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24/11/2010

Y aurait-il des nouvelles formes de capitalisme, ou ne serait-il pas plutôt de mercantilisme d'Etat?

L’économie de marché règne aujourd’hui sur tout le continent. Mais est-elle la même partout ? Car à l’Est, les capitalistes ont prospéré sur le féodalisme post-communiste et ont ainsi créé un système bien particulier.


"Nous sommes coincés quelque part au milieu de la transition de l’économie planifiée vers l’économie de marché. Nous avons créé un hybride de ces deux systèmes", déclarait l’ancien président russe Boris Eltsine il y a quelques années. Quelle sorte de capitalisme construisons-nous en Roumanie, et plus généralement à l’Est de l’Europe, et en quoi se différencie-t-il du capitalisme occidental ? Tout d’abord, en Roumanie, comme dans toute la région, nous avons affaire à un "capitalisme sans capitalistes", comme le remarquaient Gil Eyal, Ivan Szelenyi et Eleanor R. Townsley dans un ouvrage collectif. Au lendemain de la chute des régimes communistes nous avons été contraints de construire un capitalisme sans classe de propriétaires et détenteurs du capital qui puisse jouer le rôle que la bourgeoisie a tenu lors de la naissance du capitalisme.

 

http://www.politicoblogue.com/wp-content/uploads/2009/09/Capitalisme.jpghttp://1.bp.blogspot.com/_UVyaE7_23iI/TMbo8qBeeDI/AAAAAAAAA8c/MfJZp4wpB_s/s1600/faucille-et-marteau-barres.1210667563.jpg


Bien sûr, nos capitalistes ont poussé comme des champignons, et les nouveaux riches sont apparus du jour au lendemain. Mais entre les capitalistes occidentaux et nos capitalistes sortis du néant, il y a une différence comme entre le jour et la nuit.


Le capitalisme est-européen ressemble au communisme
La circonstance qui a permis l’apparition et le développement du capitalisme a été la victoire obtenue par la bourgeoisie dans la légitimation de son capital économico-financier face au capital social détenu exclusivement par l’aristocratie. Dans le féodalisme, les privilèges et le rang attiraient le capital économique ; dans le capitalisme, l’équation s’est inversée et l’argent est devenu la source de la position sociale, des privilèges et du pouvoir. En Europe orientale, et en Roumanie en particulier, nos capitalistes ont usé de leur capital social pour obtenir du capital économique. Les technocrates de l’ancien régime, proches d’une façon ou d’une autre des structures de pouvoir étatiques, ont utilisé leur réseau social pour obtenir des usines, des contrats et d’autres biens qui ont rapidement contribué à l’apparition des capitalistes autochtones.


La prédominance du capital social est un trait spécifique du féodalisme, mais aussi du communisme esteuropéen, où le capital politique n’était qu’une variation du capital social. De ce point de vue, notre capitalisme est pré-moderne, car il obéit à des règles féodales. La logique institutionnelle a été et continue d’être subordonnée à la logique relationnelle, et les institutions sont devenues des organismes kafkaïens au service des favoritismes.


Une forme dégénérée du capitalisme "authentique" ?
Une autre particularité du capitalisme est-européen est le fait qu’il ne constitue pas le résultat d’une évolution organique, mais qu’il est le produit d’un projet. De ce point de vue, il ressemble au communisme :
il contient tous les éléments d’ingénierie sociale, parmi lesquels les tentations utopiques et la justification du présent en invoquant l’avenir. Notre capitalisme s’est forgé sur la restructuration fondamentale des institutions économiques de haut en bas, tout l’inverse de son équivalent ouest-européen. Ces 10 dernières années, l’utopie qui tarde à se réaliser et les plaies sociales engendrées par les efforts pour la construction du capitalisme ont contribué à faire considérablement baisser la confiance de la population locale dans l’économie de marché. En Hongrie, par exemple, la confiance dans le capitalisme est passée de 80% en 1991 à 46% en 2009, en Bulgarie de 73 à 53%, en Lituanie de 76 à 50%.

 

Cette chute vertigineuse a transformé l’Europe orientale en l’une des régions où le niveau de sympathie envers l’économie de marché est le plus bas : en 2007, avant la crise économique, il était de 56%, seulement un pourcent de plus qu’en Amérique latine, (55%), loin derrière l’Afrique (75%), l’Asie (72%), l’Amérique du Nord (70%) ou l’Europe de l’Ouest (69%).


"Le racket légitime organisé par la classe dominante"
En fait, la question qu’on doit se poser est de savoir si le capitalisme est-européen est en effet une forme dégénérée du capitalisme "authentique", ou s’il s’agit tout simplement d’un autre genre de capitalisme. Des sociologues comme Karl Marx ou Max Weber pensaient que le capitalisme avait une seule finalité. Mais leurs théories ont été élaborées avant que le capitalisme ne se développe mondialement. L’histoire récente nous montre qu’il y a une multitude de capitalismes : du modèle chinois, qui coexiste très bien avec un régime autoritaire, jusqu’au capitalisme nord-américain, en passant par le modèle est-européen. Ce dernier est lui-même un concept qui n’arrive pas à rendre compte de la complexité des phénomènes qu’il prétend décrire. Peut-on confondre le capitalisme russe avec le roumain ou le tchèque ? Il se peut que l’hypothèse selon laquelle le capitalisme est incompatible avec le manque de liberté (le cas de la Chine) ou avec la domination du capital social par rapport au capital économique (comme en Roumanie) soit fausse. Le capitalisme pourrait ne pas nécessairement aboutir à une démocratie, ne pas nécessairement générer la prospérité, et il pourrait même très bien coexister avec des systèmes clientélistes ou mafieux. Après tout, le capitalisme occidental ne pourrait-il pas être juste une forme particulière d’un système économique que nous appelons génériquement capitalisme, et dont la caractéristique principale n’est ni la suprématie de l’argent, ni le triomphe de l’institutionnalisme sur le favoritisme, mais tout simplement, comme disait Al Capone, "le racket légitime organisé par la classe dominante".

 

Les deux visages du capitalisme européen
Source, journal ou site Internet : Dilema Veche
Date : 23 novembre 2010
Auteur : Victoria Stoiciu

30/08/2010

Le libéralisme avec Pascal Salin

Il existe, bien sûr, beaucoup d'ambiguïtés au sujet du mot « libéral ». On a peut-être trop tendance à l'oublier, mais ce mot est beau, puisqu'il correspond au mot « liberté », et il est donc attristant que tant de gens hésitent à se dire libéraux. Mais dans la mesure où il y a plusieurs conceptions de la liberté (les marxistes ne veulent-ils pas « libérer » les hommes), il n'est pas étonnant que le terme « libéral » puisse être revendiqué par des personnes dont les propos sont très différents. C'est ainsi qu'aux États-Unis, être « liberal », c'est être à gauche. En effet, les « liberals » ont défendu une plus grande liberté de comportement et se sont ainsi opposés aux conservateurs. Mais c'est dire aussi que c'est dans le monde politique que règne la plus grande confusion terminologique.

En effet, si l'on se réfère à la distinction classique entre la droite et la gauche, il faut bien reconnaître que, dans la plupart des pays, la droite regroupe, certes, quelques libéraux, mais aussi – et même surtout dans un pays comme la France – des interventionnistes, des conservateurs, des nationalistes, qui sont en réalité des adversaires du libéralisme. Et c'est pourquoi Friedrich Hayek a eu raison de souligner (dans son texte « Why I am not a Conservative ») qu'il ne fallait pas opposer la droite et la gauche, mais les constructivistes et les libéraux. Les premiers veulent construire une société conforme à leurs préjugés et il y a donc des constructivistes de droite comme de gauche. Les seconds veulent simplement défendre la liberté individuelle et les droits individuels sans prétendre déterminer la société qui résultera de l'exercice de la liberté.


Mais il faut aussi dénoncer l'excessive politisation de notre époque. Elle conduit à prendre pour critères de référence les distinctions qui ont cours dans le monde politique. Pour en donner un exemple, il arrive souvent qu'on me demande si je suis proche de tel homme politique réputé libéral et je réponds invariablement: « Demandez-lui plutôt s'il est proche de moi ». Il n'y a aucune prétention dans cette réponse, mais seulement le rappel que la référence doit être intellectuelle et non politique, que les hommes politiques doivent se déterminer en fonction des grands courants de la pensée. Or, les distinctions sont beaucoup plus claires dans le monde intellectuel, même s'il existe, par exemple, un grand nombre de courants parmi les « libéraux ». Mais il n'en reste pas moins que tous pensent qu'on ne peut comprendre le monde qu'en partant de l'analyse du comportement individuel. La plus importante différence est d'ordre méthodologique. Elle oppose ceux pour qui le fondement du libéralisme est d'ordre éthique et ceux pour lesquels il est utilitariste.

Si l'on entend par « dogmatisme » le fait d'ignorer le principe de réalité, un libéral qui serait dogmatique ne pourrait être qu'un pseudo-libéral puisque le libéralisme est une théorie de l'homme tel qu'il est véritablement (contrairement au marxiste qui a une vision fictive de l'homme et de la société, ce qui le conduit à être dogmatique). Mais il ne faut pas confondre le dogmatisme avec la conviction. Comme le disait un politologue français, il faut être tolérant avec les hommes, mais intolérant avec les idées (en ce sens que, si l'on croit à une idée, on ne peut pas en même temps croire à l'idée contraire). Il est par ailleurs totalement erroné de penser que les libéraux sont animés par le seul profit (et plus précisément par le profit matériel). On pourrait, sur le mode badin, d'abord souligner qu'un vrai libéral est tellement marginalisé dans nos sociétés qu'il n'a certainement pas choisi le meilleur moyen de réaliser des profits en étant libéral. Mais plus sérieusement, il faut rappeler que ce procès fait aux libéraux – à savoir d'être les défenseurs du profit matériel – est un faux procès. Bien au contraire, les libéraux sont les seuls à considérer que les seules réalités sont les fins subjectives des individus (leurs désirs d'ordre spirituel, affectif, esthétique ou matériel).

Ce que l'on appelle la vie économique n'est qu'une partie, peut-être la plus visible, mais pas forcément la plus importante, de la vie humaine. Comme l'a si bien montré le grand économiste libéral Ludwig von Mises, on ne peut comprendre les mécanismes économiques (ce qu'il appelait la catallaxie) qu'en les resituant dans l'ensemble plus vaste de l'activité humaine (ce qu'il appelait la praxéologie ou science de l'action). Il ne faut donc pas « saucissonner » les individus en plusieurs morceaux, dont l'un serait économique et mériterait seul notre attention. Pour un libéral l'individu qui pense et agit est la seule réalité et il est donc profondément anti-libéral de faire entrer les individus dans des catégories différentes et éventuellement antagonistes (patrons contre salariés, producteurs contre consommateurs, riches contre pauvres, nationaux contre étrangers, etc.). Mais nos contemporains sont tellement imprégnés de pensée marxiste qu'ils ne conçoivent pas qu'on puisse raisonner en termes autres que collectifs et catégoriels. Il faut donc bien placer les libéraux quelque part sur l'échiquier collectiviste: la solution consistera à les présenter comme des défenseurs des patrons, des riches, des spéculateurs, etc.

Un mot tout de même sur le profit. On pourrait dire, en un sens, que tout le monde cherche son profit puisque toute action vise à améliorer sa situation (mais pas nécessairement sur le plan matériel). Mais on peut aussi donner au profit un sens plus précis, à savoir ce qui reste de la valeur produite dans une entreprise après qu'on ait honoré tous les contrats certains (contrats de salaires, d'intérêts, de fournitures de biens et services). Autrement dit le profit est une rémunération résiduelle et donc risquée. Or, étant donné que l'incertitude existe toujours dans une société humaine, le profit – rémunération résiduelle – existe toujours. Le problème essentiel consiste alors à savoir à qui il est attribué. Cette répartition est légitime dans l'entreprise capitaliste – et seulement elle – parce que le profit, rémunération du risque, revient à celui qui a pris le risque en charge. Et tout le monde profite de ce que certains – les propriétaires d'entreprise – aient accepté ce rôle.

