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15/09/2011

Xavier Darcos ouvre un débat sur l'enseignement, à vos plumes!!!

Investi du périlleux honneur de la parole publique, pour la première fois sous cette Coupole dans mes fonctions de secrétaire perpétuel, je suis heureux de pouvoir m’exprimer sur le sujet qui me tient le plus à coeur et auquel j’ai consacré l’essentiel de ma carrière :
l’École de la République. Mais au moment de commencer ce discours, je ressens la nécessité d’invoquer les noms de deux orateurs parmi les plus grands que l’histoire ait connus.

 

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Au lendemain de la Première Guerre mondiale, un éditeur avisé demanda à Georges Clemenceau, dont l’éloge de l’éloquence n’était plus à faire, d’écrire une biographie de Démosthène, le modèle de l’art oratoire de la Grèce antique. L’Athénien avait mis son verbe au service de la cité, pour l’appeler à résister à l’envahisseur macédonien. Il était facile de faire le lien avec la Grande Guerre. Certes, il avait échoué, mais il restait une référence. Clemenceau était en quelque sorte un Démosthène qui avait réussi. Relire aujourd’hui ce petit livre est du plus grand intérêt. Démosthène venait de loin : desservi, dans sa jeunesse, par une difficultéd’élocution, il l’avait surmontée en s’obligeant à parler avec des cailloux dans la bouche. On a fait mieux depuis – l’orthophonie en était, si j’ose dire, à ses balbutiements. Devenu un redoutable maître du verbe politique, il consacra son talent à tenter de mobiliser les Athéniens menacés par le roi Philippe II. De l’échec même de ce génie rhétorique, dont la division des Grecs était seule cause, Clemenceau tirait une grande leçon pour tous les temps :


« La vérité, écrivait-il, est que ces hommes qui avaient tant de raisons de serrer les rangs, de s’unir en vue de se consacrer à l’oeuvre commune des libérations de l’intelligence, mettaient au-dessus de tout le plaisir de se massacrer. Pour tout dire d’un mot, ces Hellènes, si finement intellectualisés, n’eurent pas le sentiment de la grande patrie ».


Ainsi, la Grèce avait la démocratie et elle avait l’intelligence. Pourtant elle était vouée à être
vaincue. Parce qu’elle ignorait les liens qui unissent une nation.


Comparaison n’est pas raison, me direz-vous, car la France d’aujourd’hui n’est pas la France de Clemenceau, encore moins l’Athènes de Démosthène. Et vous aurez raison.

 

Pourtant, la leçon demeure, forte, puissante, gênante : il ne suffit pas d’avoir la démocratie ; si les cohésions morales et politiques sont insuffisantes, la société est condamnée à devenir une poussière d’individus désemparés. Le Français est français par volonté, parce qu’il le désire ou parce qu’il l’a choisi. Renan avait placé cette spécificité au centre de sa célèbre conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? » prononcée à la Sorbonne en 1882. La France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective et non ethnique de la nation. Elle est moins une origine qu’un projet, un creuset où fusionnent les différences et les convictions privées.

 

Ce souci d’intégration dans un espace républicain, dans une communauté civique, a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français, c’est devenir citoyen français. Il faut donc susciter, entretenir, transmettre les ferments de l’unité : tel est l’enjeu premier de la Nation. Et c’est l’École qui s’en charge.

 

 

 

 

 


École et Nation.

La seconde ne peut vivre sans la première car la première est le lieu où s’apprend l’unité de la seconde : ce que nous avons en commun, ce que nous voulons faire en commun. École et Nation entretiennent des liens passionnels. On a toujours l’impression qu’il y a dans notre pays 65 millions de spécialistes de l’École – un nombre en constante augmentation grâce à la bonne tenue de la démographie française. Cela est bien naturel puisqu’il s’agit de la scolarité de nos enfants, de l’angoisse du futur dans un temps où le partage du travail se complique. Pourtant, notre pays souffre de la difficulté de débattre sur l’École sans tomber dans les idées reçues et la caricature. Les innombrables livres sur l’école, quasi tous dénonciateurs, esquivent souvent les solutions. La passion s’y rencontre davantage que la Raison, et c’est de cette dernière que nous avons le plus besoin. Que de textes ou de blogs j’ai pu lire qui répandent la théorie du complot et relèvent presque de la pensée magique : quelque part des méchants ourdissent la décadence de l’école. Qui sont-ils et pourquoi voudraient-ils l’échec des générations futures ? On ne sait. On sait seulement qu’il faut leur résister, qu’il faut leur jeter des anathèmes, et qu’ainsi la République sera sauvée…
Tant d’incantations et tant d’imprécations laissent peu de place aux opinions raisonnables.


Mais ce débat passionnel possède au moins un avantage : il montre que nous avons tous l’École en partage. Rien ne serait pire que l’indifférence. À tout prendre, le débat, même soumis à la tyrannie des invectives et des simplismes, est peut-être paradoxalement un signe d’unité. École et Nation entretiennent des liens passionnels parce que la première est le miroir de la seconde : l’École nous renvoie l’image de notre société et surtout de ses blessures. Les soubresauts de la vie sociale y laissent leur réplique : discrimination, intégration, violence, crise de l’autorité. Même la vie internationale tourmente nos établissements, notamment les événements du Proche Orient qui agitent les esprits. Il n’est pas question d’idéaliser un certain passé, une certaine période de notre histoire où École et Nation auraient entretenu des relations apaisées, fusionnelles. Le sujet a toujours divisé.

 

Mais il faut reconnaître qu’aujourd’hui, le lien s’oblitère. Chacun en sait les causes. D’un côté, le vieux nationalisme, en France comme ailleurs, est en train de dériver vers une sorte de mouvement d’autodéfense de citoyens effrayés par l’interdépendance mondiale. À l’opposé, les identités communautaires se développent sans toujours se soucier de rester compatibles avec les valeurs communes de la République. Et même l’universalisme suscité par la mondialisation des techniques et de la communication n’est pas sans risque (Voir Gianni Vattino, La fin de la modernité, Seuil, 1987). Les citoyens, qui s’habituent à la culture du Net et de « l’hyperlien », comme on dit aujourd’hui, se désintéressent de la proximité, au profit du mondial. Rien n’est plus néfaste que de substituer aux êtres particuliers l’abstraction de l’humanité, même sous la forme d’un humanisme unanimement partagé.

 

Rousseau s’en irritait de façon prémonitoire, fustigeant « ces prétendus cosmopolites qui […] se vantent d’aimer tout le monde pour avoir droit de n’aimer personne » (In Le Contrat social, première version, I, 2, 287). Dans ce contexte, la conception même de la citoyenneté devient un enjeu. Des critiques surgissent contre l’abstraction du citoyen qui arrache l’individu à la nature et à l’histoire, comme s’il n’existait aucune hiérarchie sociale et que les leçons de l’histoire ne comptaient pas. On assiste aussi à la montée des droits subjectifs (ou droits des individus) avec des exigences qualifiées de « citoyennes » qui étaient naguère privées (droits sexuels, droits des enfants, affirmations éthiques ou religieuses originales, etc.). Cet individualisme démocratique affaiblit les institutions politiques et sociales : école, syndicats, églises, partis...
Chaque individu (même un élève) juge légitime d’en appeler à ses droits ou à ses convictions pour refuser de se soumettre à l’autorité. D’une façon générale, la question porte sur la compatibilité entre citoyenneté et société ouverte, quand le droit à la culture et à l’identité s’affiche comme divergeant des valeurs et traditions partagées. Cette situation a touché l’École qui est tiraillée entre deux tendances. D’un côté, elle est soucieuse de l’éveil des consciences. De l’autre elle doit résister à la puissance de l’opinion, délivrer les jeunes des subordinations culturelles du moment, assurer une cohérence au savoir, garantir l’unité de ce qui se transmet. Face au pouvoir des émotions, des idéologies et des modes, l’enseignement est un contre-pouvoir. Mais si l’on veut que l’École joue pleinement son rôle d’unificatrice de la communauté civique et nationale, encore faudrait-il qu’elle garantisse la justice sociale et l’égalité des chances. Or, ce n’est plus toujours le cas aujourd’hui.
 

 

 

 

 

Une enquête sociologique sur « la perception des inégalités et le sentiment de justice », a été menée par le GEMASS (Groupe d’Etudes des méthodes de l’Analyse sociologique à la
Sorbonne) avec le soutien de l’Académie des sciences morales et politiques. De cette enquête très riche, qui doit paraître dans quelques jours, je ne citerai ici qu’un fait et un chiffre. Le fait
– il est positif : la qualité des établissements scolaires n’est citée qu’en fin de classement des causes d’injustice sociale liée à l’École. Et le chiffre – il est nettement plus inquiétant : 36% des Français interrogés jugent les inégalités scolaires « très fortes ». Pourtant, depuis Jules Ferry, la République n’a pas été avare de ses énergies. Et si nous considérons seulement les cinquante dernières années, le chemin parcouru est immense. Nous avons relevé un défi historique, celui d’avoir ouvert la voie des études à ceux qui n’étaient pas des héritiers ; d’avoir accueilli le flot des enfants du baby-boom en construisant, certaines années, jusqu’à un collège par jour ; d’avoir multiplié par 12 la proportion de bacheliers dans une classe d’âge : 5 % en 1960, plus de 65 % aujourd’hui. L’école est le premier budget de la nation ; la dépense scolaire de l’État représente le quart de son budget total et plus d’un fonctionnaire sur deux. Mais une chose est sûre : si l’École a réussi à scolariser tout le monde, elle a échoué dans sa mission d’intégration et de promotion. La massification n’est pas la démocratisation.


Les chiffres publiés régulièrement par l’OCDE l’ont démontré. Parmi une trentaine de pays comparables, nous nous classons médiocrement : la France est 10ème en culture mathématique. Pire encore : la France est au 14ème rang pour la compréhension écrite.

 

Une partie de l’enquête dite « PISA » porte sur le lien entre le milieu socio-économique et les performances des élèves dans la compréhension de l’écrit. Pour l’ensemble des pays de
l’OCDE, un élève issu d’un milieu privilégié devance son camarade issu d’un milieu moins favorisé de 38 points, soit l’équivalent de près d’une année d’étude. Pour la France, l’écart est de 50 points, c’est-à-dire bien supérieur à la moyenne des pays concernés. Il faut se rendre à l’évidence : le premier facteur de réussite scolaire pour un enfant reste son milieu familial, le niveau d’études de ses parents, de sa mère en particulier. Les hiérarchies sociales et culturelles se reproduisent très tôt selon les types d’établissements, de classes et de filières. Le nombre d’enfants issus de milieux défavorisés qui accèdent aux études supérieures ou aux grandes écoles ne cesse de diminuer. Si les initiés tirent seuls leur épingle du jeu, si l’École de la République ne permet pas le brassage social, si elle ne joue plus son rôle de promotion sociale et culturelle, qui s’en chargera ?


Je suis profondément persuadé que l’enjeu de la justice sociale à l’École et par l’École est indissociable du socle commun d’enseignement, qu’il faut sans cesse réaffirmer et consolider.


Certes, au collège, tous les élèves ne peuvent avoir le même profil ni les mêmes aspirations.
Viser à assurer 100 % de qualification à chaque classe d’âge, c’est forcément vouloir des parcours différenciés : il vaut mieux que certains jeunes de moins de quinze ans puissent rejoindre l’apprentissage et les formations en alternance, au lieu d’être maintenus dans des carcans généralistes qui les désespèrent. Mais c’est avant le collège que tout se joue. Vu l’effort considérable que la Nation consent au bénéfice de l’École, elle ne peut accepter que tant d’élèves arrivent au seuil de l’adolescence sans la culture commune, sans les connaissances et les compétences fondamentales. Au fond, chacun sait l’objectif premier : qu’aucun élève n’entre plus en sixième sans savoir lire, écrire et compter, comme c’est hélas le cas du quart des jeunes Français aujourd’hui. Priorité absolue : guerre totale contre
l’illettrisme, apprentissage renforcé de la lecture, avec repérage précoce des élèves en difficulté. Tout le reste est au second plan. Faut-il rappeler que la pensée gagne en précision ce que le vocabulaire gagne en variété ? Et qu’à l’inverse, la pensée dépérit où les mots manquent ? Faut-il rappeler que chaque nuance sentie, chaque mot appris est un « talent » bien placé ? Et qu’à l’inverse l’intelligence languit quand la langue est indigente ?
 

 

L’apprentissage sans faille de la lecture et de l’écriture est essentiel à la formation intellectuelle. Il y a deux ans, ici même, sous cette Coupole, Jacqueline de Romilly nous le
redisait :
 

 

« C’est grâce à la littérature que se forme presque toute notre idée de la vie ; le détour par les textes conduit directement à la formation de l’homme. Ils nous apportent les analyses et les idées, mais aussi les images, les personnages, les mythes, et les rêves qui se sont succédé dans l’esprit des hommes : ils nous ont un jour émus parce qu’ils étaient exprimés ou décrits avec force ; et c’est de cette expérience que se nourrit la nôtre. »

 

(Jacqueline de Romilly, « Enseignement et éducation », Séance publique annuelle des cinq académies, Institut de France, le 28 octobre 2008.)

 

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Priver les enfants de l’accès aux richesses de la langue, c’est les condamner à vivre en marge de la société et de la nation ; et ceux qui n’ont pas eu le français pour langue maternelle, c’est les enfermer dans un ghetto d’où, nous le savons bien, ils ne sortiront qu’avec beaucoup de peine. Au contraire, la maîtrise d’une même langue, c’est-à-dire du bon usage de notre langue, est encore le meilleur moyen d’abattre les murs de nos ghettos.

