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01/11/2010

Fractures françaises ....de Guilluy

Pour information:

 

Quinze ans après le fameux slogan de campagne de Jacques Chirac sur la « fracture
sociale » où en sont les inégalités? Le constat du géographe Christophe Guilluy dénonce l'incapacité de nos dirigeants à palier les inégalités territoriales. Marianne2 publie, en exclusivité, des extraits de son livre à paraitre « Fractures françaises ».

 

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Il y a 15 ans maintenant, Jacques Chirac emportait l’élection présidentielle grâce à une intuition que résumait non pas son indigeste premier slogan « manger des pommes » mais le second, ô combien plus politique, dénonçant la « fracture sociale ». Pour Christophe Guilluy, rien n’a vraiment changé en 15 ans. Au contraire, d’évitement en évitement, les cassures se sont approfondies, diffusées, multipliées, comme un cancer mal soigné se métastase. Avec « Fractures françaises », son dernier essai, dont on peut lire quelques extraits cidessous, le géographe dresse un constat alarmiste sur la situation des couches populaires après 20 ans de mondialisation à marche forcée. Cette fois-ci, ce sera sans cartes, mais avec en appui un sérieux paquet de statistiques. Car il s’agit ni plus ni moins pour ce chercheur que de dénoncer l’incroyable cécité des politiques publiques, à comprendre, apprécier, mesurer les inégalités territoriales qui se sont maintenant enkystées dans ce « vieux pays ». Derrière ces territoires, ce sont évidemment des populations. Alors que les dynamiques de mondialisation, de « métropolisation », et d’émergence du multiculturalisme à l’oeuvre depuis deux voire trois décennies ont ébranlé le « principe d’égalité sociale ». Les réponses apportées ont à chaque fois tapé à coté de l’objectif, mainte fois répété, rarement atteint, de maintien des principes républicains.


La banlieue occulte tous les autres territoires
Cet aveuglement, les politiques l’ont en partage avec nombre d’acteurs de la sphère publique. Et d’abord les médias, comme on l’a encore vu récemment avec ces journalistes du Point abusés par leur « fixeur » de Montfermeil dans leur « enquête » sur la polygamie en banlieue. S'il est vrai que se posent dans ces espaces des questions aussi sensibles que le « vivre ensemble », comme viennent le confirmer les travaux du sociologue Hugues Lagrange sur la sur-délinquance, cette banlieue est, selon l’auteur, désignée à tort comme une terra incognita. Guilluy rappelle l’importance des travaux académiques qui lui sont consacrés comme des milliards d’argent publics qui y sont dispensés. Le problème est que la banlieue finit par occulter tous les autres territoires. Et par ricochet, la question sociale, pour le plus grand profit d’une droite sarkozyste qui a fait de l’insécurité son fond de commerce, avec les (non-) résultats que mesurent parfaitement les statistiques. Pour lui un consensus « caricatural » s’est imposé : les banlieues concentrent tous les problèmes, sous entendu il n’y en a pas ailleurs. Dit autrement : « l’idée d’une société française divisée entre les exclus, essentiellement les minorités qui vivent en banlieue, et la classe moyenne ».


A la faveur de ce discours, qualifié de dominant, disparaît donc la question de la relégation culturelle et spatiale (les grands espaces périurbains, au delà des banlieues) des classes moyennes et populaires. A cette montée des inégalités monétaires, et surtout d’opportunité d’ascension, tant pour les français dits de souches que pour les immigrés, répond une politique centrée sur une analyse essentiellement communautariste. La promotion de la diversité qui en découle aboutit aux rustines de la discrimination positive, déjà en place à l’ENA ou à Sciences-Po. Pourtant comme le note l’auteur « Si les élites sont prêtes à s’ouvrir à la diversité ethnique, peu considèrent la diversité sociale, que remettrait en cause un système dont elles bénéficient, comme une priorité ». Ces fractures françaises dessinent un territoire en recomposition, où seuls s’imposent les problèmes de la banlieue, que résoudraient à bon compte l’émergence d’une société dite multiculturelle.


De leur déni nait le mythe d’une société apaisée au sein de laquelle s’épanouirait une classe moyenne majoritaire et bénéficiaire de la mondialisation. En fait, le chômage de masse qui s’incruste depuis 30 ans, l'abstention massive, les inégalités de revenus qui s'accroissent, ou encore e fait que les masses populaires disparaissent des écrans radar des médias, invalident totalement cette analyse. L’ouverture massive des frontières aux biens et aux personnes, qui élargissent ces « fractures françaises » demeure un invariant, dont l’élite profite indéniablement, quitte à faire voler en éclats le modèle républicain.


Extrait du livre « Fractures Françaises », du géographe Christophe Guilluy, chez Bourin Editeur, 19 €.


Certaines thématiques structurent plus que d’autres le discours dominant. Depuis 1990, la banlieue, les minorités et la classe moyenne occupent ainsi l’essentiel du discours des prescripteurs d’opinions et, singulièrement, de la classe politique. À aucun moment, la question de la pertinence de ces représentations sociales et territoriales n’a été posée; celles-ci traduisent pourtant une interprétation très idéologique des oppositions sociales. La remise en cause des représentations sociales de la société française n’est pas un exercice «technique», ni même un débat sociologique. Cette critique des représentations courantes permet d’interroger la pertinence des discours politiques, médiatiques et culturels, et d’identifier ainsi l’une des causes majeures de la fracture entre le peuple et ses élites. La montée de l’abstention et du «populisme» est présentée comme un rejet du politique ou des partis. Elle est en réalité l’illustration d’un décalage croissant entre la réalité et les représentations qui influencent le discours des partis politiques. On comprend dans ce contexte que 67% des Français ne fassent plus confiance ni à la gauche ni à la droite et que seulement une minorité d’entre eux arrivent encore à se situer sur l’échelle gauche/droite.


Comment se sentir impliqué par un débat politique essentiellement centré sur des représentations erronées de la société française?

 

La crise démocratique est d’abord celle d’une grille de lecture dépassée. La question des banlieues occupe une place de choix dans cette grille. Il s’agit certainement de la thématique la plus médiatisée et certainement la plus erronée. Elle s’articule avec celle des classes moyennes. Ces deux thèmes ne sont pourtant jamais mis en relation. La littérature consacrée aux deux sujets est abondante, mais ne montre pas comment ces questions se nourrissent l’une de l’autre. Pourtant, l’une n’existe pas sans l’autre. Les quartiers sensibles se définissent ainsi comme des territoires désertés par les classes moyennes. L’image de ces « no-middle-class-land » s’est construite en creux, en comparaison d’une classe moyenne majoritaire et intégrée vivant sur d’autres territoires, notamment périurbains. Cette analyse caricaturale d’une société divisée entre les «exclus» et les «petits bourgeois», entre les cités et les pavillons, a été confortée par l’émergence de la thématique des minorités. Les exclus, ceux qui se concentrent dans les quartiers sensibles, font partie des minorités visibles, les classes moyennes appartenant mécaniquement à la majorité invisible. L’opposition d’une France des ghettos ethnicisés à une France des pavillons permet de valider l’idée d’une société structurée par un apartheid urbain et ethnique. Peu importe que les banlieues ne soient pas les ghettos américains, que la France pavillonnaire ne soit plus celle de l’ascension sociale des classes moyennes, et que, au final, cette géographie sociale n’existe pas. Cette construction sociologique et urbaine est désormais gravée dans le marbre politique et médiatique: des territoires et des populations qui ne seront jamais des classes moyennes face à des territoires qui, au contraire, y sont fermement arrimés. Cette doxa «sociospatiale» n’est pas seulement une posture médiatique, elle a des conséquences idéologiques profondes. Elle permet, nous le verrons, d’accompagner en douceur l’intégration à la mondialisation libérale en rendant obsolète la question sociale et ainsi de remplacer peu à peu l’égalitarisme républicain par un «égalitarisme multiculturel», beaucoup moins exigeant socialement. La déconstruction du discours sur la banlieue, les minorités et les classes moyennes vise à remettre en cause une représentation idéologique de la société française afin de discerner les véritables dynamiques à l’oeuvre dans la société et sur les territoires. En effet, «la banlieue» n’existe pas. Il ne s’agit évidemment pas là de remettre en cause l’existence de territoires urbains où vivent les trois quarts de la population urbaine. Il ne s’agit pas non plus de nier l’évidence d’une concentration des difficultés sur certains territoires où les taux de chômage et de pauvreté sont effectivement très élevés. Il s’agit, en revanche, de nous interroger sur la signification du surgissement dans le discours politique du «ghetto à la française». Stigmatisée et victimisée, la «banlieue-ghetto» participe à la construction d’une représentation erronée de la société française. Hormis le fait qu’elle empêche de poser le véritable diagnostic des quartiers sensibles, elle masque l’importance des nouvelles dynamiques urbaines et sociales. La situation des banlieues est d’abord la conséquence de l’émergence d’une nouvelle géographie sociale insuffisamment prise en compte.

 

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Une géographie médiatique
Ainsi, pour y voir plus clair, une petite leçon de géographie sociale s’impose. La transformation des villes, les évolutions économiques, la démographie modèlent insensiblement le paysage social. La géographie sociale est aussi le fruit d’un héritage. Les représentations des territoires sont pour partie héritées de deux périodes: celle de la révolution industrielle et celle plus récente des Trente Glorieuses. La vision dixneuvièmiste des territoires oppose les quartiers ouvriers et les régions industrielles aux quartiers bourgeois et aux régions tertiairisées. Née de la révolution industrielle, cette géographie structure encore socialement le territoire. Une autre est venue compléter ce dispositif, celle forgée durant les Trente Glorieuses (1945-1975).


Cette géographie de la «moyennisation» est celle de la France pavillonnaire. Cette France périurbaine se confond avec la France des classes moyennes en voie d’ascension sociale.
Ces géographies sociales «héritées» s’effacent peu à peu dans les années 1980 pour laisser la place à une autre représentation sociale des territoires, celle des banlieues.


Contrairement aux autres, cette géographie-là est d’abord une «géographie médiatique»: «vu à la télé», modelé au fil des ans par la puissance médiatique des images, le paysage des quartiers sensibles s’est imposé à l’ensemble des prescripteurs d’opinions avant même d’avoir fait l’objet d’une analyse sociale et scientifique sérieuse. L’étude des dynamiques sociales pèse en effet peu face aux images d’émeutiers armés de Villiers-le-Bel ou du quartier de la Villeneuve à Grenoble. Ainsi, et pour la première fois, ce ne sont plus les seuls acteurs sociaux qui modèlent et écrivent l’histoire sociale, mais les médias et plus largement les prescripteurs d’opinions. Le traitement médiatique de la question des banlieues n’aura pas seulement contribué à créer de nouvelles représentations sociologiques, il est aussi à l’origine d’une géographie sociale qui structure désormais les discours politiques.


