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04/03/2011

FREDERIC BASTIAT et la science économique

FREDERIC BASTIAT
1801-1850

 

La modernité de Bastiat

Les tout derniers développements de la science économique se trouvent entières dans l’œuvre de Bastiat : il a été précurseur de l’école du « public choice » (Buchanan), de l’analyse des institutions (Hayek), de la théorie des droits de propriété (Alchian, Demsetz). Il a surtout compris la vraie nature de l’économie, qui est mutualité et harmonie. Si on y ajoute que sa verve de Landais, son art du pamphlet et son humour rendent sa lecture facile et passionnante, on comprend que l’on a affaire à un génie de tous les temps. Entre autres, Bastiat avait imaginé la création par l’Etat de la Sécurité Sociale et pronostiqué son explosion un siècle et demi avant qu’elle n’existât.

 

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La nature de l’économie : service et harmonie

Bien que Jean Baptiste Say ait déjà eu l’intelligence d’observer que les produits échangés ne sont pas seulement des biens matériels, mais aussi des services immatériels (qui représentent 70 % de nos dépenses aujourd’hui), Bastiat a eu le mérite d’aller plus loin et de comprendre que derrière les produits il y a les satisfactions qu’ils apportent. Satisfactions personnelles : les choix sont subjectifs. La valeur vient donc de l’adéquation du produit au service recherché. Mais chacun d’entre nous, pour satisfaire ses propres besoins, doit chercher à satisfaire les besoins des autres. La vie économique est donc échange mutuel : nous dépendons doublement des autres : ils concourent à nous satisfaire, mais nous devons aussi les satisfaire. La vie économique n’est donc ni conflit ni affrontement, mais complémentarité et harmonie. Voilà pourquoi il ne saurait y avoir de « crise », seulement des « Harmonies ».


Les enrayeurs : obstacles à l’échange

L’échange est perturbé par des interventions incessantes de l’Etat. Les pouvoirs publics, leur réglementation, leurs impôts empêchent la libre rencontre des services rendus. C’est en particulier ce qui se passe dans le « commerce extérieur ». Les Etats ont une tendance naturelle au protectionnisme parce qu’ils sont fascinés par la « balance », qui n’a aucun sens, car les mouvements d’entrées et de sorties de marchandises ne disent rien des satisfactions apportées grâce au commerce. Le chemin de fer diminue le prix du transport Paris Bruxelles, mais un bon droit de douane sur les choux fait que le consommateur parisien les paiera le même prix, il ne servait à rien d’inventer le chemin de fer. Comme son ami et inspirateur Richard Cobden, Bastiat sera un militant infatigable du libre échange. La signature du traité de commerce franco-anglais sera un grand succès pour ses thèses…et pour les consommateurs.


Les corporations et l’Etat

Si les enrayeurs ont le pouvoir de perturber les échanges, ils le font sous la pression des corporations. Les producteurs se liguent pour fausser la concurrence, mais ils ont besoin de l’arme de l’Etat pour y réussir durablement. Les « marchands de chandelle » démontrent aux députés qu’il faut fermer toutes les ouvertures par lesquelles le soleil pénètre dans la maison : il en va de « l’intérêt général ». L’Etat est donc soumis à la pression permanente de ses clientèles, car les hommes politiques cherchent avant tout leur élection. Ils promettent tout et son contraire, ils prennent aux uns pour donner aux autres : « L’Etat est cette grande fiction sociale à travers laquelle tout le monde croit vivre aux dépens des autres ». Bastiat a compris l’alliance naturelle entre producteurs et politiques, au détriment des consommateurs.


L’Etat et le déclin du droit

Le pouvoir de l’Etat vient de sa production de lois. L’idée d’un législateur tout-puissant, chère à Rousseau, révolte Bastiat. Car les lois se multiplient, et s’écartent de plus en plus du vrai droit, celui qui respecte la nature de l’homme. Par nature l’homme « naît propriétaire » : ce qui fait sa dignité et ce qui le motive dans ses initiatives, c’est le sentiment d’exprimer sa créativité, de signer sa vie de son œuvre. La propriété est ce qui rattache l’être humain à ses actes, c’est la traduction de la liberté et de la responsabilité personnelles.

 

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Bastiat décrit avec un réalisme (parfois même un cynisme) extraordinaire les débordements de la puissance publique. Les gouvernements ignorent jusqu’à l’existence d’un droit naturel. Or la plupart des législations sont contraires au droit. Lui-même député des Landes, il s’attirera les foudres de la droite comme de la gauche en dénonçant les abus de droit de la classe politique, et la destruction progressive des droits de propriété individuelle.

 

Source Aleps

16/01/2011

La révolution légale : La Proprièté Privée

La propriété privée, individuelle est attaquée de toute part. Elle est attaquée d’un point de vue moral par les socialistes, experts en inversion des valeurs, et plus généralement par tous ceux qui prétendent dénoncer l’« égoïsme » et le « profit » dans une société fondée sur l’économie libre et la propriété privée (le capitalisme) et qui prônent à la place le sacrifice de soi sur l’autel de : pseudo justice sociale. Pourtant la propriété privée est réellement l’élément civilisateur de la société. La civilisation s’étend sur le socle moral et juridique de la propriété privée, en aucun cas contre elle.

La propriété privée comme condition d’une vie signifiante
Dans un texte très beau et très vrai Barry Smith  définit la vie signifiante par le fait d’accomplir sa vie par ses actes libres.

Propriété et liberté d’expression
L’état s’est approprié les espaces dits publics mais également une partie des droits liés à la propriété privée. Ainsi il n’est plus possible de dire tout ce que l’on veut car le maître décide ce qu’on a le droit de dire et ne pas dire ; D’où le débat sur la liberté d’expression. Sous la pression de certains groupes, l’Etat interdit de compter les noirs dans l’équipe de France, de parler d’un certain prophète d’une manière critique et c. La question n’est pas la vérité de ce qui est dit mais le principe de la liberté d’expression. Tout le monde semble y tenir à cette liberté, mais que de confusion dans son analyse dès qu’on oublie que la liberté est logiquement liée à la propriété.

Propriété privée et immigration
Le problème de l’immigration est celui de l’entrée des individus sur un territoire. Les gauchistes appellent effrontément « droit de l’homme » le fait de pénétrer sur un territoire et d’y rester. Dans ce cas, je suggère qu’ils ouvrent grandes les portes de leur appartement et leur salon, car c’est un droit de l’homme d’y entrer et de s’y installer. Le territoire national est divisé entre espace de propriété collective (la collectivité nationale) et de propriété privée sous le droit national. Ce n’est pas la collectivité nationale qui légitime la propriété privée mais l’inverse : les propriétaires privés délèguent une partie de leurs droits à la collectivité, si tant est que cela soit possible. Ainsi, les hommes de l’Etat n’ont tout simplement pas le Droit d’imposer à la collectivité des « invités » indésirables, c’est-à-dire qui n’ont jamais été invités.

Pour le libre-échange et une immigration limitée
« La liberté de mouvement de l’immigrant est limitée par l’étendue de la propriété privée et de celle des terres en particulier. Mais, en empruntant les routes publiques ou les moyens de transport publics, et en restant sur les terres et parcs publics et dans les constructions publiques, un immigrant peut potentiellement se trouver sur le chemin d’un résident intérieur, et même se retrouver dans son voisinage immédiat, pratiquement à sa porte. Moins la propriété publique est importante, moins le problème sera aigu. Mais tant qu’il existe une propriété publique quelconque, on ne peut totalement y échapper. »

Propriété privée et prospérité
Il n’y a que deux systèmes : l’égalité (prétendue !) dans la pauvreté ou l’inégalité (dynamique !) dans la prospérité. Toute troisième voie aboutit à l’inégalité statique dans la médiocrité permanente. C’est le thème du livre de notre ami Jean-Louis CACCOMO : la troisième voie, impasse ou espérance. La différence entre les deux modèles de société réside dans le choix entre propriété collective gérée par les hommes de l’Etat et propriété privée, entre économie administrée et économie libre. Or c’est un fait historique et prouvé depuis longtemps par les économistes dignes de ce nom : c’est l’économie libre qui conduit, en tant que telle, à la prospérité.

La juste et urgente révolution au sens étymologique du terme est donc celle-ci : la propriété privée. Et tout le reste sera obtenu par surcroît. Ludwig Von Mises avait énoncé ce programme en 1927, il est aujourd’hui le plus neuf et le plus urgent qui soit.

10:20 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : proprièté, privé, libéralisme, liberté, von mises, immigration, libre-marché | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

28/11/2010

Question d'innovation, le dossier (1/3)

En 1943, l'universitaire et sinologue britannique Joseph Needham (1900-1995) et son équipe de collaborateurs internationaux commencèrent à rédiger un ouvrage monumental qui s'est imposé au nombre des œuvres érudites les plus marquantes du XXe siècle. Paru sous le titre de « Science et civilisation en Chine », cet ouvrage explore ce qu'on finira par appeler « la question de Needham » : pourquoi la Chine, qui fut à de nombreux égards la civilisation la plus avancée au monde, a-t-elle été dépassée par l'Occident dans le domaine de la science et de la technologie ?

 

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Dan Diner, pour prendre l'exemple d'un autre érudit, a posé le même genre de questions au sujet de la civilisation islamique, elle aussi fleuron mondial de la culture à une certaine époque mais pas aujourd'hui, comme le démontrent les Rapports arabes sur le développement humain concernant une région du monde à prédominance musulmane.

Certes, la notion du déclin présent ou imminent des États-Unis est une constante dans le monde des idées. Ce ne sont pas les nouveaux livres qui manquent pour dénoncer les résultats relativement médiocres des élèves américains en mathématiques et en sciences, et ces ouvrages condamnent souvent le pays à subir le sort qu'ont connu Rome, la Grande-Bretagne ou toute autre puissance dont l'influence s'est estompée au fil du temps.

 

Qu'est-ce que l'innovation ?

Les gouvernements et les sociétés peuvent-ils encourager l'innovation ?

En quoi l'apparition d'ordinateurs alimentés par des semi-conducteurs et les technologies de la communication basées sur l'Internet affectent-elles l'équation ?

L'innovation, qu'est-ce que c'est ?

 

Innover, c'est inventer et introduire, et il apparaît de plus en plus clairement que ce phénomène revêt une importance cruciale tant pour les économies que pour les gouvernements. Ce n'est pas en produisant toujours la même chose en plus grande quantité que les économies prennent de l'expansion ; c'est en mettant sans cesse sur le marché des produits nouveaux et dotés d'une valeur supplémentaire. David Nordfors est cofondateur et directeur exécutif du centre de recherche VINNOVA-Stanford du journalisme d'innovation à l'université Stanford.

David Nordfors

 


À notre époque, l'innovation est le moteur le plus important de la croissance économique. Pour s'épanouir, elle a besoin d'un climat social favorable à l'entrepreneuriat, au sein d'une culture de liberté économique et intellectuelle. Les décideurs sages comprennent la nécessité d'encourager ce type d'« écosystème de l'innovation ».

L'invention crée quelque chose de nouveau. L'innovation fait plus encore : elle introduit quelque chose de nouveau. Innover, c'est inventer et introduire. Introduire une nouveauté n'est pas chose aisée. Quiconque a jamais eu une idée de génie pour améliorer son lieu de travail le sait bien. Les gens plaident pour le progrès, mais ils rechignent à changer.

Dans bien des cas, la résistance au changement se révèle plus poussée parmi les collectivités et les organisations que parmi les individus. Même si tous les membres d'une organisation souhaitent un changement, la culture de l'organisation peut l'entraver.

Faire en sorte qu'une innovation se produise tient de l'art et de l'artisanat ; comprendre comment elle se produit relève de la science. L'innovation est ancrée aussi profondément dans la psychologie et la culture que dans la science et la technologie.

Or, nous devenons de meilleurs innovateurs et les produits, services et processus qui découlent de nos efforts jouent un rôle croissant dans des endroits toujours plus nombreux du monde. De vastes parties du globe se sont ralliées à l'économie de l'innovation ; le reste se met rapidement à la page.

Dans une économie traditionnelle, c'est-à-dire orientée sur la production, la croissance provient de l'augmentation de la production de biens qui sont toujours les mêmes. On produit de la richesse en cultivant plus de blé, en construisant plus de logements classiques et en ouvrant plus d'usines classiques cette année que la précédente. Dans l'économie de l'innovation, ce qui fait progresser l'économie, c'est de faire plus de choses nouvelles que l'année précédente. C'est un changement fondamental, parfaitement visible au quotidien par les habitants du monde entier.

 

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Cibler les succès à court terme

La propagation fulgurante des téléphones portables illustre la manière dont fonctionne le processus de l'innovation et dont il modifie notre culture mondiale. Le premier appel à l'aide d'un portable a été effectué en avril 1973. Dix ans plus tard seulement, les premiers réseaux de la téléphonie mobile faisaient leur apparition en Suède et en Finlande. À la fin de l'année 2008, le nombre d'abonnements à un service de téléphonie mobile dépassait les quatre milliards, selon l'Union internationale des télécommunications. C'est plus de la moitié de la population mondiale ! Prenez l'alphabétisme à titre de comparaison : l'invention de l'écriture remonte à des milliers d'années, mais ce n'est que depuis quelques décennies que plus de la moitié des habitants de la planète savent lire et écrire. Les portables se sont propagés cent fois plus vite que l'alphabétisme !

Comment un changement peut-il se produire aussi rapidement ? Il faut innover au lieu de produire toujours la même chose en plus grande quantité - voilà la réponse.