 

Apprendre à lire, à écrire, à compter. Je voudrais ajouter : apprendre à parler. Apprendre aux jeunes à bien parler. Le fond et la forme sont inséparables, deux mille ans de culture rhétorique nous l’ont appris, qui ont toujours associé l’art de bien dire et l’art de bien penser. Les Anciens en faisaient le coeur de la formation du citoyen, de l’homme libre, capable d’argumenter et de choisir dans le sens dubien commun. Formation élitiste que tout cela, me dira-t-on. Rien n’est plus faux. Quintilien a réfuté cet argument depuis longtemps, dès le premier chapitre du premier livre de son Institution oratoire. Écoutons-le :

 

« J’entends dire tous les jours qu’il y a fort peu d’hommes en état de bien comprendre ce qu’on leur enseigne, et que la plupart, faute d’intelligence, y perdent leur temps et leurs peines. Cette plainte n’est pas fondée ; on en rencontre, au contraire, beaucoup qui ont autant de facilité à imaginer que de promptitude à apprendre ; car cela est dans notre nature : et, de même que l’oiseau est né pour voler, le cheval pour courir, et la bête féroce pour se repaître de carnage, de même l’homme est né pour exercer sans cesse sa pensée et son industrie »

 

(Quintilien, Institution oratoire, trad. de C.V. Ouizille, Paris, 1829). Peu de lectures sont aussi revigorantes que ces pages lumineuses si confiantes dans la nature humaine. Oui, ce passé, ce vieux passé, c’est encore le présent, tant que notre présent en a besoin. Ce vieux passé, ce sera encore le futur tant que notre futur connaîtra son intérêt.


L’unité de la société française dépend de l’aptitude de son École à garantir l’unité de son enseignement, principalement le socle commun de connaissances : telle est la voie du redressement. Les obstacles ne manquent pas – mon parcours personnel m’a donné l’occasion de les observer de près ; il m’a appris aussi à ne pas les surestimer. Le premier obstacle vient de la difficulté de réformer l’École. C’est indéniable. Mais n’est-ce pas parce que l’on a trop réformé ? Les réformes ont à peine le temps d’arriver jusqu’aux établissements qu’elles sont déjà remplacées par les suivantes. Entre les « trains de réformes » et les « trains de mesures », entre le tableau des arrivées et le tableau des départs, c’est la Gare de Lyon à l’heure de pointe ! Il y a quelque chose de malhonnête à vouloir soumettre des enfants à toutes sortes d’expériences. Pour réformer, il faut avoir en tête que le temps de l’école ne se confond pas avec le passage d’un homme dans un ministère ; c’est un temps long, qui demande de la stabilité et qui demande que l’on préfère ce qui est juste à ce qui est neuf.


Le second obstacle vient de la centralisation et des lourdeurs bureaucratiques. Je ne crois pas que ce soit une fatalité. Tous les spécialistes de l’École le disent désormais, quel que soit leur horizon de pensée : aucune réforme, si parfaite qu’en soit la conception, ne peut prétendre épouser l’extrême variété des situations. Car tout se gagne sur le terrain, au coeur des classes.


Les établissements scolaires doivent respirer à leur rythme, se sentir responsables et incités à l’initiative. C’est à eux de choisir leurs moyens, notamment pédagogiques, d’atteindre aux
objectifs nationaux. Des établissements plus autonomes, où le pragmatisme l’emporterait sur l’idéologie, ne remettront pas en cause le caractère national de notre système éducatif, ils feront enfin confiance aux hommes et aux femmes du terrain, proches des élus, des associations et des entreprises qui les entourent. Ils savent mieux que quiconque comment agir en fonction du contexte local, de la diversité des élèves, des attentes des parents. Ils sont les mieux à même de sortir d’école de son isolement, et pour cela de lui trouver des alliés.


Car l’École ne peut réussir toute seule. Les principaux alliés doivent être les parents d’élèves.
On parle beaucoup de la crise de la famille, laissant imaginer que de nombreux enfants seraient comme livrés à eux-mêmes. Ce n’est fort heureusement pas vrai : l’immense majorité des enfants ont une famille (recomposée ou non), sur laquelle ils peuvent compter.

 

C’est à elle que l’école doit s’adresser, afin que parents et enseignants puissent, sur l’essentiel, parler d’une seule voix. Les parents d’élèves qui, trop souvent, critiquent les enseignants se rendent-il compte à quel point ils se jugent eux-mêmes en croyant les juger ? On pourrait aussi évoquer la politique de la ville : comment croire à des règles dans un espace urbain déréglé, illisible, sans contours bien définis ? C’est donc un vaste réseau de solidarités qu’il faut tisser autour de l’école, celle-ci restant cependant au centre, afin que petit à petit les choses reprennent sens et que soit repoussé le spectre d’une dislocation.

 

Mais en dernière analyse, c’est bien dans la classe que se joue l’échec ou le succès de l’enseignement ; c’est là que le maître donne les outils du savoir, les objectifs à atteindre, le désir de connaître. Rendons leur honneur aux maîtres et aux professeurs ! N’oublions pas cet enjeu considérable, au moment où se prépare un renouvellement massif du corps enseignant : dans les années qui viennent, la moitié des professeurs partiront à la retraite.

 

La revalorisation de la fonction enseignante passe par la conscience retrouvée du rôle social éminent du professeur. C’est pourquoi chaque citoyen doit veiller à ce que les enseignants soient respectés. De son côté, la Nation doit valoriser le mérite et l’engagement de chacun, en soutenant en termes de salaire et de déroulement de carrière ceux qui s’engagent durablement dans les quartiers difficiles.


Chers confrères, mesdames, messieurs, Dans la mémoire de chacun de nous, brille le souvenir d’un instituteur ou d’un professeur qui nous a stimulés et exhaussés. Dans un monde plus ouvert mais aussi plus incertain, il est celui qui transmet des savoirs et construit des repères, qui détecte les talents et les aide à s’épanouir. Il a vocation à être ce « premier homme » dont Camus avait gardé la mémoire et à qui il devait tant. Etre le « premier homme » non seulement pour le bon élève, mais aussi pour celui qui en a le plus besoin : être le « premier homme » pour le dernier de la classe. Le rôle du professeur n’est pas d’indiquer à l’élève un seul horizon, celui de la réussite scolaire, puisque l’étude est vaine sans la conscience qui l’accompagne et sans l’action à laquelle elle prépare ; pas davantage d’être un héros – même s’il l’est parfois –, ni un maître à penser envahissant et exclusif ; son rôle est d’établir, d’instruire, d’instituer l’humanité dans l’homme, en devenant, aux yeux de l’élève, un exemple. C’est assez. À y bien regarder, c’est beaucoup. Le ministère de l’Éducation nationale est celui du destin. De quel sujet la nation doit-elle se saisir en toute priorité sinon de celui-là ? Car il n’y a pas de démocratie solide sans cohésion nationale et pas de cohésion nationale sans un socle commun de connaissances scolaires fondamentales, garant de la justice sociale. Si l’unité de la société française résiste au doute qui s’empare d’elle, c’est à l’École qu’elle le devra ; si l’École résiste aux tensions qui la traverse, et qu’on lui fait porter, c’est au dévouement de nos professeurs qu’elle le devra. C’est pourquoi nul ne peut concevoir la défense de l’École qu’en lui donnant pour principes le respect de l’élève et la grandeur du maître. Ce n’est pas une spéculation de principe ou une vague espérance. On touche ici un enjeu premier et vital, pour que ne se grippe pas l’incessante noria des générations, celle qui forme, dans l’histoire, la continuité et la grandeur d’une nation.

 

Les nouveaux défis de l’éducation
Source, journal ou site Internet : canalacadémie avec institut de France
Date : 6 septembre 2011
Auteur : discours du 1er mars 2011 de Xavier Darcos, secrétaire perpétuel de
l’académie des sciences morales et politiques

11:36 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : enseignement, école, darcos, éducation, réformes, nation | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

07/06/2011

Livre #2: L’Oligarchie au pouvoir (à lire et ...)

Haut fonctionnaire, homme politique et écrivain, Yvan Blot présentait lundi à la presse son dernier essai intitulé L’oligarchie au pouvoir. Résumé de ce remarquable plaidoyer pour un retour à une démocratie authentique.

 

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Ou le peuple décide lui-même des choix fondamentaux qui engagent son existence et son avenir. Les Français croient vivre en démocratie mais les études d’opinion montrent qu’ils ont de moins en moins confiance dans la façon de l’appliquer. Alors qu’ils font confiance à 90% en l’armée et 80% à la police, ils n’accordent leur confiance au parlement qu’ils ont pourtant élu qu’à 38%. Leur confiance dans les partis politiques n’est que de 12%. Beaucoup de Français pensent que voter à gauche ou à droite ne sert à rien. C’est toujours la même politique ou presque qui est menée, notamment en matière d’immigration ou d’insécurité, voire d’impôts et de dépenses publiques. Ils ont le sentiment diffus d’être gouvernés par un petit nombre d’hommes, une oligarchie, dont beaucoup de membres, hauts fonctionnaires, dirigeants syndicaux ou patronaux, journalistes, magistrats, partagent la même idéologie coupée de la population. Cette oligarchie a une idéologie égalitariste et cosmopolite et n’a pas de responsabilité claire : c’est la prédominance du court terme qui compte avec les politiques ou les fonctionnaires qui sont des gérants de l’argent des autres et non des propriétaires soucieux du long terme.

 

La résistance à l’oligarchie s’accroît : les partis et syndicats perdent leurs membres. Il y a de plus en plus d’abstentionnistes. Les partis marginaux et populistes ont de plus en plus d’audience. Ce phénomène touche toute l’Europe.

 

Afin de restaurer une gestion patrimoniale des affaires publiques, il faut redonner du pouvoir
au citoyen comme c’est le cas en Suisse mais aussi dans l’ouest des Etats-Unis, en Italie ou
dans les Länder allemands. Dans tous ces pays, on pratique les référendums d’initiative populaire et la confiance du peuple dans les institutions est beaucoup plus élevée qu’en France.


Mieux encore, des études universitaires poussées notamment de John Matsusaka de la Southern California University (Los Angeles), de Lars Feld (Heidelberg) et de Gebhardt Kirchgässner (Université de Saint Gall en Suisse) montrent que là où le référendum populaire est possible, les impôts et dépenses publiques sont 30% plus faibles, et la dette publique 50% plus réduite que dans les pays à démocratie purement représentative. Le système comporte un frein et un moteur : le frein est un référendum sur les lois votées par le parlement ou les décisions d’un conseil municipal. C’est une pétition de citoyens (50 000 en Suisse) qui déclenche un référendum veto et le citoyen peut annuler une nouvelle loi. Le moteur est l’initiative populaire : en Suisse, 100 000 citoyens peuvent provoquer un référendum sur un nouveau texte de loi. Le parlement peut faire un contre projet et le citoyen tranche entre les deux. On a plus d’un siècle d’expérience en Suisse et aux USA, plus de trente ans en Italie et vingt en Allemagne et ce système de démocratie semi directe donne de bons résultats mais on se garde bien d’en parler dans notre pays. Il permet de faire un contre pouvoir à l’oligarchie composée des medias des élus et des hauts fonctionnaires politiquement corrects.


Aujourd’hui, le parlement ni les juges ne sont des contre pouvoirs car ils sont asservis à l’exécutif pour les premiers et à la pensée dominante pour les seconds. L’oligarchie n’est pas seulement un mal pour les citoyens mais aussi pour le gouvernement car elle bloque les réformes de ce dernier. Le problème n’est pas uniquement national mais concerne le niveau local. Tout le monde sait que les dépenses des collectivités locales montent en flèche. Prenons un exemple comparé : Paris et Munich. A Paris le maire veut construire des tours. Lorsqu’on lui fait remarquer que les sondages montrent qu’une majorité de parisiens est contre, le maire répond : la démocratie, cela consiste pour moi à faire ma politique. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à voter contre moi la prochaine fois (donc plusieurs années plus tard). A Munich, le maire socialiste voulait aussi construire des tours. Il a fait passer la décision au conseil municipal grâce à sa majorité à sa dévotion. Mais avec une pétition de quelques milliers de signatures, les citoyens mécontents ont déclenché un référendum : une majorité a décidé qu’on ne construirait pas plus haut que la cathédrale de Munich ! Au niveau national, une initiative populaire a imposé en 2010 l’expulsion des étrangers criminels sans passer par les juges considérés comme trop laxistes. Une autre a maintenu le principe de la concurrence fiscale entre les cantons qui conduit à faire baisser les impôts, ce qui favorise l’économie suisse. La Suisse est un si grand succès avec 2% de chômeurs et des salaires souvent doubles des salaires français qu’on préfère ne pas en parler. Pourquoi ce système marche ? Le bon sens populaire qui s’appuie sur l’expérience vécue, existentielle, des citoyens fait contrepoids aux experts qui reflètent le point de vue des intérêts organisés et non l’intérêt général qui par définition ne peut être défendu par des lobbies puissants. La classe politique est-elle capable de comprendre en France que la démocratie directe ferait contrepoids aux oligarchies dans le sens des arbitrages à long terme et de l’intérêt général ? L’histoire de France montre que les oligarchies sont souvent aveugles à ce qui les menace et les blocages demeurent jusqu’à ce que de graves crises apparaissent. C’est malheureusement vers ce scénario que l’on semble se diriger.


Il faut espérer que des responsables ayant une vue à plus long terme nous économisent ces crises en faisant la réforme nécessaire. Le projet de réforme de la constitution que contient le livre a été repris par le député Christian Vanneste et 24 députés UMP. Il s’agit de mettre en place le référendum d’initiative populaire en France car l’article 11 de notre constitution, qui prévoit un tel dispositif, est rédigé de telle façon qu’il ne peut pas fonctionner.


Il prévoit qu’il faut une pétition de 3,5 millions de citoyens plus 280 parlementaires pour présenter un texte. En Italie, il suffit de 500 000 signatures pour déclencher un référendum !