Il est ainsi frappant de constater la rapidité avec laquelle la géographie sociale traditionnelle s’est effacée.
Les territoires de la France ouvrière, industrielle, l’histoire bicentenaire des quartiers populaires des grandes villes, sans parler de la France rurale... tout cela s’est évanoui peu à peu dans les années 1980-1990 au fur et à mesure qu’émergeait l’obsession des banlieues. Cette disparition n’est pas seulement la conséquence du passage de la société industrielle à la société postindustrielle, mais participe à un mouvement idéologique qui vise notamment à substituer la question sociale à des questions sociétales. Ce qui est vraiment en cause ici n’est pas le traitement de la crise des banlieues par les médias, mais l’utilisation politique de ce traitement.


Le « paysage médiatique» est devenu le «paysage social de référence» et le reflet de l’idéologie des élites.
L’analyse de la genèse de cette représentation permet d’éclairer cette dimension idéologique.
Les urbanistes et sociologues ont l’habitude de faire démarrer la crise des banlieues et la politique de la ville en 1973. Les pouvoirs publics créent alors le premier groupe de réflexion sur les quartiers de grands ensembles de logements sociaux. Cette année de naissance est techniquement pertinente puisque l’attention portée aux grands ensembles va précéder les émeutes urbaines. Cet acte de naissance marque une volonté, dès les années 1980, de «techniciser» et d’«urbaniser» une question qui est d’abord démographique, culturelle et idéologique. La banlieue comme «objet politique et médiatique» est née en septembre 1979, précisément dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin. Pour la première fois, des émeutes urbaines, que l’on croyait réservées aux pays anglosaxons ou à ceux du tiers-monde, venaient frapper le territoire français.


Pendant plusieurs jours, les jeunes du quartier de la Grappinière multiplient les «rodéos», affrontent la police et incendient des voitures. Pire, ces échauffourées sporadiques se multiplient et touchent d’autres communes et quartiers de la banlieue lyonnaise. Villeurbanne, notamment la cité Olivierde-Serres, est touchée en 1980.


Un an plus tard, c’est au tour de Vénissieux et du quartier des Minguettes de subir des violences urbaines d’une rare intensité. Les politiques sont sous le choc, comme paralysés par des violences qui concernent une France qu’on ne connaît pas, celle des jeunes Français issus de l’immigration maghrébine. La banlieue, c’est d’abord une image, celle de ces jeunes Français qui défient la police. Le choc est d’abord culturel, et non pas urbain. Ces événements seront d’ailleurs le point de départ en 1983 de la «Marche civique pour l’égalité et contre le racisme », baptisée « Marche des Beurs » par les médias, dont les revendications sont sociales et culturelles; la question urbaine et celle des violences n’apparaissent qu’en second plan. Le traitement médiatique et politique de ces événements modèle assez rapidement l’image-type d’un paysage angoissant, celui de grands ensembles de logements sociaux, souvent dégradés et où les violences sont récurrentes. Le discours sur l’«urbanisme criminogène» prend le pas sur la question sociale et culturelle. La loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire définira en 1995 ces quartiers difficiles comme des «zones sensibles se caractérisant par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradés».


Plus tard, sur un même registre, on évoquera la question de la «concentration des difficultés», l’idée étant toujours d’aborder le sujet à travers un prisme urbanistique, qui suggère qu’il existe une volonté politique de concentrer les populations issues de l’immigration maghrébine dans des ghettos. La sur-représentation depuis trente ans des banlieues difficiles, non seulement dans les médias mais aussi dans le monde de la recherche, impose alors le ghetto comme le paysage emblématique de la crise de la société française. La thématique banlieusarde est désormais omniprésente. Sur le sujet, la littérature, notamment sociologique, est prolifique. Il n’y a désormais plus un seul quartier sensible qui n’ait échappé à sa thèse, à sa recherche urbaine, plus un seul îlot qui ne vive en permanence sous l’oeil d’un observatoire local ou national. On connaît tout, absolument tout de ces territoires les plus étudiés de France; de l’immeuble à l’îlot, rien n’échappe à l’analyse. Paradoxalement, cette attention extrême ne semble pas remettre en cause l’idée selon laquelle la banlieue resterait une «terra incognita»; une idée très répandue qui permet au passage de faire perdurer la production de reportages sous prétexte d’investigations inédites ou de nouvelles recherches. Cette attention générale impose de fait les quartiers difficiles dans l’agenda des politiques. Pour l’année 2008, le journal Le Monde avait relevé que le seul département difficile de la Seine-Saint-Denis avait ainsi enregistré 174 déplacements ministériels.

 

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Il n'y a pas que des jeunes en banlieue, et il y a aussi des jeunes ailleurs !
On pourrait expliquer cette exploration en continu des quartiers difficiles par l’intérêt pernicieux de médias pour des territoires qui font vendre. L’explication est un peu courte. En réalité, cette attention médiatique est provoquée par le fantasme d’une classe dirigeante persuadée d’être face à l’apparition en France du «ghetto black américain» et d’une jeunesse rebelle issue des minorités ethniques: la France est désormais face aux jeunes du ghetto. Problème, la banlieue française n’est pas le «ghetto black». La jeunesse agitée et en
décrochage des quartiers ne représente qu’une faible minorité des habitants. La question de la médiatisation de cette jeunesse des banlieues pose plusieurs questions. La première tient à la réduction de la population des quartiers sensibles aux seuls jeunes, alors que la majorité de la population est composée d’adultes et de personnes âgées. Bref, les banlieues vieillissent aussi. Les quartiers classés «sensibles» ne sont pas en effet des «fontaines de jouvence». Sur ces territoires, le vieillissement des populations n’est jamais évoqué. Si les adultes sont invisibles, les retraités n’existent pas. La part des plus de 60 ans progresse en fait rapidement dans la plupart des quartiers sensibles avec une «tendance à un rapprochement de la pyramide des âges des ZUS à celle de la France entière8». En banlieue, il semble malgré tout que les jeunes restent toujours jeunes.


On peut pourtant raisonnablement imaginer que biologiquement les jeunes qui ont pris part aux émeutes de 1979 à Vaulx-en-Velin ont désormais près de 50 ans. Traînent-ils encore en bas de leurs immeubles?
Brûlent-ils encore des voitures? Plus certainement, ils ont, a priori, fondé des familles, travaillent, et, pour beaucoup, ont quitté le quartier de la Grappinière. L’association mentale «jeunes de banlieues» est si forte qu’il convient de rappeler une vérité qui s’applique y compris sur ces territoires : on vieillit aussi en banlieue! Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et ne seront pas ceux de demain. Rappeler cette évidence n’est pas inutile à un moment où le jeunisme est devenu une valeur dominante et que la fascination (entre attraction et répulsion) du monde médiatique et politique pour la «jeunesse des banlieues» semble truster toute réflexion sur les autres tranches d’âge. Le vieillissement dans le parc social est pourtant devenu un sujet de préoccupation pour l’ensemble des bailleurs sociaux. Le «papy-boom» des banlieues est en marche et le nombre de retraités pauvres, déjà en augmentation, risque de progresser très rapidement dans les prochaines années. La réduction de la banlieue à la jeunesse tend également à imposer l’idée d’une réduction de la jeunesse à celle des banlieues. En 2006, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, déclarait qu’il fallait «bien que les Français aient en tête une chose, c’est que l’avenir du pays se joue là». Cette affirmation pose deux problèmes. Le premier est de considérer que 8 % de la population résume l’avenir d’un pays. Par ailleurs, si la part des moins de 20 ans est effectivement plus élevée en ZUS (30% contre 25% en moyenne en France), elle ne cesse de diminuer depuis 1990 au profit des plus de 60 ans dont le nombre a fortement augmenté dans ces quartiers depuis vingt ans. Le deuxième est de se persuader que la jeunesse relative des banlieues, et au-delà des populations issues de l’immigration, pourra infléchir un processus de vieillissement, qui rappelons-le, est un processus inéluctable et quasiment mondial. Ce discours est caractéristique de l’amnésie française qui, après avoir oublié la classe ouvrière et plus généralement les catégories populaires, est dans l’impossibilité désormais de concevoir une autre jeunesse, par exemple celle des espaces périurbains et ruraux, que celle, «vue à la télé», des quartiers sensibles.


L’affirmation selon laquelle la jeunesse des quartiers sensibles serait l’avenir de la France est évidemment généreuse, mais elle pose quelques questions de fond. La première est qu’affirmer que les quartiers sensibles, c’est-à-dire les territoires où les violences urbaines et aux personnes sont plus fréquentes, constituent l’avenir de la France est particulièrement anxiogène pour l’ensemble de la société. De la même manière, considérer que les jeunes des quartiers sensibles sont emblématiques de la jeunesse issue de l’immigration, alors même qu’une minorité d’entre eux vivent dans ces quartiers, participe à la construction d’une représentation négative de l’ensemble des jeunes issus des minorités. On le voit, la démagogie sur la «jeunesse des quartiers» se révèle contre-productive, notamment au regard de l’objectif recherché, celui de favoriser l’intégration et de promouvoir une image positive des minorités. Cette représentation négative est renforcée par une utilisation sans modération du concept de ghetto pour décrire la réalité des banlieues françaises.