La liberté est souvent défendue à l’aide d’arguments utilitaristes, dans le sens où si l’on baisse les impôts, par exemple, la croissance repart. Cela suffit-il?
Certainement pas. Tout d'abord les arguments utilitaristes rencontrent rapidement des limites. En effet, l'utilitarisme consiste à juger d'une situation à partir de ses résultats. Mais quels critères va-t-on utiliser pour évaluer ces résultats lorsqu'ils concernent non pas un individu, mais un ensemble d'individus? Tous les membres d'une société auront nécessairement des opinions différentes et incompatibles, ce qui signifie tout simplement qu'il est impossible de définir un optimum social. Le seul principe universel qui nous permet d'évaluer une situation de manière non-contradictoire consiste à se demander si les hommes ont agi librement ou sous la contrainte (quels que soient les résultats obtenus du fait de leurs actions). Et bien entendu, ce principe correspond à une exigence éthique. Ainsi, en face d'un problème social quelconque ne nous demandons jamais si le résultat nous paraît bon ou mauvais, mais seulement s'il a été obtenu par le libre exercice de la liberté (sur la base de droits de propriété légitimes et de liberté contractuelle) ou s'il a été obtenu par la contrainte (qu'elle soit légale ou non).



La base d’une société libérale c'est d'abord, évidemment, la liberté individuelle. Mais comment se concrétise-t-elle? Par la propriété et la responsabilité. En effet, être libre c'est être propriétaire de soi-même (sinon on est esclave). Mais on n'est pas totalement propriétaire de soi-même si l'on n'est pas totalement propriétaire du produit de ses actions: ce qui fonde le caractère légitime de la propriété, ce sont les actes de création originaires. Il est alors paradoxal que, bien souvent, ceux qui fustigent – avec raison – l'esclavage, acceptent et même recommandent des actes de spoliation de la propriété – par exemple par l'impôt: il revient en effet au même d'être un esclave obligé de travailler pour son maître ou d'être censé travailler librement, mais d'être obligé de remettre à son maître une grande partie du fruit de son travail.

À partir du moment où les droits de propriété ont été définis, on peut définir la responsabilité, c'est-à-dire le fait de supporter soi-même les conséquences bonnes ou mauvaises de ses actes. Ainsi on est responsable d'un dommage – et on doit le réparer – dans la mesure où l'on a porté atteinte aux droits – préalablement définis – d'autrui.

Une troisième voie? Pourquoi pas? Du point de vue des principes il ne peut pas exister de troisième voie, car on ne peut pas être « un peu libre »: on est libre ou on est esclave. Mais bien sûr, dans toutes les sociétés que nous connaissons, « on » explore une troisième voie mythique. Pour ce faire on évoque toutes sortes de prétendus principes, érigés en tabous sociaux, tels que la nécessité de la cohésion nationale; les fonctions régaliennes de l'État, la nécessité de la solidarité ou – en utilisant une théorie d'allure plus scientifique – les « biens publics ». Il serait trop long de discuter toutes ces idées, mais c'est à chacun d'avoir le courage de penser autrement et de s'interroger sur le véritable sens des tabous de notre époque.

Les scandales financiers ont fourni un prétexte pour renforcer les compétences de l’État, apparemment jugé infaillible. Ce qui est ahurissant dans le cas de l'affaire Enron (et de quelques autres), c'est que des affaires de ce type soient aussi rares. Leur rareté est bien la preuve que le système capitaliste est certes non pas un système parfait – car la perfection n'existe pas –, mais le meilleur des systèmes. Il repose en effet sur des principes simples et éthiquement fondés: le respect des droits légitimes, l'obligation d'honorer ses contrats. Les propriétaires d'une entreprise n'ont rationnellement pas pour objectif de faire faillite et c'est pourquoi ils sont incités à respecter leurs contrats et à ne pas tromper salariés, clients ou prêteurs. Par opposition, les hommes de l'État sont irresponsables puisqu'ils ne supportent pas les conséquences de leurs actes. Et l'on voudrait que les irresponsables contrôlent les responsables! D'un point de vue pratique, pour se référer à nouveau à l'affaire Enron, il est frappant de constater que le marché avait sanctionné par une baisse des cours les mauvaises pratiques des dirigeants d'Enron, bien avant que les organismes officiels (par exemple la Securities and Exchange Commission) ne le fassent.

De ce point de vue, il faut faire attention au langage: on a traduit en français le mot anglais « deregulation » (qui signifie déréglementation) par le mot dérégulation. On crée ainsi le sentiment que la régulation provient de la réglementation. Or il n'en est rien: un système est bien régulé lorsque toutes ses parties fonctionnent harmonieusement entre elles, ce qui n'implique absolument pas une direction centralisée. Dans un système social libre, les êtres humains interagissent et ils s'ajustent continuellement aux autres grâce aux systèmes des prix, aux processus de production et de transmission des informations, mais aussi grâce aux règles communes de conduite.

Prenons le problème de l'information. Si l'État réglemente le niveau d'information qui doit être fourni par les firmes au marché, il risque d'exiger trop d'informations – ce qui constitue un gaspillage de ressources – ou une insuffisance – ce qui donne une fausse sécurité au marché. Par contre, c'est par l'intermédiaire de processus continuels d'essais et d'erreurs que le marché – c'est-à-dire les hommes – s'adapte de manière à fournir le montant et la qualité d'information qui correspond le mieux aux besoins des uns et des autres. L'affaire Enron a certainement été utile en montrant quelles améliorations pouvaient être apportées à ce sujet. Le marché utilise ces leçons et il faut surtout éviter de nouvelles réglementations.

 

De nombreux commentateurs ont également réclamé la ressuscitation de Keynes pour sortir de la « crise ». La théorie keynésienne représente une aberration dans l'histoire des idées économiques. Elle repose en effet sur une approche directement en termes collectifs (par définition de variables macroéconomiques) en ignorant le caractère rationnel et volontaire de l'action humaine. Elle est fausse sur le plan théorique et donc sur le plan pratique. Son succès est venu du caractère confus de la pensée de Keynes, ce qui a permis à chacun de lui faire dire ce qu'il voulait, mais aussi du fait qu'il prétendait légitimer la politique économique en dotant ses décideurs des instruments nécessaires pour les transformer en ingénieurs sociaux capables de diriger la machine humaine. Il faudrait, bien sûr, de nombreuses pages pour démontrer de manière précise les erreurs et les confusions de la pensée keynésienne. Mais prenons seulement un exemple. Les cerveaux contemporains sont imprégnés de l'idée d'inspiration keynésienne selon laquelle la consommation est le moteur de la croissance (et cette idée inspire par exemple tous les constructeurs de modèles de prévision macroéconomiques et tous les commentateurs de la conjoncture). Or c'est l'épargne qui est le moteur de la croissance: pour qu'il y ait croissance il faut en effet accepter de renoncer à des consommations présentes pour libérer des ressources afin d'investir, d'accumuler du capital et de rendre ainsi l'innovation possible. La seule relance possible est la relance par l'épargne. Il faut pour cela non pas « encourager » l'épargne, mais supprimer tous les obstacles fiscaux et réglementaires qui freinent sa formation.

Chacun d'entre nous peut facilement comprendre dans la vie quotidienne ce qu'est un acte libre et ce qu'est un acte contraint. Mais il est souvent difficile de comprendre comment fonctionne une société où les hommes sont véritablement libres. De là vient le préjugé selon lequel il faut imposer une direction centralisée et pratiquer des politiques économiques sans laquelle, dit-on, l'anarchie règnerait. Par ailleurs, à partir du moment où il est possible d'obtenir quelque chose non pas par ses efforts productifs, mais en ayant recours à la contrainte publique, on arrive à une situation comme celle qu'a si magnifiquement décrite Frédéric Bastiat en définissant l'État comme « cette grande fiction par laquelle chacun s'efforce de vivre aux dépens des autres ». Telle est bien la situation de la France et des pays européens.

Mais toute intervention étatique dans les interactions individuelles se traduit par ce qu'on appelle parfois des « effets pervers » qui sont en réalité la conséquence logique de la méconnaissance du fonctionnement des sociétés. On essaie alors de corriger ces effets pervers par d'autres interventions qui créent d'autres effets pervers. Et c 'est ainsi que peu à peu on détruit la créativité des hommes et leur liberté.

À titre d'exemple, on prélève des impôts pour pratiquer des politiques d'emploi (distribution de subventions, développement du Droit du travail, embauche d'inspecteurs du travail, etc.), mais on détruit ainsi les incitations des salariés à travailler et les incitations des entrepreneurs à embaucher (puisque leurs activités sont rendues moins rentables par l'impôt). Le chômage augmente donc, et l'État réagit en inventant de nouvelles politiques d'emploi dans un cercle vicieux sans fin. Mais, comme l'avait si bien dit Lady Thatcher, la meilleure politique d'emploi c'est de ne pas en avoir.

Le rôle des médias, y compris ceux financés par l’État. Si je regarde le cas de la France j'y vois surtout un ensemble rigide dont toutes les parties – médias, écoles et universités, pouvoir politique – sont imbriquées d'une manière qui fait penser à l'Union soviétique. La pensée dominante – pensée interventionniste, floue et bardée de bons sentiments – est le ciment qui relie tous ces morceaux. Sous le prétexte fallacieux de l'égalité, l'État impose son: monopole dans la formation des cerveaux (et la France est l'un des rares pays où la concurrence n'existe pas dans le domaine des universités, car elle est interdite). Personne n'a ensuite le courage intellectuel de briser le consensus et personne d'ailleurs n'y a intérêt puisque l'État est omniprésent. Les chercheurs produisent une prétendue recherche qui légitime de nouvelles interventions, dont les médias font la publicité et que les hommes politiques appliquent.

À titre d'anecdote, je me souviens des années noires de la sinistre ère mitterrandienne où l'on m'avait fait venir (par erreur...) pour une émission de télévision et où le rédacteur en chef m'avait renvoyé de peur de recevoir le lendemain un appel téléphonique de l'Élysée. On n'en est plus tout à fait là, mais par contre la virulence des médias s'est accrue à l'encontre de la pensée libérale.
C'est parce que les problèmes sont complexes qu'il faudrait recourir aux instruments de compréhension fournis par la pensée libérale. Ce sont en effet les penseurs libéraux qui ont été ou qui sont les penseurs de la complexité. Ainsi, Friedrich Hayek a été le théoricien de l'ordre spontané, c'est-à-dire de la manière dont la cohérence peut s'installer dans des systèmes dépendant non pas d'un cerveau central, mais d'une production démultipliée de connaissances. Alors que nous évoluons vers une économie de réseaux, la pensée libérale – et je devrais plutôt dire celle qui relève de l'école dite autrichienne (c'est-à-dire les héritiers intellectuels de Carl Menger, Eugen Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek) devrait attirer toute l'attention. Je suis persuadé qu'une bonne connaissance des grands auteurs de l'École autrichienne aide à comprendre le monde, mais aussi à trouver des solutions efficaces dans la vie de tous les jours, quel que soit le niveau auquel on se place (celui d'un pays, d'une entreprise ou même d'une famille).

La solidarité, encore un concept ambigu dont il faut se méfier! En termes très généraux, on peut dire que tous les êtres humains sont solidaires en ce sens qu'ils sont des êtres sociaux, c'est-à-dire qu'ils dépendent les uns des autres. Il en résulte que toute action menée par un individu a des conséquences – jugées bonnes ou mauvaises – sur les autres individus. En particulier, tout échange rend les partenaires solidaires et leur coopération pacifique leur est profitable. Ainsi, dans une entreprise – que l'on peut définir comme un ensemble de contrats – tous les partenaires sont solidaires, par exemple les propriétaires et les salariés.

Mais il est vrai que le terme solidaire est plus souvent utilisé pour désigner une action unilatérale, plus précisément un don: on manifeste sa solidarité avec autrui en lui transférant des ressources dont on estime qu'elles lui seront utiles. Bien entendu, dans la mesure où les ressources – en particulier les ressources en temps – de chacun sont limitées, il est impossible, de ce point de vue, d'être solidaire de tous les habitants du monde et il faut choisir les actes de solidarité que l'on considère comme prioritaires. C'est un fait d'observation que la plupart des êtres humains ressentent et expriment un sentiment de solidarité à l'égard d'autres êtres humains et l'Histoire nous offre de ce point de vue un vaste panorama des moyens utilisés pour exercer cette solidarité de manière individuelle ou collective. Ainsi, les oeuvres charitables et autres associations caritatives sont le fruit d'initiatives volontaires qui ont conduit certains à penser qu'il était préférable de mettre en place des organisations collectives volontaires plutôt que d'agir isolément. Mais la différence essentielle est évidemment celle qui existe entre les transferts volontaires et les transferts obligatoires.