 

Chez nous si le parlement discute le texte, il n’y a pas de référendum. En Italie comme en Suisse, le référendum est déclenché automatiquement. Cette réforme permettrait de prendre enfin au sérieux la déclaration des droits de l’homme de 1789 qui dans ses articles 6 et 14 prévoit que les citoyens, et pas seulement leurs représentants, peuvent voter la loi et voter les impôts. Cette réforme a beaucoup d’arguments pour elle mais pour la France, elle peut sembler révolutionnaire. Elle ne sera faite que lorsque la situation deviendra grave mais avec notre dette publique notamment, cela a de fortes raisons d’arriver !


L’oligarchie au pouvoir. Yvan Blot Editions Economica144 pages 19 euros

24/05/2011

Contributeur L&L: Maher GORDAH #3: Les nouveaux défis économiques de la Tunisie après l’ère Ben Ali

Quel modèle économique la Tunisie doit adopter pour une insertion réussie dans la mondialisation actuelle ?

 

 

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Le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a mis fin à plus de vingt trois années d’un régime mafieux, dictatorial, répressif et clanique, dirigé par un président sénile et une belle famille composée de prédateurs assoiffés de pouvoir et avide du toujours plus. Cette même famille qui a pillé l’économie tunisienne au vu et au su de tous à travers des méthodes bien rodées durant une quinzaine d’années. Ceci étant, le choix du libéralisme économique et des partenariats avec les pays européens depuis l’accession de Ben Ali au pouvoir a permis à la Tunisie de réussir sa transition économique et de faire partie du club très restreint des pays émergents, malgré la généralisation de la corruption et le mépris affiché pour la méritocratie.

 

Depuis la chute de l’ancien dictateur et de son clan, les voix et les plumes d’innombrables intellectuels ont foisonné dans le débat public pour essayer d’établir la conception d’un schéma ou d’un modèle propice à la Tunisie tant sur le plan social qu’économique. Les modèles imaginés vont d’une forme de conception marxiste et socialiste jusqu’au modèle de type libéral en passant par ce qu’on peut qualifier de capitalisme islamique. Dans un souci de clarté, je relaterai de manière très succincte les différentes expériences économiques menées par la Tunisie avant de mettre en exergue le choix qui me semble le plus pragmatique du modèle à suivre par la Tunisie afin de consolider ses acquis et sa position d’un pays émergent dynamique en voie de converger vers le niveau des pays développés.

 

L’expérience collectiviste durant les années soixante, conduite sous l’égide d’Ahmed Ben Salah a conduit le pays à une crise économique aigue, avec des taux de croissance quasi insignifiants, due notamment au déficit abyssal des entreprises publiques, l’accélération du processus de collectivisation, en particulier du secteur agricole qui a atteint un taux de 90 % en 1969 et l’expropriation des terres en possession étrangère, ce qui a conduit au gel de l’aide financière française. Ce n’est qu’à travers l’abandon du socialisme et la réorientation de la politique publique vers l’économie de marché, la propriété privée et l’ouverture à l’investissement privé, que la Tunisie a connu une expansion du secteur privé et une croissance rapide de l’emploi manufacturier. Conséquence directe : le pays a enregistré durant la décennie soixante-dix une croissance moyenne de plus de 8 % par an. Malgré la crise économique qui a sévit durant les années quatre-vingt, liée notamment à la conjoncture internationale et la flambée du prix du baril de pétrole, la Tunisie a fait le choix courageux de la libéralisation de l’économie sans succomber à la tentation de la planification de l’économie et en maintenant loin le spectre de l’expérience catastrophique du socialisme économique dont la seule conséquence était le déclin du pays.

L’insertion de la Tunisie à l’économie mondiale à travers son adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce (l’OMC) et son accord signé avec l’Union européenne en 1995 a conduit à l’accroissement de la compétitivité des entreprises tunisiennes et leur accès plus libre aux marchés internationaux grâce au démantèlement progressif des barrières douanières. Ceci étant, malgré l’aggravation du chômage, en particulier celui des jeunes, lié notamment à l’incapacité de la structure existante du marché de travail à absorber le flux continuel des diplômés de l’enseignement supérieur, et la généralisation de la corruption et le népotisme du clan Ben Ali, à travers les interventions discrétionnaires du gouvernement et le pouvoir des initiés qui ont affaibli le climat des affaires et les éventuelles prises de risques des investisseurs étrangers, n’est en rien une représentation fidèle de ce que devrait être une économie libérale et un système démocratique et progressiste. Ainsi, malgré la prolifération de la prédation et de l’économie mafieuse, l’initiative privée dans son ensemble et la croyance en l’efficacité du marché, a permis à la Tunisie de multiplier ses performances économiques, se hissant ainsi à un degré d’insertion dans les échanges mondiaux parmi les plus élevés du monde, ce qui en a fait ipso facto, selon le Forum économique mondial sur l’Afrique, tenu en juin 2007, la première économie compétitive d’Afrique, devançant ainsi l’économie sud-africaine. En se basant sur ce postulat, on constate que seules les réformes économiques de type libérales sont de nature à consolider la situation économique car qu’on le veuille ou non, seul le marché malgré ses limites est pourvoyeur de richesses et par conséquent un vecteur de croissance et de développement. Il suffit d’observer que seuls les pays qui ont choisi la voie du repli et de l’autarcie se sont retrouvés sur le banc des pays les plus en retard sur le plan économique, technologique et même démocratique. On peut citer l’exemple de Cuba ou celui de la Corée du Nord dont la politique économique d’inspiration marxiste voire stalinienne et antidémocratique n’a eu comme conséquence in fine que l’appauvrissement et l’asservissement de la population. Il en est de même pour un pays comme la République Islamique d’Iran.

 

Il faut bien comprendre que l’élévation du niveau de vie et du bien-être social ne peut pas émaner uniquement d’un gouvernement paternaliste, omniscient et omnipotent, mais doit être insufflé par la volonté individuelle de chaque citoyen de réussir et de relever les défis qui nous attendent. Pour appuyer mon propos, je citerai la célèbre phrase de l’ancien président américain J.F Kennedy prononcée lors du discours de son investiture en 1961 : « Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays ».

Parfois, les revendications sociales qui semblent être légitimes à court terme dans la plupart des cas sont assez contradictoires avec l’intérêt général à moyen et long terme, car cela conduit entre autres à des tensions inflationnistes et au creusement du déficit public en période d’instabilité politique et de récession économique. Cette idée est admise et fait l’unanimité chez une très grande majorité d’économistes universitaires, qu’ils soient de tendance libérale néo-classique ou néo-keynésienne interventionniste.

 

Maintenant, si l’on met l’accent sur ce que devra accomplir la politique économique tunisienne afin de s’affranchir de certains obstacles qui freinent toujours son développement, on doit nous épargner de recourir aux vieilles panacées qui ont montré leurs limites et s’orienter plutôt sur celles qui ont fonctionné dans d’autres économies émergentes et sont susceptibles de nous faire converger vers le niveau économique des pays développés.

 

L’une des premières mesures consistera à s’ouvrir davantage au marché international, pas uniquement le marché européen mais aussi le marché maghrébin et subsaharien. Cela devra se traduire par une volonté politique de signer de véritables accords et partenariats commerciaux avec les pays voisins du Maghreb, étant donné la taille de leur marché pour les entreprises tunisiennes. De manière plus générale, la théorie économique en faveur du libre échange nous enseigne que la libéralisation nous permettra de disposer de biens moins chers et d’offrir plus de choix aux consommateurs ; de réaliser des gains de productivité à travers le fait que les investissements se concentreront sur les secteurs les plus porteurs, plutôt que sur les entreprises publiques peu rentables et hyper protégées, produisant des biens plus chers que s’ils étaient importés ; d’améliorer l’emploi ; d’accroître la concurrence qui profitera aux consommateurs et aux petits producteurs en réduisant le prix des biens ; de développer la technologie à travers les biens et les investissements étrangers qui nous permettront de pouvoir bénéficier davantage des recherches effectuées à l’étranger sans avoir à réaliser les mêmes investissements. D’un point de vue général, une insertion plus accentuée dans la mondialisation économique engendrera des externalités positives, notamment la stabilisation et l’amélioration de nos relations internationales.

 

La deuxième mesure concerne une plus libre circulation des capitaux. Sachant que la Tunisie à l’instar des autres pays en voie de développement économise peu, mais nécessite cependant d’importants investissements. La circulation des capitaux étrangers vers un pays comme le notre peut l’aider à accroître sa productivité, et à améliorer sa qualité de vie. Par conséquent, la Tunisie doit ouvrir davantage son marché de capitaux, pas seulement aux investisseurs étrangers mais aussi aux investisseurs tunisiens désireux d’investir à l’étranger. Notons que la libéralisation encourage les bonnes politiques : les Etats qui ont des gouvernements stables, des règles de droit justes et solides, bref, un climat des affaires attrayant, attireront mécaniquement plus de capitaux. De plus, les contrôles de capitaux sont totalement inefficaces sur le plan micro-économique, car ils sont de nature à empêcher l’allocation optimale des ressources. Pour être plus clair, l’argent n’est pas autorisé à circuler vers les entreprises ou les investissements qui sont les plus efficaces. Souvenez-vous des conglomérats bâtis par l’ancien dictateur et ses sbires. Les contrôles ont aussi des coûts administratifs très élevés, développant ainsi la fraude et la corruption. La Tunisie en était un exemple frappant sous l’ère Ben Ali.

 

La troisième mesure concerne le désendettement du pays. En effet, l’endettement est un obstacle majeur au développement durable de notre pays. La Tunisie comme beaucoup d’autres pays en voie de développement consacre une bonne partie de son budget au remboursement de sa dette, ce qui laisse peu d’argent pour soutenir son économie ou pour couvrir ses dépenses sociales, comme l’éducation et la santé. Ainsi, le service de la dette peut aussi absorber la plupart des devises étrangères que notre pays détient en échange de ses exportations, lui laissant peu de devises pour financer ses importations de première nécessité.

 

La quatrième mesure sera pour la Tunisie son action concrète de lutte contre la corruption et la fraude fiscale. Cela devra se faire par l’établissement d’un véritable cadre légal et professionnel répondant aux normes internationales et suffisant pour réguler ces phénomènes, notamment les recommandations du GAFI (le Groupe d’action financière). Ainsi, la Tunisie devra se doter d’instruments juridiques lui permettant d’éliminer le secret bancaire, à introduire davantage de transparence sur la propriété de capitaux d’entreprises et à confisquer les sommes qui émanent d’activités criminelles.

 

Ces différentes mesures ne sont qu’un échantillon d’un sous-ensemble de réformes que le ou les futurs gouvernements devront s’appliquer à mettre en œuvre afin de consolider les acquis institutionnels hérités depuis l’indépendance. Le choix de telles mesures me semble être prioritaire, étant donné la situation actuelle post révolution, même s’il n’a ni la vocation, ni la prétention à être un ensemble exhaustif de mesures dont notre pays a cruellement besoin.

 


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Dr. Maher GORDAH est économiste senior dans un bureau d'études et de conseil international et consultant auprès de grands bailleurs de fonds, titulaire d'un doctorat (Ph.D) en sciences économiques de l’UNS et chercheur affilié au laboratoire GREDEG (CNRS/Sophia Antipolis). Maher GORDAH est auteur de plusieurs publications scientifiques qui portent essentiellement sur la thématique du développement économique, la croissance économique, l’économie internationale et la théorie du marché.

09:05 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, gordah, tunisie, ben ali, collectivisme, croissance, libération, corruption, réformes | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

16/03/2011

Une vision, un débat: Le « nouveau » libéralisme (Keynes) par Catherine Audard

« La transition de l’anarchie économique vers un régime visant délibérément à contrôler et diriger les forces économiques dans l’intérêt de la justice et de la stabilité sociale présentera d’énormes difficultés à la fois techniques et politiques. Je suggère néanmoins que la véritable mission du nouveau libéralisme est de leur trouver une solution ».


John Maynard Keynes, « Suis-je un libéral ? » (1ère éd. 1925), in La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002 (souligné par nous).

 

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Ce diagnostic de Keynes sonne étonnamment contemporain [1]. Le monde occidental sort de trente ans de politique économique dominée par le néolibéralisme qui ont conduit certes à une plus grande prospérité mondiale, mais aussi à une crise financière d’une très grande gravité, parfaite illustration de l’anarchisme économique que fustige Keynes et qu’il avait expérimenté en première ligne, avec la dépression de 1929. Mais si la dérégulation des forces du marché a conduit le capitalisme au bord du précipice, les modèles alternatifs, communisme et socialisme, ont été, eux, largement frappés de discrédit depuis la chute du mur de Berlin, comme ils l’étaient déjà pour Keynes. Comme les gouvernements sociaux-démocrates actuels, Keynes refusait de voir dans le socialisme un remède aux maux du laissez faire. Quant au retour au protectionnisme, qui, rappelons-le, n’était pas un dogme pour Keynes, même s’il est une tentation, il est un moyen infaillible de transformer la récession en dépression, puisqu’il aggrave l’effondrement de la demande mondiale.