 

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A Villiers-le-Bel, 12 000 € par habitant, près de Verdun ... 11 €
En l’espace de quelques décennies, l’histoire urbaine et sociale de ces territoires a laissé la place à une représentation «à l’américaine», celle qui oppose le ghetto ethnicisé au reste de la société. La grille de lecture de la réalité banlieusarde est fondamentalement anglo-saxonne et américaine. Le modèle du ghetto américain a été d’autant plus rapidement adopté qu’il permet d’évoquer la crise des sociétés urbaines et multiculturelles. On peut s’étonner de la rapidité avec laquelle l’intelligentsia française, pourtant critique à l’égard du modèle anglo-saxon, a adopté une telle grille de lecture pour décrire une réalité sociale. S’il existe une Amérique racialiste qui rejette la communauté noire, la France ferait émerger une «société d’apartheid11» affirme la bien-pensance. Ce discours apparaît comme une critique à peine voilée du modèle républicain et égalitaire que nous connaissons. L’idée de la ghettoïsation «à l’américaine» suggère en effet que l’État républicain a déserté ces territoires. Stigmatisées, reléguées, les banlieues seraient ainsi souséquipées et l’État y serait moins présent qu’ailleurs. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité. Si la permanence des difficultés sociales révèle une forme d’impuissance des pouvoirs publics, elle ne signifie pas pour autant que l’État s’est désengagé. D’ailleurs, ces territoires bénéficient le plus souvent d’une densité d’équipements publics supérieure à celle des territoires périurbains et ruraux. C’est dans cette optique que le sociologue Dominique Lorrain a réalisé une étude comparative sur les investissements publics entre le quartier des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne et un quartier de la périphérie de Verdun. Dans les deux cas, les populations concernées sont modestes et/ou précaires et les taux de chômage sont élevés. La cité des Hautes-Noues est classée «sensible», tandis que le quartier de la périphérie de Verdun n’a jamais fait parler de lui. Première surprise, le revenu moyen par habitant du quartier sensible de Villiers-sur-Marne est de 20% supérieur à celui de Verdun. L’auteur précise par ailleurs que les équipements culturels, les services publics et les facilités de transports sont moins fournis à Verdun : il faut compter trois heures pour rejoindre la métropole nancéenne contre vingt minutes pour rallier Paris depuis le quartier des Hautes-Noues. Enfin, et pour faire litière de l’idée d’un abandon des quartiers sensibles, le chercheur calcule le total des investissements publics par habitant. Le programme de réhabilitation dont bénéficie le quartier des Hautes-Noues prévoit une dotation de 12 450 euros par habitant tandis que le contrat de ville mis en place dans les quartiers de Verdun n’alloue que 11,80 euros par habitant. Les investissements publics étaient donc mille fois plus élevés dans le quartier sensible que dans les quartiers de Verdun pourtant socialement défavorisés!


Cet exemple, extrême, n’est certainement pas représentatif de la situation qui prévaut sur l’ensemble du territoire, mais vise, a minima, à démontrer, qu’à situation sociale égale, les pouvoirs n’ont pas choisi d’abandonner les ghettos. Au contraire, ces territoires jouissent pleinement d’une forme de discrimination positive. L’accentuation des opérations de démolitions-reconstructions initiées depuis 2004 confirme la poursuite de ces investissements massifs: environ 40 milliards d’euros seront investis d’ici à 2013 pour la rénovation urbaine de ces quartiers.

 

http://1.bp.blogspot.com/_Uus1x3Dxql4/SQGHfWUE6BI/AAAAAAAAAYA/-WhYtrSecww/s400/L%27%C3%A9clatement+communautaire,+social+et+politique.bmp


La banalisation de l’«émeute urbaine»
Concernant les banlieues, la réalité des faits pèse peu face au bruit médiatique. Les relances en matière de politique de la ville ne sont pas l’aboutissement d’une pression syndicale ou d’un mouvement social, mais sont toutes consécutives à des périodes de tension ou d’émeutes urbaines médiatisées. Sans diagnostic, sans interlocuteurs représentatifs et face à des émeutes toujours plus spectaculaires, les pouvoirs publics initient des politiques qui ne sont pas des réponses à une «demande sociale», mais d’abord une réaction à une «demande médiatique». Les émeutes de 2005 ont, par exemple, contribué à accélérer la mise en place d’une politique de discrimination positive. Depuis les années 1980, les pouvoirs publics réagissent aux émeutes comme s’ils étaient face à un mouvement social structuré. Cette confusion entre délinquance et revendication sociale tend à légitimer la violence. Tout se passe comme si le système considérait l’«émeute urbaine» comme un mode d’expression sociale acceptable destiné à remplacer une médiation traditionnelle, quasi inexistante sur ces territoires. Cette légitimation des violences participe fortement à la construction du stéréotype du jeune de banlieue. La violence d’une minorité de délinquants est ainsi associée au mode de revendication de prédilection des jeunes banlieusards et même d’une majorité des habitants. Pire, l’association violence et jeunes issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est pour partie indirectement validée par les pouvoirs publics. Parce qu’elles se déploient comme une réponse aux violences médiatisées, les politiques publiques sont aussi des opérations de com. Les opérations de démolitions-reconstructions entrent pour partie dans cette logique. La question sociale, pourtant déterminante comme on l’a vu, est le plus souvent délaissée pour donner la priorité à ce qui se voit. La manne de l’argent public investi dans les banlieues bénéficie ainsi plus aux entreprises de BTP et aux agences d’architecture qu’aux habitants. Les opérations de démolitions-reconstructions, qui entretiennent l’illusion de faire disparaître les difficultés, n’ont qu’un impact social limité. Elles donnent parfois l’opportunité à certains maires de disperser quelques familles immigrées, souvent africaines, dans des communes ou quartiers mitoyens, mais ne traitent aucune question de fond. Le comité d’évaluation et de suivi de l’Anru a confirmé que les opérations de démolitions-reconstructions n’ont fait évoluer la population qu’à la marge puisque, dans les faits, 68% des nouvelles habitations sont construites en zone urbaine sensible (ZUS) et près de la moitié dans la même commune. Ces opérations, souvent contestées par les habitants, représentent une forme d’apogée de la réponse politico-médiatique. Il s’agit de démontrer à l’opinion (surtout celle qui vit à l’extérieur des quartiers) que «les choses bougent» par la volonté politique. Quoi de
plus médiatique qu’une démolition d’immeuble qui, de plus, permet à l’État de réaffirmer une forme d’autorité largement perdue sur ces territoires? Les opérations policières sont à ce titre exemplaires d’une politique «sous influence médiatique». Les services de police sont ainsi régulièrement mis à contribution dans le montage d’opérations «coup de poing», dont tous les criminologues expliquent qu’elles ne servent strictement à rien sur le plan sécuritaire. L’absence de structures représentatives des habitants, et donc de contre-pouvoirs, laisse ainsi la place à des opérations médiatiques, peu en phase avec la réalité sociale. Ce déficit n’est malheureusement pas compensé par une représentation municipale qui, le plus souvent, n’est élue que par une fraction très minoritaire d’une population qui ne prend plus guère part aux élections. Aux municipales de 2008, le maire de La Courneuve a été élu avec 3665 voix, ce qui représente 49% des suffrages exprimés, mais 26% des inscrits et 9,6% de l’ensemble de la population totale. Ce vide démocratique favorise au final le développement de politiques dont l’influence sur le réel sera faible. Le piège de la médiatisation s’est peu à peu refermé sur la banlieue et ses habitants. Un point d’orgue a été atteint en 2005, où les «experts» invités à commenter la situation étaient le plus souvent issus du monde médiatique. Le seul fait de vivre ou d’avoir vécu en banlieue suffisait alors à rendre crédible l’«analyse».


Cette «illusion biographique» permet de crédibiliser le spectacle. Après les rappeurs, un degré supplémentaire dans le ridicule fut atteint par la presse qui sollicita sans retenue l’expertise du comique Jamel Debbouze. On allait enfin comprendre. Cette «pipolisation» de l’expertise de la question des banlieues parachève un processus de substitution de la question sociale et démographique au profit de l’analyse médiatique. Un phénomène qui touche moins d’autres territoires ou populations. Malgré leurs origines populaires, on n’a jamais demandé à Gérard Depardieu ou à Jean-Marie Bigard de commenter les délocalisations industrielles ou la dégradation des conditions de travail de la classe ouvrière.

 

SECURITE INTERIEURE
Exclusif: les banlieues masquent les vraies fractures françaises
Source journal ou site Internet : Marianne
Date : 21 octobre 2010
Auteur : Emmanuel lévy

13/05/2010

Education Nationale: La Cour des Comptes ose!

Un rapport recommande une meilleure évaluation des dispositifs et de leur coût.


C'est une première pour la Cour des comptes. Jamais, jusqu'à présent, l'institution ne s'était penchée sur les performances du système éducatif. À l'origine de cette révolution, la loi organique relative aux lois de finances, qui s'appuie sur des indicateurs de performance, et la loi d'orientation sur l'école de 2005, qui énonçait divers objectifs chiffrés. 100% d'élèves qualifiés ou diplômés à la sortie du secondaire, 80% d'élèves accédant au niveau du baccalauréat et 50% de diplômes de l'enseignement supérieur, tels étaient les engagements dans la loi Fillon de 2005. Aujourd'hui, un élève sur six sort du système sans qualification, et si 41% des jeunes sont diplômés du supérieur, ils sont 27% à obtenir un diplôme de niveau licence.

 

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Reprenant l'objectif de cette loi d'orientation, la Cour des comptes s'est donc donné pour objet d'évaluer les résultats du système «face à l'objectif de réussite de tous les élèves». Slogan de tous les penseurs de l'école, et de tous les ministres, cette «réussite de tous les élèves » a tout du «vœu pieux», selon les mots de Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes. Mais à cette aune, les conseillers de la 3e chambre, chargée des politiques éducatives, ont mené une enquête de trois ans pour ­déterminer les coûts et les résultats du système.

Premier constat de la Cour, les coûts sont d'autant plus difficiles à évaluer que le ministère de l'Éducation nationale, qui les établit en «heures» et en «postes», ne les traduit jamais en euros. De sorte que le coût de la politique d'éducation prioritaire, mise en place il y a trente ans, n'est pas connu. Pire, estime un des rapporteurs, «étant donné que ce sont les jeunes enseignants, au salaire moins élevé, qui sont généralement affectés en ZEP, il se peut qu'un établissement en zone d'éducation prioritaire coûte en fait moins cher, en euros, qu'un établissement classique. » La Cour des comptes recommande donc une meilleure évaluation des dispositifs et de leur coût, qui permette de faire porter l'effort là où il est nécessaire, notamment sur le primaire.

Deuxième observation de la Cour des comptes, les résultats obtenus par les élèves français dans les comparaisons internationales font apparaître que le système français est devenu un des plus inégalitaires, puisque les résultats scolaires y sont les plus corrélés au milieu social d'origine, et que l'écart entre les plus mauvais et les meilleurs élèves ne cesse de se creuser.