Ce que l'État appelle la solidarité relève évidemment de la deuxième catégorie et dans ce cas c'est une tromperie de parler de solidarité. En effet, on ignore nécessairement dans quelle mesure ceux qui subissent les prélèvements les souhaitent volontairement. Quels que soient les mérites des bénéficiaires de la redistribution, il n'en reste pas moins qu'elle prend sa source dans un acte de spoliation. Et une spoliation reste toujours une spoliation. Comme le dit le dicton, « la fin ne justifie pas les moyens ». C'est au nom de ce principe que l'on condamnera un voleur, même s'il destine son butin à des pauvres. Pourquoi ne condamne-t-on pas ceux qui procèdent exactement ainsi, mais de manière légale? Ces derniers sont encore plus condamnables puisqu'ils profitent eux-mêmes de ces transferts: c'est bien entendu pour attirer le maximum de voix aux élections qu'ils distribuent les richesses créées par les efforts d'autrui. On ne peut évidemment attribuer aucune valeur morale à un acte de charité fait avec l'argent des autres en utilisant la contrainte.

Une fois de plus, le langage est trompeur. Ainsi, en France, on appellera « impôt de solidarité sur la fortune » un impôt discriminatoire; on parlera de solidarité entre les générations pour justifier un régime de retraite par répartition, c'est-à-dire le fait de payer des retraites aujourd'hui avec l'argent de ceux qui sont actifs, en promettant à ces derniers de faire de même avec l'argent des générations futures (c'est-à-dire des hommes et des femmes qui ne sont peut-être même pas encore nés, qui ne sont donc pas en état de s'exprimer et qui ne seront peut-être pas d'accord avec cette prétendue solidarité).

La culture financée par l’État, sur ce point, je pourrais me contenter de citer Frédéric Bastiat: « Je suis de ceux, je l'avoue, qui pensent que le choix, l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en haut, des citoyens, non du législateur; et la doctrine contraire me semble conduire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité humaines » (pamphlet, « Théâtres, Beaux-Arts »). Mais j'ajouterai pourtant cette remarque: c'est une fiction de penser que l'État finance la culture parce que l'État n'est pas un être doté de raison et d'imagination. En réalité, derrière cette fiction de langage – l'État – il y a des êtres concrets – et c'est pourquoi, pour ma part, je m'efforce de ne pas parler de l'État, mais des hommes de l'État. Or ces êtres ont leurs propres goûts et préjugés. Ce sont ces goûts et préjugés qu'ils peuvent satisfaire... avec l'argent des autres, au nom de la « culture ». Ce dernier terme est encore une fiction de langage: la culture n'existe pas; ce qui existe c'est une multiplicité de goûts, d'oeuvres d'art, de rencontres entre des artistes, des écrivains et ceux qui aiment leurs oeuvres.

La France a produit de très grands économistes libéraux au fil des siècles. Comment se fait-il que le libéralisme soit souvent considéré comme une spécialité anglo-saxonne incompatible avec l’esprit européen continental?
C'est un très étrange et très important phénomène. Car il est vrai que des auteurs comme Turgot, Frédéric Bastiat, Jean-Baptiste Say (et bien d'autres!) ont été d'extraordinaires précurseurs de la pensée économique (en particulier de l'École « autrichienne »). Leur tradition subjectiviste est supérieure à la tradition anglo-saxonne, mais l'on considère effectivement bien souvent que la pensée libérale est d'origine anglo-saxonne. Il faudrait beaucoup de temps pour essayer de comprendre les raisons de cette étrange situation. Mais l'une des meilleures explications a été donnée par Friedrich Hayek. Il explique en effet qu'au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, les performances des scientifiques français ont conduit à penser qu'il était possible de les imiter dans le domaine des sciences sociales en formant des « ingénieurs sociaux ». De là est venu le positivisme qui est devenu finalement dominant, en particulier dans un pays, la France, très centralisé et étatisé. Mais il serait urgent de retrouver cette superbe tradition intellectuelle française.
Compte tenu de ce que j'ai dit ci-dessus, les plus grands économistes se rattachent pour moi à la tradition « autrichienne », qu'il s'agisse des précurseurs français juste cités, ou d'économistes comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek. Il faudrait ajouter à cette (trop courte) liste Murray Rothbard, trop ignoré en France (et même d'ailleurs aux États-Unis) et qui a fait un travail original prodigieux. Mais en-dehors de ce courant, il faudrait évidemment ajouter tous ceux qui ont pris une option méthodologique différente et qui ont apporté des contributions majeures à la pensée libérale (par exemple Milton Friedman, Gary Becker ou James Buchanan). À vrai dire, cette question m'embarrasse parce que je suis forcément incomplet et injuste en me limitant à quelques noms, alors que je suis frappé par la véritable explosion de la pensée libérale à notre époque, en particulier aux États-Unis. Ainsi – et pour se limiter au courant « autrichien » – le Mises Institute d'Auburn (États-Unis) réunit chaque année une conférence internationale des intellectuels autrichiens où sont présentés des dizaines et des dizaines de rapports d'un très grand intérêt.

La Société du Mont-Pèlerin a été créée en 1947 par Friedrich Hayek pour constituer une sorte d'Académie internationale d'intellectuels libéraux. Elle réunit maintenant environ 500 membres d'une quarantaine de pays. Ses activités explicites sont limitées (un ou deux congrès par an), mais son influence réelle est considérable. Elle est en effet le centre d'un exceptionnel réseau d'intellectuels libéraux à travers le monde. Ainsi, il existe actuellement plus d'une centaine d'instituts libéraux qui ont généralement été créés par des membres ou des sympathisants de la Société du Mont-Pèlerin. Ce qui est remarquable c'est que, fidèle à ses principes, la Société est arrivée à se préserver de la tentation de la politisation, de la bureaucratisation et de la médiatisation. Elle constitue en quelque sorte une grande famille intellectuelle.

J'ai eu pour ma part l'honneur de présider la Société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996. Je suis évidemment redevenu un membre normal, comme cela doit être.

Il y a en Europe deux tendances divergentes, l'une qui conduit à plus de concurrence (par la déréglementation, la suppression des obstacles aux échanges), l'autre qui pousse à plus de centralisation (par les politiques communes, l'euro, la coordination des politiques économiques, l'harmonisation fiscale ou réglementaire, etc.). Je crains que la tendance centralisatrice l'emporte et la création de l'euro en est un signe évident. Pour que les économies européennes soient intégrées, il suffirait de laisser faire la concurrence dans tous les domaines (échanges commerciaux, mouvements de facteurs, bien sûr, mais aussi concurrence fiscale, concurrence réglementaire, concurrence juridique, concurrence monétaire, etc.). Mais nous n'avons surtout pas besoin d'une Commission européenne et d'un Parlement qui légifèrent et qui réglementent pour toute l'Europe. Le progrès consisterait à faire exactement l'inverse, par exemple en donnant aux collectivités locales la liberté de décider de leur système fiscal et de reverser une partie de leurs ressources aux échelons supérieurs (fédéralisme fiscal). Heureusement, le Royaume-Uni – même avec un gouvernement travailliste – exerce une influence compensatrice pour freiner la dérive centralisatrice. Et je forme le voeu que la Suisse ne soit jamais tentée de rejoindre l'Union européenne, mais qu'elle prouve par l'exemple que la liberté individuelle est toujours le meilleur moyen de résoudre les problèmes économiques et sociaux.

Le libéralisme, face à l’étatisme! Malheureusement, je n'ai pas l'impression que le libéralisme gagne du terrain dans le débat d'idées. C'est pour moi une déception car je pensais, lors de la chute du mur de Berlin, que la vérité éclaterait désormais. Mais je me suis vite rendu compte que les adversaires du libéralisme – ceux qui se sont si lourdement et tragiquement trompés pendant des décennies – ne pouvaient cacher leurs erreurs qu'en pratiquant la fuite en avant: au lieu de célébrer la chute du mur de Berlin comme le symbole d'un retour à la liberté individuelle, ils ont proclamé la victoire de la démocratie (c'est-à-dire d'un mode d'organisation de la société politique) et ils sont partis en guerre contre les fictions que sont l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans lesquels les libéraux ne se reconnaissent pas.

Je n'attends rien de Valéry Giscard d'Estaing. S'il était vraiment libéral, on s'en serait aperçu lorsqu'il était Président de la République française. Mais sa présidence a été une ère d'interventionnisme étatique croissant (avec l'exception du retour à la liberté des prix).

De toutes façons, si le libéralisme doit un jour gagner la bataille des idées, il ne viendra pas d'en haut, mais d'en bas. Et de ce point de vue, j'ai un seul espoir: l'ouverture d'esprit des nouvelles générations. Le combat est en tout cas un combat intellectuel et non un combat politique. La politique suivra lorsque les esprits auront changé

 

source: Pierre Bessard   L'agefi (Lausanne) les 3, 4 et 5 février 2003.

on retrouve l'article complet sur QL

28/06/2010

PASCAL SALIN : Libéralisme (un classique à redécouvrir)

On ne parle jamais assez du libéralisme. Il est tellement caricaturé, déformé, que les libéraux doivent s'astreindre sans cesse à le réhabiliter et, pour ce faire, à l'expliquer. Dans cette oeuvre d'hygiène intellectuelle indispensable, la contribution de Pascal Salin est parmi les plus précieuses. Il avait déjà forgé des armes pour les libéraux avec "L'Arbitraire Fiscal" (2° édition Slatkine Paris-Genève, 1996), "La Vérité sur la Monnaie" (Odile Jacob, Paris 1990), "La Concurrence" (PUF Que Sais-je Paris 1995), "Libre Echange et Protectionnisme" (PUF Que Sais-je, Paris 1991). Voici qu'il nous offre maintenant "Libéralisme", publié ces jours-ci chez Odile Jacob (500 pages, 180 Frs).( Aleps)

 

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« Cette conception selon laquelle, sur la longue période, ce sont les idées (et donc les gens qui mettent en circulation les idées nouvelles) qui gouvernent l’évolution – et parallèlement la conception selon laquelle les cheminements individuels dans ce cours des choses doivent être orientés par un ensemble cohérent de concepts – ont depuis longtemps constitué une partie fondamentale du credo libéral. »
Friedrich HAYEK, La constitution de la liberté

Nous pouvons dire avant tout de cet ouvrage qu'il est "magistral". C'est bien un maître de la pensée libérale qui délivre son enseignement. Le libéralisme, il le connaît sur le bout des doigts. Dès le début de sa carrière universitaire Pascal Salin avait créé, avec d'autres agrégatifs, le "séminaire Jean Baptiste Say", une initiative courageuse qui consistait à faire connaître dans les milieux universitaires français la pensée libérale, les travaux de Hayek et de Friedman, alors que la mode était aux idées marxistes ou keynésiennes. Ensuite, il ne cessera de professer sa foi libérale non seulement à Paris Dauphine, mais dans toutes les conférences internationales, ce qui lui a valu une reconnaissance par la communauté scientifique du monde entier, et la présidence de la très prestigieuse Société du Mont Pèlerin fondée par Hayek et présidée par des intellectuels aussi brillants que Milton Friedman, George Stigler, James Buchanan, Gary Becker, tous prix Nobel d'Economie.