Vers quelle théorie se tourner si l’ultralibéralisme comme le socialisme ont été déconsidérés ? Telle est la question urgente qui se pose à tous les gouvernements modérés en 2009. Mais c’était également la question que se posaient au tournant du XXe siècle les auteurs libéraux progressistes qui, hostiles aussi bien au libéralisme orthodoxe de l’École de Manchester [2] qu’au socialisme, ont influencé Keynes. Ce sont ces auteurs, ainsi que leur politique économique et sociale, qui font l’objet de cette étude de ce qu’on a appelé le New Liberalism en Angleterre. [3]

La naissance du « nouveau » libéralisme au tournant du XXe siècle

D’un libéralisme de parti à un libéralisme d’idées

Le libéralisme connaît des transformations remarquables en Angleterre au tournant du XXe siècle. Il cesse progressivement d’être la formation politique dominante et est évincé après 1922 par le parti socialiste, le Labour Party, devenant de plus en plus minoritaire et éloigné du pouvoir en raison du bipartisme qui caractérise la politique anglaise. Mais il acquiert et développe également, pendant la même période, une influence intellectuelle et une stature morale sans commune mesure avec sa représentation politique. Il passe d’un libéralisme de parti à un libéralisme d’idées, forgeant ce qu’on a appelé le « nouveau » libéralisme qui s’éloigne considérablement des positions du libéralisme classique. Son renouveau intellectuel est animé par des philosophes, des économistes, des politologues, des sociologues, essayistes ou universitaires, mais aussi des journalistes, qui sont parfois également des hommes politiques et qui ont un prestige et une influence considérables auprès des classes dirigeantes. Ces auteurs se confrontent aux textes classiques du libéralisme comme aux positions du parti libéral pour les critiquer et les remanier sous des angles extrêmement variés, donnant son nouveau visage au libéralisme.


Il faut ajouter que ces auteurs ont eu un rayonnement international et que des mouvements comparables au New Liberalism ont existé en France, comme le « solidarisme » de Charles Renouvier (1815-1903), Alfred Fouillée (1838-1912), Léon Bourgeois (1851-1925), Charles Gide (1851-1925) et même Émile Durkheim (1858-1917) [4]. En Italie, le libéralisme classique représenté par le célèbre économiste Vilfredo Pareto [5] (1848-1923) a suscité les réactions d’intellectuels opposés au fascisme comme Benedetto Croce (1866-1952), fondateur du parti libéral italien, l’économiste Luigi Einaudi (1874-1961) et l’historien du libéralisme, Guido de Ruggiero (1888-1948), inspirées par le « nouveau » libéralisme et sa critique du libéralisme économique ou liberismo. Quant au « socialisme libéral » de Carlo Rosselli (1899-1937) [6], il a marqué durablement la tradition politique italienne [7]. En Allemagne, Wilhelm Dilthey (1833-1911) et Max Weber (1864-1920) [8] incarnent les espoirs du libéralisme ainsi que ses échecs et son incapacité à prendre pied dans un contexte idéologique hostile. Aux États-Unis, le « progressisme » américain est l’équivalent du « nouveau » libéralisme et sa nouvelle éthique démocratique et égalitaire s’exprime dans le magazine The New Republic, avec son fondateur Herbert Croly (1869-1930), Walter Lippmann (1889-1974), son publiciste le plus célèbre, ainsi que le philosophe John Dewey (1859-1952) qui, tous, puisent leur inspiration dans la philosophie de William James (1842-1910). Notons que l’un de ses grands intellectuels, Thomas Woodrow Wilson (1856-1924), professeur de sciences politiques à Princeton, fut président des États-Unis de 1913 à 1921.


Le libéralisme en Angleterre (1870-1920)

Quelle est la situation spécifique du libéralisme en Angleterre ? En 1870, au moment de son apogée, le parti libéral est divisé en deux courants principaux. Le premier courant, plus conservateur, est l’hériter des Whigs des XVIIe et XVIIIe siècles, grands propriétaires terriens alliés à la bourgeoisie d’affaires pour des raisons tactiques afin de défendre leurs privilèges contre la dynastie des Stuarts et la monarchie absolue. Les éléments les plus conservateurs du parti se sont séparés des libéraux en 1832 sur la question du libre-échange, mais aussi de la réforme électorale et de l’élargissement du droit de vote, et rejoignent un nouveau parti qui se substitue aux Tories, le parti conservateur. Les libéraux conservateurs qui restent au parti, dont les représentants sont Richard Cobden, John Bright, et surtout le premier ministre William Gladstone, sont partisans du libre-échange contre les conservateurs protectionnistes et impérialistes, dont le leader est Benjamin Disraeli.


En face d’eux, et en position de plus en plus dominante, les libéraux réformateurs et « radicaux » influencés par l’utilitarisme se préoccupent avant tout d’améliorer le bien-être (welfare) des classes laborieuses et de lutter contre la pauvreté, en intervenant dans des secteurs jusque-là réservés à la charité privée. Ils sont également hostiles à l’impérialisme britannique et au coût des guerres coloniales. Ces préoccupations les amènent à critiquer les dogmes du libéralisme économique et à prôner au contraire l’intervention de l’État dans la vie sociale et économique.


Mais, malgré ces conflits, on peut dire que le consensus libéral résiste aux crises économiques et sociales beaucoup plus longtemps qu’ailleurs. Le libéralisme continue de nourrir une image idéalisée du capitalisme et de son fonctionnement. Il comprend la nouvelle société qu’il voit se former sous ses yeux dans les mêmes termes individualistes que jadis, attribuant le chômage et la misère avant tout à des défauts de « caractère » ou à la malchance. Incapable de saisir les causes de la crise sociale, il cherche à en guérir les symptômes : pauvreté, insécurité, chômage. Il n’établit aucun lien entre la pauvreté croissante du prolétariat et le capitalisme.


C’est la montée du socialisme, sous la forme du travaillisme, qui change la situation et radicalise l’aile réformatrice du parti libéral. Mais le travaillisme, qui donne naissance en 1906 au Labour Party, bien loin d’être influencé par le socialisme révolutionnaire et le marxisme comme en Europe continentale, a ses sources morales dans le libéralisme modéré et dans le protestantisme libéral, le méthodisme en particulier [9]. C’est seulement en 1918 qu’il cesse d’être un allié politique des libéraux et qu’il devient un opposant politique du parti libéral, lui ravissant la première place aux élections en 1922. Entre 1906 et 1911, avec l’aide des travaillistes, les libéraux réformateurs ont fait voter une législation sociale très avancée : indemnités en cas d’accident de travail, repas gratuits dans les écoles, réglementation du travail des enfants, limitation du travail à 8 heures dans les mines, protection des syndicats dont les pouvoirs sont accrus, revenu garanti pour toute personne âgée de plus de soixante-dix ans, début de la démolition des taudis et amélioration des logements ouvriers. Enfin, le National Insurance Act, voté en 1911, met sur pied le premier système d’assurance-chômage et maladie. Les prémisses du Welfare State sont donc l’œuvre des libéraux, appuyés par les travaillistes [10].


Mais cette radicalisation conduit, en 1916, à l’éclatement du parti entre radicaux (comme Lloyd George), modérés (comme Lord Asquith) et conservateurs, partisans de l’Empire au moment de la guerre des Boers. Le parti libéral perd ainsi, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la position dominante qu’il occupait dans la vie politique anglaise, au profit du parti travailliste.

Les sources intellectuelles du « nouveau » libéralisme

Derrière les transformations du parti libéral, son éclatement et la naissance du parti travailliste pendant cette période, il faut voir l’action indirecte, mais parfois aussi directement politique, d’un nouveau mouvement intellectuel qu’on a appelé New Liberalism, né dans les universités d’Oxford ou de Cambridge. Ce mouvement a exercé une influence très importante sur les élites et les hommes politiques, mais a su également trouver des journalistes et des écrivains pour diffuser plus largement ses vues.


L’héritage de John Stuart Mill (1806-1873)

Ce « nouveau » libéralisme a, tout d’abord, ses sources intellectuelles dans les écrits de John Stuart Mill. Sous l’influence de Wilhelm von Humboldt (1767-1835), représentant du libéralisme allemand du Sturm und Drang [11], Mill a développé une nouvelle conception de l’individu qui doit beaucoup au concept hégélien et humboldtien de Bildung, terme ambigu qui signifie à la fois la formation de l’individu, son éducation ou ce que Mill appelle « la culture de soi ». Disons qu’à la conception abstraite et non historique de l’individu libéral du XVIIIe siècle, Mill substitue une conception beaucoup plus riche, évolutive et dynamique de l’individu comme résultat d’un processus d’individualisation : l’individualité. Dans De la liberté (1859), le manifeste du libéralisme moderne, il affirme que l’individualité est un des éléments essentiels du bien-être et donc une valeur centrale du libéralisme.


En conséquence, la société a un rôle central à jouer dans la formation de l’individualité et la nature sociale de l’individu est affirmée. Mill refuse toute opposition tranchée entre individu et société. Le but du libéralisme est d’indiquer « la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu […] ce contrôle extérieur n’étant justifié que pour les actions de chacun qui touchent à l’intérêt d’autrui ». Indiquer clairement les limites de l’action de la société sur l’individu permet de lutter contre les contraintes inacceptables et injustifiées qu’elle risque d’imposer au développement individuel, contre l’autorité abusive qu’elle fait peser sur les individus et leur créativité. Mais le libéralisme ne refuse certainement pas l’idée que la société ait une influence sur la formation de l’individu et « la culture (Bildung) de soi ». Le libre développement de l’individu est un élément essentiel du progrès social, mais, sans l’aide et la contribution des autres, ce développement serait impossible.


Liée à cette conception de l’individualité, Mill développe une conception pluraliste de la société, mais aussi de la connaissance et de l’éthique, là encore en opposition avec les tendances monistes de l’idéologie des Lumières. Il insiste sur le fait que la pluralité des opinions est absolument nécessaire à la découverte de la vérité (De la liberté, chapitre II) comme à la liberté de l’individu de choisir son propre chemin, la voie de son développement personnel.


Mais c’est surtout en tant qu’homme politique – il est candidat socialiste aux élections de 1868 – et économiste – ses Principes d’économie politique de 1848 ont un énorme succès parce qu’il y apparaît plus soucieux de la classe ouvrière qu’aucun économiste avant lui – que Mill inspire l’évolution du mouvement libéral vers une conscience de plus en plus aiguë des questions sociales et ce sont surtout ses derniers écrits sur le socialisme, sur les droits des femmes et sur le gouvernement représentatif qui constituent les sources du nouveau paradigme.


Du « nouveau » libéralisme au travaillisme : T.H. Green, L.T. Hobhouse et John Hobson

Le penseur le plus important du nouveau libéralisme est certainement le philosophe d’Oxford Thomas Hill Green (1836-1882) [12] dont l’enseignement a un rayonnement extraordinaire bien après sa mort sur tout le personnel politique de l’époque, sans oublier sur Keynes lui-même qui, s’il ne le cite pas, s’en inspire [13]. Green développe les idées de Mill, mais va beaucoup plus loin que lui dans la dénonciation de la liberté des contrats et de la liberté économique, et ses thèses sur la nature sociale de l’individu sont très proches de celles de Durkheim dont il est le contemporain [14]. Green est remarquable par sa lecture de Rousseau, qu’il admire, et des philosophes idéalistes allemands, Kant, Hegel, Humboldt, qu’il essaye de concilier avec l’héritage libéral anglais et écossais. Suivant Kant, il rejette l’utilitarisme qui était la doctrine morale préférée des libéraux et affirme, au contraire, que le lien social ne résulte ni d’un contrat à la manière de Locke ni de l’utilité à la manière de Bentham, mais de la reconnaissance par chacun de la personne de l’autre comme d’une fin en soi et des intérêts des autres comme constitutifs de l’intérêt personnel. Il critique ainsi l’individualisme atomiste du XVIIIe siècle et lui substitue la vision, inspirée de celle de Mill, d’une individualité qui se développe et se perfectionne grâce à l’apport constant des autres, fondant ainsi un droit de l’individu vis-à-vis de la société qui lui doit les moyens de la réalisation de son potentiel, réalisation essentielle pour le bien-être et le progrès de tous. Cette idée est notamment reprise dans le « solidarisme » de Léon Bourgeois et son concept de la « dette sociale ». À la suite d’Aristote et de Hegel, Green appelle « bien commun » cette interaction entre intérêt individuel et intérêt commun et en fait le fondement de la morale et de l’obligation politiques [15].


Green est à la source de quatre innovations dans le programme libéral. Tout d’abord, il distingue radicalement la liberté négative du « vieux » libéralisme, celle des droits individuels, et la liberté positive du « nouveau libéralisme », celle des droits-créances, des moyens sociaux et économiques que la société fournit à l’individu pour permettre le développement de ses potentialités. Il amorce ainsi un débat entre liberté positive et liberté négative qui devient central dans l’idéologie libérale du XXe siècle et qui suscite la célèbre défense de la liberté « négative » par Hayek dans La Constitution de la liberté (1960). Ensuite, il réaffirme la nature sociale de l’individu dont le développement est tributaire de l’apport des autres et de la société. Puis, il fait la critique du libéralisme économique en soutenant que le marché est une institution sociale comme une autre qui doit donc être régulée pour fonctionner à l’avantage de tous et non pas seulement de certains. Enfin, il soutient la légitimité de l’intervention de l’État et de la législation dans les domaines de l’éducation, de la santé publique, de la propriété privée et du droit du travail pour neutraliser les effets pervers des excès de la liberté individuelle.


À la suite de Green, Leonard T. Hobhouse (1864-1929) [16] condamne le libéralisme économique qui conduit à creuser l’écart entre riches et pauvres et propose un programme sévère de taxation des profits des entreprises. Il défend le rôle de l’État qui doit réguler la vie sociale et soutient que les réformes sociales peuvent être compatibles avec le respect de l’individu. La nouvelle citoyenneté devrait inclure les droits sociaux et pas seulement les droits politiques. Il se rapproche ainsi du travaillisme naissant et de la Fabian Society. Celle-ci, qui existe toujours, a servi de premier think tank au parti travailliste et compte parmi ses membres fondateurs Béatrice et Sidney Webb, George Bernard Shaw et H. G. Wells. Elle défendait l’intervention de l’État dans la société, grâce à une bureaucratie efficace et honnête, le collectivisme et la méritocratie, tout en se considérant comme l’héritière du libéralisme [17].