 

Score moyen en compréhension de l’écrit, mathématiques et sciences
mathématiques Compréhension de l’écrit sciences


Finlande 548 547 563
Corée 547 556 522
Pays-Bas 531 507 525
Suisse 530 499 512
Canada 527 527 534
Japon 523 498 531
Nouvelle-Zélande 522 521 530
Australie 520 513 527
Belgique 520 501 510
Danemark 513 494 496
Rép. tchèque 510 483 513
Islande 506 484 491
Autriche 505 490 511
Allemagne 504 495 516
Suède 502 507 503
Irlande 501 517 508
Moyenne OCDE 498 492 500
France 496 488 495
Pologne 495 508 498
Royaume-Uni 495 495 515
Rép. slovaque 492 466 488
Hongrie 491 482 504
Luxembourg 490 479 486
Norvège 490 484 487
Espagne 480 461 488
Etats-Unis 474 - 489
Portugal 466 472 474
Italie 462 469 475
Grèce 459 460 473
Turquie 424 447 424
Mexique 406 410 410
Source : PISA 2006
De façon générale, la pratique du redoublement en France constitue
un des facteurs explicatifs de ce résultat moyen, car les enquêtes PISA se
situent par rapport à un âge (15 ans), et non par rapport à un niveau (la 3ème
ou la 2nde, par exemple). Lors de l’enquête PISA 2003, près de 40 % des
élèves français âgés de 15 ans avaient ainsi déjà redoublé une fois ou plus
au cours de leur scolarité : les élèves français qui n’avaient aucun retard
dans leur scolarité obtenaient en fait d’excellents résultats, supérieurs aux
performances moyennes des pays placés en tête (Finlande, Corée du Sud,
Pays-Bas, Japon) ; à l’inverse, les élèves ayant un an de retard se situaient
juste devant les résultats moyens de la Grèce, et les élèves ayant deux ans
de retard étaient au niveau moyen du Mexique, pays qui obtenait les moins
bons résultats

Problème d'«organisation»

Et le rapport de pointer les dispositifs d'aide individualisée qui s'empilent sans évaluation ni cohérence, alors que 73% des élèves des écoles «ambition réussite» échappent au dispositif d'«accompagnement éducatif» et que, parmi ceux qui en bénéficient, seuls 62% sont soutenus sous la forme d'une aide aux devoirs.

Le constat dressé par la Cour des comptes est sombre, à l'aune des résultats de la France dans les enquêtes internationales. Et les conseillers espèrent, par un tel travail, contribuer à l'amélioration du système. Mais la limite de l'exercice est dans sa forme même. «Nous nous sommes interdit de franchir la ligne jaune de la pédagogie », précise Jean Picq, président de la 3e chambre de la Cour des comptes. Garantie d'objectivité, certes, mais au risque de négliger un aspect fondamental du problème. Les données de la Cour des comptes ne permettent à aucun moment de comprendre pourquoi le système est plus inégalitaire qu'il ne l'était, et pourquoi 20% des élèves arrivent en sixième avec de graves difficultés en lecture ou en mathématiques.

«Organisation du système», répondent les conseillers ; un système qui «ne tient pas compte du rythme des élèves », et de leurs besoins spécifiques, un système qui «dépense 2 milliards d'euros dans des redoublements dont les études prouvent qu'ils sont inefficaces », un système qui ne gère pas l'«hétérogénéité» des élèves et privilégie encore trop les savoirs disciplinaires sur les compétences. «Nous ne jugeons pas ces objectifs, conclut Jean Picq. Mais si on se les donne, il faut les suivre.» Reste à savoir qui juge les objectifs.

Source Le Figaro par Natacha Polony(voir autres articles)

 

Veuillez ouvrir le document joint pour lire ce rapport.

Réponse du ministère au rapport de la Cour des Comptes sur "L'Éducation nationale face à l'objectif de la réussite de tous les élèves"
Communiqué de presse 12/05/2010


Du côté de l'ALEPS:

 

Après le Conseil d’Etat, qui avait critiqué le statut des fonctionnaires, voici un autre grand corps de l’Etat, la Cour des comptes, qui dresse un bilan critique de « la gestion du système éducatif ». Dans un rapport de 400 pages, qui synthétise trois années de travaux sur l’éducation nationale, la Cour des Comptes analyse de manière détaillée certaines défaillances du système.

 

D’une manière générale, elle souligne les carences du système, qui viennent de la « complexité » de son organisation, qui a contribué à « multiplier les contraintes et à diluer les responsabilités ».


En particulier la Cour s’étonne longuement de la croissance permanente du budget de l’éducation nationale, alors que le nombre d’élèves diminue. C’est ainsi que le budget consacré au primaire et au secondaire a augmenté de 38% (en euros constants) depuis 1990, alors que les effectifs diminuaient dans le même temps de 4,5%. (Le budget est passé de 42 à 59 milliards d’euros, alors que le nombre d’élèves diminuait de 500 000…). Résultat : les effectifs par classe ont sensiblement diminué. Pour les seules écoles maternelles et élémentaires, cela représente l’équivalent de 16 000 emplois… Or « dans le cadre d’un budget nécessairement limité, la diminution du nombre d’élèves par classe se fait notamment au détriment d’autres mesures sans doute plus pertinentes et peut-être plus prioritaires ». En clair, le ministère ne hiérarchise pas bien ses priorités et la Cour appelle à une gestion « plus rigoureuse de ses moyens ». Et « rien aujourd’hui ne permet d’affirmer qu’une telle logique favorise l’efficacité de l’enseignement et la réussite des élèves ».


Le rapport de la Cour des comptes insiste aussi sur des aspects plus techniques et s’étonne, par exemple, que le collège, « maillon faible » du système éducatif, reste bien moins doté que le lycée, avec un maintien « d’une offre de formation souvent surdimensionnée qui a été financée au détriment du collège ». Elle critique aussi la multiplication ou même « l’empilement » des réformes et le décalage entre les intentions et les moyens réellement engagés : les actes ne suivent pas toujours les discours ministériels. « Dans bien des cas, les moyens financiers ne sont pas au rendez-vous des réformes annoncées, dont les calendriers, pour des raisons d’affichage politique, s’affranchissent volontiers de la logique budgétaire ».


Au total, la Cour critique « le renoncement progressif du ministère et des académies à faire prévaloir avec constance l’intérêt du service sur les revendications des différentes catégories d’agents ».

Bien entendu, la Cour des comptes reste dans une logique de service public et de centralisation du système éducatif. Mais c’est ce qui fait en même temps tout l’intérêt de ce rapport : les uns après les autres, les grands corps de l’Etat, lorsqu’on leur laisse faire honnêtement leur travail d’enquête, sont bien obligés d’ouvrir les yeux, ici sur le système éducatif, hier sur celui de la fonction publique. Il n’y a donc guère plus que la classe politique - et les syndicats - pour ne pas se rendre compte de la réalité de la dérive du système étatique français. Il est révélateur que les grands corps de l’Etat finissent par conclure à l’urgence d’une réforme des administrations publiques.

20:19 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cour des comptes, enseignement, économie, inégalités | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

12/04/2010

Les intellectuels et le libéralisme! par Raymond Boudon et Raymond Aron.

Les intellectuels et le libéralisme : pourquoi ils ne l'aiment pas ?  Des représentations nouvelles, peu libérales de la société (contre-modèle marxiste), de l'homme (freudienne) et ancienne de l'Etat (centraliste), qui apportent des réponses à des demandes (inégalités des chances scolaires, rapport Nord Sud)
André Noël Peyrebrune

 

 


Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme  ?


 

http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_intervenants/Portraits/Grand/5/0/48805.gif



Une tradition minoritaire

Etant donné la puissance intellectuelle du libéralisme, son intérêt politique, son efficacité économique et son importance historique, on est un peu déconcerté qu’il soit si peu populaire auprès des intellectuels. Bien des auteurs ont réfléchi sur cette question et y ont apporté diverses réponses.
Certaines sont de caractère psychologique. Le philosophe libéral américain Nozick a par exemple soutenu que l’hostilité des intellectuels à l’endroit du libéralisme s’expliquerait par le ressentiment : les intellectuels refuseraient le libéralisme parce que les lois du marché ne leur accorderaient pas les rémunérations matérielles et symboliques que, dans leur esprit, leurs succès scolaires les autoriseraient à attendre. Cette thèse a été récemment soumise à une tentative de vérification, laquelle suggère qu’elle contient sans doute une part de vérité.
Il est possible voire plausible, que des explications de ce type identifient des mécanismes réels. Mais je ne crois pas qu’elles suffisent à expliquer la faible popularité du libéralisme auprès des intellectuels. Essentiellement, parce qu’elles sont incapables de rendre compte de la variabilité du phénomène. Car toutes les corporations composant le monde complexe des intellectuels ne sont pas également réfractaires au libéralisme Les juristes et les économistes le sont moins que les sociologues les Politologues ou les anthropologues Cette hostilité est plus marquée dans certaines conjonctures que dans d’autres; dans certains pays que dans d’autres. Une explication convenable ne peut donc pas se dispenser de chercher à ouvrir des pistes permettant de comprendre cette variabilité
En outre, il est difficile d’admettre qu’on adhère à une idée si l’on n’a pas de raisons pour cela. Aussi est-ce sur les raisons, d’origine cognitive et sociale, qui conduisent nombre d’intellectuels à refuser le libéralisme que j’insisterai ici. Je crois que la Sociologie dite de la connaissance et qu’il vaudrait mieux appeler sociologie des idées, à savoir cette partie de la sociologie qui entend expliquer les croyances des sujets sociaux, attache trop d’importance aux déterminismes sociaux et trop peu à la rationalité cognitive: à cette forme de la rationalité qui nous amène à tenir telle théorie pour vraie ou au contraire pour douteuse.

Une catégorie hétéroclite


Avant toutes choses, il faut reconnaître que la catégorie des intellectuels est hétéroclite.
Certains proposent des idées des thèmes ou des théories sur divers sujets, relatifs avant tout à l’homme et à la société : ce sont des producteurs d’idées. D’autres sont plutôt des consommateurs d’idées, comme la plupart des enseignants du secondaire. D’autres encore, comme les journalistes, sont des médiateurs: des intermédiaires entre les producteurs d’idées et le public.


Les mots « libéral » et « libéralisme » ne sont pas non plus d’une clarté immédiate.


Comme le mot « protestant », ils dérivent à l’origine d’un sobriquet, lancé par l’adversaire dans le but de le discréditer. Au début du XIXè siècle, les tories, les conservateurs anglais, ironisent sur les whigs, les hommes de progrès, en les traitant de libérales, mot qu’ils empruntent à la vie politique espagnole et qui traduit la condescendance des conservateurs anglais d’alors à la fois à l’égard de l’Espagne et du caractère qu’ils perçoivent comme utopique des idées de los liberales. Cette origine explique qu’en anglais d’Amérique du Nord, le mot « libéral » soit aujourd’hui encore, grosso modo, un équivalent de notre « homme de progrès ». Quant aux idées que nous qualifions en Europe de « libérales », elles sont aujourd’hui considérées comme de droite aux Etats-Unis comme en Europe, alors qu’au
XIXe siècle elles sont partout considérées comme de gauche.
Ce qui complique encore les- choses, c’est que, par-delà le dénominateur commun désigné par le mot libéralisme, on peut distinguer plusieurs sortes de libéralismes. II y a un libéralisme économique, qui veut laisser au marché autant de place que possible; qui accepte les régulations étatiques, mais sous la condition qu’elles présentent d’incontestables avantages. Il y a un libéralisme politique, qui insiste sur l’égalité des droits, sur une extension aussi large que possible des libertés, et aussi sur les limites de l’intervention de l’Etat.