 

 

vidéo de son dernier livre


Hélas cette "grosse pointure" de la science économique n'a jamais eu dans son propre pays l'écoute et la célébrité qu'il avait ailleurs. C'est un des signes de l'exception française. Seul le petit cénacle de l'ALEPS a reconnu ses talents, et Pascal Salin, aujourd'hui membre du Collège Présidentiel, a été pendant plus de dix ans Vice-Président, et assume aujourd'hui la lourde mission de présider le Jury du Prix de la Pensée Libérale (qui a distingué successivement Philippe Manière et Patrick Simon). La publication de "Libéralisme" rompra sans doute la conspiration du silence, et on va peut-être pouvoir enfin parler et de l'auteur et du livre. Le livre est une invitation à la réflexion en profondeur sur ce qu'est véritablement le libéralisme. Après deux chapitres introductifs, consacrés à poser le problème du libéralisme, et des faux nez qu'on lui fait porter en France, viennent trois chapitres inédits sur "les Piliers du Libéralisme". On appréciera la maîtrise de la démonstration, la profondeur de l'analyse et l'élégance d'une langue simple et précise.


Cinq chapitres qui suivent nous permettent de relever un certain nombre d'erreurs commises à propos du libéralisme. L'opinion publique, notamment en France, a une fausse idée de ce qu'est l'entreprise, le profit, le monopole et la concurrence, la finance. Des questions d'actualité, comme la participation, le capitalisme populaire et la privatisation, y sont également évoqués. Des lecteurs plus intéressés par les problèmes concrets que par la philosophie sociale ou l'analyse économique prendront leur plaisir à la lecture des six chapitres suivants, qui sont autant d'exemples retenus par Pascal Salin pour expliquer ce qu'il faut et ce qu'il ne faut pas faire dans la vie quotidienne : comment les libéraux considèrent-ils l'immigration, l'urbanisme et la propriété immobilière, les limitations de vitesse et la ceinture de sécurité, l'assurance maladie, la retraite, la réglementation anti-tabac, la défense de l'environnement ? Pascal Salin prend ici des positions que d'aucuns qualifieront de "libertariennes", pour signifier qu'elles sont inspirées par un libéralisme radical, sans compromission, dans toute sa pureté. De quoi faire fuir les politiciens sans doute, mais de quoi faire rêver les jeunes (et les moins jeunes) épris de liberté...


Enfin, et non le moindre, l'ouvrage se termine par une prospective de l'Etat :

que fera-t-il désormais ? Aura-t-on tiré les leçons de l'échec généralisé de la macro-économie ? Va-t-il enfin se retirer de la scène économique et sociale pour laisser jouer les individus ? Va-t-il enfin cesser de spolier les Français par une fiscalité aussi ruineuse qu'arbitraire ? Il y sera sans doute contraint par la mondialisation, et il est souhaitable que le libre-échange mondial poursuive sur sa lancée au lieu d'envisager des replâtrages comme les veulent certains dirigeants européens, trop aveugles pour ne pas avoir compris l'erreur de l'euro. A votre réflexion, parce qu'il y a là un bon échantillon des plus belles pages de cet ouvrage, et parce que ce sont deux conclusions majeures de Pascal Salin, nous livrons deux passages : l'un se rapporte aux perspectives de la mondialisation, l'autre aux exigences de la liberté. NATIONALISME (pp. 489-490) : "Qu'il s'agisse de monnaie, d'échanges commerciaux ou d'immigration (comme nous l'avons vu précédemment), on est confronté à un conflit majeur, celui qui oppose la liberté des personnes à la prétention des États de décider de ce qui est censé étre bon pour la "nation". Or, qu'est-ce que la nation, si ce n'est un ensemble d'hommes et de femmes ? Et comment pourrait-il y avoir des objectifs " nationaux " indépendamment des objectifs individuels ? Pour un libéral, l'appartenance d'un individu à une collectivité quelconque, qu'elle soit nationale, religieuse, culturelle ou sportive, si elle est importante pour l'individu concerné, ne concerne pas l'observateur extérieur. Un "étranger" a autant de vaIeur qu'un concitoyen et la liberté d'entrer en contact avec lui pour échanger des biens, des idées, des signes d'amitié, doit être préservée aussi rigoureusement que la liberté d'entrer en contact avec un concitoyen. Aucune vertu particulière, aucune valeur supérieure ne peut être accordée à un individu ou à une activité du fait qu'ils portent le label "national". Il n'y a pas de différence de nature entre l'échange intra-national et l'échange inter-national, car l'échange se fait toujours entre des individus et le fait qu'ils se trouvent sur le même territoire national ou sur d'autres territoires nationaux n'a strictement aucune importance. Pour un libéral le nationalisme n'est donc pas compréhensible, mais la nation l'est, parce que les communautés humaines existent et sont des faits sociaux concrets. Une nation est en effet une réalité immatérielle qui résulte d'un sentiment d'appartenance à une même communauté - forgée par l'Histoire, la langue, les coutumes - et l'existence de ce sentiment dans les consciences d'un certain nombre de personnes constitue la nation comme un réseau de relations interpersonnelles. I1 n'est donc pas question de nier la nation en tant qu'objet de perception, mais de rejeter la prétention à ériger la nation en une entité abstraite ayant ses propres exigences, sa propre volonté, ses propres fins ; de rejeter aussi la "nationalisation de la nation" par l'Etat, c'est-à-dire sa prétention à représenter la nation, à parler et à agir en son nom, car il est illégitime de monopoliser des sentiments d'appartenance. L'État-nation, caractéristique des sociétés modernes, est par nature incompatible avec une société de liberté individuelle. C'est pour cette raison profonde que la mondialisation, si elle contribuait effectivement à la destruction des Etats-nations, serait un bienfait pour l'humanité. Les politiques d'intégration régionale sur tous les continents doivent alors étre considérées non pas comme des progrès, mais plutôt comme des réponses à l'éclatement inéluctable des frontières étatiques et comme des efforts pour retarder une véritable mondialisation et la disparition des Etats-nations".

 

 

 


DU COURAGE POUR ETRE LIBÉRAL (p. 500) : "On ne peut pas vouloir une chose et son contraire, on ne peut pas proclamer la liberté et accepter l'esclavage. Rechercher une troisième voie mythique entre le collectivisme et l'individualisme, se prétendre tolérant parce qu'on admet les compromis, ce n'est pas seulement un manque de lucidité c'est une véritable trahison. Il faut du courage pour être libre, mais il faut aussi du courage pour être libéral dans ce monde de fausses valeurs, d'alibis douteux, de compromis idéologiques, de mimétisme intellectuel et de démagogie politicienne où l'humanisme libéral est ignoré, déformé, caricaturé jusqu'à la haine. Dans l'ouragan idéologique qui a balayé le XXème siècle et où nazisme, communisme, mais aussi social-démocratie ont failli faire périr l'idée éternelle et universelle de la liberté individuelle, c'est l'honneur de quelques hommes, de quelques grands penseurs d'avoir pris le risque intellectuel et personnel de sauver cette idée, de la développer, d'en rechercher sans relâche les implications, de la diffuser.

 

Au-delà, bien au-delà des simples recettes économiques, elle rencontre l'adhésion d'un nombre croissant d'hommes et de femmes de talent, de jeunes surtout, lassés du conformisme de leur époque. Ils découvrent, ils redécouvrent que l'humanisme n'est pas mort et que l'humanisme ne peut avoir d'autre visage que celui du libéralisme.

 

Autres critiques:

 

Que vous soyez pour ou contre, de droite ou de gauche, vous croyez tout savoir sur le libéralisme, "sauvage" pour les uns, "salutaire" pour les autres. Mais pourquoi faut-il supprimer la législation sur la concurrence, instaurer la liberté d’immigration, supprimer le monopole de la Sécurité sociale ou encore recourir aux privatisations pour résoudre les problèmes écologiques ? Pourquoi l’euro n’est-il pas une invention libérale ? Pourquoi la mondialisation est-elle préférable à l’intégration régionale ? Pourquoi la politique de stabilisation est-elle une source d’instabilité économique ? Une réévaluation en profondeur de la pensée libérale ; une contribution iconoclaste aux débats sur les principes et la philosophie qui doivent nous guider. Et si le libéralisme, fort des trois principes que sont la liberté, la propriété, la responsabilité, était le véritable humanisme, la seule vraie utopie réaliste qui autorise la plus belle des espérances pour notre temps : la confiance optimiste dans l’individu ?

 

par Marc Grunert de QL


Analyse d'Alain-Gérard Slama

 

Tu peux courir de Sylvain Gay

 

La lime de franck Boizard

 

La note de lecture du Ludwig von Mises Institute


La critique de Guy Millière


Le point de vue de Mathieu Laine

 

Expression Libre

 

Aurélien Véron

20:23 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : salin, libéraux, libéralisme, aleps, hayek, friedman, keynésianisme, marxisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

12/04/2010

Les intellectuels et le libéralisme! par Raymond Boudon et Raymond Aron.

Les intellectuels et le libéralisme : pourquoi ils ne l'aiment pas ?  Des représentations nouvelles, peu libérales de la société (contre-modèle marxiste), de l'homme (freudienne) et ancienne de l'Etat (centraliste), qui apportent des réponses à des demandes (inégalités des chances scolaires, rapport Nord Sud)
André Noël Peyrebrune

 

 


Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme  ?


 

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Une tradition minoritaire

Etant donné la puissance intellectuelle du libéralisme, son intérêt politique, son efficacité économique et son importance historique, on est un peu déconcerté qu’il soit si peu populaire auprès des intellectuels. Bien des auteurs ont réfléchi sur cette question et y ont apporté diverses réponses.
Certaines sont de caractère psychologique. Le philosophe libéral américain Nozick a par exemple soutenu que l’hostilité des intellectuels à l’endroit du libéralisme s’expliquerait par le ressentiment : les intellectuels refuseraient le libéralisme parce que les lois du marché ne leur accorderaient pas les rémunérations matérielles et symboliques que, dans leur esprit, leurs succès scolaires les autoriseraient à attendre. Cette thèse a été récemment soumise à une tentative de vérification, laquelle suggère qu’elle contient sans doute une part de vérité.
Il est possible voire plausible, que des explications de ce type identifient des mécanismes réels. Mais je ne crois pas qu’elles suffisent à expliquer la faible popularité du libéralisme auprès des intellectuels. Essentiellement, parce qu’elles sont incapables de rendre compte de la variabilité du phénomène. Car toutes les corporations composant le monde complexe des intellectuels ne sont pas également réfractaires au libéralisme Les juristes et les économistes le sont moins que les sociologues les Politologues ou les anthropologues Cette hostilité est plus marquée dans certaines conjonctures que dans d’autres; dans certains pays que dans d’autres. Une explication convenable ne peut donc pas se dispenser de chercher à ouvrir des pistes permettant de comprendre cette variabilité
En outre, il est difficile d’admettre qu’on adhère à une idée si l’on n’a pas de raisons pour cela. Aussi est-ce sur les raisons, d’origine cognitive et sociale, qui conduisent nombre d’intellectuels à refuser le libéralisme que j’insisterai ici. Je crois que la Sociologie dite de la connaissance et qu’il vaudrait mieux appeler sociologie des idées, à savoir cette partie de la sociologie qui entend expliquer les croyances des sujets sociaux, attache trop d’importance aux déterminismes sociaux et trop peu à la rationalité cognitive: à cette forme de la rationalité qui nous amène à tenir telle théorie pour vraie ou au contraire pour douteuse.

Une catégorie hétéroclite


Avant toutes choses, il faut reconnaître que la catégorie des intellectuels est hétéroclite.
Certains proposent des idées des thèmes ou des théories sur divers sujets, relatifs avant tout à l’homme et à la société : ce sont des producteurs d’idées. D’autres sont plutôt des consommateurs d’idées, comme la plupart des enseignants du secondaire. D’autres encore, comme les journalistes, sont des médiateurs: des intermédiaires entre les producteurs d’idées et le public.


Les mots « libéral » et « libéralisme » ne sont pas non plus d’une clarté immédiate.