Le nouveau libéralisme est également l’œuvre d’économistes, pas seulement de philosophes ou d’essayistes. Ainsi l’harmonie entre efficacité économique et réformes sociales est-elle le credo des travaux de l’économiste Alfred Marshall. Quant à John Hobson, le disciple de Green et Hobhouse et l’auteur de The Evolution of Modern Capitalism (1894) et d’Imperialism (1902), il rejoint, comme Hobhouse lui-même, les rangs du parti travailliste après la Première Guerre mondiale, quand le courant impérialiste du parti libéral rend impossible tout effort de réformes sociales.


John Maynard Keynes (1883-1946)

Il est impossible d’évoquer le « nouveau » libéralisme en Angleterre sans évoquer la figure de Keynes [18]. Confondant Keynes et le keynésianisme, on a souvent présenté Keynes comme antilibéral. En réalité, il est bien l’héritier des idées du « nouveau » libéralisme. Il s’oppose à une certaine version du libéralisme, celle, dogmatique et conservatrice, de l’École de Manchester et du parti libéral au début du XXe siècle, ou celle des conceptions économiques « orthodoxes » du Trésor avec lequel il a tellement de conflits, mais certainement pas au « nouveau » libéralisme dont il est, au contraire, le continuateur [19].


On peut dire, tout d’abord, que Keynes a parachevé le nouveau paradigme libéral en donnant à l’État administratif la dernière justification qui lui manquait encore : celle de l’expertise économique, et non plus seulement sociale, comme c’était le cas pour l’État social allemand de Bismarck. La pauvreté et les problèmes sociaux sont dus, selon lui, à la mauvaise gouvernance économique, à l’incompétence et à la mauvaise gestion de l’économie par les gouvernements, à leur « bêtise », dit-il souvent, se référant à ses innombrables démêlés avec les responsables du Trésor et avec les tenants du free market à tout prix, plutôt qu’aux défauts de caractère des « pauvres ». La nouvelle science économique doit permettre de résoudre les crises économiques en changeant les paramètres et en comptant sur l’intervention de l’État pour les mettre en œuvre, par exemple par une politique de grands travaux dont l’inspiration se trouve, avant Keynes, chez les économistes américains institutionnalistes. Keynes complète, plutôt qu’il ne transforme, le libéralisme pour y faire entrer des idées nouvelles, celles de risque, d’incertitude, d’anticipation, de probabilités ainsi que l’importance des phénomènes macro-économiques. Comme il le fait remarquer, non sans vanité, de même que la théorie de la relativité d’Einstein intègre comme un phénomène particulier valable pour des vitesses inférieures à la vitesse de la lumière les équations de Newton, de même sa théorie générale intègre les conceptions classiques et néo-classiques de l’économie libérale comme des cas particuliers.


On peut constater, ensuite, qu’en raison de son pragmatisme – ne proclame-t-il pas fièrement : « Quand les faits changent, je change d’avis » – Keynes évolue par rapport au « nouveau » libéralisme et trouve une alternative aussi bien au protectionnisme d’une partie de la droite qu’à la politique interventionniste et redistributive de la gauche, à savoir la possibilité de réguler les cycles économiques et les politiques de l’emploi tout en favorisant la croissance économique. Dans sa conférence de 1924, publiée en 1926 sous le titre La Fin du Laissez faire [20], il explique ses positions pragmatiques en faveur de l’intervention de l’État. Ce texte aurait pu servir de point de départ au grand débat avec Hayek qui n’a jamais eu lieu en raison de la mort de Keynes en 1946. Dans un texte de 1925, « Suis-je un Libéral ? » [21], Keynes précise encore davantage sa position à l’égard du « nouveau » libéralisme. Il part d’une théorie non marxiste des étapes du développement économique, proposée par l’économiste américain institutionnaliste J. R. Commons (Institutional Economics, 1934) [22]. Celui-ci distingue trois stades du développement : 1) le stade de la rareté, 2) le stade de l’abondance et de l’individualisme, 3) le stade de la stabilisation et de la régulation, après les grandes crises du capitalisme.


Dans ce dernier stade, la réduction de la liberté individuelle est liée aux interventions gouvernementales, mais surtout à des interventions économiques à partir de l’action concertée secrète ou semi-ouverte, ou d’arbitrage des associations, corporations, syndicats et autres mouvements collectifs des patrons du commerce ou de l’industrie, des banques, mais aussi des syndicats de travailleurs, ouvriers et paysans. À ce stade, les libertés sont menacées par le fascisme et le bolchévisme. Le socialisme n’offre pas d’alternative parce qu’il raisonne comme si l’ère d’abondance existait toujours. L’avenir du « nouveau » libéralisme est de chercher à résoudre les immenses difficultés de cette ère de stabilisation, de contrôle et de régulation des forces économiques en vue de créer la justice et la stabilité sociale. Quant au parti travailliste, bien que « stupide » (« silly », dit Keynes), il devra être attelé au programme du libéralisme. Keynes, comme le « nouveau » libéralisme, soutient la compatibilité entre socialisme et libéralisme. Cependant, il rejette le socialisme comme remède économique aux maux du laissez faire parce qu’il défend des politiques économiques inefficaces, l’interférence avec les libertés individuelles, et qu’il se veut révolutionnaire, défendant une idéologie de classe et un anti-élitisme jugé absurde. Il reste le parti libéral, pourtant clairement incapable de renouvellement en 1925 en raison de ses divisions internes et de ses échecs électoraux. Les « jeunes libéraux », comme William Beveridge, ne reviendront au pouvoir qu’après la guerre, en 1944, avec un programme qui s’inspire des idées de Keynes. Mais « le parti libéral demeure le meilleur instrument de progrès – si seulement il avait une direction forte et un bon programme ».


Dans sa Théorie générale (1936), Keynes développe certes des conceptions assez différentes de celles du « nouveau » libéralisme. Il ajoute la stabilisation macroéconomique au programme libéral d’avant-guerre et lui donne la priorité. L’instabilité à court terme du capitalisme est pour lui un danger plus grand que l’injustice à long terme dans la distribution de la richesse et des revenus. Les plus grands maux économiques sont le risque, l’incertitude et l’ignorance. Le rôle de l’État est de les minimiser grâce à sa politique monétaire et d’investissements en grands travaux, équipements sociaux, etc. Keynes déplace le problème de la justice sociale de la microéconomie vers la macroéconomie. L’injustice devient un problème d’incertitude, la justice une affaire de prédictibilité contractuelle. Contrairement à ce que l’on pense généralement, la redistribution joue un rôle mineur dans sa philosophie sociale, comme une partie de la machinerie de la stabilisation macroéconomique, certainement pas comme un moyen vers une fin idéale. Son étatisme et surtout son élitisme le différencient des « nouveaux » libéraux d’avant-guerre qui valorisaient la démocratie comme une fin en soi, alors que Keynes souhaite plutôt un État gestionnaire et technocrate. Il ne faut pas oublier non plus la différence de style intellectuel entre le « nouveau » libéralisme d’Oxford, teinté d’hégélianisme, et les économistes de Cambridge qui ont été les maîtres de Keynes. À distance des nouveaux libéraux, Keynes en est resté malgré tout un compagnon de route.

Une nouvelle conception de la liberté et de l’État

De la liberté négative à la liberté positive

La première transformation accomplie par les libéraux réformateurs concerne la conception de la liberté libérale. Rappelons les termes du débat.


Pour le libéralisme classique, la liberté était essentiellement conçue comme le droit à un espace privé inviolable, comme la protection vis-à-vis des autorités abusives, que ce soit le pouvoir exercé par autrui, par le groupe et la société, la coercition de l’État et des lois ou l’autorité des églises. C’est ce qu’on a appelé la liberté négative ou défensive. Mais, pour le « nouveau » libéralisme, la liberté est également positive : c’est le pouvoir d’agir au mieux de ses intérêts ou de ses valeurs sans en être empêché par quiconque ou par quoi que ce soit, sauf si l’on nuit à autrui. C’est la conception qui était déjà défendue par Mill :

« Personne ne soutient que les actions doivent être aussi libres que les opinions […] Les actes de toute nature qui, sans cause justifiable, nuisent à autrui peuvent être contrôlés […] La liberté de l’individu doit être contenue dans cette limite : il ne doit pas nuire à autrui. Et dès qu’il s’abstient d’importuner les autres et qu’il se contente d’agir selon son inclination et son jugement dans ce qui ne concerne que lui […] il doit être libre de mettre son opinion en pratique à ses propres dépens » (De la liberté, 1861, p. 145-146).

T. H. Green reprend et développe cette distinction entre freedom from, liberté à l’égard des contraintes, et freedom to, liberté active, ou liberté-puissance. Une telle distinction est cruciale puisque les obstacles ne sont pas les mêmes dans les deux cas. Pour la première, l’obstacle se situe dans l’autorité arbitraire, politique ou religieuse et dans la contrainte. Pour la seconde, l’obstacle est l’absence des moyens d’agir et de réaliser les projets de vie de l’individu. On peut très bien vivre sous le règne des institutions de la liberté et souffrir d’un manque de liberté si l’on ne dispose pas des conditions sociales et économiques nécessaires au développement de son potentiel : éducation, santé, logement, salaire décent, etc. Les droits socio-économiques sont donc aussi importants que les libertés personnelles et politiques pour la liberté. C’est sur ce point que les débats avec le « nouveau » libéralisme vont faire rage pendant tout le XXe siècle. En effet, où se situe dorénavant la différence avec le socialisme ?


Le libéralisme classique avait toujours considéré que les institutions politiques (gouvernement représentatif, séparation des pouvoirs, contrepouvoirs, contrôles de constitutionnalité, décentralisation, etc.) étaient en première ligne pour protéger les droits et les libertés des individus. Pour le socialisme, au contraire, ces institutions ne peuvent pas jouer pas de rôle effectif puisque ce sont les conditions socio-économiques qui sont cruciales pour la « vraie » liberté. La justice sociale est pour le socialisme le seul moyen de l’épanouissement de l’individu et il ne peut y avoir de liberté sans les moyens de la liberté pour tous. Le « nouveau » libéralisme tente de combiner ces deux conceptions. Si l’on comprend les soi-disant droits « naturels » comme des allocations sociales et comme des moyens positifs d’agir, des pouvoirs, et non pas seulement des protections « passives », comme disait Benjamin Constant, la liberté individuelle n’est plus menacée par la justice sociale, elle en résulte, ce qui est un retournement complet des thèses libérales : « La liberté ne devient pas tant un droit de l’individu qu’une nécessité de la société » (Hobhouse, Liberalism, 1911).


Une nouvelle conception de l’État

En 1886, Woodrow Wilson, alors jeune professeur de sciences politiques à Princeton, admirateur de Hegel et de la conception allemande bismarckienne de l’État social, publie son livre L’État, qui argumente en faveur d’un plus grand pouvoir de l’exécutif au sein du gouvernement central. Ce livre, qui devient rapidement un classique des études en sciences politiques, marque un changement total dans l’attitude du libéralisme vis-à-vis de l’État qui, jusque-là, avait été perçu comme un péril pour les libertés individuelles.


Le livre Liberalism de Leonard T. Hobhouse, publié en 1911, représente en Angleterre la meilleure formulation de cette nouvelle approche. Il prône le rôle de l’État pour réguler la vie sociale et mettre en œuvre des réformes compatibles avec le respect de l’individu, une nouvelle citoyenneté qui inclut les nouveaux droits sociaux et qui se fonde sur la croyance dans l’harmonie possible entre liberté individuelle, efficacité économique et réformes sociales, espoir qui n’est pas sans éveiller de nombreux échos pour les libéraux comme les socialistes au début du XXIe siècle…


On peut dater de ce moment la révolution dans la conception de l’État qui substitue aux contrôles traditionnels des contre-pouvoirs, des checks and balances et de la Constitution, le nouvel État administratif, compétent, efficace et tout entier dévoué au bonheur de tous. Sous l’influence de ce « nouveau » libéralisme, un changement de paradigme s’opère et l’on passe de la théorie du gouvernement limité à celle de l’État au service de la société et du bonheur des citoyens. L’un des fondements du libéralisme classique s’écroule alors : la méfiance à l’égard des interventions de l’État.


Les missions nouvelles de l’État

Pour répondre à des crises, à des injustices d’un type et d’une ampleur nouveaux, le « nouveau » libéralisme appelle à l’intervention de l’État dans l’économie après la crise de 1929 et à accepter son rôle pour domestiquer les excès du capitalisme et du marché. Le champ d’action de l’État s’étend maintenant à toutes sortes de domaines qui étaient en dehors de sa juridiction. La tâche de l’État n’est plus seulement « négative » – protéger les individus contre les atteintes à leur liberté –, mais consiste à faire leur bonheur en stabilisant l’économie et en régulant le marché mondial.


Sont également acceptées les interventions dans la sphère privée et la société civile : la famille (politiques démographiques), la santé et l’éducation, le chômage, les entreprises et le monde du travail, le syndicalisme, etc. De menace, l’État devient un vecteur du Bien puisque son rôle est désormais de satisfaire les besoins de ses citoyens. Le welfare devient la responsabilité du gouvernement et non plus de la société civile, des associations privées religieuses ou laïques de charité et de solidarité.