Les deux sont des élaborations, dans les domaines respectivement de l’économie et de la politique, du libéralisme philosophique, lequel postule que l’individu est rationnel; qu’il a le souci de disposer d’une autonomie aussi large que possible et d’être respecté dans sa dignité dès lors qu’il consent le même respect à autrui.
Je prendrai ici le mot libéralisme surtout au sens philosophique, puisqu’il est à la racine des deux autres. L’avantage de se situer sur un plan philosophique est que la question posée  en est rendue plus intéressante encore. En effet, il est facile d’expliquer les réticences des intellectuels à l’endroit du libéralisme économique. On n’a pas beaucoup de peine à comprendre par exemple, que certains fassent davantage confiance à l’Etat qu’au marché (ce qui ne veut  évidemment pas dire qu’ils aient raison).
Comme Rayek l’a indiqué, il est plus facile de comprendre un ordre « construit » qu’un « ordre spontané ». Spencer avait habillé la même idée avec d’autres mots on conçoit l’ordre, avait-il expliqué, sur le modèle plutôt de l’ordre « militaire » que de l’ordre « industriel ».
D’ailleurs, dans la pratique, le libéralisme économique est l’objet de toutes sortes d’entorses de la part des gouvernements et des pays réputés libéraux, comme le montrent les mesures keynésiennes: de relance des dépenses publiques ou les mesures protectionnistes prises par l’actuel gouvernement américain en matière d’agriculture ou d’acier. En revanche, il paraît paradoxal que les intellectuels ne soient pas davantage séduits par une vision du monde qui traite la dignité et 1’autonomie des individus comme des valeurs centrales.
Ces distinctions n’épuisent pas non plus la complexité du mouvement d’idées auquel on associe l’étiquette du libéralisme. En fait, ce mouvement comporte une infinité de variantes.
Adam Smith, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, John. Stuart Mili ou, plus près de nous, Karl Popper ou Friedrich von Hayek sont quelques-uns des grands noms auxquels on pense le plus spontanément lorsqu’on évoque le libéralisme. Mais les sociologues
Emile Durkheim et Max Weber sont aussi incontestablement des libéraux.
On peut aussi distinguer des degrés dans le libéralisme. Robert Nozick en prône certainement une version plus étroite que John Rawls. Bien entendu, les antilibéraux ont tendance à assimiler le libéralisme à ses expressions extrêmes. Ces remarques faites et une fois admis qu’il est bien vrai qu’on constate aujourd’hui encore une faible attirance d’une majorité d’intellectuels pour le libéralisme, quelles sont les causes de ce phénomène?

La représentation de la société


Je commencerai par une banalité, à savoir que le libéralisme est un produit de la philosophie des Lumières. Il suffit d’évoquer le nom d’Adam Smith pour s’en rendre compte.

Etant un produit du XVIIiè siècle, le libéralisme véhicule des notions et des images de la société, de l’Etat et de l’être humain, qui varient d’un des auteurs libéraux à l’autre, mais qui comportent des éléments communs.
S’agissant de la société, le libéralisme se la représente comme composée d’individus cherchant à maximiser leur bien-être. Les libéraux souhaitent que les règles du jeu social soient aussi équitables que possible. Mais ils admettent que les rémunérations des uns et des autres en matière de statut, de revenu, de prestige ou d’influence soient variables; que certains réussissent mieux que d’autres sur le marché des compétences et des aptitudes.
Dans l’idéal, ils acceptent les inégalités, mais les plus modérés d’entre eux voudraient qu’elles soient fonctionnelles, du moins autant que faire se peut; c’est-à-dire qu’elles soient justifiées. C’est la position du philosophe libéral américain John Rawls dans sa célèbre


Théorie de la justice.


Les observations des sociologues confirment la pertinence de ces idées. Plusieurs enquêtes montrent en effet que le public admet fort bien l’existence d’inégalités; qu’il considère les inégalités fonctionnelles comme légitimes (comme les disparités de rémunération en fonction des responsabilités à l’intérieur d’une entreprise); qu’il accepte parfaitement les inégalités dont il est impossible de déterminer si elles se justifient fonctionnellement (comme les disparités des salaires moyens entre professions qu’il est difficile de comparer les unes avec les autres); et aussi, que le public n’accepte pas les inégalités sans justification fonctionnelle, comme celle qui est créée — pour prendre un exemple tiré de l’actualité — lorsqu’un PDG congédié par son conseil pour mauvaise gestion réclame des indemnités, indexées de surcroît sur l’ordre de grandeur d’un salaire antérieur perçu comme exorbitant.
La représentation libérale des sociétés comporte une autre notion essentielle celle de « statut » Le fonctionnement d une société donne naissance a un écheveau de statuts nous dit Max Weber il y a des vedettes, des héros des savants des artistes des hauts fonctionnaires des responsables syndicaux, des chefs d’entreprise, des hommes politiques et bien d autres catégories incluant des personnages d influence de prestige ou de pouvoir
Le sociologue libéral Pareto a de même insisté sur le fait qu il fallait mettre le mot « élites » au pluriel : car les statuts sont largement incomparables. Il y a de grands sportifs, de grands artistes et de grands savants. On ne saurait hiérarchiser ces catégories les unes par rapport aux autres.

Le contre modèle marxiste

Au XIXe siècle, cette représentation de la société a été battue en brèche notamment par le marxisme dans ses innombrables variantes.
Pour les marxistes, la catégorie fondamentale est celle, non de statut, mais de classe. Ils accusent la notion de statut de véhiculer une vision irénique des sociétés, où chacun tiendrait sa partie dans la symphonie de la division du travail.    ..
On a souvent l’impression qu’aujourd’hui  le marxisme est mort. En fait, il est mort dans ses incarnations politiques, mais il est loin de l’être dans ses incarnations intellectuelles.
Même si la doctrine marxiste est aujourd’hui répudiée par la quasi-totalité des intellectuels la vulgate marxiste a déposé des schémas explicatifs qui restent copieusement utilisés, y compris par ceux qui refuseraient d’être qualifiés de marxistes.
Ces schémas explicatifs sont toujours en circulation aujourd’hui, au début du XXIe siècle.
Les grandes catégories de la doctrine et en particulier les notions de classe et de lutte des classes restent présentes. On simplifie même la théorie marxiste des classes. De 1960 à 1990, toute une littérature sociologique soutient que, par-delà la complexité des rangs sociaux, des statuts, des strates, toutes catégories ravalées au rang de simples apparences, il existe deux classes invisibles qui rendent compte de tout le jeu social la classe dominante et la classe dominée. En France, seuls des représentants de ce qui reste du parti communiste français évoquent encore le « grand capital ». Seuls quelques intellectuels parlent encore de « lutte des classes ». Mais, mise à part la modernisation du vocabulaire, bien des commentaires continuent de véhiculer la représentation selon laquelle la société serait composée de deux classes antagonistes.


Au cours des mouvements sociaux qui se déclenchèrent à l’occasion de la réforme du régime des retraites en France au printemps 2003, on entendit couramment dans les cortèges, de la part des militants, voire de certains représentants syndicaux, des commentaires du genre: « il faut que les entreprises et pas seulement les salariés prennent leur part du financement »; « le patronat se tait, car le gouvernement fait la politique qu’il désire ». Lors de la grand-messe présidée par le leader populiste José Bové sur le plateau du Larzac les 8-10 août 2003, l’Organisation mondiale du commerce est dénoncée comme étant au seul service des multinationales; on ignore que les pays du Sud y sont représentés; que l’OMC a pris la suite du GATF créé en 1947; que le GATT a cherché à oeuvrer en faveur de la baisse des barrières douanières au profit du Sud. On peut redouter, il est vrai, que l’OMC ne parvienne pas à corriger suffisamment dans le court terme la politique de subvention à leurs agricultures pratiquée par les pays riches, laquelle est fortement défavorable aux pays pauvres. Mais une chose est de relever ces déceptions et une autre d’affirmer que l’OMC a la fonction latente de défendre les intérêts des pays riches. La fonction latente des organismes génétiquement modifiés serait, selon les fidèles de José Bové, de produire des plantes stériles à seule fin de contraindre les paysans à se procurer leurs graines auprès des multinationales; qu’elles rendent les plantes plus résistantes ne serait qu’une fonction de façade, destinée à cacher cette fonction latente. Que la graine de maïs hybride, qui est tout aussi stérile, soit depuis longtemps utilisée et acceptée; qu’elle ait permis de produire un maïs adapté à une vaste gamme de conditions climatiques tout cela est passé sous silence.
La notion de la lutte des classes est donc toujours bel et bien présente dans beaucoup d’esprits. Présente aussi est cette autre idée marxiste qu’un gouvernement modéré est par nature au service de la classe dominante; ou encore que, par la globalisation, le libéralisme a étendu la lutte des classes à l’échelle de la planète, en servant les intérêts du Nord aux dépens de ceux du Sud.


Pourquoi ces schémas selon lesquels la vie nationale et internationale traduirait un conflit endémique entre des dominants et des dominés se maintiennent-ils? Parce qu’ils donnent l’impression de fournir des clés pour l’explication de la réalité et notamment des diverses formes d’inégalités qui sont sécrétées par les sociétés libérales. Ces clés sont perçues comme valides, non parce qu’elles seraient évidentes, mais parce qu’elles s’adossent à l’influence persistante du marxisme. Quant à l’influence du marxisme, elle provient de ce qu’il a donné une apparence savante et par suite une légitimité à un schéma explicatif éternel : la théorie du complot   Selon cette théorie, tous les maux qu’on peut observer dans les sociétés seraient dus à un complot des puissants, lesquels dissimulerait leurs desseins égoïstes sous de nobles intentions.