Comme le mot « protestant », ils dérivent à l’origine d’un sobriquet, lancé par l’adversaire dans le but de le discréditer. Au début du XIXè siècle, les tories, les conservateurs anglais, ironisent sur les whigs, les hommes de progrès, en les traitant de libérales, mot qu’ils empruntent à la vie politique espagnole et qui traduit la condescendance des conservateurs anglais d’alors à la fois à l’égard de l’Espagne et du caractère qu’ils perçoivent comme utopique des idées de los liberales. Cette origine explique qu’en anglais d’Amérique du Nord, le mot « libéral » soit aujourd’hui encore, grosso modo, un équivalent de notre « homme de progrès ». Quant aux idées que nous qualifions en Europe de « libérales », elles sont aujourd’hui considérées comme de droite aux Etats-Unis comme en Europe, alors qu’au
XIXe siècle elles sont partout considérées comme de gauche.
Ce qui complique encore les- choses, c’est que, par-delà le dénominateur commun désigné par le mot libéralisme, on peut distinguer plusieurs sortes de libéralismes. II y a un libéralisme économique, qui veut laisser au marché autant de place que possible; qui accepte les régulations étatiques, mais sous la condition qu’elles présentent d’incontestables avantages. Il y a un libéralisme politique, qui insiste sur l’égalité des droits, sur une extension aussi large que possible des libertés, et aussi sur les limites de l’intervention de l’Etat.


Les deux sont des élaborations, dans les domaines respectivement de l’économie et de la politique, du libéralisme philosophique, lequel postule que l’individu est rationnel; qu’il a le souci de disposer d’une autonomie aussi large que possible et d’être respecté dans sa dignité dès lors qu’il consent le même respect à autrui.
Je prendrai ici le mot libéralisme surtout au sens philosophique, puisqu’il est à la racine des deux autres. L’avantage de se situer sur un plan philosophique est que la question posée  en est rendue plus intéressante encore. En effet, il est facile d’expliquer les réticences des intellectuels à l’endroit du libéralisme économique. On n’a pas beaucoup de peine à comprendre par exemple, que certains fassent davantage confiance à l’Etat qu’au marché (ce qui ne veut  évidemment pas dire qu’ils aient raison).
Comme Rayek l’a indiqué, il est plus facile de comprendre un ordre « construit » qu’un « ordre spontané ». Spencer avait habillé la même idée avec d’autres mots on conçoit l’ordre, avait-il expliqué, sur le modèle plutôt de l’ordre « militaire » que de l’ordre « industriel ».
D’ailleurs, dans la pratique, le libéralisme économique est l’objet de toutes sortes d’entorses de la part des gouvernements et des pays réputés libéraux, comme le montrent les mesures keynésiennes: de relance des dépenses publiques ou les mesures protectionnistes prises par l’actuel gouvernement américain en matière d’agriculture ou d’acier. En revanche, il paraît paradoxal que les intellectuels ne soient pas davantage séduits par une vision du monde qui traite la dignité et 1’autonomie des individus comme des valeurs centrales.
Ces distinctions n’épuisent pas non plus la complexité du mouvement d’idées auquel on associe l’étiquette du libéralisme. En fait, ce mouvement comporte une infinité de variantes.
Adam Smith, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, John. Stuart Mili ou, plus près de nous, Karl Popper ou Friedrich von Hayek sont quelques-uns des grands noms auxquels on pense le plus spontanément lorsqu’on évoque le libéralisme. Mais les sociologues
Emile Durkheim et Max Weber sont aussi incontestablement des libéraux.
On peut aussi distinguer des degrés dans le libéralisme. Robert Nozick en prône certainement une version plus étroite que John Rawls. Bien entendu, les antilibéraux ont tendance à assimiler le libéralisme à ses expressions extrêmes. Ces remarques faites et une fois admis qu’il est bien vrai qu’on constate aujourd’hui encore une faible attirance d’une majorité d’intellectuels pour le libéralisme, quelles sont les causes de ce phénomène?

La représentation de la société


Je commencerai par une banalité, à savoir que le libéralisme est un produit de la philosophie des Lumières. Il suffit d’évoquer le nom d’Adam Smith pour s’en rendre compte.

Etant un produit du XVIIiè siècle, le libéralisme véhicule des notions et des images de la société, de l’Etat et de l’être humain, qui varient d’un des auteurs libéraux à l’autre, mais qui comportent des éléments communs.
S’agissant de la société, le libéralisme se la représente comme composée d’individus cherchant à maximiser leur bien-être. Les libéraux souhaitent que les règles du jeu social soient aussi équitables que possible. Mais ils admettent que les rémunérations des uns et des autres en matière de statut, de revenu, de prestige ou d’influence soient variables; que certains réussissent mieux que d’autres sur le marché des compétences et des aptitudes.
Dans l’idéal, ils acceptent les inégalités, mais les plus modérés d’entre eux voudraient qu’elles soient fonctionnelles, du moins autant que faire se peut; c’est-à-dire qu’elles soient justifiées. C’est la position du philosophe libéral américain John Rawls dans sa célèbre


Théorie de la justice.


Les observations des sociologues confirment la pertinence de ces idées. Plusieurs enquêtes montrent en effet que le public admet fort bien l’existence d’inégalités; qu’il considère les inégalités fonctionnelles comme légitimes (comme les disparités de rémunération en fonction des responsabilités à l’intérieur d’une entreprise); qu’il accepte parfaitement les inégalités dont il est impossible de déterminer si elles se justifient fonctionnellement (comme les disparités des salaires moyens entre professions qu’il est difficile de comparer les unes avec les autres); et aussi, que le public n’accepte pas les inégalités sans justification fonctionnelle, comme celle qui est créée — pour prendre un exemple tiré de l’actualité — lorsqu’un PDG congédié par son conseil pour mauvaise gestion réclame des indemnités, indexées de surcroît sur l’ordre de grandeur d’un salaire antérieur perçu comme exorbitant.
La représentation libérale des sociétés comporte une autre notion essentielle celle de « statut » Le fonctionnement d une société donne naissance a un écheveau de statuts nous dit Max Weber il y a des vedettes, des héros des savants des artistes des hauts fonctionnaires des responsables syndicaux, des chefs d’entreprise, des hommes politiques et bien d autres catégories incluant des personnages d influence de prestige ou de pouvoir
Le sociologue libéral Pareto a de même insisté sur le fait qu il fallait mettre le mot « élites » au pluriel : car les statuts sont largement incomparables. Il y a de grands sportifs, de grands artistes et de grands savants. On ne saurait hiérarchiser ces catégories les unes par rapport aux autres.

Le contre modèle marxiste

Au XIXe siècle, cette représentation de la société a été battue en brèche notamment par le marxisme dans ses innombrables variantes.
Pour les marxistes, la catégorie fondamentale est celle, non de statut, mais de classe. Ils accusent la notion de statut de véhiculer une vision irénique des sociétés, où chacun tiendrait sa partie dans la symphonie de la division du travail.    ..
On a souvent l’impression qu’aujourd’hui  le marxisme est mort. En fait, il est mort dans ses incarnations politiques, mais il est loin de l’être dans ses incarnations intellectuelles.
Même si la doctrine marxiste est aujourd’hui répudiée par la quasi-totalité des intellectuels la vulgate marxiste a déposé des schémas explicatifs qui restent copieusement utilisés, y compris par ceux qui refuseraient d’être qualifiés de marxistes.
Ces schémas explicatifs sont toujours en circulation aujourd’hui, au début du XXIe siècle.
Les grandes catégories de la doctrine et en particulier les notions de classe et de lutte des classes restent présentes. On simplifie même la théorie marxiste des classes. De 1960 à 1990, toute une littérature sociologique soutient que, par-delà la complexité des rangs sociaux, des statuts, des strates, toutes catégories ravalées au rang de simples apparences, il existe deux classes invisibles qui rendent compte de tout le jeu social la classe dominante et la classe dominée. En France, seuls des représentants de ce qui reste du parti communiste français évoquent encore le « grand capital ». Seuls quelques intellectuels parlent encore de « lutte des classes ». Mais, mise à part la modernisation du vocabulaire, bien des commentaires continuent de véhiculer la représentation selon laquelle la société serait composée de deux classes antagonistes.


Au cours des mouvements sociaux qui se déclenchèrent à l’occasion de la réforme du régime des retraites en France au printemps 2003, on entendit couramment dans les cortèges, de la part des militants, voire de certains représentants syndicaux, des commentaires du genre: « il faut que les entreprises et pas seulement les salariés prennent leur part du financement »; « le patronat se tait, car le gouvernement fait la politique qu’il désire ». Lors de la grand-messe présidée par le leader populiste José Bové sur le plateau du Larzac les 8-10 août 2003, l’Organisation mondiale du commerce est dénoncée comme étant au seul service des multinationales; on ignore que les pays du Sud y sont représentés; que l’OMC a pris la suite du GATF créé en 1947; que le GATT a cherché à oeuvrer en faveur de la baisse des barrières douanières au profit du Sud. On peut redouter, il est vrai, que l’OMC ne parvienne pas à corriger suffisamment dans le court terme la politique de subvention à leurs agricultures pratiquée par les pays riches, laquelle est fortement défavorable aux pays pauvres. Mais une chose est de relever ces déceptions et une autre d’affirmer que l’OMC a la fonction latente de défendre les intérêts des pays riches. La fonction latente des organismes génétiquement modifiés serait, selon les fidèles de José Bové, de produire des plantes stériles à seule fin de contraindre les paysans à se procurer leurs graines auprès des multinationales; qu’elles rendent les plantes plus résistantes ne serait qu’une fonction de façade, destinée à cacher cette fonction latente. Que la graine de maïs hybride, qui est tout aussi stérile, soit depuis longtemps utilisée et acceptée; qu’elle ait permis de produire un maïs adapté à une vaste gamme de conditions climatiques tout cela est passé sous silence.
La notion de la lutte des classes est donc toujours bel et bien présente dans beaucoup d’esprits. Présente aussi est cette autre idée marxiste qu’un gouvernement modéré est par nature au service de la classe dominante; ou encore que, par la globalisation, le libéralisme a étendu la lutte des classes à l’échelle de la planète, en servant les intérêts du Nord aux dépens de ceux du Sud.


Pourquoi ces schémas selon lesquels la vie nationale et internationale traduirait un conflit endémique entre des dominants et des dominés se maintiennent-ils? Parce qu’ils donnent l’impression de fournir des clés pour l’explication de la réalité et notamment des diverses formes d’inégalités qui sont sécrétées par les sociétés libérales. Ces clés sont perçues comme valides, non parce qu’elles seraient évidentes, mais parce qu’elles s’adossent à l’influence persistante du marxisme. Quant à l’influence du marxisme, elle provient de ce qu’il a donné une apparence savante et par suite une légitimité à un schéma explicatif éternel : la théorie du complot   Selon cette théorie, tous les maux qu’on peut observer dans les sociétés seraient dus à un complot des puissants, lesquels dissimulerait leurs desseins égoïstes sous de nobles intentions.


Les inégalités scolaires et le contre modèle


Un thème illustre ces processus de façon exemplaire. Une forme d’inégalité devint particulièrement saillante dans toutes les sociétés occidentales à la fin des années 60 : l’inégalité des chances scolaires.
Ces années sont celles de l’explosion de la demande d’éducation .L' un des principes des sociétés libérales est qu’elles doivent s’efforcer d’accorder à tous des chances égales. Or, force est de constater que les origines sociales pèsent comme un destin sur le devenir scolaire. Un enfant issu d’une famille ouvrière a dans la France d’alors de l’ordre de quarante fois moins de chances de fréquenter l’université qu’un enfant de cadre supérieur. Le chiffre est perçu comme exorbitant, et comme traduisant un état de choses contradictoire avec les valeurs défendues par le libéralisme. Les données concernant d’autres sociétés libérales font de même apparaître des disparités criantes. Elles sont du même ordre au Royaume-uni ou en Allemagne qu’en France ou encore dans les pays scandinaves, ou la social-démocratie a pourtant été longtemps au pouvoir et a constamment affiché des objectifs égalitaristes.
Tout suggère donc que des forces sociales agissent pour maintenir l’opposition entre une classe dominante et une classe dominée; tout se passe comme si ces forces avaient le pouvoir d’annihiler les bonnes intentions des politiques. On voit alors apparaître un discours du type:
A qui profite le crime? A la classe dominante


Allant plus loin encore, des intellectuels démontrent que les mécanismes par lesquels est assurée la reproduction de la classe dominante sont clandestins. L'école valorise la culture bourgeoise et juge finalement les individus selon leur familiarité avec la culture de la classe dominant à l’insu de l’ensemble des acteurs concernés. Ces thèmes sont développés par d’innombrables auteurs dans les années 70 et suivantes en France par le philosophe
Althusser, membre du PCF, et par des personnalités fortement marquées à gauche, comme Bourdieu. Ils doivent leur succès à ce qu’ils mettent le doigt sur un mal et en proposent une explication perçue par beaucoup comme « limpide ». Cette explication a séduit de vastes publics : parmi ceux que les inégalités scolaires choquaient et qui faisaient confiance aux «sciences » Sociales pour leur en indiquer les causes, et aussi sans doute parmi les élèves en situation d’échec et leurs familles. Elle fut généreusement relayée par les médias. L’idée que la culture est un véhicule de la reproduction des classes prit le statut d’une idée reçue. Elle imprègne toujours fortement les milieux de l’enseignement et de la culture Althusser et les autres continuent d’être pieusement diffusés, aujourd’hui  encore


Cet exemple illustre un processus général le thème saillant des inégalités scolaires a suscité la production de théories dont l’inspiration retrouve les catégories et les schémas  explicatifs de la tradition marxiste On comprend que ces théories aient été émises et qu’elles aient facilement trouvé un public. A quoi il faut ajouter que comprendre ne veut point dire justifier. Comme le dit Pareto,  une théorie peut être utile sans être vraie peut comprendre  les raisons pour lesquelles elle  est acceptée; cela ne signifie pas  que  celles-ci soient valides Justification n’est pas  certification.


