. L’avancée russe n’est pas aussi rapide que prévue et les pertes sont énormes (plus de 12000 tués en quatre jours).

Finalement, le 20 avril, les troupes soviétiques sont aux abords de Berlin. Sokolovsky arrive par le nord, et Koniev (qui venait de disperser le groupe d’armées du Centre) par le sud. Le 21 avril, la ville est complètement encerclée. Quant à Hitler, il se réfugie dans son bunker situé dans les jardins de la Chancellerie. Les forces allemandes à Berlin se résument à 300 000 soldats, mal équipés, ne disposant d’aucun engin lourd et de peu de munitions. Les renforts tant attendus n’arriveront jamais, car toutes les armées allemandes sont encerclées en différents points du front. Les combats dans la ville sont difficiles : les soldats allemands se battent pour chaque rue, chaque immeuble, chaque maison, avec acharnement. L’entrée en action de l’artillerie, des blindés et de l’aviation soviétique rend la résistance allemande vaine. Le 26, les russes prennent l’aéroport de Tempelhof, ce qui prive les troupes allemandes du peu de soutient que la Luftwaffe pouvait encore leur apporter. Le 30 avril 1945, Hitler et sa jeune épouse, Eva Braun, se suicident. Cette nouvelle n’ébranle pas les Berlinois qui continuent à défendre leur ville. Le soir même, les soldats de l’Armée rouge s’emparent du Reichstag et y plantent le drapeau soviétique. Le 1er mai 1945, le général Weidling (commandant de la garnison de Berlin) n’a plus d’autre choix que de capituler. Deux jours de combats sont toutefois encore nécessaires pour vaincre les dernières résistances.

L’opération Berlin est une des plus sanglantes de la guerre. On estime à un demi-million le nombre de tués, militaires et civils, pour l’ensemble de l’opération.


Que retenir de ces épisodes sanglants ?


Tout d’abord, l’ensemble de ces dernières opérations était-il vraiment nécessaire ? Oui, dans la mesure où Hitler a imposé l’anéantissement complet d’un des protagonistes pour arrêter la guerre. On peut donc estimer que la volonté d’Hitler est la cause de cette prolongation inutile. Mais Hitler est-il le seul responsable ? Non. Et c’est là un des enseignements majeurs du livre de Jean Lopez : les chefs de la Wehrmacht sont coresponsables. L’auteur de Berlin insiste sur leur faillite morale et professionnelle : « Aveuglés par un complexe de supériorité délirant, les chefs de la Wehrmacht se sont montrés incapables de protéger leur peuple, incapables de mettre fin à la guerre, comme ils se sont montrés incapables de rivaliser avec la pensée stratégico-opérative des soviétiques ». C’est là, le second point majeur mis en exergue par Jean Lopez : inventeurs de l’art opératif, les soviétiques sont de bons militaires. Leur victoire n’est pas le seul résultat de leur supériorité numérique, mais le fruit d’une pensée militaire en avance de cinquante ans sur le reste du monde. En effet, cette offensive géante de l’Armée rouge représente le modèle quasi-parfait de la « bataille en profondeur » théorisée par les soviétiques dès les années 1930 et mise en application pour la première fois.

 

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31/03/2010

- Recommander La littérature une "arme" de destruction possible !

Les écrivains engagés luttent pour la justice en disant la vérité aux puissants

L'œuvre littéraire peut être une arme contre la tyrannie et la corruption.



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Comme bien des dictateurs peuvent l'attester, les écrivains sont parmi les adversaires les plus virulents des violations des droits de l'homme partout dans le monde.



Pendant les années 60, les ouvrages du romancier contestataire russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) ont révélé au monde le système des camps de travail soviétiques. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1970 mais sa réputation ne l'a pas abrité de la persécution et il a dû s'exiler en 1974. Il a fini par venir s'installer aux États-Unis où il a vécu pratiquement en reclus avant de rentrer en Russie en 1994.



Le combat de Soljenitsyne contre l'autoritarisme ressemble à celui de nombreux autres auteurs, dont l'homme de lettres et de théâtre tchèque Václav Havel.



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Dissident éminent en lutte contre la suprématie qu'exerçaient les Soviétiques sur sa patrie, Václav Havel s'est servi du théâtre pour attaquer les régimes totalitaires. Si son activisme politique lui a valu plusieurs séjours en prison et un harcèlement quasi ininterrompu, il a triomphé lors de la « Révolution de velours » qui l'a porté à la présidence de la Tchécoslovaquie (la future République tchèque).