Les inégalités scolaires et le contre modèle


Un thème illustre ces processus de façon exemplaire. Une forme d’inégalité devint particulièrement saillante dans toutes les sociétés occidentales à la fin des années 60 : l’inégalité des chances scolaires.
Ces années sont celles de l’explosion de la demande d’éducation .L' un des principes des sociétés libérales est qu’elles doivent s’efforcer d’accorder à tous des chances égales. Or, force est de constater que les origines sociales pèsent comme un destin sur le devenir scolaire. Un enfant issu d’une famille ouvrière a dans la France d’alors de l’ordre de quarante fois moins de chances de fréquenter l’université qu’un enfant de cadre supérieur. Le chiffre est perçu comme exorbitant, et comme traduisant un état de choses contradictoire avec les valeurs défendues par le libéralisme. Les données concernant d’autres sociétés libérales font de même apparaître des disparités criantes. Elles sont du même ordre au Royaume-uni ou en Allemagne qu’en France ou encore dans les pays scandinaves, ou la social-démocratie a pourtant été longtemps au pouvoir et a constamment affiché des objectifs égalitaristes.
Tout suggère donc que des forces sociales agissent pour maintenir l’opposition entre une classe dominante et une classe dominée; tout se passe comme si ces forces avaient le pouvoir d’annihiler les bonnes intentions des politiques. On voit alors apparaître un discours du type:
A qui profite le crime? A la classe dominante


Allant plus loin encore, des intellectuels démontrent que les mécanismes par lesquels est assurée la reproduction de la classe dominante sont clandestins. L'école valorise la culture bourgeoise et juge finalement les individus selon leur familiarité avec la culture de la classe dominant à l’insu de l’ensemble des acteurs concernés. Ces thèmes sont développés par d’innombrables auteurs dans les années 70 et suivantes en France par le philosophe
Althusser, membre du PCF, et par des personnalités fortement marquées à gauche, comme Bourdieu. Ils doivent leur succès à ce qu’ils mettent le doigt sur un mal et en proposent une explication perçue par beaucoup comme « limpide ». Cette explication a séduit de vastes publics : parmi ceux que les inégalités scolaires choquaient et qui faisaient confiance aux «sciences » Sociales pour leur en indiquer les causes, et aussi sans doute parmi les élèves en situation d’échec et leurs familles. Elle fut généreusement relayée par les médias. L’idée que la culture est un véhicule de la reproduction des classes prit le statut d’une idée reçue. Elle imprègne toujours fortement les milieux de l’enseignement et de la culture Althusser et les autres continuent d’être pieusement diffusés, aujourd’hui  encore


Cet exemple illustre un processus général le thème saillant des inégalités scolaires a suscité la production de théories dont l’inspiration retrouve les catégories et les schémas  explicatifs de la tradition marxiste On comprend que ces théories aient été émises et qu’elles aient facilement trouvé un public. A quoi il faut ajouter que comprendre ne veut point dire justifier. Comme le dit Pareto,  une théorie peut être utile sans être vraie peut comprendre  les raisons pour lesquelles elle  est acceptée; cela ne signifie pas  que  celles-ci soient valides Justification n’est pas  certification.


La représentation  de l’État contredite


S’agissant de l’État, le libéralisme en défend une représentation de caractère contractuel.
L’Etat libéral est un Etat de droit. Tous les auteurs libéraux insistent sur l’importance des droits -de, des libertés liberté d’opinion, liberté de circulation etc. La garantie des droits de est, selon les libéraux, la condition qui rend les Contraintes que l’Etat lui impose acceptables pour le citoyen. Il faut aussi que les droits de reconnus soient garantis pour tous qu’il y ait égalité de tous devant les libertés L’Etat de droit est avant tout celui qui garantit cette forme de l’égalité.
On sait ce qui se passe ensuite, au XIXe Siècle. Ne se contentant pas des grandes fonctions régaliennes dans lesquelles la tradition libérale avait prétendu le cantonner, l’État dessert des fonctions de plus en plus nombreuses. Il se fait économiste, ingénieur, entrepreneur, protecteur.
Les libéraux (manifestent de vives inquiétudes dès que l’Etat leur paraît s’attribuer des fonctions qu’ils préféreraient voir remplies par l’initiative privée. On se souvient des craintes de Tocqueville à propos du « despotisme immense et tutélaire ».
Bref, l’évolution de l’État libéral, au XIXè siècle et dans la quasi-totalité du XXè siècle, paraît contredire la théorie libérale de l’Etat.
Certes, l’apogée de l’Etat providence appartient au passé et l’évolution semble s’inverser.


Mais l’idée d’un Etat central dont les  fonctions iraient bien au-delà de celles que 1ui accorde la tradition libérale continue d’être présente dans bien des esprits, en France particulièrement. Ainsi, en 2003, on a observé une forte résistance de la part des syndicats d’enseignants au projet gouvernemental de faire gérer par les régions le personnel non enseignant des lycées et des collèges. On a parlé alors de « démantèlement du service public » et agité le spectre d’une disparité croissante d’une région à l’autre dans la qualité du service public et dans les conditions de vie du personnel. II n’est apparemment venu à l’idée d’aucun ; des protestataires que beaucoup de pays connaissent une organisation décentralisée de leur enseignement et que celle-ci est peut-être responsable d’une meilleure adéquation au niveau global entre formation et emploi. Bref, malgré le mouvement de rétractation de l’Etat-providence les fonctions de
L’Etat central idéal continuent d’excéder largement, dans beaucoup d’esprits, celles que lui concède la tradition libérale.
En outre, il est clair que l’Etat de droit est imparfaitement réalisé ; que le principe de l’égalité de tous devant la loi n’est pas toujours appliqué.

La représentation de l’homme et les nouvelles technologies


Sur la société et sur I’Etat apparaissent donc, au XIXè et au XXè siècles, des représentations nouvelles qui, d’une part, sont peu compatibles avec les principes du libéralisme, d’autre part rencontrent, aujourd’hui encore, des conjonctures qui favorisent leur exploitation et leur mobi1isation. Mais c’est aussi sur la représentation de l’être humain que se développent et restent en vigueur des conceptions qui s’opposent à la tradition libérale et qui se révèlent d’une redoutable efficacité.
Le libéralisme conçoit l’homme comme rationnel. Il le  voit comme soumis à des passions et à des intérêts et connue cherchant à satisfaire ses passions et ses intérêts en utilisant les moyens qui lui semblent les meilleurs; plus généralement, comme ayant des raisons de faire ce qu’il fait ou de croire ce qu’il croit. Il le voit comme mû par des passions et des raisons compréhensibles plutôt que par des causes qui agiraient à son insu. La psychologie mise en oeuvre dans les théories libérales coïncide en un mot avec la psychologie ordinaire : celle d’Aristote et des moralistes du XVIIiè siècle; celle qu’on a pratiquée de toute éternité et qu’on met en oeuvre tous les jours. Faute d’un meilleur terme, on qualifie cette psychologie de «rationnelle ». C’est celle qu’utilisent tous les auteurs libéraux
Adam Smith, Tocqueville, Max Weber.
Contre cette image de l’homme, le XIXè siècle inaugure des schémas concurrents qui étaient appelés à une telle influence qu’ils ont fini par imposer des schémas explicatifs souvent utilisés aujourd’hui de façon automatique tant ils sont considérés comme allant de soi.


Avec Freud, la psychologie ordinaire est dévaluée au profit de la psychologie des profondeurs. Le fondateur de la psychanalyse décrit le psychisme comme une mécanique à trois étages entre lesquels circuleraient des forces.
II suppose que les croyances et les actions des hommes jaillissent de la machinerie de l’inconscient; que, pour renforcer son efficacité, l’inconscient dissimule ses ruses aux yeux du sujet. La psychanalyse a en d’autres termes imposé, avec d’autres mouvements, une idée essentielle ; à savoir que les comportements et les croyances des hommes ont leurs causes dans des forces échappant au contrôle du sujet et que les raisons que les hommes se donnent
de leurs croyances et de leurs actes ne sauraient être que des raisons de couverture.
Ce renversement a été conforté par bien d’autres mouvements d’idées. Dans la seconde partie du XXÈ siècle, les structuralistes, voient les croyances des hommes comme engendrées par de mystérieuses structures. La vulgate marxiste voit l’individu comme le pur produit de son environnement. De plus, il serait normalement sujet à l’illusion, à la fausse conscience. De même que les images sont inversées dans la chambre noire du photographe, l’individu verrait le monde à l’envers.


Cette idée a été modulée de mille façons. Elle a été considérée pendant des lustres comme témoignant d’un progrès scientifique considérable. E être humain s’est ainsi trouvé muni d’une conscience qu’il fallait tenir pour fausse par essence. Pour Nietzsche, l’homme est animé par le ressentiment et, selon les cas, par la volonté de puissance; mais il ne le voit pas.
Il croit que ses représentations reproduisent le réel. Elles ne sont que des images du réel déformées par des forces invisibles. Plusieurs anthropologues d’aujourd’hui et non des moindres se joignent à ce  concert : ils sont, comme on dit, culturalistes, c’est-à-dire qu’ils voient l’être humain comme un pur produit de la culture environnante. Selon eux, le sujet humain croit ce qu’il croit simplement parce que c’est ce qu’on croit autour de lui; ce qu’on lui a appris. Mais il est, ici encore, sujet à l’illusion : il croit, à tort, nous dit le culturaliste, que ce qu’il croit est objectivement fondé.
Cette illusion est, comme toutes ses croyances, le produit de la culture.


Ces convergences firent que les maîtres du soupçon, et au premier rang Marx, Freud et
Nietzsche, dominèrent dans une large mesure la vie intellectuelle et particulièrement de larges secteurs des sciences humaines à partir des années 60 un peu partout dans le monde occidental, en évinçant ou en marginalisant les intellectuels proches de la tradition libérale.
Ces idées ne sont plus affirmées aujourd’hui avec la même vigueur qu’autrefois, mais elles sont toujours présentes, en demi-teinte.
On continue de considérer comme une évidence que les comportements et les croyances des hommes sont des effets plus ou moins mécaniques de leur environnement; que l’être humain doit être analysé comme soumis à des forces culturelles, sociales et psychologiques qui échapperaient à son contrôle. Out donc, la psychologie ordinaire, la psychologie « rationnelle»; out le sujet autonome : out le coeur même de la tradition libérale.
En un mot, il résulte des principes diffus qui inspirent ces divers mouvements d’idées que les sciences de l’homme devraient se passer de la notion d’autonomie, qui fut si chère à toute la mouvance libérale depuis Kant, Adam Smith ou Tocqueville.

Si l’on ne voit pas l’influence de ces schémas explicatifs, on ne comprend pas par exemple que beaucoup de sociologues, d’anthropologues, etc., et, à leur suite, beaucoup de politiques, de militants, et au total un large public regardent l’économie comme une  fausse science, qu’on peut ignorer, et traiter comme une simple idéologie : c’est que l’économie mettrait en jeu une vision à leurs yeux simpliste de l’homme, une vision que les maîtres du soupçon, Marx, Nietzsche, Freud et les autres, auraient définitivement disqualifiée.