Si les fournisseurs de services de téléphonie mobile ne s'efforçaient pas constamment de prendre de l'avance sur leurs concurrents en offrant telle ou telle innovation, les portables seraient, aujourd'hui encore, des appareils coûteux, encombrants et vite déchargés - autrement dit un luxe réservé aux plus fortunés. Les propriétaires de portables ne seraient pas nombreux aujourd'hui.

La concurrence qui fait rage pour la prochaine grande innovation est en train de démanteler les structures classiques de l'entreprise. Le temps n'est plus où une société prospère séparait la recherche et développement (R-D) de son plan de développement commercial. Les entreprises sous pression doivent se garder de se lancer dans des recherches coûteuses qui ne sont pas étayées par un plan commercial. La décision d'investir de grosses sommes dans le développement de technologies qui ne vont pas avoir une incidence favorable sur le chiffre d'affaires peut sonner le glas de l'entreprise. Il faut mener de pair le développement des technologies et le plan commercial. De nos jours, technologues et mercaticiens travaillent en équipe. Au moule de la pensée analytique classique, selon lequel chaque groupe d'experts fonctionne indépendamment de l'autre et communique le fruit de ses travaux sous la forme d'un rapport, peut se substituer une approche conceptuelle fondée sur la participation de plusieurs catégories d'experts qui mettent en commun leur empathie, leur créativité et leur sens de la réalité pour répondre aux besoins des usagers et promouvoir la réussite de l'entreprise.

On le constate de plus en plus souvent dans le domaine de l'informatique. L'ordinateur, le téléphone portable ou tout autre produit de ce genre dont nous nous servons aujourd'hui sera probablement détrôné sur le marché d'ici un an ou deux. Ce même phénomène vaut tout aussi bien pour les marchandises traditionnelles dont la durée utile prévue est nettement plus longue, par exemple dans le secteur alimentaire et l'industrie du papier. Selon des chercheurs de la société d'experts-conseils McKinsey & Company, le cycle de vie d'un produit est aujourd'hui le tiers de ce qu'il était il y a quarante ans. Cette observation reflète l'évolution de l'économie, laquelle passe du stade « toujours plus de la même chose » à celui de « l'introduction de nouveautés ».


De la vision à la réalité

Si dans l'imagination du public l'innovation est souvent liée aux progrès de la technologie, le fait est que des techniques novatrices sont à l'origine d'améliorations dans des domaines aussi divers que le microprêt facilitant la création de petites entreprises dans les économies en développement, l'organisation de l'entreprise ou l'acquisition de connaissances.

Le mot « innovation » peut s'appliquer non seulement à une nouveauté (un nouveau gadget, par exemple), mais aussi au processus qui a permis de créer la nouveauté. Il peut s'agir d'un aspect principalement commercial - « la chaîne de la création et de la mise sur le marché d'une nouvelle valeur au profit des clients », comme l'ont suggéré Curtis Carlson et Bill Wilmot, de l'organisme de recherche SRI International - ou d'un aspect induit en totalité ou en partie par des besoins d'ordre social. Ces deux formes d'innovation, l'une sociale et l'autre commerciale, s'encouragent souvent mutuellement. À preuve, la création des microprêts et la production de logiciels libres et gratuits par le secteur non lucratif, tels le système d'exploitation Linux ou le fureteur Firefox.

 

Nombreux sont ceux qui associent la notion d'innovation aux économies riches du monde, mais de nos jours les innovations peu coûteuses se multiplient, ce qui permet à l'économie de l'innovation de se propager dans pratiquement le monde entier. Les étudiants de l'université Stanford qui ont lancé Yahoo ! Et Google l'ont fait avec de tout petits moyens. Les gros investissements sont venus une fois que ces sociétés ont réussi à s'implanter. Dans certains domaines, dont la fourniture de services Internet, il ne faut pas beaucoup d'argent pour créer une entreprise novatrice. En principe, il y a suffisamment de capitaux dans bien des régions du monde pour mettre en route ce genre de société.

Plus l'usage de l'Internet se répand et plus la communication s'améliore, plus les marchés mondiaux se montrent réceptifs. On a aujourd'hui moins de mal dans les sociétés traditionnelles à persuader les gens de remplacer leurs outils et leurs méthodes d'antan par des moyens et des procédés nouveaux. Les nouvelles pompes à eau bon marché, de nouvelles formules économiques pour améliorer l'agriculture traditionnelle, de nouvelles manières d'organiser les soins médicaux dans les villages : voilà autant de domaines importants dans lesquels l'innovation s'annonce prometteuse et bon marché.

Prenons l'exemple de la « Silicon Valley » (« vallée du silicium »), en Californie - l'écosystème de l'innovation le plus réussi des temps modernes et particulièrement tributaire de la pollinisation croisée des idées parmi ses nombreuses innovations techniques et autres. Là, en 1968, Doug Engelbart fit la démonstration du premier prototype du micro-ordinateur individuel. À cette occasion, il présenta au public la première souris d'ordinateur. Sa démonstration fit découvrir le principe du texte interactif, de la vidéoconférence, de la téléconférence, de la messagerie électronique et de l'hypertexte. (Cette démonstration est accessible sur YouTube ; saisissez les termes « the mother of all demos ».)

Doug Engelbart n'avait pas donné à sa démonstration le titre de « nouveau système de micro-ordinateur individuel ». Il avait choisi celui, curieux, de « centre de recherche pour accroître l'intelligence humaine ». Son dispositif ne visait pas à rendre les ordinateurs plus intelligents ; il était destiné à rendre les gens plus intelligents. Qui plus est, ces micro-ordinateurs individuels étaient censés se connecter les uns aux autres pour permettre à leurs usagers de collaborer à la recherche de solutions. Ensemble, ils formeraient une intelligence collective qui serait capable de résoudre des problèmes trop complexes pour être résolus par des individus privés du bénéfice d'un réseau d'ordinateurs. C'était une idée démente à l'époque. Peu de gens la comprenaient. Aujourd'hui, avec l'Internet, les téléphones portables faisant fonction de micro-ordinateurs individuels et les applications de réseautage social, cette vision est devenue réalité.


Les liens humains

Nous commençons à comprendre que l'innovation et l'intelligence collective vont de pair. Une personne intelligente et créatrice peut avoir l'esprit d'invention ; collectivement, les communautés intelligentes peuvent faire preuve d'innovation.

Mais il ne suffit pas d'être connectés. La dissémination de l'information sur la manière dont l'innovation se produit tient une place fondamentale. À cet égard, les journalistes peuvent jouer un rôle important. S'ils donnent à leurs lecteurs ne serait-ce qu'une petite idée de la façon dont l'innovation se produit, notre compréhension collective de ce phénomène pourrait progresser. Mais si les journalistes eux-mêmes ne le comprennent pas, ils risquent d'en présenter une image déformée dans la tribune publique. Ceci aurait probablement pour effet de décourager les innovateurs ou alors de les encourager à suivre des pistes non constructives. Le centre de recherche VINNOVA-Stanford of Innovation Journalism, à l'université Stanford, a invité des journalistes et des chercheurs de plusieurs pays à Stanford pour se perfectionner dans le domaine de la couverture médiatique de l'innovation. Cette formation aidera les journalistes à accroître dans leur pays l'intelligence collective au sujet des écosystèmes de l'innovation.

L'innovation a besoin de créateurs, lesquels ont besoin d'un environnement favorable : un « écosystème de l'innovation » composé de personnalités du monde des affaires et de la finance, d'éducateurs et de responsables de la réglementation, lesquels s'emploient ensemble à créer un climat dans lequel les entreprises, nouvelles ou bien établies, peuvent innover et s'épanouir. Dans un bon système d'innovation, les entrepreneurs qui ont de bonnes idées peuvent trouver des investisseurs et des partenaires, monter leurs entreprises et, dans certains cas, construire des sociétés multinationales à partir de débuts très modestes.

Dans la « Silicon Valley », c'est le rêve de tout le monde. L'innovation est la principale industrie de la région. En Suède, autre fleuron de l'économie de l'innovation, il y a même un organisme public qui a pour mission de développer de bons systèmes d'innovation. Ce qui est révélateur, c'est qu'il s'emploie avant tout à renforcer un environnement propice à l'innovation, et non à appuyer telle ou telle innovation.


Dangers cachés

Dans les économies de type « toujours davantage de la même chose » - la norme dans la plupart des sociétés jusqu'à présent - l'innovation n'est pas une activité professionnelle désirable, que l'on se place dans le domaine des produits ou celui des idées. Le risque d'échec est élevé. On peut facilement se mettre dans une situation difficile en essayant de faire quelque chose de nouveau. La plupart des gens préfèrent ne pas essayer.

Un médecin hongrois, le docteur Ignaz Semmelweis, découvrit en 1847 que le nombre de cas de fièvre puerpérale affichait une baisse spectaculaire quand le médecin accoucheur s'était lavé les mains. Ce médecin réussit à éliminer presque totalement cette affection dans les établissements où plus d'une femme sur dix mourait en couches ; il produisit des statistiques prouvant sans l'ombre d'un doute que le fait de se laver les mains sauvait des vies. Mais la communauté médicale rejeta ses idées ; parce qu'il avait fait cette découverte avant que Louis Pasteur ne prouve l'existence des microbes, ses résultats n'étaient étayés par aucune théorie. Il y avait des médecins qui s'offusquaient de s'entendre dire qu'ils devaient se laver les mains. Le docteur Semmelweis réussit à braquer ses confrères, qui firent de lui un objet de ridicule. Il y perdit son emploi et sa place dans la société.

Le danger que courent les innovateurs dans une économie de ce type menace aussi bien les dirigeants politiques. Dans son livre publié en 1513 sous le titre Le Prince, Nicolas Machiavel décrit les méthodes que peut appliquer un prince pour monter sur le trône ou, s'il est déjà au pouvoir, pour conserver sa place. Voilà ce qu'il a à dire sur les innovateurs :

« L'on doit remarquer qu'en effet il n'y a point d'entreprise plus difficile à conduire, plus incertaine quant au succès, et plus dangereuse que celle d'introduire de nouvelles institutions. Celui qui s'y engage a pour ennemis tous ceux qui profitaient des institutions anciennes, et il ne trouve que de tièdes défenseurs dans ceux pour qui les nouvelles seraient utiles. Cette tiédeur, au reste, leur vient de deux causes : la première est la peur qu'ils ont de leurs adversaires, lesquels ont en leur faveur les lois existantes ; la seconde est l'incrédulité commune à tous les hommes, qui ne veulent croire à la bonté des choses nouvelles que lorsqu'ils en ont été bien convaincus par l'expérience. De là vient aussi que si ceux qui sont ennemis trouvent l'occasion d'attaquer, ils le font avec toute la chaleur de l'esprit de parti, et que les autres se défendent avec froideur, en sorte qu'il y a du danger à combattre avec eux. »

L'attachement désespéré aux normes et aux habitudes d'antan qui étouffent l'innovation ne conduit plus au succès politique ou économique. La société qui censure la libre circulation de l'information ou qui empêche la population - hommes ou femmes, jeunes ou moins jeunes - de contribuer pleinement à la vie civique, sociale et économique n'exploite pas toute la capacité à sa disposition pour se disputer la faveur des consommateurs dans l'économie mondiale de l'innovation. Beaucoup comprennent qu'il vaut mieux encourager les cultures et les systèmes qui adoptent et maîtrisent l'innovation. La Corée du Sud, l'Inde et Israël comptent au nombre croissant des économies qui appliquent cette stratégie avec succès.


Maîtriser le changement

Le passage d'une économie traditionnelle à une économie de l'innovation exige un changement social réel, une ouverture aux nouvelles pratiques optimales et la volonté de développer toute la gamme des compétences indispensables à la création d'une société riche en innovateurs.

Jusqu'à présent, l'école apprend aux enfants à résoudre des problèmes connus à l'aide de méthodes connues, ce qui les encourage à épouser un raisonnement classique. Or de nos jours, l'école doit au contraire les encourager à maîtriser le changement, à découvrir de nouveaux problèmes et à concevoir des solutions d'un genre nouveau.

Au lieu d'inciter à l'uniformité, l'économie de l'innovation encourage la diversité et la créativité. Les banques et les investisseurs doivent redéfinir les risques de manière à évaluer avec une plus grande précision le projet qui sortira des sentiers battus. Les décideurs du secteur public dont le rôle consiste à réglementer les entreprises qui produisent toujours la même chose en plus grande quantité doivent changer de cap et réfléchir aux moyens de retirer de plus gros avantages en favorisant le remplacement de ce qui est ancien par du neuf. Ce qui compte, c'est de porter son regard vers l'horizon à la recherche de la prochaine grande nouveauté au lieu de faire plus sans innover.

 

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Les quatre secrets de l'innovation

Améliorer l'innovation, c'est accroître notre intelligence collective. C'est une occasion incomparable pour tous les décideurs, qu'ils soient créateurs d'entreprises ou dirigeants politiques à la tête de pays.


Les chercheurs et les hommes d'affaires apprennent plus que jamais à s'allier pour innover. Alex Soojung-Kim Pang est directeur de recherche à l'Institute for the Future (l'Institut du futur), maître de conférence à la Said Business School (l'école de commerce Said) qui dépend de l'université d'Oxford et chercheur invité à l'université de Stanford dans le cadre du programme relatif à l'histoire et à la philosophie des sciences et techniques.