Des moyens nouveaux : l’État administratif

Cette nouvelle conception de l’État justifie l’existence de nouveaux moyens d’action pour l’État administratif, c’est-à-dire le développement d’agences d’experts non élus pour résoudre les problèmes sociaux et économiques. Elle justifie l’abandon du principe fondateur, pour Locke et Montesquieu, de la séparation des pouvoirs puisque le pouvoir administratif devient de plus en plus autonome, un « quatrième pouvoir » sans véritable contrôle. Il dépend seulement indirectement de l’exécutif et il n’est pas responsable devant les citoyens puisque les parlements n’ont plus aucun droit de regard dès qu’une agence administrative est créée. C’est ce point qui est probablement le plus problématique dans le « nouveau » libéralisme. En effet, comme la séparation des pouvoirs est un obstacle à l’efficacité des gouvernements dans leur action sociale, on assiste à l’abandon de la doctrine libérale de la non-délégation des pouvoirs qui permet l’apparition d’agences administratives indépendantes (National Health Service en Angleterre, Sécurité Sociale en France, Security and Exchanges Commission aux États-Unis pour la régulation des marchés financiers, d’autres agences similaires pour contrôler les médias, le commerce, la sécurité intérieure). Il s’agit de pouvoirs non élus et placés sous le contrôle de l’exécutif, sans que les parlementaires puissent les évaluer, sauf en cas de crise. L’accroissement de la taille et de l’influence des bureaucraties d’État non responsables devant les citoyens s’effectue parallèlement à l’augmentation de la bureaucratie dans les gigantesques consortiums multinationaux. Comme l’avait déjà vu Max Weber au début du siècle, la bureaucratie devient la menace la plus sérieuse à l’égard des libertés individuelles [23]. Pour cette raison, le libéralisme a été associé aux États-Unis et en Angleterre au big government et c’est l’un des thèmes sur lesquels, depuis l’administration Reagan, les républicains ont fait campagne contre les idées libérales.

Conclusion

« Le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l’expérience a entraîné une réévaluation continuelle des idées d’individualité et de liberté, lesquelles idées sont étroitement dépendantes des changements affectant les relations sociales » (John Dewey, « The Future of Liberalism », in Later Works, 1935).

Ce qui frappe dans cet épisode du « nouveau » libéralisme, c’est l’étonnante capacité de réinvention du libéralisme en fonction des transformations sociales, point sur lequel Dewey insiste dans cette citation. L’explication en est certainement que, par rapport aux idéologies concurrentes, socialisme ou conservatisme, le libéralisme est beaucoup moins rigide et doctrinal et que sa « tolérance structurale » et sa « flexibilité diachronique », pour reprendre les termes des brillantes analyses de Michael Freeden, sont remarquables. Malgré ces transformations, en effet, la structure conceptuelle du libéralisme est restée la même. Nous retrouvons dans le « nouveau » libéralisme tous les concepts-clés de souveraineté de l’individu, de liberté des Modernes, de l’État de droit. Mais cette structure a été modifiée parce que la relation entre ses concepts-clés et ses concepts adjacents et périphériques s’est transformée. En particulier, ses concepts adjacents de démocratie, d’égalité, d’État et de bien commun ont influencé en profondeur ses concepts-clés. En définitive, ses valeurs de base –liberté individuelle, esprit d’entreprise, tolérance, refus du système et du dogmatisme, capacité d’autocritique – inspirent un style, une forme intellectuelle qui lui sont spécifiques et qui donnent à sa famille de concepts beaucoup plus de flexibilité et d’ouverture que dans d’autres idéologies. La maison « libéralisme » a certainement ses portes et ses fenêtres plus largement ouvertes sur le monde qu’aucune autre.


En effet, que voudrait dire la doctrine de la liberté si ce projet était compatible avec le dogmatisme et l’esprit de système généralement attribués aux idéologies politiques ? Par définition, le libéralisme ne peut inspirer des doctrines dogmatiques et sectaires. C’est pourquoi, par exemple, le néolibéralisme de Milton Friedman, repris par les gouvernements Thatcher et Reagan, est difficilement intégrable dans le camp libéral car il bascule très vite dans le conservatisme par la forme de son argumentation, souvent sectaire et dogmatique, tout autant que par le contenu de ses idées. Au contraire, en appliquant la tolérance à la philosophie elle-même, pour reprendre la formule de John Rawls (Libéralisme politique, p. 34) le libéralisme contemporain se manifeste dans des constellations d’idées et de valeurs qui, si elles contiennent un noyau dur, sont toujours susceptibles de réorganisations différentes comme celles accomplies par John Stuart Mill ou tous les auteurs du « nouveau » libéralisme que nous avons mentionnés.


On pourra certes objecter que l’éclectisme n’est pas une bonne formule politiquement et qu’intellectuellement c’est en général un signe de faiblesse. En réalité, c’est pour une idéologie politique une force qui lui permet de se rénover, de s’adapter aux circonstances nouvelles de manière remarquable et de permettre la coopération politique entre des forces sociales opposées. Mais ce qui est possible pour un courant intellectuel l’est sans doute beaucoup moins pour un parti politique. C’est pourquoi le rayonnement du « nouveau » libéralisme a plus été celui d’un mouvement intellectuel que d’un programme de parti. Il n’en demeure pas moins que la capacité de transformation, de réinvention et d’adaptation est inscrite dans la nature même du libéralisme, dans sa conscience de soi en tant que doctrine de la liberté humaine en train de s’accomplir.


par Catherine Audard [29-04-2009]

Catherine Audard, ancienne élève de l’ENS (Ulm-Sèvres), professeur agrégée de philosophie, enseigne la philosophie morale et politique à la London School of Economics (Department of Philosophy) depuis 1991. Elle a publié en anglais John Rawls (Acumen Press, Londres, 2006) et en français une Anthologie historique et critique de l’utilitarisme (PUF, 1999), Le respect (ed. Autrement, 1993), Individu et justice sociale (en collaboration, Le Seuil, 1988) ainsi que des traductions des oeuvres principales de John Rawls, de John Stuart Mill et de nombreux articles de philosophie politique et morale. _ Son livre le plus récent est Les Enjeux du libéralisme. Éthique. Politique. Société. à paraître chez Gallimard en septembre 2009. Elle prépare une version française de son John Rawls pour les Éditions Grasset.

 

Notes

[1] Cette présentation est un résumé du chapitre IV de mon livre, Les Enjeux du libéralisme, à paraître chez Gallimard, septembre 2009.

[2] L’École de Manchester, représentée par Richard Cobden, le fondateur en 1839 de la ligue contre les droits sur les grains (Anti-Corn Laws League) et du parti libéral anglais, est typique du « vieux » libéralisme qui se concentre surtout sur la défense du libre-échange, la non-interférence de l’État dans la vie économique, la diminution des dépenses publiques et des impôts, la stricte liberté des contrats. Il présente ces valeurs comme bénéfiques pour toute la société sans pour autant gagner le soutien de la classe ouvrière, influencée par le mouvement chartiste puis par le travaillisme.

[3] Sur le New Liberalism, on pourra consulter Michael Freeden, The New Liberalism, Oxford, Clarendon Press, 1978, Liberalism Divided, Oxford, 1986, et Ideologies and Political Theory, Oxford, 1996 ; le numéro spécial de la revue Social Philosophy and Policy : Liberalism, Old and New, vol. 24, n°1, hiver 2007 ; James T. Kloppenberg, Uncertain Victory. Social Democracy and Progressivism in European and American Thought, 1870-1920, Oxford, Oxford University Press, 1986 ; Richard Bellamy, Liberalism and Modern Society, Cambridge, Polity Press, 1992 ; Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Paris, Albin Michel, 2009 (1ère éd. : 2005), p.198-203 et 218-245 sur les grandes réformes libérales et Keynes. Sur le socialisme libéral, voir Serge Audier, Le Socialisme libéral, Paris, La Découverte, 2006, et Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati (dir.), Le Socialisme libéral. Une anthologie, Paris, Esprit, 2003.

[4] Voir Marie-Claude Blais, La Solidarité. Histoire d’une idée, Paris, Gallimard, 2007 et Jean-Fabien Spitz, Le Moment républicain, Paris, Gallimard, 2005.

[5] Si Pareto fut un défenseur du libéralisme démocratique pendant sa jeunesse, il devint de plus en plus cynique et finit par soutenir la montée du fascisme.

[6] Carlo Rosselli, militant italien antifasciste réfugié à Paris, mourut assassiné par des miliciens en 1937.

[7] Voir Serge Audier, op.cit. (chap. III), et Richard Bellamy, op.cit. (chap. III).

[8] Sur Max Weber et le libéralisme, voir David Held, Models of Democracy, Cambridge, Polity Press, 1996 (chap. 5) ; James T. Kloppenberg, op.cit. (chap. 8), Richard Bellamy, op.cit. (chap. 4).

[9] Voir, par exemple, Gilles Dostaler, op. cit., p. 215-216 ; James T. Kloppenberg, op. cit., p. 201-205.

[10] Voir Gilles Dostaler, op. cit., p. 218-221 et James T. Kloppenberg, op. cit., p. 273-274. L’influence de la législation de Bismarck a certainement marqué cette législation de même qu’elle joue un rôle dans le « progressisme » américain de la même période.

[11] Sur Humboldt, voir Louis Dumont, L’idéologie allemande, Paris, Gallimard, 1991 (chap. 6).

[12] Le texte le plus représentatif de sa pensée est « Liberal Legislation and Freedom of Contract », 1880, dont on trouvera des extraits dans Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati (dir.), op. cit.

[13] Voir Gilles Dostaler, op. cit., p. 200.

[14] Steven Lukes in Monique Canto-Sperber et Nadia Urbinati (dir.), op. cit., p. 159-161.

[15] Voir The Principles of Political Obligation, 1880, publiés en 1895. Sur T. H. Green, voir Michael Freeden op. cit., et James T. Kloppenberg, op. cit. (chap.4), M. Richter, The Politics of Conscience, Londres, 1964 ; Gilles Dostaler, op. cit., p. 198-201 ; Serge Audier, op. cit., p. 14-15.

[16] La présentation des thèses du « nouveau libéralisme » par Hobhouse se trouve dans Liberalism (1911). Sur Hobhouse, voir Serge Audier, op. cit., p. 16-22 ; Gilles Dostaler, op. cit., p. 199-200 ; James T. Kloppenberg, op. cit., p. 305-311.

[17] Voir Steven Lukes, op. cit., p. 156-157.

[18] Nous suivrons ici la biographie magistrale de Keynes par Robert Skidelsky, John Maynard Keynes 1883-1946, Londres, MacMillan, 2003, ainsi que Gilles Dostaler, op. cit.

[19] Gilles Dostaler, op. cit., p. 165-245 et surtout p. 198.

[20] The End of Laissez Faire, Londres, 1926, traduction française : Éditions Agone, 1999.

[21] « Am I a Liberal ? » (1925), traduction français dans : La Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002.

[22] John R. Commons (1862-1945) a été l’un des critiques américains les plus sévères du laissez-faire dans les années 1920. Voir Gilles Dostaler, op. cit., p. 186-187.

[23] Voir Richard Bellamy, op. cit. (sur Max Weber, p. 184-190) et sur les dangers de la bureaucratie étatique comme industrielle pour les idées libérales.

25/11/2010

Doc-Officiel - Otan: Déclaration de principe stratégique de l'OTAN.

« Concept stratégique
pour la défense et la sécurité des membres
de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord »
adopté par les chefs d’État et de gouvernement à Lisbonne


Engagement actif, défense moderne

 

http://www.nato.int/docu/review/2005/issue4/graphics/contents/i4_an_1b.jpg


Préface


Nous, chefs d’État et de gouvernement des pays de l’Alliance, sommes déterminés
à ce que l’OTAN continue de jouer son rôle unique et essentiel, qui est de garantir notre
défense et notre sécurité communes. Le présent concept stratégique guidera la prochaine
phase de l’évolution de l’OTAN, afin qu’elle continue d’être efficace dans un monde
changeant, face à de nouvelles menaces, forte de capacités nouvelles et de partenaires
nouveaux :


• Il reconfirme l’engagement pris par nos pays de se défendre mutuellement contre
une attaque, y compris contre les menaces nouvelles qui pèsent sur la sécurité de
nos citoyens.
• Il engage l’Alliance à prévenir les crises, à gérer les conflits et à stabiliser les
situations postconflit, notamment en travaillant plus étroitement avec nos
partenaires internationaux, au premier rang desquels les Nations Unies et l’Union
européenne.
• Il offre à nos partenaires du monde entier davantage d’engagement politique avec
l’Alliance et un rôle substantiel pour ce qui est d’orienter les opérations dirigées par
l’OTAN auxquelles ils contribuent.
• Il engage l’OTAN sur l’objectif qui consiste à créer les conditions pour un monde
sans armes nucléaires – mais il reconfirme que, tant qu’il y aura des armes
nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire.
• Il réaffirme notre ferme engagement de maintenir la porte de l’OTAN ouverte à
toutes les démocraties européennes qui répondent aux critères d’adhésion, car
l’élargissement contribue à notre objectif d’une Europe libre, entière et en paix.
• Il engage l’OTAN à se réformer continuellement, pour que l’Alliance devienne plus
efficace, plus efficiente et plus souple et que nos contribuables obtiennent un
maximum de sécurité pour l'argent qu’ils investissent dans la défense.


Les citoyens de nos États s’en remettent à l’OTAN pour défendre les pays de
l’Alliance, pour déployer des forces militaires robustes où et quand notre sécurité l’exige et
pour aider à promouvoir une sécurité commune avec nos partenaires dans le monde. Si le
monde change, la mission essentielle de l’OTAN reste la même : veiller à ce que l’Alliance
demeure une communauté sans pareille de liberté, de paix, de sécurité et de valeurs
partagées.


***

http://jeunes.dlr06.org/images/08-04-04-sarkozy-bush-otan.jpg


Tâches et principes fondamentaux


1. L’objectif fondamental et immuable de l'OTAN consiste à sauvegarder la liberté et
la sécurité de tous ses membres par des moyens politiques et militaires.
Aujourd’hui, l’Alliance demeure une source essentielle de stabilité dans un monde
imprévisible.