Ces vues ne sont pas restées sans influence pratique : si l’on ne voit pas le discrédit jeté par les enseignements des maîtres du soupçon sur la « psychologie rationnelle », on ne comprend pas que les politiques s’acharnent régulièrement à violer les droits de propriété -un thème fondamental du libéralisme – par des restrictions contre-productives. Appliquant les principes de la psychologie rationnelle, la théorie économique a par exemple établi depuis longtemps que le blocage des loyers et les autres dispositions généreusement imaginées par les gouvernements des sociétés libérales à des fins de « protection » des locataires ne peuvent que se retourner contre ceux quelles prétendent aider. Les faits confirment surabondamment la théorie : ainsi, il a été montré que, dans l’Allemagne d’aujourd’hui, des mesures de ce genre sont responsables de l’élévation du chômage dans le bâtiment; elles font que les particuliers renoncent à construire à des fins de location. Mais bien des politiques paraissent ne croire ni à la théorie ni aux faits; pour une part par démagogie, mais aussi parce que les vérités d’une économie imprégnée de « psychologie rationnelle » leur paraissent trop simples pour être convaincantes et être par suite de nature à contraindre l’action publique.

Deux matrices : libérale et illibérale


L influence persistante des mouvements d’idées inspirant les schémas explicatifs illibéraux est due surtout à deux catégories de raisons.
D’abord, il faut reconnaître qu’ils ont ouvert de nouvelles voies à la recherche et à la compréhension du monde et de l’homme. On peut ne pas adhérer au dogme psychanalytique et admettre que certaines expériences de l’enfance affectent la personnalité. Le marxisme a attiré l’attention sur l’importance des phénomènes économiques dans le devenir historique.
Mais l’installation de ces mouvements de pensée tournant le dos à la tradition libérale est due pour une autre part, sans doute essentielle, à ce qu’ils apportent une réponse à des demandes. La psychanalyse promet de répondre à diverses formes de mal-être, ce que la psychologie classique est bien incapable de faire. Elle est une promesse de médecine de l’âme. Gellner a montré que cette promesse contribue — bien plus que ses apports à la -connaissance du psychisme — à expliquer son succès. Quant au marxisme, il a représenté bien sûr une promesse pour les « laissés- pour-compte ».
Finalement, à l’issue des processus que je viens d’évoquer de façon sommaire, se sont cristallisées deux matrices de pensée dans, lesquelles pouvaient être analysés les phénomènes politiques, sociaux et économiques dans leur ensemble : la matrice libérale et la matrice illibérale. La mise en place de la seconde au cours du XIXè siècle, sa revitalisation dans la seconde moitié du XXè siècle, sous l’influence des facteurs que j’ai évoqués, et aussi, pour une large part, des conséquences de l’immense secousse qu’avait représentée la Seconde Guerre mondiale, firent que la tradition de pensée libérale tendit à se recroqueviller sur l’économie, tandis que la matrice illibérale envahit la plupart des autres « sciences » humaines.


En résumé, le processus fondamental qui permet d’expliquer le rejet du libéralisme par nombre d’intellectuels me paraît être le suivant: au point de départ de ce processus, la conjoncture, le contexte socio-historique font apparaître des faits perçus comme saillants par la sensibilité collective. Ces circonstances créent alors une demande que les intellectuels obéissant à une éthique de conviction, et particulièrement les intellectuels organiques selon Gramsci, entreprennent d’exploiter. Lorsque ces faits saillants donnent l’impression de révéler certains ratés des sociétés libérales, ils invitent les mêmes intellectuels à puiser dans les schémas explicatifs mis sur le marché par les traditions de pensée qui s’opposent au libéralisme pour construire leur diagnostic. Dès lors que la dénonciation de ces ratés témoigne de « bons sentiments », et que l’explication qu’ils proposent parait « simple », elle a des chances d’être médiatisée et de ne pas se heurter à la critique.

J’ai évoqué plus haut un exemple de ce processus celui de l’inégalité des chances scolaires. Deux exemples concrets empruntés à d’autres domaines viendront en illustrer la généralité.


La question des minorités


J’évoquerai d’abord l’exemple des minorités aux Etats-Unis. Il est particulièrement intéressant parce que le problème des minorités est à l’origine d’un mouvement de rupture avec les principes du libéralisme sans précédent, je crois, dans les milieux universitaires américains. A partir de la fin des années 60, les intellectuels découvrent dans l’extase les disciples européens des maîtres du soupçon les plus grandes universités américaines offrent des cours sur Althusser ou sur Foucault.
Le problème des minorités prend l’allure d’un phénomène saillant dans la vie politique américaine à partir des événements de Little Rock.
La tradition marxiste était peu vivace dans les Etats-Unis de l’après-guerre; le marxisme n’est alors guère représenté dans les universités; l’image de la lutte de classes y est peu utilisée. Par la suite, l’immigration des étrangers d’origine hispanophone, puis le développement du travail des femmes nourrissent l’apparition de mouvements visant à défendre d’autres « minorités », un mot qui, bien qu’à l’évidence peu adapté au cas des femmes, tend à désigner depuis les années 70 toute catégorie traitée d’une manière perçue comme discriminatoire. Entre temps, à la faveur du free speech movement, les catégories marxistes ont pénétré les milieux universitaires. Des universitaires d’orientation marxiste, dont certains originaires de l’Europe, se voient offrir des chaires aux Etats-Unis. Un marxisme souvent sommaire s’installe dans certaines disciplines. Le problème des minorités favorise une représentation dualiste de la société, opposant des minorités opprimées à une majorité ou du moins à une classe dominante opprimante.


Bien des intellectuels se mettent alors à produire des théories souvent simplistes, mais qui se placent sans trop de difficulté apparente sur le marché des idées. On explique que l’histoire a été écrite par des hommes et par suite déformée au préjudice des femmes; qu’elle a été écrite par des Blancs et ainsi aux dépens des Noirs ; qu’elle a été écrite par des Européens et par suite déformée aux dépens des autres civilisations. Ici encore le schéma explicatif A qui profite le crime? A la classe dominante guide cette floraison de théories c’est pour assurer la domination des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des Européens sur les non-Européens que l’histoire a été écrite de façon mystificatrice. Ces versions sommaires de la théorie du complot sont facilement acceptées, notamment parce qu’elles évoquent discrètement des catégories et des schémas explicatifs que le marxisme a rendus familiers : la société est composée de deux catégories antagonistes; la classe dominante impose à tous — à leur insu —des idées qui lui sont favorables. L’histoire des sciences elle-même est prise dans ce tourbillon : selon certains, elle est réputée minimiser, elle aussi, les contributions des « minorités » opprimées. L’histoire de la littérature est ré analysée selon les mêmes schémas. Une historienne de l’éducation, Diane Ravitch, décrit les opérations de censure et d’autocensure auxquelles sont soumis les recueils de textes destinés aux écoliers américains. Car il ne faut heurter la sensibilité d’aucune « minorité ». Ainsi, on élimine d’un texte l’évocation d’un séquoia : un conifère familier, très répandu en Amérique du Nord, mais qui évoque par trop l’arbre de Noël de la tradition chrétienne. Peu de textes sont empruntés aux classiques de la littérature enfantine, car tout texte antérieur à 1970 fait inévitablement preuve de « racisme » et de « sexisme ». Une commission chargée de débusquer les biais présents dans les texttbooks recommande d’éliminer un passage sur l’histoire de la culture de la cacahouète sous prétexte que cette graine fut exportée du Brésil à l’issue de la victoire des Portugais sur les tribus locales.
Ces épisodes hauts en couleurs ne sont pas propres à la société américaine. Des phénomènes analogues s’observent aussi dans les universités d’Allemagne et d’Europe du Nord, quoique de façon plus discrète.


Au Québec, en 2003, un groupe de féministes exige dans les colonnes du quotidien de
Montréal Le Devoir (27 mars 2003) que les candidates au doctorat soient soumises à des exigences moins rigoureuses que leurs collègues masculins, afin de satisfaire aussi rapidement que possible au principe de l’égalité des genres ». Elles précisent que l’idée d’un savoir objectif est une idée fallacieuse, développée par les hommes pour écraser les femmes.
En France, le musicien Hector Berlioz a été naguère soupçonné d’avoir voulu comploter contre le Sud au profit de l’Occident. En l’an 2000, le ministre français de la Culture propose de transférer ses restes au Panthéon. Ce projet a été finalement bloqué au plus haut niveau de l’Etat à la suite d’une polémique où Berlioz fut accusé d’avoir été politiquement incorrect.
En effet, son opéra inspiré de L’Enéide de Virgile, Les Troyens, a été présenté comme un hymne incongru à la civilisation occidentale - laquelle a, comme on sait, opprimé les autres civilisations. La polémique fut si ardente que le président d’Arte, la chaîne de télévision franco-allemande, a cru devoir s’excuser d’avoir programmé la retransmission de la représentation des Troyens ~h festival de Salzbourg.
Ces épisodes sont instructifs ils nous permettent sans doute de mieux comprendre les campagnes que la Révolution culturelle chinoise organisa contre Beethoven et Confucius.
Afin de confirmer la généralité du processus que j’ai cherché : mettre en évidence à propos de l’inégalité des chances scolaires et du « problème des minorités », je l’illustrerai encore, si vous me le permettez, par l’évocation rapide d’un exemple supplémentaire.

Les inégalités Nord-Sud


De même que le développement de l’enseignement de masse a rendu attentif à l’inégalité des chances devant l’enseignement et à la contradiction entre la persistance de cette inégalité et les valeurs libérales, de même la décolonisation a rendu attentif à la persistance des inégalités entre sociétés. Apparaissent alors des théories indiquant que les inégalités Nord-Sud sont le produit de l’exploitation du Sud par le Nord. Elles reprennent l’inspiration de
Hobson et de Lénine. D’autres, moins radicales, veulent que les structures sociales du
Sud le condamnent au sous-développement et que le Nord seul puisse assurer le décollage économique, via l’aide extérieure.