Alex Soojun-Kim Pang


À  notre époque où l'économie mondiale se caractérise par une forte intensité de savoir et une obsession pour l'innovation, il est sans doute étonnant de constater que même si le monde scientifique et celui des affaires coexistent depuis très longtemps, ils n'ont quasiment jamais rien eu en commun. Quiconque aurait dit à un orfèvre de la Chine ancienne, au capitaine d'un navire marchand spécialisé dans le commerce des épices à l'époque des grandes découvertes, ou à un brasseur quaker de Philadelphie au XVIIIe siècle que la science pouvait faire progresser le commerce serait passé pour un fou. Aujourd'hui encore, il est difficile non seulement de décrire la relation qui lie le monde scientifique à celui des affaires mais également de savoir ce qu'on devrait faire pour servir les intérêts de la science et de la politique industrielle.

Deux facteurs rendent cette tâche difficile. Primo, le monde scientifique et celui des affaires sont des secteurs en évolution. De ce fait, ce qui est valable pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre : ainsi, les grands laboratoires de recherche et développement d'entreprise (R&D) qui apportent des améliorations progressives dans des secteurs traditionnels risquent d'échouer dans de nouveaux marchés en pleine expansion. Secundo, les idées scientifiques et les talents des chercheurs se distinguent des autres intrants économiques, en ce qu'il est difficile de les gérer et de les monopoliser. De ce fait, les relations entre la science et l'industrie échappent à toute définition précise et les bienfaits économiques de la science sont plus difficiles à quantifier qu'on ne pourrait le penser.

Il est vrai qu'il existe d'innombrables exemples de découvertes scientifiques qui ont eu des retombées économiques - comme le télescope de Galilée ou le paratonnerre de Benjamin Franklin - mais il faut reconnaître que la science, avant l'avènement des industries électrique et chimique du XIXe siècle, n'a que peu contribué à la vie des affaires. Ce sont ces deux premiers secteurs qui permirent aux scientifiques, par le biais d'expérimentations et de nouvelles théories, d'y contribuer de manière plus significative que ne l'avaient fait les ouvriers qualifiés travaillant à l'aveuglette et de manière empirique. À la fin du XIXe siècle, quelques sociétés - comme DuPont, AEG, General Electric - s'étaient dotés de laboratoires de R&D pour stimuler le perfectionnement de nouveaux produits et résoudre les problèmes découlant de systèmes technologiques en constante évolution. La production de pénicilline et la construction de radars, d'avions à réaction et de la bombe atomique pendant la Deuxième Guerre mondiale ont apporté la preuve incontestable que la science pouvait être utilisée aux fins d'avantages concurrentiels. Après la guerre, la majorité des grandes sociétés s'équipèrent de laboratoires dont certains, comme ceux de la société Bell, employaient des milliers de personnes.

Toutefois, même à l'âge d'or de la recherche et développement, il ne fut pas toujours aisé de déterminer dans quelle mesure la science contribuait aux résultats financiers d'une entreprise. Les laboratoires avaient certes besoin de jouir d'un minimum d'autonomie pour mener à bien la recherche mais il leur était toujours difficile d'intégrer ces découvertes dans les lignes de produits. Si l'on examine quelques cas célèbres, on s'aperçoit que certaines sociétés ont privilégié la recherche de pointe classique mais n'ont pas réussi à la mettre à profit : le centre de recherche de Xerox à Palo Alto (« Xerox's Palo Alto Research Center », ou PARC) mit au point les premiers ordinateurs individuels, mais comme Xerox ne savait pas quoi en faire, de nombreux chercheurs émérites du PARC partirent chez Apple pour travailler sur le projet du Macintosh. (La société Xerox eut cependant le mérite de miser gros sur l'imprimante laser conçue à la même époque au PARC, et l'exploitation de cette technologie lui rapporta des milliards de dollars.)

En fait, l'ordinateur personnel contribua à l'inauguration d'une ère nouvelle à la fois dans le monde scientifique et dans le domaine de l'innovation d'entreprise. De même que l'Internet, les capteurs bon marché, les logiciels libres, les microfluidiques dont on se sert dans les systèmes de « laboratoire sur puce » ainsi que d'autres technologies, l'ordinateur individuel a lui aussi fait baisser le coût des techniques de pointe. Il a permis à des entreprises embryonnaires de faire de la recherche de pointe et a insufflé à la science une puissance commerciale débridée que ni l'État ni les stratégies d'entreprise n'avaient le moyen de contrôler. Les exemples comme celui du PARC prouvent que les sociétés auraient tout à gagner à promouvoir des projets appliqués plus étroits plutôt que d'encourager une recherche sans limites qui pourrait en fin de compte profiter aux concurrents. Ce qui est vrai pour les sociétés l'est également pour les pays : la Chine dépense bien moins en recherche et développement que les États-Unis ; pourtant, les multinationales américaines s'emploient frénétiquement à installer des laboratoires de R&D en Chine.

Il semblerait donc que nous soyons à l'aube d'une ère nouvelle où la science jouera plus que jamais un rôle déterminant en matière d'innovation, quoique plus imprévisible encore et plus incertain sur le plan des avantages commerciaux. À une époque où on attache énormément d'importance aux innovations, les grandes entreprises et les pays ont des difficultés toujours plus considérables à encourager les avancées scientifiques et à en tirer des bénéfices.

Cela sonne-t-il pour autant le glas de toute politique commerciale fondée sur la science ? Absolument pas. En fait, certains pays et certaines régions ont découvert plusieurs secrets qui leur ont assuré un succès commercial retentissant.


Les facteurs culturels

Le premier et le plus grand de ces secrets est qu'il n'existe pas de relation linéaire simple entre la science et les affaires. L'idée reçue qui consiste à penser que les découvertes scientifiques pures induisent inévitablement les progrès en science appliquée qui sont à l'origine de nouvelles technologies et de débouchés commerciaux est erronée. Le transfert d'idées des laboratoires aux foyers n'est pas un processus mécanique mais bien humain. Il exige des « transformateurs », des intermédiaires capables d'aider les concepteurs et les sociétés à appréhender le potentiel commercial des nouvelles idées. Il faut souvent que les investisseurs et les entrepreneurs qui sont en mesure de créer des associations encouragent la recherche portant sur les technologies de pointe et sur l'innovation de produits. Il faut également que les sociétés puissent fabriquer, distribuer et commercialiser de nouveaux produits. De nombreux pays ont investi dans des universités et dans la recherche fondamentale, s'attendant à des résultats directs ; en fait, les responsables politiques doivent garder à l'esprit la nécessité de bâtir des infrastructures et des cultures.


Or, une culture d'innovation bien structurée ne se contente pas de promouvoir l'innovation ; elle en constitue les fondements. C'est le deuxième secret : s'il est vrai que les connaissances scientifiques sont « mobiles », les entreprises à forte composante scientifique plongent leurs racines dans un tissu local culturel et artisanal complexe. Les régions qui exploitent le talent des plus grands chercheurs n'aspirent pas seulement à créer des centres de recherche sans égal en nanotechnologie, en énergies alternatives ou en informatique quantique ; non seulement ces initiatives peuvent se révéler extrêmement coûteuses, mais les groupes de recherche qui emploient des scientifiques éminents peuvent se laisser séduire par une meilleure offre d'emploi. Au lieu de mettre en œuvre un modèle générique fondé sur le talent de grands chercheurs, les décideurs avisés font de plus en plus des paris ciblés qui associent la recherche de pointe et le savoir-faire local.

Le Danemark, par exemple, est en passe de devenir l'un des grands pôles mondiaux de l'informatique appliquée. Pourquoi ? L'emploi généralisé de l'informatique - c'est-à-dire la science qui étudie dans quelle mesure les ordinateurs peuvent devenir encore plus utiles s'ils sont incorporés dans les objets quotidiens - se situe au carrefour de l'électronique, des logiciels, de la psychologie et de l'ergonomie. C'est un domaine qui exige de sérieuses connaissances sur la façon dont les personnes se servent des nouvelles technologies, et les scientifiques danois ont puisé ce savoir profond au sein même de leur société, dans le milieu exceptionnellement avancé du design.

De même, Silicon Valley est en train de se réinventer pour devenir un grand centre d'énergies alternatives grâce à sa solide expérience portant sur la conception de batteries. Cela n'a rien de très tape-à-l'œil mais les connaissances requises pour faire fonctionner un portable une demi-heure de plus donnent à la jeune pousse Tesla Motors, spécialisée dans la construction de voitures électriques, un avantage décisif. Pour les responsables politiques, cela prouve bien qu'il est primordial d'encourager les industries à se servir des compétences disponibles. Non seulement cela assurera aux nouvelles entreprises des caractéristiques plus distinctives et plus difficiles à contrefaire, mais cela peut également profiter aux industries existantes.


Bien plus que le laboratoire

Le troisième secret est que le pouvoir de convertir des découvertes scientifiques en produits demande un véritable talent. La science et le secteur des affaires sont des activités très différentes, caractérisées par des compétences et des motivations diverses. Si ces deux domaines d'activité sont amenés à coopérer de façon satisfaisante, chacun aura besoin de conserver son indépendance. Un chercheur émérite qui excelle à obtenir des subventions et à constituer des groupes de recherche ne réussira pas forcément aussi bien sur la place du marché. D'ailleurs, la persévérance requise pour travailler pendant des années sur des problèmes complexes est différente des aptitudes intellectuelles exigées pour fonder une société.

Trop souvent cependant, nous avons du mal à comprendre qu'une découverte ne débouche pas toujours sur de nouveaux produits. Par exemple, les concepteurs de « technologies propres » à succès sont en train de se rendre compte que l'invention d'une nouvelle turbine éolienne ou d'un matériau photovoltaïque hyper-efficace ne changera vraiment le monde que s'ils parviennent à rendre ces découvertes indispensables aux sociétés de distribution d'énergie déjà en place, que si ces produits répondent aux exigences des organismes chargés d'appliquer les normes de sécurité, que si les coûts de fabrication baissent et que le consommateur soit convaincu que le passage à une nouvelle technologie en vaut la peine. Ce type d'activité transformatrice, de systémisation, est un talent en soi. Le monde de la science et le monde des affaires a besoin de traits d'union, de personnes aptes à reconnaître les occasions et à établir les réseaux qui transforment les idées en technologies novatrices.

Le quatrième secret est que les liens entre le domaine scientifique et le monde des affaires sont en train de prendre de l'ampleur. Jusqu'à présent, la science a eu un impact considérable sur la conception et la fabrication de produits mais celui-ci a été beaucoup plus variable dans certains domaines comme les ressources humaines. On constate actuellement que la science commence à s'étendre à de nouveaux secteurs. De nouveaux outils en neuroscience - en particulier la technologie de l'imagerie optique du cerveau comme l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMF) - nous permettent d'étudier le cerveau au moment où il prend des décisions, regarde une publicité, ou réagit à une stimulation.

La multitude de données recueillies par l'activité des internautes sur des sites comme Amazon.com permettent aux scientifiques de modéliser de façon plus juste les comportements et les goûts des personnes. Wall Street connaît un afflux de physiciens et de mathématiciens chevronnés qui appliquent des théories scientifiques complexes pour minimiser les risques financiers. La mise au point de nouveaux modèles climatiques et d'outils comptables visant à évaluer les coûts et les avantages des programmes de pérennisation des activités des entreprises permet à ces dernières de mieux apprécier dans quelle mesure le recours à la technologie propre aura un impact sur leurs résultats financiers.

Enfin, notons que quelques entreprises sont sur le point de mettre au point des processus novateurs fondés sur la façon dont la science s'applique. Le mouvement dit de l'innovation ouverte - qui met l'accent sur le partage des ressources intellectuelles fondamentales, renforce la collaboration entre des partenaires qui n'ont rien en commun et récompense de manière informelle les participants - a toutes les caractéristiques d'une communauté scientifique.


Une relation complexe

Ainsi, le défi pour les entreprises comme pour les nations consiste à investir dans des activités commerciales qui allient technologie de pointe et ressources culturelles locales, à nouer des liens entre le monde scientifique et le monde des affaires tout en les laissant prospérer, et à profiter des nouvelles sciences qui peuvent aider les industries à mieux comprendre les comportements humains, à saisir l'impact à long terme des règlements et des stratégies et à mettre au point de nouveaux processus économiques.

La relation entre le monde scientifique et le monde des affaires n'a jamais été simple. Aujourd'hui cette relation et en train de devenir plus complexe et multidimensionnelle ; ce faisant, elle est plus rentable quand on en connaît les secrets.

 

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L'indice international de l'innovation : l'ordre des pays en 2009

 

Les États-Unis arrivent au huitième rang mondial en matière d'innovation sur les 110 pays analysés par le Boston Consulting Group (BCG) et la National Association of Manufacturers (NAM) dans le rapport 2009 du BCG.

1. Singapour
2. Corée du Sud
3. Suisse
4. Islande
5. Irlande
6. Hongkong
7. Finlande
8. États-Unis
9. Japon
10. Suède
11. Danemark
12. Pays-Bas
13. Luxembourg
14. Canada
15. Royaume-Uni
16. Israël
17. Autriche
18. Norvège
19. Allemagne
20. France
21. Malaisie
22. Australie
23. Estonie
24. Espagne
25. Belgique
26. Nouvelle-Zélande
27. Chine
28. Chypre
29. Portugal
30. Qatar
31. Hongrie
32. République tchèque
33. Slovénie
34. Afrique du Sud
35. Bahreïn
36. République slovaque
37. Chili
38. Italie
39. Malte
40. Lituanie
41. Tunisie
42. Grèce
43. Lettonie
44. Thaïlande
45. Maurice
46. Inde
47. Koweït
48. Croatie
49. Russie
50. Arabie saoudite
51. Trinité-et-Tobago
52. Pologne
53. Bulgarie
54. Philippines
55. Oman
56. Jordanie
57. Mexique
58. Turquie
59. Lesotho
60. Kazakhstan
61. Roumanie
62. Costa-Rica
63. Panama
64. Ukraine
65. Égypte
66. Botswana
67. Albanie
68. Azerbaïdjan
69. Sri Lanka
70. Maroc
71. Indonésie
72. Brésil
73. Vietnam
74. Colombie
75. Arménie
76. Macédoine
77. Géorgie
78. Éthiopie
79. Jamaïque
80. Salvador
81. République kirghize
82. Honduras
83. Moldavie
84. Pakistan
85. Algérie
86. Paraguay
87. Mongolie
88. Nigéria
89. Uruguay
90. Ouganda
91. Burkina Faso
92. Argentine
93. Tadjikistan
94. Guatémala
95. Kenya
96. Bolivie
97. Syrie
98. Népal
99. Sénégal
100. Pérou
101. Namibie
102. Équateur
103. Madagascar
104. Nicaragua
105. Zambie
106. Bénin
107. Cameroun
108. Vénézuéla
109. Burundi
110. Zimbabwe

Source : The Boston Consulting Group et la National Association of Manufacturers

20/10/2010

La pensée libérale sur les questions sociales, de l'histoire, du décapant, des vérités!!