2. Les États membres de l’OTAN forment une communauté de valeurs unique en son
genre, attachée aux principes de la liberté individuelle, de la démocratie, des droits
de l'homme et de l’état de droit. L’Alliance est résolument attachée aux objectifs et
aux principes de la Charte des Nations Unies ainsi qu'au Traité de Washington, qui
affirme la responsabilité primordiale du Conseil de sécurité de l'ONU dans le
maintien de la paix et de la sécurité internationales.


3. Les liens politiques et militaires entre l’Europe et l’Amérique du Nord se sont forgés
au sein de l’OTAN depuis la création de l’Alliance, en 1949 ; le lien transatlantique
reste aussi solide et aussi important que jamais pour la préservation de la paix et
de la sécurité euro-atlantiques. La sécurité des États membres de l’OTAN des deux
rives de l’Atlantique est indivisible. Nous continuerons de la défendre ensemble, sur
la base de la solidarité, d’une finalité partagée et d’une répartition équitable des
charges.


4. L’environnement de sécurité contemporain recèle des défis multiples et changeants
pour la sécurité du territoire et des populations des pays de l’OTAN. Pour garantir
cette sécurité, l’Alliance a le devoir et la volonté de continuer à remplir efficacement
trois tâches fondamentales essentielles, qui toutes contribuent à la sauvegarde de
ses membres, et cela toujours dans le respect du droit international :


a. La défense collective. Les membres de l’Alliance se prêteront toujours
assistance mutuelle contre une attaque, conformément à l’article 5 du Traité de
Washington. Cet engagement reste ferme et contraignant. L’OTAN prendra des
mesures de dissuasion et de défense contre toute menace d’agression et contre
tout défi sécuritaire émergent qui compromettrait la sécurité fondamentale d’un
ou de plusieurs Alliés ou encore l’Alliance tout entière.


b. La gestion de crise. L’OTAN dispose d’un éventail unique et puissant de
capacités politiques et militaires pour agir sur la gamme complète des crises,
que ce soit avant, pendant ou après un conflit. Elle mettra activement en oeuvre
un ensemble approprié de ces outils politiques et militaires pour contribuer à
gérer des crises naissantes susceptibles de porter atteinte à la sécurité de
l’Alliance avant qu’elles ne dégénèrent en conflits, pour faire cesser des conflits
en cours qui compromettent la sécurité de l’Alliance et pour aider à conforter la
stabilité dans des situations postconflit lorsque cela contribue à la sécurité
euro-atlantique.


c. La sécurité coopérative. L’Alliance subit, mais peut aussi infléchir, les
développements politiques et sécuritaires intervenant au-delà de ses frontières.
Elle s’emploiera activement à renforcer la sécurité internationale, en engageant
un partenariat avec les pays et les organisations internationales appropriés, en
contribuant activement à la maîtrise des armements, à la non-prolifération et au
désarmement, et en maintenant sa porte ouverte à l’adhésion de toutes les
démocraties européennes qui répondent aux normes de l’OTAN.


5. L’OTAN demeure l’unique et indispensable forum de consultation transatlantique
pour toutes les questions touchant à l'intégrité territoriale, à l'indépendance politique
et à la sécurité de ses États membres, comme le prévoit l’article 4 du Traité de
Washington. Toute question de sécurité intéressant l’un des Alliés peut être
discutée à la table de l’OTAN pour un partage d’informations, pour un échange de
vues et, lorsqu’il y a lieu, pour la construction d’une approche commune.


6. Pour pouvoir exécuter toute la gamme des missions de l’OTAN de façon aussi
efficace et efficiente que possible, les Alliés s’engageront dans un processus
continu de réforme, de modernisation et de transformation.


L’environnement de sécurité


7. Aujourd’hui, la zone euro-atlantique est en paix, et la menace d’une attaque
conventionnelle contre le territoire de l’OTAN est faible. C’est là un succès
historique pour les politiques qui guident l’OTAN depuis plus d’un demi-siècle :
maintien d’une défense robuste, intégration euro-atlantique et partenariat actif.


8. Cependant, la menace conventionnelle ne peut être ignorée. Beaucoup de régions
et de pays du monde se sont lancés dans l’acquisition d’importantes capacités
militaires modernes, aux conséquences difficiles à prévoir pour la stabilité
internationale et la sécurité euro-atlantique. Il s'agit notamment de la prolifération
des missiles balistiques, qui représentent une menace réelle et croissante pour la
zone euro-atlantique.


9. La prolifération des armes nucléaires, d’autres armes de destruction massive et de
leurs vecteurs pourrait avoir des conséquences incalculables pour la stabilité et la
prospérité mondiales. Au cours des dix années à venir, cette prolifération sera au
plus haut dans certaines des régions les plus volatiles du monde.


10. Le terrorisme est une menace directe pour la sécurité des citoyens des pays de
l’OTAN et, plus largement, pour la stabilité et la prospérité internationales. Des
groupes extrémistes continuent de se propager, ou de se développer, dans des
régions d’importance stratégique pour l’Alliance, et la technologie moderne accroît
la menace et l’impact potentiel d’une attaque terroriste, notamment si ces groupes
devaient acquérir des capacités nucléaires, chimiques, biologiques ou
radiologiques.


11. Une instabilité ou un conflit au-delà des frontières de l’OTAN peut menacer
directement la sécurité de l’Alliance, notamment en nourrissant l’extrémisme, le
terrorisme ou des activités transnationales illicites, comme les trafics d’armes, de
drogue et d’êtres humains.


12. Les cyberattaques augmentent en fréquence, sont mieux organisées et causent
des dommages plus coûteux aux administrations, aux entreprises, aux économies,
voire aux réseaux de transport et d’approvisionnement ou autres infrastructures
critiques ; elles risquent d’atteindre un seuil pouvant menacer la prospérité, la
sécurité et la stabilité des États et de la zone euro-atlantique. Des forces armées et
services de renseignement étrangers, la criminalité organisée, des groupes
terroristes et/ou extrémistes sont autant de sources d’attaque possibles.


13. Tous les pays dépendent de plus en plus des voies de communication, de transport
ou de transit, artères vitales sur lesquelles reposent les échanges internationaux, la
sécurité énergétique et la prospérité. Ces espaces doivent faire l’objet d’une action
internationale plus soutenue si l’on veut qu’ils puissent résister à des attaques ou à
des perturbations. Pour leurs besoins énergétiques, certains pays de l’OTAN
deviendront davantage tributaires de fournisseurs étrangers et, dans certains cas,
de réseaux d’alimentation et de distribution étrangers. À mesure qu'une part
toujours croissante de la consommation mondiale transite sur l'ensemble du globe,
les approvisionnements énergétiques sont de plus en plus exposés à des
perturbations.


14. Diverses tendances technologiques majeures – notamment le développement des
armes laser, des techniques de guerre électronique et des technologies limitant
l'accès à l'espace – semblent susceptibles d’avoir un grave impact mondial, qui se
répercutera sur la planification et les opérations militaires de l’OTAN.


15. Des contraintes majeures en termes d’environnement et de ressources, dont les
risques sanitaires, le changement climatique, la raréfaction de l’eau et
l’augmentation des besoins énergétiques, contribueront aussi à dessiner
l’environnement de sécurité futur dans des régions d’intérêt pour l’Alliance et
pourraient affecter considérablement la planification et les opérations de l’OTAN.


La défense et la dissuasion


16. La responsabilité première de l’Alliance est de protéger et de défendre le territoire
et la population de ses pays membres contre une attaque, conformément à
l’article 5 du Traité de Washington. L’Alliance ne considère aucun pays tiers comme
son adversaire. Nul ne doit cependant douter de sa détermination au cas où la
sécurité de l’un de ses États membres devrait être menacée.


17. La dissuasion, articulée autour d’une combinaison appropriée de capacités
nucléaires et conventionnelles, demeure un élément central de notre stratégie
d’ensemble. Les conditions dans lesquelles un recours à l’arme nucléaire pourrait
être envisagé sont extrêmement improbables. Aussi longtemps qu’il y aura des
armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire.


18. La garantie suprême de la sécurité des Alliés est apportée par les forces nucléaires
stratégiques de l’Alliance, en particulier celles des États-Unis ; les forces nucléaires
stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France, qui ont un rôle de
dissuasion propre, contribuent à la dissuasion globale et à la sécurité des Alliés.


19. Nous veillerons à ce que l’OTAN dispose de tout l’éventail des capacités
nécessaires pour assurer la dissuasion et la défense contre toute menace pesant
sur la sécurité et la sûreté de nos populations. En conséquence :


• nous maintiendrons une combinaison appropriée de forces nucléaires et
conventionnelles ;


• nous conserverons notre capacité à soutenir simultanément des opérations
interarmées de grande envergure et plusieurs opérations de moindre envergure
pour la défense collective et la réponse aux crises, y compris à distance
stratégique ;


• nous conserverons et développerons des forces conventionnelles robustes,
mobiles et projetables pour l'exercice des responsabilités relevant de l'article 5
comme pour les opérations expéditionnaires de l'Alliance, y compris avec la
Force de réaction de l'OTAN ;


• nous procéderons aux entraînements, aux exercices, à la planification de
circonstance et aux échanges d’informations nécessaires pour assurer notre
défense contre tous les défis sécuritaires conventionnels ou nouveaux et
apporter à tout Allié, en tant que de besoin, une assurance visible et un renfort ;


• nous assurerons la plus large participation possible des Alliés à la planification
de défense collective sur les rôles nucléaires, au stationnement des forces
nucléaires en temps de paix et aux dispositions de commandement, de contrôle
et de consultation ;


• nous développerons notre capacité à protéger nos populations et nos territoires
contre une attaque de missiles balistiques, en tant qu’un des éléments centraux
de notre défense collective, qui contribue à la sécurité, indivisible, de l’Alliance.
Nous rechercherons activement une coopération avec la Russie et d’autres
partenaires euro-atlantiques dans le domaine de la défense antimissile ;


• nous développerons encore la capacité de l'OTAN à se défendre contre la
menace que représentent les armes chimiques, biologiques, radiologiques et
nucléaires de destruction massive ;


• nous continuerons de développer notre capacité à prévenir et à détecter les
cyberattaques, à nous en défendre et à nous en relever, y compris en recourant
à la planification OTAN pour renforcer et coordonner les capacités nationales de
cyberdéfense, en plaçant tous les organismes de l’OTAN sous une protection
centralisée et en intégrant mieux les fonctions de veille, d’alerte et de réponse
de l’OTAN avec celles des pays membres ;


• nous renforcerons notre capacité à détecter le terrorisme international et à nous
en défendre, y compris grâce à une analyse plus poussée de la menace, à
davantage de consultations avec nos partenaires et au développement de
capacités militaires appropriées, notamment pour aider des forces locales à
s'entraîner à lutter elles-mêmes contre le terrorisme ;


• nous développerons notre capacité à contribuer à la sécurité énergétique,
y compris par la protection des infrastructures énergétiques et des zones et
voies de transit critiques, par une coopération avec les partenaires et par des
consultations entre Alliés sur la base d'évaluations stratégiques et de plans de
circonstance ;


• nous veillerons à ce que l’Alliance soit à l’avant-garde pour ce qui est d’évaluer
l’impact sécuritaire des technologies émergentes et à ce que les plans militaires
tiennent compte des menaces potentielles ;


• nous alimenterons les budgets de défense aux niveaux nécessaires pour que
nos forces armées aient des moyens suffisants ;


• nous continuerons d'examiner la posture générale de l'OTAN s'agissant de la
dissuasion et de la défense face à l'ensemble des menaces contre l'Alliance, en
tenant compte des modifications d'un environnement de sécurité international
en mutation.

 

 

 

 

La sécurité par la gestion de crise


20. Les crises et conflits au-delà des frontières de l’OTAN peuvent constituer une
menace directe pour la sécurité du territoire et des populations des pays de
l’Alliance. En conséquence, l’OTAN s’engagera, lorsque c’est possible et
nécessaire, pour prévenir ou gérer une crise, stabiliser une situation postconflit ou
aider à la reconstruction.


21. Les enseignements tirés des opérations de l’OTAN, en particulier en Afghanistan et
dans les Balkans occidentaux, montrent à l’évidence qu’une approche globale –
politique, civile et militaire – est indispensable pour une gestion de crise efficace.
L’Alliance s’engagera activement avec d’autres acteurs internationaux avant,
pendant et après une crise pour promouvoir la collaboration dans l’analyse, la
planification et la conduite des activités sur le terrain, à dessein de maximiser la
cohérence et l’efficacité de l’action internationale d’ensemble.


22. La meilleure façon de gérer un conflit, c’est d’éviter qu’il ne survienne. L’OTAN
suivra et analysera constamment l’environnement international pour anticiper les
crises et, lorsqu’il y a lieu, prendre des mesures actives visant à les empêcher de
se muer en véritables conflits.


23. Pour le cas où la prévention des conflits ne réussirait pas, l’OTAN sera prête et
apte à gérer les hostilités. L’OTAN dispose de moyens uniques de gestion des
conflits, y compris une capacité inégalée de projeter et de soutenir sur le terrain des
forces militaires robustes. Les opérations qu’elle dirige ont fait la preuve de la
contribution indispensable que l'Alliance peut apporter aux efforts internationaux de
gestion des conflits.


24. Même après la fin d’un conflit, la communauté internationale doit souvent continuer
à fournir un soutien pour réunir les conditions propices à une stabilité durable.
L'OTAN sera prête et apte à contribuer à la stabilisation et à la reconstruction, en
coopération et en consultation étroites, lorsque c’est possible, avec d’autres acteurs
internationaux concernés.