La représentation  de l’État contredite


S’agissant de l’État, le libéralisme en défend une représentation de caractère contractuel.
L’Etat libéral est un Etat de droit. Tous les auteurs libéraux insistent sur l’importance des droits -de, des libertés liberté d’opinion, liberté de circulation etc. La garantie des droits de est, selon les libéraux, la condition qui rend les Contraintes que l’Etat lui impose acceptables pour le citoyen. Il faut aussi que les droits de reconnus soient garantis pour tous qu’il y ait égalité de tous devant les libertés L’Etat de droit est avant tout celui qui garantit cette forme de l’égalité.
On sait ce qui se passe ensuite, au XIXe Siècle. Ne se contentant pas des grandes fonctions régaliennes dans lesquelles la tradition libérale avait prétendu le cantonner, l’État dessert des fonctions de plus en plus nombreuses. Il se fait économiste, ingénieur, entrepreneur, protecteur.
Les libéraux (manifestent de vives inquiétudes dès que l’Etat leur paraît s’attribuer des fonctions qu’ils préféreraient voir remplies par l’initiative privée. On se souvient des craintes de Tocqueville à propos du « despotisme immense et tutélaire ».
Bref, l’évolution de l’État libéral, au XIXè siècle et dans la quasi-totalité du XXè siècle, paraît contredire la théorie libérale de l’Etat.
Certes, l’apogée de l’Etat providence appartient au passé et l’évolution semble s’inverser.


Mais l’idée d’un Etat central dont les  fonctions iraient bien au-delà de celles que 1ui accorde la tradition libérale continue d’être présente dans bien des esprits, en France particulièrement. Ainsi, en 2003, on a observé une forte résistance de la part des syndicats d’enseignants au projet gouvernemental de faire gérer par les régions le personnel non enseignant des lycées et des collèges. On a parlé alors de « démantèlement du service public » et agité le spectre d’une disparité croissante d’une région à l’autre dans la qualité du service public et dans les conditions de vie du personnel. II n’est apparemment venu à l’idée d’aucun ; des protestataires que beaucoup de pays connaissent une organisation décentralisée de leur enseignement et que celle-ci est peut-être responsable d’une meilleure adéquation au niveau global entre formation et emploi. Bref, malgré le mouvement de rétractation de l’Etat-providence les fonctions de
L’Etat central idéal continuent d’excéder largement, dans beaucoup d’esprits, celles que lui concède la tradition libérale.
En outre, il est clair que l’Etat de droit est imparfaitement réalisé ; que le principe de l’égalité de tous devant la loi n’est pas toujours appliqué.

La représentation de l’homme et les nouvelles technologies


Sur la société et sur I’Etat apparaissent donc, au XIXè et au XXè siècles, des représentations nouvelles qui, d’une part, sont peu compatibles avec les principes du libéralisme, d’autre part rencontrent, aujourd’hui encore, des conjonctures qui favorisent leur exploitation et leur mobi1isation. Mais c’est aussi sur la représentation de l’être humain que se développent et restent en vigueur des conceptions qui s’opposent à la tradition libérale et qui se révèlent d’une redoutable efficacité.
Le libéralisme conçoit l’homme comme rationnel. Il le  voit comme soumis à des passions et à des intérêts et connue cherchant à satisfaire ses passions et ses intérêts en utilisant les moyens qui lui semblent les meilleurs; plus généralement, comme ayant des raisons de faire ce qu’il fait ou de croire ce qu’il croit. Il le voit comme mû par des passions et des raisons compréhensibles plutôt que par des causes qui agiraient à son insu. La psychologie mise en oeuvre dans les théories libérales coïncide en un mot avec la psychologie ordinaire : celle d’Aristote et des moralistes du XVIIiè siècle; celle qu’on a pratiquée de toute éternité et qu’on met en oeuvre tous les jours. Faute d’un meilleur terme, on qualifie cette psychologie de «rationnelle ». C’est celle qu’utilisent tous les auteurs libéraux
Adam Smith, Tocqueville, Max Weber.
Contre cette image de l’homme, le XIXè siècle inaugure des schémas concurrents qui étaient appelés à une telle influence qu’ils ont fini par imposer des schémas explicatifs souvent utilisés aujourd’hui de façon automatique tant ils sont considérés comme allant de soi.


Avec Freud, la psychologie ordinaire est dévaluée au profit de la psychologie des profondeurs. Le fondateur de la psychanalyse décrit le psychisme comme une mécanique à trois étages entre lesquels circuleraient des forces.
II suppose que les croyances et les actions des hommes jaillissent de la machinerie de l’inconscient; que, pour renforcer son efficacité, l’inconscient dissimule ses ruses aux yeux du sujet. La psychanalyse a en d’autres termes imposé, avec d’autres mouvements, une idée essentielle ; à savoir que les comportements et les croyances des hommes ont leurs causes dans des forces échappant au contrôle du sujet et que les raisons que les hommes se donnent
de leurs croyances et de leurs actes ne sauraient être que des raisons de couverture.
Ce renversement a été conforté par bien d’autres mouvements d’idées. Dans la seconde partie du XXÈ siècle, les structuralistes, voient les croyances des hommes comme engendrées par de mystérieuses structures. La vulgate marxiste voit l’individu comme le pur produit de son environnement. De plus, il serait normalement sujet à l’illusion, à la fausse conscience. De même que les images sont inversées dans la chambre noire du photographe, l’individu verrait le monde à l’envers.


Cette idée a été modulée de mille façons. Elle a été considérée pendant des lustres comme témoignant d’un progrès scientifique considérable. E être humain s’est ainsi trouvé muni d’une conscience qu’il fallait tenir pour fausse par essence. Pour Nietzsche, l’homme est animé par le ressentiment et, selon les cas, par la volonté de puissance; mais il ne le voit pas.
Il croit que ses représentations reproduisent le réel. Elles ne sont que des images du réel déformées par des forces invisibles. Plusieurs anthropologues d’aujourd’hui et non des moindres se joignent à ce  concert : ils sont, comme on dit, culturalistes, c’est-à-dire qu’ils voient l’être humain comme un pur produit de la culture environnante. Selon eux, le sujet humain croit ce qu’il croit simplement parce que c’est ce qu’on croit autour de lui; ce qu’on lui a appris. Mais il est, ici encore, sujet à l’illusion : il croit, à tort, nous dit le culturaliste, que ce qu’il croit est objectivement fondé.
Cette illusion est, comme toutes ses croyances, le produit de la culture.


Ces convergences firent que les maîtres du soupçon, et au premier rang Marx, Freud et
Nietzsche, dominèrent dans une large mesure la vie intellectuelle et particulièrement de larges secteurs des sciences humaines à partir des années 60 un peu partout dans le monde occidental, en évinçant ou en marginalisant les intellectuels proches de la tradition libérale.
Ces idées ne sont plus affirmées aujourd’hui avec la même vigueur qu’autrefois, mais elles sont toujours présentes, en demi-teinte.
On continue de considérer comme une évidence que les comportements et les croyances des hommes sont des effets plus ou moins mécaniques de leur environnement; que l’être humain doit être analysé comme soumis à des forces culturelles, sociales et psychologiques qui échapperaient à son contrôle. Out donc, la psychologie ordinaire, la psychologie « rationnelle»; out le sujet autonome : out le coeur même de la tradition libérale.
En un mot, il résulte des principes diffus qui inspirent ces divers mouvements d’idées que les sciences de l’homme devraient se passer de la notion d’autonomie, qui fut si chère à toute la mouvance libérale depuis Kant, Adam Smith ou Tocqueville.

Si l’on ne voit pas l’influence de ces schémas explicatifs, on ne comprend pas par exemple que beaucoup de sociologues, d’anthropologues, etc., et, à leur suite, beaucoup de politiques, de militants, et au total un large public regardent l’économie comme une  fausse science, qu’on peut ignorer, et traiter comme une simple idéologie : c’est que l’économie mettrait en jeu une vision à leurs yeux simpliste de l’homme, une vision que les maîtres du soupçon, Marx, Nietzsche, Freud et les autres, auraient définitivement disqualifiée.


Ces vues ne sont pas restées sans influence pratique : si l’on ne voit pas le discrédit jeté par les enseignements des maîtres du soupçon sur la « psychologie rationnelle », on ne comprend pas que les politiques s’acharnent régulièrement à violer les droits de propriété -un thème fondamental du libéralisme – par des restrictions contre-productives. Appliquant les principes de la psychologie rationnelle, la théorie économique a par exemple établi depuis longtemps que le blocage des loyers et les autres dispositions généreusement imaginées par les gouvernements des sociétés libérales à des fins de « protection » des locataires ne peuvent que se retourner contre ceux quelles prétendent aider. Les faits confirment surabondamment la théorie : ainsi, il a été montré que, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, des mesures de ce genre sont responsables de l’élévation du chômage dans le bâtiment; elles font que les particuliers renoncent à construire à des fins de location. Mais bien des politiques paraissent ne croire ni à la théorie ni aux faits; pour une part par démagogie, mais aussi parce que les vérités d’une économie imprégnée de « psychologie rationnelle » leur paraissent trop simples pour être convaincantes et être par suite de nature à contraindre l’action publique.

Deux matrices : libérale et illibérale


L influence persistante des mouvements d’idées inspirant les schémas explicatifs illibéraux est due surtout à deux catégories de raisons.
D’abord, il faut reconnaître qu’ils ont ouvert de nouvelles voies à la recherche et à la compréhension du monde et de l’homme. On peut ne pas adhérer au dogme psychanalytique et admettre que certaines expériences de l’enfance affectent la personnalité. Le marxisme a attiré l’attention sur l’importance des phénomènes économiques dans le devenir historique.
Mais l’installation de ces mouvements de pensée tournant le dos à la tradition libérale est due pour une autre part, sans doute essentielle, à ce qu’ils apportent une réponse à des demandes. La psychanalyse promet de répondre à diverses formes de mal-être, ce que la psychologie classique est bien incapable de faire. Elle est une promesse de médecine de l’âme. Gellner a montré que cette promesse contribue — bien plus que ses apports à la -connaissance du psychisme — à expliquer son succès. Quant au marxisme, il a représenté bien sûr une promesse pour les « laissés- pour-compte ».
Finalement, à l’issue des processus que je viens d’évoquer de façon sommaire, se sont cristallisées deux matrices de pensée dans, lesquelles pouvaient être analysés les phénomènes politiques, sociaux et économiques dans leur ensemble : la matrice libérale et la matrice illibérale. La mise en place de la seconde au cours du XIXè siècle, sa revitalisation dans la seconde moitié du XXè siècle, sous l’influence des facteurs que j’ai évoqués, et aussi, pour une large part, des conséquences de l’immense secousse qu’avait représentée la Seconde Guerre mondiale, firent que la tradition de pensée libérale tendit à se recroqueviller sur l’économie, tandis que la matrice illibérale envahit la plupart des autres « sciences » humaines.