Il est d'une grande nécessité de lire point par point ce texte, qui relate l'historique des libéraux sur le fondement social de notre socièté. Les libéraux via le libéralisme en seront tant les précurseurs que les législateurs. Malheureusement les dits "socialistes" qui s'accordent le social sur toutes les sauces de nos jours, auront galvaudé, menti depuis des décennies. Autant les libéraux de 1848 et plus firent le social à l'opposition de ces mêmes socialistes "révolutionnaires", ces derniers s'en accordent aujourd'hui tous les droits sociaux et cela au détriment des libéraux. Faisons en sorte de rétablir les vérités, pour ce faire lisez bien ce texte, d'avance merci et diffusez-le, au maximun. Cela répondra a beaucoup de questions, de litiges que se posent bien des démocrates, voire des libéraux.

 

Le libéralisme est social et non socialiste.

Lire aussi sur la page de L&L "question de Libéralisme , le texte de M. de Guénin: Le libéralisme est social.

 

http://www.videobaseproject.net/IMG/arton115.jpg

lire bio de M. Lemonnier


C'est une idée depuis longtemps ancrée dans les esprits que les libéraux ont toujours ignoré, qu'ils ignorent encore et qu'ils ignoreront toujours les problèmes sociaux, entendus au sens étroit et banal du mot social: les problèmes concernant la condition matérielle et morale des travailleurs salariés, tout particulièrement des ouvriers et des employés de l'industrie et du commerce. Qu'ils les ont ignorés et les ignorent encore et les ignoreront toujours comme par définition, sous l'effet à la fois :


- d'une insensibilité au sort des autres qu'aurait cultivée en eux une philosophie de l'homme qui pousserait l'individualisme jusqu'à l'égoïsme du « chacun pour soi » , qui, pour parler comme Marx dans le Manifeste communiste, ne connaîtrait plus « d'homme à homme d'autre lien que l'intérêt tout nu, que l'impassible paiement au comptant, (...), l'eau glaciale du calcul égoïste ».


- et d'une idéologie qui les ferait croire (car cette conviction relèverait de la croyance et non de l'analyse scientifique) en la vertu de prétendues « lois naturelles » dont le libre jeu suffirait pour réaliser les ''Harmonies économiques'', pour résoudre tous les problèmes de la vie des hommes en société, y compris ceux qu'on appellerait indûment « sociaux » pour leur conférer une spécificité qu'ils n'auraient pas - le sort des laissés-pour-compte relevant des oeuvres charitables que la généralisation de la richesse permettrait de financer aisément.

Bref, même si l'on ne la cite plus guère, on en est toujours, pour résumer la pensée des libéraux, à la formule prêtée à Gambetta: « Il n'y a pas de question sociale », formule odieusement travestie, dont le texte authentique oppose admirablement la pensée libérale consciente et amoureuse de la diversité des choses à la simplification de type totalitaire à laquelle la doctrine socialiste incline si aisément: « Il n'y a pas la question sociale, il y a des questions sociales. »

La réhabilitation du travail

Le premier apport de la pensée libérale à l'amélioration de la condition ouvrière (puisque c'est de ce seul point de vue qu'en cette étude nous envisagerons les aspects sociaux de la pensée libérale), ce premier apport fait maintenant partie à ce point de la pensée commune que la plupart des gens ne savent plus d'où il nous est venu: la réhabilitation du travail productif, du travail de production des biens matériels, en particulier la réhabilitation du travail manuel.
Réhabilitation est d'ailleurs ici un terme assez impropre, car il laisse entendre que le travail aurait été honoré avant de sombrer dans le mépris. Or, il n'a jamais été à l'honneur. On le tenait pour oeuvre servile, aux yeux de certains, la conséquence et la preuve de la malédiction divine.

Que de fois n'a-t-on pas cité le mot d'Aristote en sa Politique, que le maître n'aurait plus besoin d'esclaves quand les navettes tisseraient d'elles-mêmes. Sans doute penserait-on par cette évocation du philosophe donner ses lettres de noblesse à « la libération de l'homme par la machine ». On ne se rendait pas compte qu'en parlant de la sorte, on avouait implicitement que l'on continuait à penser au fond de soi--même qu'un homme libre ne se met pas au métier, qu'il ne travaille pas de ses mains.

Vivre noblement, ce fut longtemps vivre sinon à ne rien faire, du moins à ne rien faire qui relevât de la production et du commerce, qui ne fût pas gouverner, guerroyer, à un niveau un peu inférieur, administrer, et M. Jourdain, qui se voulait faire passer pour gentilhomme, laissait dire avec délice que son père, qui avait honorablement enrichi la famille dans le commerce des étoffes, n'avait jamais été marchand, mais que « comme il était fort obligeant et qu'il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui et en donnait à ses amis pour de l'argent ».


Soixante ans plus tard, la pensée libérale faisait ses premiers pas, et Voltaire ne sera pas seul à penser que « le plus utile à l'État n'est pas le Seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d'esclave dans l'antichambre d'un ministre « , mais le négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur des hommes » (Lettres philosophiques Xe siècle). L'activité productrice sortira moins vite de l'opprobre, le mépris des clercs pour les arts mécaniques s'ajoutant ici au dédain nobiliaire, et la cabale qui accompagna tout le long de son règne le roi réformateur, le bon Louis XVI, se gaussera de ce monarque qui s'avilissait jusqu'à travailler de ses mains. Mais le pas n'allait plus tarder à être franchi. Les économistes révélant la nature et les causes de la richesse des nations, la révolution industrielle confortant les analyses des économistes, le travail allait trouver enfin sa place légitime. Désormais, vivre honorablement, ce sera vivre en travaillant, ce sera travailler pour vivre. « Enrichissez-vous par le travail » dira Guizot. Lamartine chantera le travail, « sainte loi du monde » et le titre de travailleur, naguère humiliant, sera porté si haut qu'on se le disputera. Dans ses admirables ''Lettres sur l'organisation du Travail'' - un trésor méconnu de la pensée libérale - Michel Chevalier, parlant de l' « amélioration du sort des travailleurs », s'excusera de sacrifier à la mode du jour en disant travailleur là où il aurait dû dire ouvrier, « car un chef d'industrie est un travailleur au même titre que l'homme qui se livre au travail manuel de l'atelier ».

Qu'on n'aille pas croire que ce n'était là que des vues théoriques et qu'on glorifiait le travail sans se soucier du sort matériel des travailleurs! Les socialistes revendiquent pour eux-mêmes quelque chose comme le monopole du coeur. Ce sont eux qui auraient mis les premiers en lumière la misère ouvrière que les beaux esprits de l'économie auraient refusé de voir. Mais les économistes libéraux, - c'était là une expression qui n'avait pas cours au début du XIXe siècle, car elle eût fait pléonasme en ce temps où tout économiste était libéral, où l'économie s'opposait au socialisme et réciproquement, où le socialisme d'avant Marx se présentait comme une anti-économie, niant les lois du marché, ou prétendant qu'on pouvait les abolir. (François Mitterrand ne parlera-t-il pas encore des « prétendues lois économiques » ?)

Les économistes témoins de la révolution industrielle dont ils fondaient la doctrine n'étaient pas insensibles aux misères que multipliait le passage d'une économie à une autre. On pense au Dr Villermé, à son Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, témoin d'une préoccupation collective, puisque l'enquête lui avait été demandée par l'Académie des sciences morales et politiques. Ils étaient des libéraux, les parlementaires de la monarchie de Juillet qui votèrent notre première « loi ouvrière », celle du 28 mars 1841, interdisant le travail dans les fabriques des enfants de moins de 8 ans, et limitant à huit heures de travail diurne, le travail des enfants de 8 à 12 ans. Loi difficile, parce qu'il s'agissait de concilier ce qu'on n'avait guère eu à faire jusqu'alors, (et les concepts manquaient) « les principes de la liberté industrielle, les droits des chefs de famille, et les sentiments qu'inspire l'humanité », comme disait le rapporteur de la loi à la Chambre de Paris, le très libéral Charles Dupin. Car tout partisans et propagateurs qu'ils fussent de la division du travail et de l'emploi des machines (seuls capables de permettre l'accroissement presque à l'infini de la production et son bon marché, sans lesquels ils pensaient à bon droit qu'on ne pourrait pas « éteindre le paupérisme »), ils n'en étaient pas moins sensibles aux efforts et aux sacrifices que ces méthodes nouvelles imposaient aux ouvriers, au moins dans un premier temps. Ils montraient - ce qui fut longtemps vrai - que les machines ne supprimaient pas vraiment le travail, mais le déplaçaient et qu'après un certain temps la fabrication dans laquelle les machines ouvrières ont été introduites, occupait un plus grand nombre d'hommes qu'auparavant .

Et qui voudrait croire, parmi nos « politiquement corrects » du forum, de l'université ou du prétoire, qu'il est de Jean-Baptiste Say, l'Adam Smith français, ce texte de 1803 sur les effets de la division du travail :

« Un homme qui ne fait pendant toute sa vie qu'une même opération parvient à coup sûr à l'exécuter mieux et plus promptement, mais en même temps il devient moins capable de tout autre occupation soit physique, soit morale. Ses autres facultés s'éteignent et il en résulte une dégénération dans l'homme considéré individuellement. C'est un triste témoignage à se rendre que de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle (..). La séparation des travaux est un habile emploi des forces de l'homme, elle accroît les produits de la société, sa puissance et ses jouissances, mais elle ôte quelque chose à la capacité de chaque homme pris individuellement. »

La solution, Say l'entrevoyait dans le développement et le meilleur emploi de la partie de l'existence qui n'est pas consacrée au travail- gagne-pain, dans « les facilités qu'une civilisation plus avancée procure à tous les hommes pour perfectionner leur intelligence et leurs qualités morales ».

L'instruction de la première enfance mise à la portée des familles d'ouvriers, l'instruction qu'ils peuvent puiser dans des livres peu chers et cette masse de lumière qui circule perpétuellement au milieu d'une nation civilisée et industrieuse ne permettent pas qu'aucun de ses membres soit abruti seulement par la nature de son travail. Un ouvrier n'est pas constamment occupé de sa profession. Il passe nécessairement une partie de ses instants à ses repas et à ses jours de repos au sein de sa famille. S'il se livre à des vices abrutissants, c'est plutôt aux institutions sociales qu'à la nature de son travail qu'il faut les attribuer .

Cent vingt-cinq ans plus tard, au romancier Georges Duhamel qui déplorait l'organisation scientifique du travail, le taylorisme, on disait en France la « rationalisation », en quoi il voyait - avec bien d'autres - le méfait suprême de la « civilisation », l'abrutissement des hommes par le travail parcellaire et répétitif, l'ouvrier mécanicien Hyacinthe Dubreuil répondait qu'il appréciait quant à lui bien différemment un système qui avait permis aux ouvriers de ne plus passer à l'atelier que huit heures par jour au lieu de dix ou de douze.
Signalons ici, parce que nous n'aurons pas l'occasion d'y revenir en ce chapitre, un des éléments de la part d'utopie que comportait la pensée libérale du XIXe siècle : la croyance (le mot s'impose) en la vertu quasi magique d'une formation intellectuelle de type scolaire, on devrait dire cléricale - de clerc qui veut dire intellectuel - trop éloignée du métier et de la vie. Car il ne faut pas oublier que les promoteurs quasi héroïques de l'obligation scolaire furent des libéraux, injustement accusés pour cela par Jules Guesde, l'introducteur du marxisme (et quel marxisme!) dans le mouvement socialiste en France, de chercher à procurer aux exploiteurs capitalistes une main-d'oeuvre plus rentable.

La réhabilitation du salariat

Comme elle a donné au travail productif ses lettres de noblesse, la pensée libérale a puissamment contribué à la réhabilitation morale du salariat. Car le salaire a été considéré longtemps comme une forme inférieure et même dégradante de revenu. Un salarié, c'était quelque chose comme un mercenaire. Le 10 août 1789, Mirabeau avait « blessé la dignité du sacerdoce » en proposant que la nation « salariât les ministres des autels » et il tenta d'apaiser l'ire épiscopale en dénonçant « les préjugés d'ignorance orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salariés ». Car il ne connaissait quant à lui que « trois manières d'exister dans la société: mendiant, voleur ou salarié ».