25. Pour être efficaces sur l’ensemble du spectre de la gestion de crise :


• nous renforcerons le partage du renseignement au sein de l’OTAN, afin de
mieux anticiper l’apparition possible d’une crise et la meilleure façon de la
prévenir ;


• nous développerons encore la doctrine et les capacités militaires pour les
opérations expéditionnaires, y compris pour les opérations de
contre-insurrection ainsi que de stabilisation et de reconstruction ;


• nous créerons, en tirant les enseignements des opérations de l’OTAN, une
structure civile de gestion de crise appropriée mais modeste afin d’interagir plus
efficacement avec les partenaires civils. Cette capacité pourra également servir
à la planification, à la conduite et à la coordination des activités civiles jusqu'à
ce que les conditions soient réunies pour le transfert de ces responsabilités et
tâches à d'autres acteurs;


• nous renforcerons la planification civilo-militaire intégrée pour la gamme
complète des crises ;


• nous développerons notre capacité à former et à faire monter en puissance des
forces locales dans des zones de crise de manière à ce que les autorités
locales soient à même, aussi rapidement que possible, de maintenir la sécurité
sans assistance internationale ;


• nous identifierons et formerons des spécialistes civils issus des États membres,
qui seront mis à disposition en vue d'un déploiement rapide par les Alliés pour
des missions précises et qui seront aptes à travailler aux côtés de nos militaires
et des spécialistes civils des pays ou institutions partenaires ;


• nous élargirons et intensifierons les consultations politiques entre les Alliés et
avec les partenaires, à la fois sur une base régulière et pendant tous les stades
d’une crise – avant, pendant et après.


Promouvoir la sécurité internationale par la coopération
La maîtrise des armements, le désarmement et la non-prolifération


26. L'OTAN cherche à assurer sa sécurité au niveau de forces le plus bas possible. La
maîtrise des armements, le désarmement et la non-prolifération contribuent à la
paix, à la sécurité et à la stabilité et doivent garantir une sécurité non diminuée à
tous les pays membres de l'Alliance. Nous continuerons à jouer notre rôle dans le
renforcement de la maîtrise des armements et dans la promotion du désarmement,
qu'il s'agisse des armements conventionnels ou des armes de destruction massive,
ainsi que dans les efforts de non-prolifération.


• Nous sommes déterminés à tendre vers un monde plus sûr pour tous et à créer
les conditions d'un monde sans armes nucléaires, conformément aux objectifs
du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, selon une approche qui
favorise la stabilité internationale et se fonde sur le principe d'une sécurité non
diminuée pour tous.


• Suite aux changements intervenus dans l'environnement de sécurité depuis la
fin de la Guerre froide, nous avons radicalement réduit le nombre d'armes
nucléaires stationnées en Europe, de même que notre dépendance, dans la
stratégie de l'OTAN, à l'égard des armes nucléaires. Nous chercherons à réunir
les conditions pour de nouvelles réductions.


• Pour toute réduction future, notre objectif devrait être de tenter d’obtenir de la
Russie qu'elle accepte d’accroître la transparence sur ses armes nucléaires en
Europe et de les redéployer à distance du territoire des pays membres de
l'OTAN. Toute nouvelle mesure devra tenir compte de la disparité entre les
stocks d'armes nucléaires de courte portée, plus importants du côté russe.


• Nous sommes attachés à la maîtrise des armements conventionnels, qui assure
prévisibilité et transparence et constitue un moyen de maintenir les armements
au niveau minimum requis pour la stabilité. Nous oeuvrerons au renforcement
du régime de maîtrise des armements conventionnels en Europe sur la base de
la réciprocité, de la transparence et du consentement du pays hôte.


• Nous examinerons comment nos moyens politiques et nos capacités militaires
peuvent contribuer aux efforts internationaux de lutte contre la prolifération.
• Les décisions des pays en matière de maîtrise des armements et de
désarmement peuvent avoir une incidence sur la sécurité de tous les pays
membres de l'Alliance. Sur ces questions, nous sommes déterminés à maintenir
des consultations appropriées entre Alliés, et à les intensifier si nécessaire.


La porte ouverte


27. L'élargissement de l'OTAN a contribué substantiellement à la sécurité des Alliés ; la
perspective d'un nouvel élargissement et l'esprit de sécurité coopérative ont fait
progresser la stabilité plus largement en Europe. Notre objectif d'une Europe libre
et entière, et partageant des valeurs communes, serait servi au mieux par
l'intégration, à terme, de tous les pays européens qui le souhaitent dans les
structures euro-atlantiques.


• La porte de l'OTAN reste grand ouverte à toutes les démocraties européennes
qui partagent les valeurs de notre Alliance, qui sont désireuses et capables
d'assumer les responsabilités et obligations liées au statut de membre et dont
l'adhésion peut contribuer à la sécurité et à la stabilité communes.


Les partenariats


28. C’est dans le cadre d'un vaste réseau de relations de partenariat avec des pays et
des organisations du monde entier que la promotion de la sécurité euro-atlantique
peut être assurée au mieux. Ces partenariats apportent une contribution concrète
et précieuse à la réussite des tâches fondamentales de l’OTAN.


29. Le dialogue et la coopération avec les partenaires peuvent contribuer de manière
concrète au renforcement de la sécurité internationale, à la défense des valeurs sur
lesquelles se fonde notre Alliance, aux opérations de l'OTAN ainsi qu'à la
préparation des pays intéressés à une adhésion à l'OTAN. Ces relations
s’appuieront sur la réciprocité, ainsi que sur des avantages et un respect mutuels.


30. Nous renforcerons nos partenariats suivant des formules souples, qui réunissent
Alliés et partenaires – à travers les cadres existants et au-delà.


• Nous sommes disposés à développer dialogue politique et coopération pratique
avec tout pays ou organisation compétente à travers le monde qui partage notre
intérêt pour des relations internationales pacifiques.


• Nous serons ouverts à la consultation avec tout pays partenaire sur des
questions de sécurité d'intérêt commun.


• Nous offrirons à nos partenaires d'opérations un rôle structurel dans la
formulation de la stratégie et des décisions concernant les missions dirigées par
l'OTAN auxquelles ils contribuent.


• Nous développerons encore nos partenariats existants tout en préservant leur
spécificité.


31. La coopération entre l'OTAN et l'ONU dans le cadre d’opérations à travers le
monde continue à contribuer de manière importante à la sécurité. L'Alliance entend
approfondir le dialogue politique et la coopération pratique avec l'ONU, comme
indiqué dans la déclaration signée par les deux organisations en 2008, notamment
au moyen :


• d'une liaison renforcée entre les sièges des deux organisations ;
• de consultations politiques plus régulières ;
• d'une coopération pratique renforcée pour la gestion des crises dans lesquelles
les deux organisations interviennent.


32. Une Union européenne active et efficace contribue à la sécurité globale de la zone
euro-atlantique. C’est pourquoi l’UE est un partenaire unique et essentiel pour
l’OTAN. Les deux organisations sont composées, en grande partie, des mêmes
États, et tous leurs membres partagent les mêmes valeurs. L'OTAN reconnaît
l'importance d'une défense européenne plus forte et plus performante. Nous nous
félicitons de l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, qui offre un cadre pour le
renforcement de la capacité de l'UE à faire face aux défis de sécurité communs.
Les Alliés non membres de l'UE apportent une contribution significative à cet effort.
Pour le partenariat stratégique entre l’OTAN et l’UE, leur implication la plus
complète dans cet effort est essentielle. L'OTAN et l'UE peuvent et doivent jouer
des rôles complémentaires et se renforçant mutuellement, en soutien de la paix et
de la sécurité internationales. Nous sommes déterminés à apporter notre
contribution pour créer des circonstances plus favorables grâce auxquelles :


• nous renforcerons pleinement le partenariat stratégique avec l'UE, dans l'esprit
d'une ouverture, d'une transparence, d'une complémentarité et d'un respect de
l'autonomie et de l'intégrité institutionnelle des deux organisations qui soient
entiers et mutuels ;


• nous améliorerons notre coopération pratique dans les opérations, sur toute la
gamme des crises, depuis la planification coordonnée jusqu'au soutien mutuel
sur le terrain ;


• nous élargirons nos consultations politiques pour y inclure toutes les questions
d'intérêt commun, afin de partager évaluations et points de vue ;


• nous coopérerons plus étroitement pour le développement des capacités, de
manière à réduire au minimum les doubles emplois et à maximiser le
coût-efficacité.


33. La coopération OTAN-Russie revêt une importance stratégique car elle contribue à
la création d'un espace commun de paix, de stabilité et de sécurité. L'OTAN ne
représente aucune menace pour la Russie. Au contraire, nous souhaitons un
véritable partenariat stratégique entre l'OTAN et la Russie, et nous agirons en
conséquence, attendant de la Russie une attitude réciproque.


34. La relation OTAN-Russie repose sur les objectifs, les principes et les engagements
énoncés dans l'Acte fondateur OTAN-Russie et la Déclaration de Rome, s'agissant
tout particulièrement du respect des principes démocratiques ainsi que de la
souveraineté, de l'indépendance et de l'intégrité territoriale de tous les États de la
zone euro-atlantique. Malgré certaines divergences sur des points particuliers, nous
demeurons convaincus que la sécurité de l'OTAN et celle de la Russie sont
indissociablement liées et qu'un partenariat solide et constructif, s’appuyant sur la
confiance mutuelle, la transparence et la prévisibilité, servirait au mieux notre
sécurité. Nous sommes déterminés :


• à renforcer les consultations politiques et la coopération pratique avec la Russie
dans des domaines où nos intérêts se recoupent, notamment la défense
antimissile, la lutte contre le terrorisme, la lutte antidrogue, la lutte contre la
piraterie et la promotion de la sécurité internationale au sens large ;


• à exploiter tout le potentiel du Conseil OTAN-Russie au profit d'un dialogue et
d'une action conjointe avec la Russie.


35. Le Conseil de partenariat euro-atlantique et le Partenariat pour la paix sont au coeur
de la conception qui est la nôtre d'une Europe libre, entière et en paix. Nous
sommes fermement attachés au développement de relations d'amitié et de
coopération avec tous les pays de la Méditerranée, et nous entendons développer
encore le Dialogue méditerranéen dans les années à venir. Nous attachons une
grande importance à la paix et à la stabilité dans la région du Golfe, et nous
entendons intensifier notre coopération dans le cadre de l'Initiative de coopération
d'Istanbul. Nous nous emploierons :


• à renforcer les consultations et la coopération militaire pratique avec nos
partenaires au sein du Conseil de partenariat euro-atlantique ;


• à poursuivre et à développer les partenariats avec l'Ukraine et avec la Géorgie
au sein des commissions OTAN-Ukraine et OTAN-Géorgie, en nous fondant sur
la décision prise par l'OTAN au sommet de Bucarest, en 2008, et en tenant
compte de l’orientation ou de l’aspiration euro-atlantique de chacun de ces
pays ;


• à faciliter l'intégration euro-atlantique des Balkans occidentaux, dans le but d’y
assurer une paix et une stabilité durables, fondées sur les valeurs
démocratiques, la coopération régionale et les relations de bon voisinage ;


• à approfondir la coopération avec les pays qui participent actuellement au
Dialogue méditerranéen et à rester ouverts à l’inclusion d'autres pays de la
région dans ce Dialogue ;


• à développer un partenariat de sécurité plus approfondi avec nos partenaires du
Golfe et à demeurer disposés à accueillir de nouveaux partenaires au sein de
l'Initiative de coopération d'Istanbul.

 

http://www.lepoint.fr/content/system/media/1/200904/39717_otan-retour-france-une.jpg


La réforme et la transformation


36. Fait unique dans l'Histoire, l'OTAN est une alliance de sécurité qui déploie des
forces militaires aptes à opérer ensemble quel que soit l'environnement, qui peut
contrôler des opérations n’importe où grâce à sa structure de commandement
militaire intégrée et qui dispose de capacités essentielles que peu d'Alliés
pourraient se permettre individuellement.


37. L'OTAN doit disposer de suffisamment de ressources – financières, militaires et
humaines – pour exécuter ses missions, qui sont essentielles pour la sécurité des
populations et du territoire des pays de l'Alliance. Ces ressources doivent
cependant être utilisées de la manière la plus efficiente et la plus efficace possible.
En conséquence :


• nous maximiserons la déployabilité de nos forces et leur capacité de durer en
opération sur le terrain, notamment en entreprenant des efforts ciblés pour
atteindre les objectifs OTAN d'employabilité des forces ;


• nous assurerons une cohérence maximale dans la planification de défense, de
manière à réduire les doubles emplois inutiles et à axer le développement de
nos capacités sur les exigences du monde contemporain ;


• nous développerons et exploiterons conjointement des capacités, pour des
raisons de rentabilité et en signe de solidarité ;


• nous préserverons et renforcerons les capacités, les normes, les structures et
les procédures de financement communes qui nous lient ;


• nous engagerons un processus de réforme continue pour rationaliser les
structures, améliorer les méthodes de travail et maximiser l'efficience.


Une Alliance pour le XXIe siècle


38. Nous, dirigeants politiques de l'OTAN, sommes déterminés à poursuivre la
rénovation de notre Alliance pour qu’elle soit à même de relever les défis de
sécurité du XXIe siècle. Nous sommes fermement résolus à préserver son efficacité
en tant qu’alliance politico-militaire qui a le mieux réussi au monde. Notre Alliance
prospère comme une source d'espoir parce qu'elle se fonde sur les valeurs
communes que sont la liberté individuelle, la démocratie, les droits de l'homme et
l'état de droit, et parce que notre objectif commun – essentiel et immuable – est de
sauvegarder la liberté et la sécurité de ses membres. Ces valeurs et ces objectifs
sont universels et perpétuels, et nous sommes résolus à les défendre par notre
unité, notre solidarité, notre force et notre détermination.

11:51 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : défense, otan, stratégie militaire, réformes, sécurité, partenariats, europe, usa, russie, paix | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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