En résumé, le processus fondamental qui permet d’expliquer le rejet du libéralisme par nombre d’intellectuels me paraît être le suivant: au point de départ de ce processus, la conjoncture, le contexte socio-historique font apparaître des faits perçus comme saillants par la sensibilité collective. Ces circonstances créent alors une demande que les intellectuels obéissant à une éthique de conviction, et particulièrement les intellectuels organiques selon Gramsci, entreprennent d’exploiter. Lorsque ces faits saillants donnent l’impression de révéler certains ratés des sociétés libérales, ils invitent les mêmes intellectuels à puiser dans les schémas explicatifs mis sur le marché par les traditions de pensée qui s’opposent au libéralisme pour construire leur diagnostic. Dès lors que la dénonciation de ces ratés témoigne de « bons sentiments », et que l’explication qu’ils proposent parait « simple », elle a des chances d’être médiatisée et de ne pas se heurter à la critique.

J’ai évoqué plus haut un exemple de ce processus celui de l’inégalité des chances scolaires. Deux exemples concrets empruntés à d’autres domaines viendront en illustrer la généralité.


La question des minorités


J’évoquerai d’abord l’exemple des minorités aux Etats-Unis. Il est particulièrement intéressant parce que le problème des minorités est à l’origine d’un mouvement de rupture avec les principes du libéralisme sans précédent, je crois, dans les milieux universitaires américains. A partir de la fin des années 60, les intellectuels découvrent dans l’extase les disciples européens des maîtres du soupçon les plus grandes universités américaines offrent des cours sur Althusser ou sur Foucault.
Le problème des minorités prend l’allure d’un phénomène saillant dans la vie politique américaine à partir des événements de Little Rock.
La tradition marxiste était peu vivace dans les Etats-Unis de l’après-guerre; le marxisme n’est alors guère représenté dans les universités; l’image de la lutte de classes y est peu utilisée. Par la suite, l’immigration des étrangers d’origine hispanophone, puis le développement du travail des femmes nourrissent l’apparition de mouvements visant à défendre d’autres « minorités », un mot qui, bien qu’à l’évidence peu adapté au cas des femmes, tend à désigner depuis les années 70 toute catégorie traitée d’une manière perçue comme discriminatoire. Entre temps, à la faveur du free speech movement, les catégories marxistes ont pénétré les milieux universitaires. Des universitaires d’orientation marxiste, dont certains originaires de l’Europe, se voient offrir des chaires aux Etats-Unis. Un marxisme souvent sommaire s’installe dans certaines disciplines. Le problème des minorités favorise une représentation dualiste de la société, opposant des minorités opprimées à une majorité ou du moins à une classe dominante opprimante.


Bien des intellectuels se mettent alors à produire des théories souvent simplistes, mais qui se placent sans trop de difficulté apparente sur le marché des idées. On explique que l’histoire a été écrite par des hommes et par suite déformée au préjudice des femmes; qu’elle a été écrite par des Blancs et ainsi aux dépens des Noirs ; qu’elle a été écrite par des Européens et par suite déformée aux dépens des autres civilisations. Ici encore le schéma explicatif A qui profite le crime? A la classe dominante guide cette floraison de théories c’est pour assurer la domination des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des Européens sur les non-Européens que l’histoire a été écrite de façon mystificatrice. Ces versions sommaires de la théorie du complot sont facilement acceptées, notamment parce qu’elles évoquent discrètement des catégories et des schémas explicatifs que le marxisme a rendus familiers : la société est composée de deux catégories antagonistes; la classe dominante impose à tous — à leur insu —des idées qui lui sont favorables. L’histoire des sciences elle-même est prise dans ce tourbillon : selon certains, elle est réputée minimiser, elle aussi, les contributions des « minorités » opprimées. L’histoire de la littérature est ré analysée selon les mêmes schémas. Une historienne de l’éducation, Diane Ravitch, décrit les opérations de censure et d’autocensure auxquelles sont soumis les recueils de textes destinés aux écoliers américains. Car il ne faut heurter la sensibilité d’aucune « minorité ». Ainsi, on élimine d’un texte l’évocation d’un séquoia : un conifère familier, très répandu en Amérique du Nord, mais qui évoque par trop l’arbre de Noël de la tradition chrétienne. Peu de textes sont empruntés aux classiques de la littérature enfantine, car tout texte antérieur à 1970 fait inévitablement preuve de « racisme » et de « sexisme ». Une commission chargée de débusquer les biais présents dans les texttbooks recommande d’éliminer un passage sur l’histoire de la culture de la cacahouète sous prétexte que cette graine fut exportée du Brésil à l’issue de la victoire des Portugais sur les tribus locales.
Ces épisodes hauts en couleurs ne sont pas propres à la société américaine. Des phénomènes analogues s’observent aussi dans les universités d’Allemagne et d’Europe du Nord, quoique de façon plus discrète.


Au Québec, en 2003, un groupe de féministes exige dans les colonnes du quotidien de
Montréal Le Devoir (27 mars 2003) que les candidates au doctorat soient soumises à des exigences moins rigoureuses que leurs collègues masculins, afin de satisfaire aussi rapidement que possible au principe de l’égalité des genres ». Elles précisent que l’idée d’un savoir objectif est une idée fallacieuse, développée par les hommes pour écraser les femmes.
En France, le musicien Hector Berlioz a été naguère soupçonné d’avoir voulu comploter contre le Sud au profit de l’Occident. En l’an 2000, le ministre français de la Culture propose de transférer ses restes au Panthéon. Ce projet a été finalement bloqué au plus haut niveau de l’Etat à la suite d’une polémique où Berlioz fut accusé d’avoir été politiquement incorrect.
En effet, son opéra inspiré de L’Enéide de Virgile, Les Troyens, a été présenté comme un hymne incongru à la civilisation occidentale - laquelle a, comme on sait, opprimé les autres civilisations. La polémique fut si ardente que le président d’Arte, la chaîne de télévision franco-allemande, a cru devoir s’excuser d’avoir programmé la retransmission de la représentation des Troyens ~h festival de Salzbourg.
Ces épisodes sont instructifs ils nous permettent sans doute de mieux comprendre les campagnes que la Révolution culturelle chinoise organisa contre Beethoven et Confucius.
Afin de confirmer la généralité du processus que j’ai cherché : mettre en évidence à propos de l’inégalité des chances scolaires et du « problème des minorités », je l’illustrerai encore, si vous me le permettez, par l’évocation rapide d’un exemple supplémentaire.

Les inégalités Nord-Sud


De même que le développement de l’enseignement de masse a rendu attentif à l’inégalité des chances devant l’enseignement et à la contradiction entre la persistance de cette inégalité et les valeurs libérales, de même la décolonisation a rendu attentif à la persistance des inégalités entre sociétés. Apparaissent alors des théories indiquant que les inégalités Nord-Sud sont le produit de l’exploitation du Sud par le Nord. Elles reprennent l’inspiration de
Hobson et de Lénine. D’autres, moins radicales, veulent que les structures sociales du
Sud le condamnent au sous-développement et que le Nord seul puisse assurer le décollage économique, via l’aide extérieure.


Bref, le contexte de la décolonisation a donné naissance, à partir des années 60, à une littérature souvent qualifiée de structuraliste qui, elle aussi, doit son succès à ce qu’elle répond à une demande.
Ainsi, la théorie dite du cercle vicieux de la pauvreté est par exemple une théorie que tout le monde peut comprendre. Elle est à la fois simple et d’apparence imparable : un pays pauvre n’a pas de capacités d’épargne; donc pas de capacités d’investissement; il ne peut donc augmenter sa productivité, ni son niveau de vie. En conséquence : le développement ne peut y être déclenché que grâce à l’aide extérieure.
La théorie omet de considérer que l’augmentation de la productivité n’est pas nécessairement coûteuse; que, dans un pays pauvre, tout le monde ne l’est pas; que, grâce aux échanges, un pays peut bénéficier des gains de productivité acquis à l’extérieur. Le développement spectaculaire des dragons asiatiques ou de la Chine n’a pas non plus suffi à réfuter le fatalisme de ces théories structuralistes. Ni les évidences de l’histoire économique : le Japon, l’Allemagne, la Suisse, la Fiance; la Suède ou la Norvège ne sont clairement pas devenues riches grâce à l’aide extérieure. Et l’on a longtemps voulu ignorer le fait que l’aide extérieure alimentait la corruption et décourageait les initiatives locales.
Pourquoi ces théories se sont-elles imposées?
Elles rencontrèrent le succès notamment parce qu’elles étaient utiles au sens où elles répondaient à plusieurs demandes elles exonéraient les gouvernants du Sud de toute responsabilité. Elles rencontraient les voeux des élites politiques du Sud, mais aussi la sensibilité de tous ceux qui au Nord considéraient comme inacceptable que le Nord ne prenne pas le Sud en charge, voire qu’il l’exploite.
Mais, comme elles n’étaient pas vraies, ces théories nuisirent probablement au Sud plus qu’elles ne l’aidèrent. Elles ont contribué à légitimer l’apparition de régimes despotiques animés par des principes de gestion économique d’inspiration marxiste, comme l’Egypte de Nasser ou l’Algérie des années consécutives à l’indépendance, et par un nationalisme peu soucieux du bien commun.


Aujourd’hui, un autre fait saillant réactive les analyses d’inspiration structuraliste. On le désigne par la notion de globalisation. La globalisation restreint l’emprise des Etats nationaux sur les processus économiques. Elle a été accompagnée de phénomènes peu contestables, comme l’accroissement des inégalités Nord-Sud, sans. ~qu’on puisse affirmer l’existence d’une relation de cause à effet entre les deux phénomènes. Ces faits saillants ont ravivé les schémas explicatifs déjà rencontrés dans les exemples précédents. Ainsi, le prix Nobel Stiglitz déclare que la politique libérale en vigueur dans les institutions internationales a beaucoup bénéficié à certains, mais en a appauvri d’autres; elle aurait donc induit un jeu à somme nulle au bénéfice des nations riches : réapparition discrète du thème de la lutte des classes, ici à l’échelle planétaire. Il est possible que les institutions internationales aient eu une politique critiquable. Mais, de là à suggérer qu’elles servent les intérêts des pays riches du seul fait qu’elles sont attachées au libéralisme, il y a un pas à ne pas franchir. Stiglitz admet que la Chine connaît une forte croissance, mais il veut que cela soit dû à ce qu’elle a su résister au libéralisme. Il est vrai que la Chine n’est pas un modèle de libéralisme politique; mais aussi que les succès spectaculaires qu’elle a obtenus et continue d’obtenir en matière économique sont dus à ce qu’elle applique les principes du libéralisme économique.


Le rôle des institutions et des réseaux


Pour rendre compte de la diffusion des théories légitimant l’hostilité au libéralisme, il faut aussi  évoquer le rôle des institutions et des réseaux. Je me contenterai toutefois -sur ce point de remarques lapidaires, car il a été abondamment exploré par les historiens des idées et supposerait de longs développements
Faute d’avoir fait leur congrès de Bad Godesberg, bien des socialistes français continuent de se représenter les processus sociaux comme un jeu à somme nulle entre  classe dominante et classe dominée, ou continuent de véhiculer les associations d’idées et les schémas qui fondent le jacobinisme. Tant qu’ils n’auront pas fait leur aggiornamento, il y a peu de chances qu’ils adoptent la vision libérale de la société, de l’Etat ou de l’homme. A droite, on continue de souscrire à l’image d’un monde fait de cultures nationales réifiées et qu’on perçoit comme menacées par la diffusion du libéralisme. On continue aussi à avoir une vision jacobine de l’Etat. Les Eglises elles-mêmes tiennent leur partie dans ce concert d’hostilité au libéralisme. Gardiennes des valeurs spirituelles, elles sont promptes à insister sur les effets pervers engendrés par les sociétés libérales. Elles n’admettent pas facilement que le libéralisme mette l’homme au centre de l’univers, même si, dans le cas du catholicisme, l’encyclique Quanta Cura et le Syllabus de 1864, où le libéralisme fait l’objet d’une condamnation explicite, appartiennent clairement au passé.