Napoléon se le tint pour dit et, en négociant le Concordat, il veilla à ne pas heurter l'amour-propre des évêques; les prêtres ne recevraient pas de l'État un salaire, mais un traitement.
En pleine Révolution de 1848, Bastiat dut se battre pour faire admettre que, « considéré sans son origine, sa nature et sa forme, le salaire n'a en lui-même rien de dégradant ». A juste titre, il faisait grief aux socialistes d'avoir surenchéri sur ce préjugé aristocratique et clérical: « Peu s'en faut qu'ils ne l'aient signalé comme une forme à peine adoucie de l'esclavage et du servage. »
Il reprochait à leur propagande d'avoir fait « pénétrer la haine du salariat dans la classe même des salariés », et c'est en effet la source d'une grande misère morale que d'avoir honte de la façon dont on gagne sa vie, si honorablement que ce soit.

Les ouvriers se sont dégoûtés de cette forme de rémunération. Elle leur a paru injuste, humiliante, odieuse. Ils ont cru qu'elle les frappait du sceau de la servitude. Ils ont voulu participer selon d'autres procédés à la répartition de la richesse. De là à s'engouer des plus folles utopies, il n'y avait qu'un pas - et ce pas a été franchi. A la révolution de Février, la grande préoccupation des ouvriers a été de se débarrasser du salaire. Sur les moyens, ils ont consulté les dieux, mais quand les dieux ne sont pas restés muets, ils n'ont selon l'usage rendu que d'obscurs oracles, dans lesquels dominait le grand mot d'association, comme si association et salaire étaient incompatibles.

A la vérité, les socialistes n'étaient pas seuls à considérer le salariat comme un opprobre, et même une abjection. L'excellent Pierre Larousse qui, en son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle ne cachait pas, affichait plutôt ses convictions libérales (« le beau mot de libéralisme ») écrivait au mot salaire, après avoir multiplié les citations d'auteurs défavorables au salariat (« e salaire n'est que l'esclavage prolongé », Chateaubriand), que seule l'association de production permettrait à l'ouvrier d'échapper « à la tyrannie du salariat, cette forme moderne du servage ». Ainsi s'explique que tant de penseurs, de publicistes et d'hommes politiques libéraux - et non des moins connus jusque de nos jours - menèrent campagne sous la IIe République et le Second Empire en faveur des associations ouvrières de consommation et de production, de celles-ci surtout. Certains allèrent même - Léon Say qui fut l'initiateur, Léon Walras, d'Haussonville, Hippolyte Comte, Casimir-Périer, Jules Simon, Delessert, Récamier, Germain, Benoist-d'Azy, le duc Décazes - jusqu'à fonder de leurs propres deniers en 1864 une « caisse d'escompte des associations populaires » dont l'objet était d'aider, sans but lucratif, les sociétés ouvrières de production et de consommation à réunir leurs premiers fonds. Napoléon III tenta de faciliter les efforts en ce sens avec sa loi des 24-29 juillet 1867, qui, en même temps qu'elle reconnaissait aux sociétés anonymes (associations typiquement capitalistes) le droit de se former sans l'autorisation de la puissance publique, définissait sous le titre énigmatique de « dispositions particulières des sociétés à capital variable » le statut de ce que le langage courant commençait à désigner du nom de « coopératives de production ».

Sans doute les libéraux n'allaient-ils pas, ce faisant, à l'encontre de la pensée libérale, car la coopérative, elle aussi, est soumise à la concurrence et aux autres lois du marché. Et ils pouvaient exciper du fait que (outre que l'ouvrier coopérateur échappait à l' « humiliation » du salaire qui semblait ravaler le travail au rang d'une marchandise ainsi qu'à la tutelle d'un patron) il accédait ainsi à la propriété (et notamment à la propriété de ses instruments de travail), et l'école libérale a toujours souhaité la diffusion la plus large possible de la propriété.
Villermé pourtant les avait mis en garde non contre le principe économique de la coopérative, mais contre les difficultés qu'on pourrait dire « politiques » d'un type d'association qui ne pouvait exister qu'à la condition d'une estime, d'une amitié réciproques, d'un accord parfait et d'une certaine conformité de sentiments, de volonté, surtout dans les tendances morales de ceux qui la composent (...)Essayez donc de maintenir constamment unis dans une même opinion et en bonne intelligence seulement dix hommes. Essayez de les plier à une organisation qui les rende solidaires; puis, quand vous aurez vu la persistance, la ténacité qu'il faut avoir, les immenses difficultés de cette tâche, vous nous direz si vous croyez encore à la possibilité d'envelopper dans une même organisation et de rendre sérieusement solidaires des milliers d'individus .

Bref, la réussite d'une association ouvrière ne peut être, en France surtout, qu'une exception, ce mode d'activité économique échouant beaucoup moins à cause des impératifs inexorables des lois du marché que du fait des difficultés du gouvernement des hommes, dont on a trop tendance à oublier que leurs groupements, dès qu'ils parviennent à un certain niveau d'effectif, rapidement atteint, ne peuvent continuer de vivre et de progresser qu'en sécrétant, en quelque sorte, un pouvoir, une direction, pour les gouverner.

Osons dire que cette dérive marginale de la pensée libérale au XIXe siècle n'a pas été sans conséquence sur l'évolution du mouvement ouvrier. Certes, c'est la contamination de l'idée syndicale par la ou les doctrines socialistes et par les rêveries anarchistes qui a conduit le mouvement syndical à la redoutable incapacité de sortir de la contestation que nous lui connaissons aujourd'hui.

Mais on ne peut pas oublier que notre premier syndicalisme, celui de la fin du Second Empire et des débuts de la IIIe République, qui n'était nullement révolutionnaire, nullement étatiste, encore moins « collectiviste », s'est fourvoyé dans la coopération aux applaudissements de certains libéraux. Chaque syndicat se croyait obligé de s'adjoindre un atelier coopératif dont l'inéluctable faillite entraînait à peu près aussi inéluctablement la ruine et la disparition de la chambre syndicale.

Échecs répétés qui auraient pu être formateurs et salutaires si les désillusions qu'ils causèrent n'avaient ouvert une brèche par où s'engouffra toute la démagogie socialiste et son affirmation qu'il n'y avait pas à perdre son temps à rapetasser le vieux monde, maintenant que le collectivisme offrait sa panacée sociale. C'est du temps de ces illusions sur les possibilités de la coopération que date la fameuse formule qui figure encore dans les statuts de la CGT Force ouvrière: « La disparition du patronat et du salariat », car c'était alors l'association ouvrière de production qui paraissait présenter le modèle d'une entreprise sans salarié et sans patron. La coopérative écartée, la formule a permis de rattacher à l'idée syndicale des notions comme celles de nationalisation et de socialisation qui, en fin d'analyse, lui sont étrangères.

Pourtant, les libéraux avaient tendu la main au mouvement syndical pour sa défense du salariat. Bastiat déjà avait souligné que dans leur recherche de la sécurité commune à tous les hommes, dans leur désir « d'être tranquilles sur leur avenir, de savoir sur quoi compter, de pouvoir disposer d'avance tous leurs arrangements », les ouvriers trouvaient un commencement de solution dans cette forme de rémunération qu'est le salaire.

Elle les délivre, si l'on peut dire, de la servitude de la marchandise, car celui qui recevrait pour paiement de son travail la marchandise qu'il a fabriquée devrait attendre de l'avoir vendue avant d'être vraiment rémunéré. Bastiat priait les socialistes de considérer lesquels étaient les plus assurés d'être payés, de l'ouvrier qui reçoit une part du produit ou de celui qui perçoit un salaire. Leroy-Beaulieu lui fera écho à la fin du siècle : « Un salaire présente pour l'ouvrier ces deux avantages: le dégager de l'inconnu des résultats de la production, lui permettre, sans attendre ces résultats, de satisfaire ses besoins qui sont immédiats. »

Et de produire à l'appui cet exemple (qui de surcroît nous rappelle que la construction immobilière à toujours eu une allure chaotique avec des hauts qui peuvent être des pics et des bas en forme d'abîmes):

« De 1879 à 1885, on a construit une douzaine de mille maisons à Paris. Les ouvriers maçons, charpentiers, couvreurs, ont été occupés très activement avec des salaires moyens de 7,8 ou 9 francs par jour. (..) Or, sur dix entrepreneurs de ces travaux si rémunérateurs pour les ouvriers, neuf au moins ont fait faillite ou sont tombés en liquidation, les maisons qui leur avaient prêté ont perdu la moitié de leur avoir, quelques-unes les quatre cinquièmes.

Mais les ouvriers avaient été payés. »

La liberté de la consommation

Le salaire assure aussi à l'ouvrier la liberté de la consommation, car de son salaire, il fait ce qu'il veut. En dépit des laudateurs du temps passé, du temps où le compagnon mangeait à la table du maître et couchait dans un coin de son logis, en dépit aussi des rêveurs du socialisme dont l'idéal serait que la société prît en charge tous les individus et les pourvût de tout (« à chacun selon ses besoins ») sous prétexte de les libérer de toutes les servitudes matérielles, le salaire, c'est-à-dire la rémunération en espèces, la rémunération en monnaie, constitue l'un des fondements nécessaires des libertés individuelles.

Certes, lent d'abord, puis brusquement accéléré avec l'abolition définitive des corporations en 1791, aggravé ensuite par l'apparition du capitalisme industriel, ce passage d'un type de rémunération (le compagnon à la charge du maître) à un autre (« voilà ton argent, arrange-toi à ta guise ») a provoqué dans toute une partie des classes ouvrières un sentiment d'abandon, de déréliction qui a profondément et durablement marqué les consciences, dans toutes les classes de la société. On vit nombre d'employeurs (le mot ne sera d'usage courant que beaucoup plus tard) pratiquer ce qu'on appelait le patronage, ce qu'on appelle aujourd'hui avec une nuance de dénigrement le paternalisme, dont l'une des pratiques (les « économats » où les ouvriers de l'usine trouvaient tout à meilleur prix) constituait indubitablement dans les faits un retour indirect au paiement en nature.

Les libéraux peuvent bien souvent aller chercher l'expression de leur propre pensée jusque chez ceux qui font profession de la condamner. On leur a tant emprunté, sans le dire! Et ce qu'ils énoncent est si conforme à la nature des choses qu'on est bien forcé d'y revenir dès que la réalité ébranle les idéologies et s'impose aux esprits.

C'est donc à des socialistes que nous nous donnerons le luxe de demander la défense et illustration du salaire en argent, du salaire direct... du salaire libéral.
En 1886, les mineurs de Decazeville firent une grève demeurée lugubrement célèbre dans les annales du mouvement ouvrier parce qu'elle fut marquée par la défenestration mortelle du sous-directeur de la compagnie, l'ingénieur Watrin. Le fondateur du syndicalisme des mineurs dans le Nord, Émile Basly, député de Paris depuis 1885, dénonça à la tribune du Palais-Bourbon les pratiques de l'économat (géré par la Compagnie) qui faisaient que la plupart des mineurs touchaient la plus large part de leur salaire, la totalité parfois, sous forme de jetons et de bons qui n'avaient cours que dans les magasins de l'économat, et il réclama la suppression de cet économat qui, dit-il, confisquait « la liberté de consommation ».

Un an plus tard, rapporteur du projet de loi concernant l'institution de délégués à la sécurité dans les mines, Jean Jaurès (qui, il est vrai, n'avait pas encore donné son adhésion au socialisme collectiviste) évoquait à son tour ces ouvriers qui n'avaient jamais été payés qu'en nature, qui étaient rivés à une sorte de compte courant perpétuel et qui n'avaient jamais « vu reluire dans un peu d'or une peur de liberté ».

Bastiat était donc bien fondé à écrire que les classes laborieuses s'étaient « élevées jusqu'au salariat » et que c'était là un des progrès de la civilisation, même si elles ne devaient pas en rester là dans leurs efforts pour acquérir la sécurité.

A la fin du siècle, P. Leroy-Beaulieu sentira encore la nécessité de défendre l'honneur du salariat et consacrera des pages à montrer que de tous les contrats humains, le salaire, c'est-à-dire la rémunération ,fixée d'avance, soit d'après le temps de travail, soit d'après un tarif pour chaque unité d'ouvrage fait, est le contrat le plus répandu, le plus général, celui gui s'adapte aux occupations les plus diverses, qui a cours dans les pays les plus différents..., nul [autre] contrat n'ayant à un pareil degré un caractère de généralité, approchant presque de l'universalité .

Ce qui était vrai en 1896 l'est plus encore cent ans plus tard. Les PDG eux-mêmes sont aujourd'hui des salariés et tiennent à l'être; et l'ironie des choses a même fait que l'action syndicale menée sous le signe de l'abolition du salariat a elle-même contribué puissamment à la consolidation et à la généralisation de cette forme de revenu, toute chargée qu'elle fût de la malédiction socialiste.

L'organisation du marché du travail

Libérateur en soi, le salaire n'en restait pas moins terriblement aléatoire en ces premiers temps d'extension au salariat. Il était soumis aux lois du marché, et cela dans les conditions les plus défavorables, car, non seulement l'Assemblée constituante avait, en 1791, par le décret d'Allarde, aboli définitivement les corporations et proclamé la liberté du travail, mais encore, sous l'influence, non plus cette fois de la pensée libérale, mais des doctrines quasi totalitaires de Jean-Jacques Rousseau, elle avait, prise d'une sorte de phobie, interdit toutes les associations, les associations de capitaux aussi bien que celles des ouvriers salariés, tout comme les associations politiques. Elle n'avait pas toléré qu'aucun « corps » se formât entre les individus citoyens d'une part, l'État de l'autre; et, bravant la nature humaine, incontestablement sociale, sa Déclaration des droits de l'homme et du citoyen avait délibérément ignoré le droit d'association.