Une fois président, Václav Havel a mené la transition vers une démocratie multipartite et il reste une figure profondément admirée à l'international. Ses vues ont été comparées à celle du Britannique George Orwell (1903-1950) dont les romans bien connus, La ferme des animaux et 1984, peignent une image effrayante de la répression gouvernementale, thème repris par les dissidents partout dans le monde.



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La poète et activiste russe Natalya Gorbanevskaya était une des huit manifestants à protester le 25 août 1968, sur la place Rouge de Moscou, contre l'invasion de la Tchécoslovaquie. Comme elle venait d'accoucher, elle n'a pas été jugée avec les autres mais elle a donné un récit du procès (Midi) qui a été publié à l'étranger sous le titre Red Square at Noon [Midi sur la place Rouge].



Natalya Gorbanevskaya a été arrêtée en décembre 1969 et emprisonnée dans une clinique psychiatrique soviétique jusqu'en février 1972. Elle a émigré en février 1975 et vit maintenant à Paris.



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La romancière, essayiste et poète Julia Alvarez est née en République dominicaine mais sa famille a fui le pays lorsqu'elle avait 10 ans. Elle a connu la célébrité avec son roman de 1995, Au temps des papillons, inspiré par l'histoire de trois sœurs assassinées par les agents du dictateur Rafael Trujillo qui a dirigé le pays pendant un certain temps.



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Le romancier, poète et dramaturge nigérian Wole Soyinka a été un critique acerbe de nombreuses administrations nigérianes et des tyrannies politiques partout dans le monde. La majorité de ses écrits porte sur ce qu'il appelle « la botte oppressive et le manque de pertinence de la couleur de la peau de celui qui la porte ».



L'activisme de Soyinka lui a coûté cher. Il a été arrêté en 1967, pendant la guerre civile qui a déchiré le pays, et placé en détention solitaire pour ses efforts de négocier la paix entre les factions en présence. Relâché 22 mois plus tard, après que son emprisonnement a attiré l'attention de la communauté internationale, il a quitté le Nigéria en exil volontaire.

Considéré par beaucoup comme le dramaturge le plus talentueux d'Afrique, Soyinka a reçu le prix Nobel de littérature en 1986, le premier auteur d'Afrique subsaharienne à être ainsi honoré.



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Czeslaw Milosz (1911-2004) considéré comme un des plus grands poètes et prosateurs polonais, s'est battu contre la censure du gouvernement communiste de son pays pendant la guerre froide des années 50 et 60. Son recueil de 1953, La pensée captive, qui explique comment le régime staliniste obligeait les écrivains et universitaires de l'Europe orientale de l'après-guerre à se conformer a la doctrine officielle, a été décrit comme une des meilleures études du comportement des intellectuels dans un régime répressif.



Milosz, qui a émigré aux États-Unis en 1960 et est devenu citoyen américain en 1970, a reçu le prix Nobel de littérature en 1980.



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La carrière du poète russe Joseph Brodsky (1940-1996) a suivi une trajectoire semblable. Essayiste et poète, il a été expulsé de l'Union soviétique en 1972 pour avoir refusé d'aligner ses écrits sur l'idéologie du parti communiste. Il s'est installé aux États-Unis et est devenu citoyen en 1977. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1987 et est devenu poète lauréat des États-Unis en 1991.



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Une des voix les plus passionnées sur la scène littéraire est celle de la Philippine Ninotchka Rosca. Installée maintenant à New York, elle a été prisonnière politique sous le régime dictatorial du feu Ferdinand Marcos.

Rosca, qui avec ses nouvelles, romans et œuvres de non-fiction a gagné le titre de « première dame de la littérature philippine », traite surtout les thèmes de l'oppression et de l'exploitation des femmes. Elle parle souvent des questions du tourisme sexuel, de la traite, de l'industrie de l'achat des femmes par correspondance et de la violence à l'encontre des femmes.



Ces écrivains et d'autres, trop nombreux pour être comptés, ont montré que la littérature peut être une arme efficace contre la tyrannie, la corruption et l'injustice. En mettant en lumière les maux du monde - et les régimes qui les perpétuent - ces écrivains de conscience jouent leur rôle pour s'attaquer aux problèmes urgents et demander des comptes aux autorités.

Par Lauren Monsen dpt US,

 
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