Au-delà des institutions, comme les Eglises ou les partis politiques, il faudrait aussi insister sur les groupes de sensibilité diffus qui contribuent au succès des associations d’idées hostiles au libéralisme. On pense ici aux conservateurs qui définissent la bonne société comme celle qu’ils ont connue dans leur enfance ou dont ils ont idéalisé l’image à partir de rêveries sur des livres d’histoire. On peut aussi penser aux nationalistes de toute sensibilité, qui veulent que l’individu se définisse primordialement sinon exclusivement par son ancrage dans la nation, alors que les médias mettent chacun d’entre nous en contact avec le monde entier, que les voyages se développent, que les institutions s’internationalisent
On peut encore penser à tous ceux qui acceptent pratiquement la totalité des idées libérales, mais qui reprochent tout de même au libéralisme, mezza voce, d’ignorer le souffle de l’esprit. Ce type d’attitude se rencontre particulièrement chez les intellectuels que leur histoire personnelle a éloignés d’une religion régulière ou séculière.
On peut aussi penser aux (communautaristes, pour qui la Gesellschaft, la société, est une perversion de la Gemeinschaf , de la communauté; qui voient la bonne société comme une communauté fusionnelle.
Il faudrait évoquer aussi la dégradation des systèmes d’enseignement un peu partout dans les sociétés libérales : elle a multiplié les demi habiles chers à PascaL Cette dégradation a particulièrement touché les disciplines les plus vulnérables : les sciences humaines plutôt que les sciences de la nature; et parmi les sciences humaines, les moins structurées : la sociologie, la science politique ou l’anthropologie plus que l’économie. Cela n’a pas été sans conséquence: les étudiants des années 70-80 qui se sont formés dans ces disciplines sont ceux qui occupent aujourd’hui des postes de responsabilité et d’influence dans les professions intellectuelles : dans la presse écrite, parlée et télévisuelle, ainsi que dans l’enseignement secondaire et supérieur. Ce mécanisme explique que nombre de théories simplistes des phénomènes Sociaux, politiques ou économiques soient proposées sur le marché des idées et pieusement diffusées par les médias

Cette situation n’est évidemment pas favorable à la tradition libérale : les analyses qu’elle propose de ces phénomènes supposent un apprentissage parfois ingrat de certains outils intellectuels. Je pense par exemple à la théorie des jeux. Last but flot least : sur le plan philosophique, le libéralisme représente la tradition de pensée qui propose certainement la vision du monde la moins eschatologique qui puisse être. Il est convaincu que la notion de progrès est essentielle. Mais le libéralisme se refuse à considérer que la notion de « la fin de l’histoire » puisse avoir le moindre sens. Ici aussi, il déçoit.


Et demain ?

On peut finalement présumer que l’hostilité au libéralisme d’une bonne partie des intellectuels persistera. D’abord parce qu’il ne propose pas une théorie du monde clés en main. Ensuite, parce qu’il est en concurrence avec nombre de visions du monde colportées par les religions régulières et séculières. En troisième lieu, parce que le libéralisme ne peut réaliser d’un coup les objectifs qui le guident : respecter la dignité de tous, donner à tous des chances égales, assurer à tous des droits égaux, combattre efficacement les effets pervers qu’il engendre, évacuer la. corruption, accentuer la transparence des décisions au bénéfice de ceux qui en subissent les conséquences, ou prendre au sérieux les sentiments des citoyens en matière d’équité.


Ces objectif~ étaient explicitement déjà présents dans la « feuille de route » dans laquelle Adam Smith assignait trois devoirs à l’autorité publique: assurer la sécurité des citoyens, mettre en place une justice efficace, prendre en compte les demandes auxquelles l’initiative privée ne peut répondre. Ils ne sont toujours pas réalisés : on attend toujours qu’une «administration exacte de la justice » soit établie ou que la corruption soit efficacement combattue.


Beaucoup d’intellectuels en tirent l’idée que le libéralisme est un système détestable Mais ils reconnaissent aussi implicitement, si l’on en juge par l’absence de propositions positives de leur part, par le fait que leurs propositions se bornent à des voeux pieux (cf. le culte de la « taxe Tobin »), en un mot par le fait que leur apport soit essentiellement négatif et critique, que le libéralisme est, pour paraphraser une formule Célèbre, le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.


Ce faisant, ils contribuent toutefois, non à corriger, mais à renforcer les défauts et les effets négatifs, réels ou présumés, du libéralisme. Ainsi, les « belles âmes » qui ont dénoncé l’inégalité des chances scolaires ont surtout contribué à la dégradation des systèmes d’enseignement. Le « collège unique », l’allongement du « tronc commun », le développement de la théorie de l’école « lieu de vie », le culte du « pédagogisme » n’ont en rien contribué à atténuer l’inégalité des chances scolaires; en revanche, ces innovations ont contribué au développement de l’illettrisme et à l’apparition de la violence scolaire. Les théories qui ont cherché à mettre les inégalités Nord-Sud sur le compte du Nord ont encouragé la mal gouvernance caractéristique de nombreux pays du Sud et ainsi puissamment contribué à renforcer les inégalités Nord-Sud aux dépens du Sud.


Malgré tout, on peut rêver : que les systèmes d’éducation s’améliorent; que l’esprit critique revienne; qu’un nombre croissant d’intellectuels comprenne qu’il n’y a pas seulement des interprétations, mais aussi des faits.
Du côté de la production des sciences humaines, des signes encourageants apparaissent. La matrice de pensée illibérale est progressivement remise à sa place. Des schémas explicatifs empruntés au marxisme, au structuralisme ou au culturalisme continuent d’être couramment employés. Mais les mouvements d’idées qui les soutiennent et les légitiment font l’objet de doutes croissants. Ils appartiennent désormais à l’histoire des idées plutôt qu’à celle de la connaissance. Les « grands noms » auxquels ces mouvements furent associés dans la seconde partie du XXe siècle paraissent ne pas avoir de successeurs. Peut-être est-ce le signe que la connaissance — que l’explication solide des phénomènes politiques, économiques et sociaux — est de nouveau perçue comme l’objectif primordial des sciences humaines.

Paru dans la revue commentaire n° 104 - 2003

A l’invitation du parti suisse, Raymond Boudon a prononce cette conférence à Morges, dans le canton de Vaud, en septembre 2003. Une version développée de ce texte sera proposée dans un ouvrage que publieront en mars 2004 les éditions Jacob. Et que voici....cliquez l'image pour achat.

 

http://www.odilejacob.fr/ean/9782738113986.jpg

24/03/2010

Clivage Gauche, Centre et Droite: Quelle démagogie!

Objet : Conservatisme ; Socialisme ; Libéralisme : Sens et respect des mots
Conservateur ; Socialiste ; Libéraux sont les vrais groupes

PLUS JAMAIS DROITE ; GAUCHE ; CENTRE ; faut-il donner un sens ?
Ne tombons plus dans ce piège collectiviste.

Faut-il pour les libéraux que nous sommes, donner un sens encore au clivage gauche, droite, centre?  Certainement pas, et, surtout cela nous nuie terriblement dans nos démarches.

Sans vouloir jouer avec les mots, sans démagogie, il est  inconcevable pour ne pas dire désespérant d’être assimilé pour beaucoup de gens, comme des ultras conservateurs ou bien  encore ultras libéraux. Allez chercher l’erreur !! Pour le socialisme  marxisme, c’était voulu (voir le livre de C. ROIG publié en 80 : La Grammaire Politique de Lénine).

Depuis lors le socialisme dit : réformateur, plus facilement appelé (mercatique des mots oblige) : social-démocrate,( de pars son inertie avouée, voir propos de E.Besson) profite et se nourrit de cette fiction outrancière. Dans ce cas, libéralisme est associé à une idéologie responsable de tous les maux du monde. Typiquement  français !

Dommage, autant chez les libéraux anglo-saxons l’axe serait plus porté sur l’économie, le libéralisme français, son synonyme est humanisme. Imaginer débattre de cela avec nos concitoyens ! Pour eux l’humain, c’est le social, soit le socialisme, voire la démocratie Chrétienne, c’est-à-dire communément appelé la Gauche. C.Q.F.D.

Il me semble qu’il n’y a à priori que trois catégories : Conservateurs ; Socialistes ; Libéraux, qu’en leur sein respectif il y est des tendances, voire extrêmes, soient classiques.
Cependant les libéraux ne sont plus représentés en France mise à part dernièrement avec AL porteur d’un libéralisme éthique. Beaucoup le sont sans le savoir, et d’autres sont encartés et pratiquement muselés dans les différents partis auxquels ils appartiennent. L’espoir réside à ce que ça implose.

Ce mot, libéral comme libéralisme a été complètement galvaudé de siècle en siècle par la duplicité de tous ces collectivistes qui nous ont inventé deux supers concepts à faire peur que  soient les fictions : ultra libéralisme et néo-libéralisme (voir P. Salin).
Et dans l’usage moderne français de tout bord, « progressiste » (eh oui parce que les socialistes ont déjà la racine sociale, mais aussi progrès) ,voire certains conservateurs réduisent le libéralisme uniquement à ses aspects économiques.
Force de constater donc que l’individu est au centre du libéralisme, et la plus haute tâche de l'Etat est d'assurer et de défendre la liberté individuelle considérée comme imprescriptible. La liberté individuelle étant aux yeux des libéraux la norme fondamentale et le fondement de la société humaine autour de laquelle l'Etat, l'ordre politique et économique doivent être structurés.

Au sens large, le libéralisme prône l'établissement d'une société caractérisée par la liberté de penser des individus, le règne du Droit naturel, le libre-échange des idées, l'économie de marché et son corollaire l'initiative privée, et un système transparent de gouvernement dans lequel les droits des minorités sont garantis.

Remontons quelque peu le temps, de J.Locke le premier philosophe essayiste qui rechercha à dissocier les différentes formes de pouvoir dans le respect de l’intégrité morale des individus. Le socle du libéralisme fut fondé, comme une doctrine politique et économique née donc dans l’Europe des Lumières aux XVII et XVIII siècles. Elle repose sur l’idée que chaque être humain possède des droits naturels sur lesquels aucun pouvoir ne peut empiéter, qui sont la liberté, et le plus souvent le droit à la propriété. En conséquence, les libéraux veulent limiter les prérogatives de l’État et des autres formes de pouvoir, quels qu'en soient la forme et le mode de désignation.

Qu’il faille subodorer, que nos Français de Turgot à JB. Say s’identifie mieux de leur mot et groupe :Libéral, de nos contemporains, cela semble normal puisque ce sont les premiers qui en ont fondé le socle. Non pas que les derniers s’en soient égarés, pas du tout, ils combattent, mais  seraient tombés peu à peu dans ce totalitarisme étymologique et, par ce seul fait, du soi-disant bloc de  gauche vers celui de droite. Avant d’être, un clivage, la Droite eut pour nom : Ordre établi et la Gauche : Mouvement (par J.PATAUT). Depuis, nous connaissons la suite. Il est à vous de marcher à cloche-pied. Aussi, nous comprenons mieux pourquoi nous sommes végétatifs depuis des décennies au sein de nos institutions, et les mal-aimés du peuple.

L’autre sens qui originellement ait été donné, il ne concerne pas le libéralisme, ouf un peu d’air. Nous sommes plus dans un usage pérenne d’une disposition de différent groupe, ou caste. C’est ainsi qu’historiquement, Philippe IV, surnommé le Bel, réunit dans les Etats Généraux, c'est-à-dire les Assemblées de la Nation qui traitaient des affaires publiques et réunissaient les représentants de la nation entière. Il appela, pour la première fois, le tiers-état (ceux qui ne sont ni du clergé ni de la noblesse compose le tiers-état) à ces grandes assemblées (1302). Ces derniers étaient installés à la gauche du Roi, tandis que les nobles, les aristocrates et le clergé étaient installés à droite.

Les notions de droite et de gauche en politique renvoient en France à l’Assemblée nationale où, en août/septembre 1789, les députés partisans du veto royal se regroupèrent à droite du président, les opposants à ce veto se rassemblant à gauche sous l’étiquette de patriotes. On considère parfois ces notions comme un peu caricaturales, même si elles sont à l'origine de nombreux conflits politiques et d'une bipolarisation, à l’instar de ce qui s’est passé en     Angleterre depuis la disparition du parti Libéral.

 
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