Qui plus est, émue par une grève des charpentiers parisiens (mais alors on ne disait pas encore grève) elle avait, à l'appel de René Le Chapelier, député de Rennes, interdit non seulement les grèves, les cessations concertées et collectives du travail, mais les associations professionnelles, aussi bien d'entrepreneurs que d'ouvriers et compagnons, nos syndicats, et elle avait stipulé que ce que nous appelons le contrat de travail ne pouvait être qu'un accord passé « de gré à gré » entre deux individus, le maître et l'ouvrier, sans qu'aucun tiers (ni le gouvernement, ni la loi, ni une organisation quelconque) puisse intervenir dans la discussion et la conclusion de ce contrat.

Quinze ans avant la loi Le Chapelier, Adam Smith avait déjà relevé que, dans cet affrontement entre le maître et l'ouvrier, et bien qu'on eût de part et d'autre des individus libres et égaux en droit, la partie n'était pas égale. Outre que les maîtres peuvent se concerter plus aisément que les ouvriers, fût-ce discrètement, ils sont en état de tenir plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabricant ou marchand, pourraient en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur les fonds qu'ils ont amassés. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister sans travail une semaine, très peu un mois et à peine un seul une année entière. A la longue, il se peut que le maître ait autant besoin de l'ouvrier que celui-ci a besoin du maître, mais le besoin du premier n'est pas si pressant.

Jean-Baptiste Say reprendra en écho dès 1803:



« Les salaires de l'ouvrier se règlent contradictoirement par une convention faite entre l'ouvrier et le chef d'industrie : le premier cherche à recevoir le plus, l'autre à donner le moins qu'il est possible, mais dans cette espèce de débat, il y a du côté du maître un avantage indépendant de ceux qu'il tient déjà de la nature de ses fonctions. Le maître et l'ouvrier ont bien également besoin l'un de l'autre, puisque l'un ne peut faire aucun profit sans le secours de l'autre, mais le besoin du maître est moins immédiat, moins pressant. Il en est peu qui ne puissent vivre plusieurs mois, plusieurs années même, sans faire travailler un seul ouvrier, tandis qu'il est peu d'ouvriers qui puissent, sans être réduits aux dernières extrémités, passer plusieurs semaines sans ouvrage. Il est bien difficile que cette différence de position n'influe pas sur le règlement des salaires. »

 

Les socialistes n'ont donc pas été les premiers, comme ils se complaisent à le croire, à dénoncer l'inégalité du maître et de l'ouvrier sur le marché du travail. Le mérite en revient aux économistes, et on est injuste, déloyal ou ignorant quand on ne leur en rend pas hommage. Il est permis toutefois de relever qu'il manque quelque chose à leur analyse.

Dans sa confrontation avec son employeur éventuel, l'ouvrier n'est pas défavorisé seulement - ni peut-être même principalement - par son incapacité à « tenir » longtemps sans ouvrage. Il souffre aussi d'être soumis à la redoutable concurrence de ceux qui, comme lui, cherchent une embauche. Il est bien rare en effet que les demandeurs d'emploi (offreurs de travail) soient moins nombreux que les emplois disponibles. L'offre est presque toujours supérieure à la demande. Il s'ensuit donc sur le marché du travail une concurrence des ouvriers entre eux, qui conduit inévitablement à la baisse du prix de la « marchandise » offerte en trop grande quantité, à la baisse des salaires. S'il existe une place libre dans un atelier et dix candidats à la porte pour l'occuper, c'est, à qualité professionnelle égale, celui qui offrira ses services à quelques centimes de moins que les camarades qui obtiendra la place. Bref, sur le marché du travail, l'adversaire pour ne pas dire l'ennemi, ce n'est pas le patron qui « fait travailler » et dont on sollicite un emploi, mais les camarades qui, eux aussi, cherchent un travail et sont prêts à « casser les prix » pour obtenir la préférence.

Les socialistes n'ont pas ignoré cet aspect des choses, mais ils ne s'y sont pas attardés. Marx y fait allusion furtivement deux fois dans le Manifeste communiste. Ils n'auraient pas voulu laisser croire qu'ils pensaient que les ouvriers pussent être pour quelque chose dans leur malheur. Selon leurs dires, la concurrence sur le marché du travail n'avait des effets dévastateurs que parce qu'elle était la conséquence de la concurrence sur le marché des produits. Si les fabricants et manufacturiers n'étaient pas obligés de « serrer les prix » pour résister à la concurrence, ils montreraient moins d' « âpreté » dans la discussion des salaires. Aussi, le salut de la classe ouvrière passait-il aux yeux des socialistes par une organisation de la production et de la distribution qui soustrairait l'une et l'autre aux lois du marché.
Les libéraux, quant à eux, ont cherché la solution dans l'organisation non du travail, mais du marché du travail.

Le mérite de leurs premières démarches à la fois théoriques et pratiques revient à Gustave de Molinari (1819-1912), libéral s'il en fut, futur rédacteur en chef du Journal des Économistes. Tout jeune, il s'était intéressé aux « moyens d'améliorer le sort des classes laborieuses ».

Élevé dans une ville industrielle (il était né à Liège, avait vécu à Bruxelles, avant de s'installer à Paris), il avait pu constater journellement l'inégalité de la situation de l'ouvrier et de l'entrepreneur dans le débat du salaire et les effets de cette situation inégale. Il avait vu de près l'ouvrier dépourvu d'avances et immobilisé dans un marché étroit, obligé d'accepter les conditions qui lui étaient proposées, si dures qu'elles puissent être.

Deux faits sont particulièrement à retenir parmi ceux qui nourrirent sa réflexion: d'abord ce qu'on pourrait appeler l'opacité du marché du travail, l'ignorance dans laquelle se trouvaient le plus souvent les demandeurs d'emploi de l'existence des emplois disponibles (et aussi la difficulté de se rendre là où il y avait des emplois, faute notamment de savoir si ces emplois existaient vraiment) -, puis la pression que les ouvriers à la recherche d'une embauche exerçaient les uns sur les autres sur ces marchés de louage de main-d'oeuvre qu'à Paris on appelait les « grèves ». En présence de leurs camarades, aucun d'eux (par amour propre, par esprit de solidarité, par peur aussi des représailles) n'osait accepter un travail à un prix inférieur à ce qu'il avait été convenu entre eux ou à ce qui se pratiquait normalement dans la profession.

D'où l'idée d'établir, dans les principaux centres d'industrie et d'agriculture, une Bourse du travail où se rendraient les ouvriers qui auraient besoin de travail et les maîtres d'atelier qui auraient besoin d'ouvriers. Le prix du travail pour chaque industrie y serait chaque jour affiché... les ouvriers... pourraient de la sorte connaître, jour par jour, les endroits où le travail s'obtient aux conditions les plus favorables, ceux où ils doivent se porter de préférence pour en demander.

Autre projet, plus modeste

« Nous proposons à tous les corps d'État de la Ville de Paris de publier gratuitement chaque semaine le bulletin des engagements d'ouvriers avec l'indication du taux des salaires et de l'état de l'offre et de la demande, chaque métier ayant sa publication à jour fixe... Nous inviterons nos confrères des départements à publier le Bulletin du travail de leurs localités respectives... Chaque semaine, nous rassemblerons tous ces bulletins et nous en composerons un bulletin général. Chaque semaine, tous les travailleurs de France pourront avoir de la sorte sous les yeux le tableau de la situation du travail dans les différentes parties du pays...

Nous nous adressons avant tout aux ouvriers des corps d'État de la Ville de Paris. Déjà, ils se trouvent organisés et ils possèdent des centres de placements réguliers [Les « grèves » dont nous parlions plus haut]. Rien ne serait plus facile que de livrer à la publicité le bulletin de leurs transactions quotidiennes et de doter la France de la publicité du travail. »

Cette première idée d'une « agence nationale de l'emploi » dut être renvoyée dans les limbes, par suite notamment du refus des ouvriers. Molinari était allé la soumettre à une réunion des tailleurs de pierre. « Malheureusement, écrit-il, ceux-ci craignirent que la publication des prix du travail à Paris n'attirât une affluence plus considérable d'ouvriers dans ce grand centre de population » et ils refusèrent leur concours.

Le projet fut repris à partir de 1875 par la municipalité parisienne, adopté en 1886, après le vote de la loi concernant les syndicats professionnels, un premier local ouvert en 1887 sous le nom d'annexe n° 1, rue Jean-Jacques Rousseau, la Bourse centrale actuelle, rue du Château d'Eau ne devant être inaugurée qu'en 1892. La Bourse jouait un double rôle, celui d'un bureau de placement (ou d'une concentration de bureaux de placement) et d'une maison de Syndicats, ce second rôle que n'avait pas prévu Molinari (et pour cause) devant rapidement éclipser le premier. Durant les premières années, les placements effectués par les syndicats admis à la Bourse se comptèrent par milliers. Mais les différentes factions socialistes qui se disputèrent la direction de la Bourse firent bientôt de celle-ci un centre d'agitation révolutionnaire, décourageant ainsi les patrons de venir y chercher le personnel dont ils avaient besoin et les ouvriers de s'y inscrire.

D'autre part, la municipalité parisienne, qui logeait gratuitement les syndicats dans les deux immeubles de la Bourse du travail, et qui versait à celle-ci une subvention annuelle pour en assurer l'entretien et le fonctionnement, avait mis une condition et une seule à l'admission des syndicats dans la Bourse: qu'ils fissent du placement, et qu'ils le fissent gratuitement.
Idée malencontreuse qui, en obligeant les syndicats à ne pas faire payer les services qu'ils rendaient non à titre collectif mais à titre individuel, a développé chez eux un « subventionnisme » dont ils n'ont jamais pu se défaire : l'habitude de vivre grâce à d'autres ressources que leurs ressources propres, celles-ci devant se limiter aux cotisations des militants, à l'exclusion, répétons-le, du paiement des services rendus aux individus, syndiqués et non syndiqués, alors qu'il aurait été parfaitement justifié de les leur facturer, aux non syndiqués surtout. D'où cette évolution fâcheuse, entamée à peu près dès l'ouverture de la Bourse, d'un syndicalisme utilitaire vers un syndicalisme idéologique, assurément moins ancré dans la réalité, d'autant plus que cette « idéologisation » de type révolutionnaire écartait la grande majorité des ouvriers et des employés qui n'aspiraient nullement à la révolution.

Le droit de coalition

Leur philosophie fondamentale poussait les libéraux non pas à demander au gouvernement ou au législateur de résoudre par le moyen d'arrêtés, de décrets ou de lois les problèmes des ouvriers (non plus que des autres) en fait de salaires ou de conditions de travail ou, comme nous disons, de protection sociale collective, mais à fournir aux ouvriers (et aux autres) les instruments juridiques dont ils avaient besoin pour « faire leurs affaires eux-mêmes » , à tout le moins à faire disparaître de la loi les dispositions juridiques qui faisaient obstacle à la prise en main par les uns ou les autres de la défense des intérêts qui leur en étaient propres.
C'est ainsi qu'ils s'en prirent à la loi Le Chapelier, aux articles du code pénal qui en étaient issus et qu'ils finirent par en avoir raison.

Le 17 novembre 1849 (et bien que « ses poumons ne pussent lutter avec les orages parlementaires »), Bastiat intervint à l'Assemblée législative pour défendre ce qui n'était pas encore le droit de grève : le droit pour un ouvrier de cesser son travail si les conditions de salaire que lui offre son employeur ne lui conviennent pas.



« Quoi ! Je suis en face d'un patron, nous débattons le prix, celui qu'il m'offre ne me convient pas, je ne commets aucune violence, je me retire, et vous dites que c'est moi qui porte atteinte à la liberté du patron, parce que je nuis à son industrie! Ce que vous proclamez là, c'est l'esclavage, car qu'est-ce qu'un esclave si ce n'est l'homme forcé par la loi de travailler à des conditions qu'il repousse.
...

Vous dites ensuite que les ouvriers, quand ils se coalisent [quand ils font grève (C.H.)] se font du tort à eux-mêmes et vous partez de là pour dire que la loi doit empêcher le chômage [la cessation du travail (C.H.)]. Je suis d'accord avec vous que, dans la plupart des cas, les ouvriers se nuisent à eux-mêmes. Mais c'est précisément pour cela que je voudrais qu'ils fussent libres, parce que la liberté leur apprendrait qu'ils se nuisent à eux-mêmes. Et vous, vous en tirez cette conséquence qu'il faut que la loi intervienne et les attache à l'atelier. Mais vous faites ainsi entrer la loi dans une voie bien dangereuse.

Tous les jours, vous accusez les socialistes de vouloir faire intervenir la loi en toutes choses, de vouloir effacer la responsabilité personnelle. Tous les jours, vous vous plaignez de ce que partout où il y a un mal, une souffrance, une douleur, l'homme invoque sans cesse les lois et l'État.

Quant à moi, je ne veux pas que parce qu'un homme chôme et que par cela même il dévore une partie de ses économies, la loi puisse lui dire: « Tu travailleras dans cet atelier, quoi qu'on ne t'accorde pas le prix que tu demandes... »

 

Vous avouez vous-mêmes que, sous l'empire de votre législation, l'offre et la demande ne sont plus à deux de jeu, puisque la coalition des patrons ne peut pas être saisie, et c'est évident: deux, trois patrons déjeunent ensemble, font une coalition, personne n'en sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu'elle se fait au grand jour. »

 

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L'assaut échoua, mais il devait être renouvelé quinze ans plus tard, cette fois non sans succès, et ce sont des libéraux qui le lancèrent. Car c'est le très libéral Émile Ollivier - un homme plus grand que son destin - qui convainquit Napoléon III, qui à vrai dire y était tout prêt, qu'il était temps d'abolir toute une partie du dispositif répressif que la Constituante avait construit à l'appel de Le Chapelier.

La loi du 25 mars 1864, dont Ollivier fut l'éloquent, courageux et obstiné rapporteur, abolit le délit de coalition, le remplaça par le délit d'entrave à la liberté du travail, et du coup reconnut la licité de la grève : nul ne pouvait plus être poursuivi devant les tribunaux pour s'être concerté avec ses camarades en vue de cesser collectivement le travail, pas même ceux qui avaient été les « moteurs » de cette coalition, on dira plus tard les « meneurs ».

 

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Sans doute, comme le fit remarquer notamment Jules Simon, un autre libéral, la loi était-elle boiteuse en ceci que, pour se coaliser, pour se concerter, il faut se réunir et qu'on ne pouvait alors se réunir publiquement qu'avec l'autorisation de la police. L'anomalie fut réparée trois ans plus tard. En 1867, la loi reconnut la liberté des réunions publiques, à la seule condition que dans ces réunions, on ne traitât ni de sujets politiques, ni de sujets religieux, mais essentiellement de problèmes économiques et sociaux. La loi était faite sur mesure pour les ouvriers. La même année 1867, l'Empereur étendait aux chambres syndicales ouvrières le régime de la « tolérance administrative ». L'Empire libéral, la conversion de l'Empire au libéralisme depuis le traité de libre-échange conclu avec l'Angleterre en 1860, continuait de porter ses fruits.

Nous ne dirons pas ici comment ces dispositifs libéraux, mis en place dans l'intention déclarée de fournir aux ouvriers les moyens de mieux défendre leurs intérêts, furent déviés rapidement de leur vocation première par des révolutionnaires de tous genres, les grèves surtout par les blanquistes, le droit de réunion par tous les ennemis du régime impérial, dont le nombre croissait dans ce qu'on pourrait appeler les marges de la classe politique à mesure que la politique de Napoléon III en faveur du monde ouvrier lui gagnait des sympathies dans les élites professionnelles .

La liberté syndicale

Les hommes politiques libéraux ne tardèrent pas à se rendre compte que les coalitions et réunions informelles telles que les lois de mars 1864 et juin 1868 les avaient permises se prêtaient à tous les débordements et désordres auxquels sont portés par nature tous les rassemblements d'individus quand ceux-ci ne sont pas encadrés, structurés, disciplinés par une organisation consciente d'elle-même. Quant aux chambres syndicales ouvrières qui, à partir de 1872, renaissaient de toutes parts, en l'absence des socialistes, après les ravages de la guerre et de la Commune, le régime de la « tolérance administrative » qui ne leur conférait pas la personnalité civile, les laissait sans moyen pour mener dans l'ordre la défense et la promotion des intérêts ouvriers : elles n'avaient même pas le droit d'ouvrir à leur nom un livret de caisse d'épargne et les contrats qu'elles pouvaient signer avec des patrons n'avaient qu'une valeur morale et n'engageaient vraiment personne.

Aussi, fut-il entrepris d'abattre un nouveau pan de la loi Le Chapelier et de permettre ce qu'elle avait interdit, à savoir pour « les citoyens d'un même État ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque », le droit « lorsqu'ils se trouveront ensemble, de nommer présidents, secrétaires et syndics, de tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs intérêts communs », bref de constituer des associations professionnelles, nos syndicats.

La première proposition de loi visant à reconnaître aux syndicats professionnels le droit de se constituer librement et d'obtenir la personnalité civile sans autre formalité que le dépôt de leurs statuts auprès d'une administration publique fut déposée en 1876 par celui des hommes politiques libéraux de la IIIe République qui, après Waldeck-Rousseau, a pris la plus grande part à la politique ouvrière du libéralisme, Édouard Lockroy, un nom tombé dans l'oubli, sauf peut-être pour les biographes de Victor Hugo, qui savent que Lockroy fut le second mari de la veuve de Charles Hugo, et, à ce titre, le tuteur de Georges et de Jeanne, sauf aussi pour les historiens de la tour Eiffel, puisque ce fut Lockroy, ministre du Commerce, qui signa avec l'illustre ingénieur le contrat auquel on doit la tour.

 

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Il fallut huit ans à la proposition de Lockroy pour que, relayée par d'autres propositions, convertie en projet par le libéral Waldeck-Rousseau, alors ministre de l'Intérieur, elle devînt la loi du 21 mars 1884. Huit ans au cours desquels elle se heurta, non seulement à l'hostilité des conservateurs et de patrons aussi aveugles qu'égoïstes, mais aussi, mais surtout aux socialistes de tous bords et à ceux des groupements syndicaux sur qui ils étaient parvenus à étendre leur emprise.
Ils la dénoncèrent comme une « loi de police » parce qu'elle faisait obligation aux syndicats - s'ils désiraient être des entités juridiques légalement fondées - de déposer à la mairie leurs statuts et le nom de leurs administrateurs et l'on voudrait pouvoir citer en entier l'article que Jules Guesde vociféra en mai 1884 dans Le Cri du Peuple contre ce qu'il appelait « une nouvelle loi Le Chapelier ».

Notre bourgeoisie ne désarme pas, assurait-il, au contraire. Elle ne fait que déplacer ses barrières protectrices et les transporter là où elles peuvent être efficaces: sur le terrain politique. Ce n'est pas en réalité l'abrogation de la loi Le Chapelier, c'est sa modernisation, son adaptation aux nouvelles nécessités capitalistes. Sous couleurs d'autoriser l'organisation professionnelle de notre classe ouvrière, la nouvelle loi n'a qu'un but: empêcher son organisation politique.

Mais, concluait-il, « cet empêchement vient trop tard », « le Parti ouvrier est aujourd'hui trop fort » pour que cette manoeuvre machiavélique de la bourgeoisie l'empêche d'aboutir, car Jules Guesde a vécu trente ans dans l'illusion que la révolution socialiste allait éclater le lendemain matin - avant de devenir en 1914 ministre d'État dans un gouvernement d'union sacrée.

Il enrageait à la pensée que la liberté syndicale contribuait à renforcer chez les ouvriers l'idée - l'illusion selon lui - qu'ils pouvaient améliorer leur sort dans le cadre de la société capitaliste, les détournant ainsi de l'action politique révolutionnaire dont il s'acharnait à prétendre qu'elle était « la condition indispensable » de l' « affranchissement économique » de la classe ouvrière.

Ce serait une longue histoire que celle des combats menés contre cette loi par toute une partie des socialistes et la quasi-totalité des anarchistes. Partout où ceux-ci le pouvaient, ils mettaient la main sur les syndicats, mais pour les maintenir en dehors de la loi et leur faire faire une gymnastique révolutionnaire qui les détournait de leur vocation naturelle et écartait d'eux (hélas! pour longtemps, puisque les effets s'en font encore sentir) la majeure partie des travailleurs salariés, peu soucieuse de s'engager dans une aventure vouée à l'échec et dont la réussite aux yeux de plus d'un aurait été une catastrophe.

Quand, en 1900 et 1901, Waldeck-Rousseau, cette fois président du conseil, aidé du socialiste indépendant Alexandre Millerand (pour cette raison traité en renégat et en traître par toute la meute des révolutionnaires) tenta de conforter et d'étendre la loi de 1884, notamment en accordant la personnalité civile aux unions de syndicats, il dut battre en retraite devant l'hostilité des socialistes à la manière de Jules Guesde et de ceux qu'on commençait à appeler les syndicalistes révolutionnaires, ceux-ci « tenant » les directions de la CGT naissante, de la Fédération des Bourses du travail et de nombre de fédérations d'industrie ou de métier.
Pensez donc ! Le projet visait à étendre le droit de propriété des syndicats, leur reconnaissait celui de fonder des sociétés commerciales, des écoles professionnelles, des hospices, des hôpitaux, bref les moyens de mener une action sociale en profondeur. Mais c'était vouloir trans-former les syndicats en capitalistes, les embourgeoiser, les enraciner dans la société présente, faire d'eux des gestionnaires, ce qui rime avec révolutionnaire, mais seulement dans les mots: au niveau des idées, c'est l'antagonisme .
II faudra attendre la loi du 20 mars 1920 pour que les unions de syndicats (c'est-à-dire, entre autres, les confédérations) se voient reconnue la capacité civile.

Les conventions collectives: les libéraux pour, les révolutionnaires contre

Même aventure avec la législation des conventions collectives. Les syndicats étant, dans la pensée libérale, non des machines à faire des grèves, mais des machines à faire des contrats, Édouard Lockroy avait prévu dans sa proposition de 1876 - c'était l'article 4 - que les syndicats d'une même industrie composés l'un de patrons, l'autre d'ouvriers (pourraient) conclure entre eux des conventions ayant pour objet de régler les rapports professionnels des membres d'un syndicat avec ceux de l'autre. Ces conventions auront force de contrat et engageront tous les membres des parties contractantes pour la durée stipulée. Lesdites conventions ne pourront être établies que pour une durée maximale de cinq ans.

Cette proposition n'avait pas été reprise dans la loi du 21 mars 1884, ni dans le projet Barthou de 1902, mais elle fit l'objet d'un important projet de loi déposé le 2 juillet 1906 - donc en pleine guerre de la CGT révolutionnaire contre le gouvernement - par Gaston Doumergue, un libéral lui aussi, alors ministre du Commerce, de l'Industrie et du Travail.

Ouvrons ici une parenthèse. La première pierre du futur ministère du Travail avait été posée en 1886 par É. Lockroy quand il avait enlevé au ministère de l'Intérieur les services concernant les syndicats pour les rattacher au ministère du Commerce, devenu par ses soins ministère du Commerce et de l'Industrie. Même au temps de Waldeck-Rousseau et d'Alexandre Millerand, les services concernant le travail étaient restés rattachés au ministère du Commerce et de l'Industrie. Ce fut Sarrien, un libéral lui aussi qui, en constituant son gouvernement le 14 mars 1906 (six semaines avant le tumultueux 1er mai 1906) éleva ces services à la dignité ministérielle en créant le ministère du Commerce, de l'Industrie et du Travail, confié, on l'a vu, à G. Doumergue. Six mois plus tard, Clemenceau, dont on nous accordera qu'il n'était guère touché de la grâce socialiste, fit le dernier pas en consacrant au Travail un ministère à part entière.
Pensa-t-il se concilier les syndicalistes en confiant ce ministère à un socialiste indépendant, René Viviani ? Si oui, son calcul se révéla faux, car toutes les sectes révolutionnaires, y compris les plus honorables se déchaînèrent contre cette innovation. Hubert Lagardelle, pour ne citer que lui, énonça péremptoirement qu'un « ministère du Travail serait une source de corruption autrement profonde que le ministère du Commerce », qu'il allait « gouvernementaliser la classe ouvrière ». La gouvernementaliser, c'est-à-dire l'aider à sortir des sentiers battus, mais sans issue de la Révolution. Le projet Doumergue, très complet, trop peut-être, portait sur les différents aspects du contrat de travail, et notamment « sur les conventions collectives relatives au contrat de travail ».

« La convention collective du travail, disait l'exposé des motifs, est une forme nouvelle de contrat qui n'a pas encore reçu une consécration légale, mais qui tend à se répandre de plus en plus. [Relevons le caractère libéral de cette démarche législative qui aime que le fait précède la loi.] Elle ne constitue pas un contrat de travail, mais détermine les conditions générales auxquelles devront satisfaire les contrats individuels passés entre employeurs et employés parties à la convention... Très populaire parmi les ouvriers, la convention collective de travail n'a pas moins été favorablement accueillie par les patrons de certaines industries, désireux d'éviter les excès d'une concurrence ruineuse.
... Dans une matière aussi délicate, on ne saurait prétendre avoir fait oeuvre définitive. La convention collective n'est encore qu'en voie d'évolution. On a essayé de tenir compte de ce qu'elle est déjà et de ce qu'elle apparaît devoir être dans l'avenir ».

Là encore, la méthode, prudente et quasi expérimentale, était libérale. La loi ne forcerait rien: calquée sur la réalité, elle ne ferait que codifier ce qui s'établissait de soi-même.
Les syndicats auraient dû se féliciter de ce projet qui allait, non pas régler les problèmes à leur place, mais leur fournir un nouvel outil de travail, et certains en effet exprimèrent leur satisfaction. Mais la CGT était encore à cette date dominée par les syndicalistes révolutionnaires. Elle tint en octobre 1906, à Amiens, un congrès demeuré célèbre parce qu'il adopta la Charte fameuse qui proclamait le devoir d'indépendance de tous ses syndicats et d'elle-même à l'égard « des partis et des sectes ».

Ce premier pas ne l'écartait pas encore de ses convictions révolutionnaires, et le Congrès vota (on ne sait à quelle majorité, le vote s'étant fait à mains levées) la condamnation du projet Doumergue.

« Considérant que les lois ouvrières en projet, sur l'arbitrage obligatoire, la participation aux bénéfices, le contrat collectif de travail, la représentation dans les conseils des sociétés industrielles, ont pour objet d'entraver le développement du syndicalisme et d'étrangler le droit de grève... Considérant que le droit nouveau auquel nous aspirons... ne peut sortir que des luttes ouvrières sur le terrain économique, le congrès invite les fédérations à se préparer à faire une action énergique au moment où elle deviendrait nécessaire contre tout projet tendant à l'étranglement de l'action syndicale . »

Les conventions collectives reçurent enfin une définition légale le 25 mars 1919 :
Ce ne serait pas ici le lieu de retracer l'histoire des conventions collectives et de leur législation: les lois des 25 mars 1919, 24 juin 1936, 23 décembre 1946, 11 février 1950, 13 novembre 1982. Signalons toutefois :
- que la loi de décembre 1946 porte la marque profonde de ses origines socialistes, avec son exigence de l' « unicité » des conventions (une seule convention nationale par profession) et l'abandon au gouvernement du soin de fixer les salaires;
- que les socialistes n'étaient plus au pouvoir quand fut votée la loi du 11 février 1950 qui ouvrait à nouveau le domaine des salaires aux conventions collectives et permettait à celles-ci d'échapper au carcan de l'unicité;
- que ce fut grâce aux conventions collectives et au « paritarisme » qui en est la conséquence logique que l'on put arracher au monopole centralisateur, étatique ou parastatal de la Sécurité sociale, certains éléments de ce qu'on appelle la protection sociale collective, à savoir les régimes de retraites complémentaires et l'assurance chômage;
- que Georges Pompidou avait tempéré son gaullisme d'une bonne dose de libéralisme - comme d'aucuns lui en font reproche aujourd'hui - en ouvrant le 3 août 1967 une des périodes les plus fécondes en fait de négociations collectives.

Jetons un voile sur l'intention qui fut véritablement celle des socialistes et de leurs inspirateurs syndicalistes quand, en 1982, ils instituèrent la négociation annuelle obligatoire dans l'entreprise. Ils croyaient renforcer ainsi la présence des syndicats dans l'entreprise et accroître leur capacité à y conduire une action révolutionnaire, en attendant d'y prendre le pouvoir. C'est l'inverse qui s'est produit. Car, lorsqu'on traite de problèmes concrets en présence des intéressés, les salariés de l'entreprise, peu disposés à laisser sacrifier leurs intérêts immédiats à des calculs politiques ou des rêveries idéologiques, les négociateurs syndicaux doivent laisser au portemanteau les consignes confédérales.

La négociation dans l'entreprise rend aux syndicats (ou à leurs sections d'entreprise) une liberté qu'ils avaient perdue dans la défense des intérêts dont ils ont pris la charge.
Intérêts et liberté, une association qui ne déplaît pas à la pensée syndicale. Aussi doit-on saluer comme une victoire de l'idée libérale, cette convention interprofessionnelle nationale du 31 octobre 1995 proposant la mise en place, dans les entreprises sans implantation syndicale, de dispositifs permettant d'y négocier les salaires et les conditions de travail. Car assurément il ne serait pas libéral d'accorder le monopole de la négociation collective à des organisations syndicales qui n'ont pas su ou voulu gagner la confiance de l'ensemble des travailleurs salariés dont ils prétendent défendre les intérêts.

N'ont signé ce texte libéral ni la CGT rivée au stalinisme même après la chute de l'URSS, ni la CGT-Force Ouvrière livrée à nouveau, par la grâce des disciples de Léon Trotski, à ses démons du début du siècle.

Deux besoins fondamentaux: communauté et liberté

Les socialistes en sont solidement assurés: la « protection sociale collective » est un domaine qui leur est réservé par définition, pourrait-on dire. La pensée libérale ne s'y aventurerait qu'en se trahissant, qu'en se déguisant au moyen de vêtements empruntés au socialisme et qui ne sont plus sur elle que des oripeaux. Les libéraux placeraient l'individu et ses intérêts au centre de tout, et cet individu n'aurait souci des autres que dans la mesure où le soin qu'il en prendrait servirait ses propres intérêts. N'a-t-on pas écrit que, si l'on est passé de l'esclavage au salariat, c'est parce qu'un esclave, il faut en prendre soin, le soigner quand il est malade, le nourrir même quand il ne travaille pas, car un esclave, c'est comme un boeuf : si on le perd, ça coûte, tandis que le salarié est un homme libre (votre liberté, Messieurs les libéraux) et quand on lui a payé ce qui était convenu, on est quitte à son égard: à lui de se tirer d'affaire comme il l'entend, s'il le peut.

Il est vrai que des libéraux du début de l'autre siècle professaient facilement une philosophie de l'homme inspirée d'un rationalisme décharné pour qui l'individu humain n'aurait d'autre mobile que l'intérêt personnel, géré par une intelligence calculatrice. La société elle-même serait née d'un contrat passé à l'origine entre des individus qui auraient trouvé intérêt à se réunir ainsi. Comme si, dès le départ, et même s'ils ne l'ont pas toujours exprimé clairement, penseurs et praticiens du libéralisme n'avaient pas compris que la dimension sociale de l'homme est dans chaque individu antérieure à tout calcul et à tout intérêt personnel, que l'on peut sans doute parler de contrat social parce que l'on a complété, corrigé, couronné si l'on veut, la société naturelle par une société de droit, mais que ce n'est là, comme le diront les solidaristes de la fin du XIXe siècle, qu'un quasi-contrat. On fait comme si les hommes avaient décidé librement un beau jour de vivre en société et qu'ils avaient passé contrat en ce sens devant je ne sais quel notaire éternel. En réalité, toute société est antérieure à tout contrat. L'homme est social par nature et le besoin de solidarité, pour employer un terme à nos yeux trop plein encore de rationalité, le besoin de communauté est enraciné aussi profond dans l'animal humain que l'instinct de la conservation, le besoin de nourriture, les désirs sexuels.

Laissons aux métaphysiciens le soin de décider, s'ils le peuvent, lequel est premier dans l'homme du besoin de liberté individuelle ou du besoin de communauté. Il est vrai que les libéraux ont envie de penser - de croire- que l'instinct de liberté, le moi, sont inhérents à la nature humaine, mais ils savent bien que l'homme n'a d'abord été qu'un élément du corps social : l'affirmation du moi n'est venue qu'après. L'homme est double, à la fois individuel et social, et -curieuse dialectique qui fonde ce qu'on pourrait appeler le paradoxe de la liberté - à mesure que la société se perfectionne, s'enrichit, se libère de la misère et de la peur, elle fait naître chez les individus (délivrés par elle sans qu'ils s'en rendent compte des insécurités et incertitudes premières) un besoin d'indépendance et d'originalité personnelles qui les pousse à se révolter contre toutes les contraintes et obligations de l'ordre social, au risque d'ébranler ou de ruiner cet ordre social sans lequel les libertés individuelles ne seraient pas possibles.

Transposons le mot d'un philosophe: le moi se pose en s'opposant à l'ordre social. Supprimez cet ordre social, et le moi s'effondrera dans le néant. L'ordre libéral se situe au point d'équilibre du besoin de communauté et du besoin de liberté - équilibre précaire, toujours menacé et toujours à refaire.

La protection sociale collective

Les libéraux n'ont jamais nié, quelques moyens qu'ils aient employés pour la justifier, la nécessité d'assurer aux individus une « protection sociale collective », une protection contre les aléas de l'existence dans laquelle il entre immanquablement une bonne part de solidarité, mais ils ont toujours cherché à ce que cette protection s'exerçât avec la contribution aussi large et surtout aussi consciente que possible de tous et de chacun. Volontiers, on écrirait que la protection sociale est pour eux un devoir plus qu'un droit, devoir envers les autres et devoir envers soi-même.

Pourquoi se sont-ils employés, à partir de 1818 (en Grande--Bretagne, ils avaient commencé plus tôt), à créer des caisses d'épargne ? Pour aider les plus humbles, s'ils voulaient faire un effort,

 

Guy Lemonnier/Claude Harmel

 

Les conventions collectives: les libéraux pour, les révolutionnaires contre */ {{titre|La pensée libérale et les questions sociales|[[Claude Harmel]]|Tiré du livre Aux sources du modèle libéral français, Perrin, 1997

31/08/2010

Sortie de crise en Corée du Sud, des idées à retenir...

Le retour du dragon

 

Avec une croissance économique au beau fixe et une industrie raflant les plus gros contrats du marché
mondial, la Corée du Sud a réussi sa sortie de crise.

 

http://www.geo.fr/var/geo/storage/images/voyages/guides-de-voyage/asie/coree-du-sud/106962-28-fre-FR/coree-du-sud_620x465.jpghttp://lesvillesdumonde.l.e.pic.centerblog.net/zvswgxtl.jpg


C'est une première : une société publique sud-coréenne vient de lancer une OPA hostile en Europe. Le 20 août,
le pétrolier Knoc a fondu sur Dana, compagnie basée à Aberdeen et présente en mer du Nord. L'affaire est mesurée
(2,2 milliards d'euros), mais met en lumière l'assurance de la nation qui préside le G20. Car si le pays du Matin calme
fait souvent la « une » au sujet des tensions avec son voisin du Nord, il se distingue en ce moment par sa vigueur
économique. La croissance est au beau fixe et ses industriels raflent les contrats. En janvier l'électricien public Kepco
emportait à la barbe d'Areva le contrat nucléaire d'Abu Dhabi. Hyundai est, lui, un sérieux candidat pour le futur train à
grande vitesse entre Rio et Sao Paulo avec son KTX-2 (dérivé... du TGV Alstom). Voilà quelques jours, l'armée russe,
qui veut se doter de navires de commandement, s'est dite intéressée par le Dokdo de Daewoo, refroidissant les espoirs
de DCNS et son Mistral. On pourrait également citer le succès persistant de Hyundai-Kia (automobile), LG (télécom,
électroménager) ou Doosan (infrastructures).


Et au plan macroéconomique ? Après 0,2 % de croissance en 2009, le FMI prédit 4,5 % cette année et 5 % en 2011. En
plein chaos mondial, les 48 millions de Sud-Coréens n'auront vécu qu'un trimestre de récession (fin 2008). Le chômage
(3,2 %) est revenu à son niveau d'avant crise et la dette (33 % du PIB) est une des plus faibles du monde. Bref, si sa
cote n'était si basse (il a perdu des élections locales en juin et vient de changer de Premier ministre), le chef de l'État
Lee Myung-bak, 68 ans (photo), ne pourrait que se réjouir. Celui qui se surnomme le « président de l'économie »
(certains préfèrent « 2 MB » pour « 2 mégabits », jeu de mot sur son nom coréen et ses supposées faibles capacités) a
une histoire qui se confond avec celle du pays. Ex-patron de la branche BTP de Huyndai (d'où un autre surnom le «
bulldozer »), il a vécu de l'intérieur le « Miracle du fleuve Han ». Après trente ans de colonisation japonaise, puis la
guerre civile, ce pays montagneux était exsangue. Le niveau de vie comparable à celui du Pakistan.

 

Sous une semidictature (la démocratie réelle ne date que de 1992), l'aspirant dragon soutenu par les États-Unis lance sa révolution industrielle en commençant par la sous-traitance à bas prix pour l'export avant de monter en gamme dans des domaines choisis : électronique, naval, équipements, automobile...

 

http://www.voyagesphotosmanu.com/Complet/images/climat_coree_du_sud.gif

 

Mariant dirigisme, nationalisme et libéralisme, cette période fut l'âge d'or des chaebols (Daewoo, Hyundai, Samsung...). Avant que la crise asiatique de 1997 ne révèle leurs tares : diversification insensée, opacité, endettement hors normes, prévarication... Le choc fut rude : faillites frauduleuses, éclatement, licenciements...

Les Occidentaux en profitent pour faire leurs emplettes (comme Renault Samsung ou GM Daewoo).

Pourtant, le pays a su repartir. Son modèle à l'allemande ou à la japonaise, fondé sur l'export, les investissements étrangers et un gros effort de R et D (3,2 % du PIB), vient de résister à la grande récession. Un fait d'autant plus remarquable que ses coûts salariaux ont rattrapé ceux des « vieux » pays riches. Qu'importe ! Alors qu'elle parachève un accord de libre-échange avec l'Europe, la Corée a assez d'aplomb pour l'envisager avec le Japon, et la Chine surtout. Lors du G20 à Séoul, les 11 et 12 novembre, il y aura des idées à prendre sur les bords du fleuve Han.


Pierre-Olivier Rouaud

 

Source IHEDN

Source journal ou site Internet : Enjeux
Date :30 août 2010
Auteur : Pierre Olivier Rouaud (usine nouvelle)

 

http://www.boursier.com/images/photos/l_coree-sud-bourse-seoul.jpghttp://static.seek-blog.com/i/large/usa-n-influencent-l-economie-coreenne-130126-1.jpg

 

Des chiffres et des Liens (Corée du Sud):

 

Nom : République de Corée
Capitale : Séoul
Habitants : Séoulien(ne)
Langue : Coréen
Monnaie : Won coréen


Population : 48 363 068 (est. mai 2010)
Structure : 16.2% (0-14 ans) | 72.7% (15-64 ans) | 11.1% (+ de 65 ans)
Sexe : Hommes (24 337 494) | Femmes (24 025 574)
Taux de natalité : 1.22 enfant par femme (le plus bas de l'OCDE en 2010)


PIB : 809.7 milliards de dollars (2009)
Croissance : 0.2% (2009) | +8.1% (T1 2010 vs. T1 2009)
PIB par habitant : 17 074 dollars (2009)
Taux de chômage : 3.2% (mai 2010)
Puissance économique : 15e (2009)

 

Histoire
Wikipédia
Histoire des relations entre France et Corée
Relations économiques franco-coréennes
Institutions Françaises
# Ambassade de France
# Chambre de commerce et d'industrie franco-coréenne (FKCCI)
# Conseillers du Commerce Extérieur
# Cercle des entrepreneurs francophones en Corée
# Sopexa
# Centre Culturel Français
# Lycée français
# Alliances françaises
# Associations des francophones en Corée
# Cercle franco-coréen

Institutions Coréennes
# Invest Korea
# Korea International Labour Foundation
# Korea International Trade Association
# Korea Trade Investment Promotion Agency
# Chambre de commerce et d'industrie coréenne

14:05 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : corée dusud, croissance, économie, libéralisme, libre-marché | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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