Bref, le contexte de la décolonisation a donné naissance, à partir des années 60, à une littérature souvent qualifiée de structuraliste qui, elle aussi, doit son succès à ce qu’elle répond à une demande.
Ainsi, la théorie dite du cercle vicieux de la pauvreté est par exemple une théorie que tout le monde peut comprendre. Elle est à la fois simple et d’apparence imparable : un pays pauvre n’a pas de capacités d’épargne; donc pas de capacités d’investissement; il ne peut donc augmenter sa productivité, ni son niveau de vie. En conséquence : le développement ne peut y être déclenché que grâce à l’aide extérieure.
La théorie omet de considérer que l’augmentation de la productivité n’est pas nécessairement coûteuse; que, dans un pays pauvre, tout le monde ne l’est pas; que, grâce aux échanges, un pays peut bénéficier des gains de productivité acquis à l’extérieur. Le développement spectaculaire des dragons asiatiques ou de la Chine n’a pas non plus suffi à réfuter le fatalisme de ces théories structuralistes. Ni les évidences de l’histoire économique : le Japon, l’Allemagne, la Suisse, la Fiance; la Suède ou la Norvège ne sont clairement pas devenues riches grâce à l’aide extérieure. Et l’on a longtemps voulu ignorer le fait que l’aide extérieure alimentait la corruption et décourageait les initiatives locales.
Pourquoi ces théories se sont-elles imposées?
Elles rencontrèrent le succès notamment parce qu’elles étaient utiles au sens où elles répondaient à plusieurs demandes elles exonéraient les gouvernants du Sud de toute responsabilité. Elles rencontraient les voeux des élites politiques du Sud, mais aussi la sensibilité de tous ceux qui au Nord considéraient comme inacceptable que le Nord ne prenne pas le Sud en charge, voire qu’il l’exploite.
Mais, comme elles n’étaient pas vraies, ces théories nuisirent probablement au Sud plus qu’elles ne l’aidèrent. Elles ont contribué à légitimer l’apparition de régimes despotiques animés par des principes de gestion économique d’inspiration marxiste, comme l’Egypte de Nasser ou l’Algérie des années consécutives à l’indépendance, et par un nationalisme peu soucieux du bien commun.


Aujourd’hui, un autre fait saillant réactive les analyses d’inspiration structuraliste. On le désigne par la notion de globalisation. La globalisation restreint l’emprise des Etats nationaux sur les processus économiques. Elle a été accompagnée de phénomènes peu contestables, comme l’accroissement des inégalités Nord-Sud, sans. ~qu’on puisse affirmer l’existence d’une relation de cause à effet entre les deux phénomènes. Ces faits saillants ont ravivé les schémas explicatifs déjà rencontrés dans les exemples précédents. Ainsi, le prix Nobel Stiglitz déclare que la politique libérale en vigueur dans les institutions internationales a beaucoup bénéficié à certains, mais en a appauvri d’autres; elle aurait donc induit un jeu à somme nulle au bénéfice des nations riches : réapparition discrète du thème de la lutte des classes, ici à l’échelle planétaire. Il est possible que les institutions internationales aient eu une politique critiquable. Mais, de là à suggérer qu’elles servent les intérêts des pays riches du seul fait qu’elles sont attachées au libéralisme, il y a un pas à ne pas franchir. Stiglitz admet que la Chine connaît une forte croissance, mais il veut que cela soit dû à ce qu’elle a su résister au libéralisme. Il est vrai que la Chine n’est pas un modèle de libéralisme politique; mais aussi que les succès spectaculaires qu’elle a obtenus et continue d’obtenir en matière économique sont dus à ce qu’elle applique les principes du libéralisme économique.


Le rôle des institutions et des réseaux


Pour rendre compte de la diffusion des théories légitimant l’hostilité au libéralisme, il faut aussi  évoquer le rôle des institutions et des réseaux. Je me contenterai toutefois -sur ce point de remarques lapidaires, car il a été abondamment exploré par les historiens des idées et supposerait de longs développements
Faute d’avoir fait leur congrès de Bad Godesberg, bien des socialistes français continuent de se représenter les processus sociaux comme un jeu à somme nulle entre  classe dominante et classe dominée, ou continuent de véhiculer les associations d’idées et les schémas qui fondent le jacobinisme. Tant qu’ils n’auront pas fait leur aggiornamento, il y a peu de chances qu’ils adoptent la vision libérale de la société, de l’Etat ou de l’homme. A droite, on continue de souscrire à l’image d’un monde fait de cultures nationales réifiées et qu’on perçoit comme menacées par la diffusion du libéralisme. On continue aussi à avoir une vision jacobine de l’Etat. Les Eglises elles-mêmes tiennent leur partie dans ce concert d’hostilité au libéralisme. Gardiennes des valeurs spirituelles, elles sont promptes à insister sur les effets pervers engendrés par les sociétés libérales. Elles n’admettent pas facilement que le libéralisme mette l’homme au centre de l’univers, même si, dans le cas du catholicisme, l’encyclique Quanta Cura et le Syllabus de 1864, où le libéralisme fait l’objet d’une condamnation explicite, appartiennent clairement au passé.


Au-delà des institutions, comme les Eglises ou les partis politiques, il faudrait aussi insister sur les groupes de sensibilité diffus qui contribuent au succès des associations d’idées hostiles au libéralisme. On pense ici aux conservateurs qui définissent la bonne société comme celle qu’ils ont connue dans leur enfance ou dont ils ont idéalisé l’image à partir de rêveries sur des livres d’histoire. On peut aussi penser aux nationalistes de toute sensibilité, qui veulent que l’individu se définisse primordialement sinon exclusivement par son ancrage dans la nation, alors que les médias mettent chacun d’entre nous en contact avec le monde entier, que les voyages se développent, que les institutions s’internationalisent
On peut encore penser à tous ceux qui acceptent pratiquement la totalité des idées libérales, mais qui reprochent tout de même au libéralisme, mezza voce, d’ignorer le souffle de l’esprit. Ce type d’attitude se rencontre particulièrement chez les intellectuels que leur histoire personnelle a éloignés d’une religion régulière ou séculière.
On peut aussi penser aux (communautaristes, pour qui la Gesellschaft, la société, est une perversion de la Gemeinschaf , de la communauté; qui voient la bonne société comme une communauté fusionnelle.
Il faudrait évoquer aussi la dégradation des systèmes d’enseignement un peu partout dans les sociétés libérales : elle a multiplié les demi habiles chers à PascaL Cette dégradation a particulièrement touché les disciplines les plus vulnérables : les sciences humaines plutôt que les sciences de la nature; et parmi les sciences humaines, les moins structurées : la sociologie, la science politique ou l’anthropologie plus que l’économie. Cela n’a pas été sans conséquence: les étudiants des années 70-80 qui se sont formés dans ces disciplines sont ceux qui occupent aujourd’hui des postes de responsabilité et d’influence dans les professions intellectuelles : dans la presse écrite, parlée et télévisuelle, ainsi que dans l’enseignement secondaire et supérieur. Ce mécanisme explique que nombre de théories simplistes des phénomènes Sociaux, politiques ou économiques soient proposées sur le marché des idées et pieusement diffusées par les médias

Cette situation n’est évidemment pas favorable à la tradition libérale : les analyses qu’elle propose de ces phénomènes supposent un apprentissage parfois ingrat de certains outils intellectuels. Je pense par exemple à la théorie des jeux. Last but flot least : sur le plan philosophique, le libéralisme représente la tradition de pensée qui propose certainement la vision du monde la moins eschatologique qui puisse être. Il est convaincu que la notion de progrès est essentielle. Mais le libéralisme se refuse à considérer que la notion de « la fin de l’histoire » puisse avoir le moindre sens. Ici aussi, il déçoit.


Et demain ?

On peut finalement présumer que l’hostilité au libéralisme d’une bonne partie des intellectuels persistera. D’abord parce qu’il ne propose pas une théorie du monde clés en main. Ensuite, parce qu’il est en concurrence avec nombre de visions du monde colportées par les religions régulières et séculières. En troisième lieu, parce que le libéralisme ne peut réaliser d’un coup les objectifs qui le guident : respecter la dignité de tous, donner à tous des chances égales, assurer à tous des droits égaux, combattre efficacement les effets pervers qu’il engendre, évacuer la. corruption, accentuer la transparence des décisions au bénéfice de ceux qui en subissent les conséquences, ou prendre au sérieux les sentiments des citoyens en matière d’équité.


Ces objectif~ étaient explicitement déjà présents dans la « feuille de route » dans laquelle Adam Smith assignait trois devoirs à l’autorité publique: assurer la sécurité des citoyens, mettre en place une justice efficace, prendre en compte les demandes auxquelles l’initiative privée ne peut répondre. Ils ne sont toujours pas réalisés : on attend toujours qu’une «administration exacte de la justice » soit établie ou que la corruption soit efficacement combattue.


Beaucoup d’intellectuels en tirent l’idée que le libéralisme est un système détestable Mais ils reconnaissent aussi implicitement, si l’on en juge par l’absence de propositions positives de leur part, par le fait que leurs propositions se bornent à des voeux pieux (cf. le culte de la « taxe Tobin »), en un mot par le fait que leur apport soit essentiellement négatif et critique, que le libéralisme est, pour paraphraser une formule Célèbre, le pire des systèmes à l’exception de tous les autres.


Ce faisant, ils contribuent toutefois, non à corriger, mais à renforcer les défauts et les effets négatifs, réels ou présumés, du libéralisme. Ainsi, les « belles âmes » qui ont dénoncé l’inégalité des chances scolaires ont surtout contribué à la dégradation des systèmes d’enseignement. Le « collège unique », l’allongement du « tronc commun », le développement de la théorie de l’école « lieu de vie », le culte du « pédagogisme » n’ont en rien contribué à atténuer l’inégalité des chances scolaires; en revanche, ces innovations ont contribué au développement de l’illettrisme et à l’apparition de la violence scolaire. Les théories qui ont cherché à mettre les inégalités Nord-Sud sur le compte du Nord ont encouragé la mal gouvernance caractéristique de nombreux pays du Sud et ainsi puissamment contribué à renforcer les inégalités Nord-Sud aux dépens du Sud.


Malgré tout, on peut rêver : que les systèmes d’éducation s’améliorent; que l’esprit critique revienne; qu’un nombre croissant d’intellectuels comprenne qu’il n’y a pas seulement des interprétations, mais aussi des faits.
Du côté de la production des sciences humaines, des signes encourageants apparaissent. La matrice de pensée illibérale est progressivement remise à sa place. Des schémas explicatifs empruntés au marxisme, au structuralisme ou au culturalisme continuent d’être couramment employés. Mais les mouvements d’idées qui les soutiennent et les légitiment font l’objet de doutes croissants. Ils appartiennent désormais à l’histoire des idées plutôt qu’à celle de la connaissance. Les « grands noms » auxquels ces mouvements furent associés dans la seconde partie du XXe siècle paraissent ne pas avoir de successeurs. Peut-être est-ce le signe que la connaissance — que l’explication solide des phénomènes politiques, économiques et sociaux — est de nouveau perçue comme l’objectif primordial des sciences humaines.

Paru dans la revue commentaire n° 104 - 2003

A l’invitation du parti suisse, Raymond Boudon a prononce cette conférence à Morges, dans le canton de Vaud, en septembre 2003. Une version développée de ce texte sera proposée dans un ouvrage que publieront en mars 2004 les éditions Jacob. Et que voici....cliquez l'image pour achat.

 

http://www.odilejacob.fr/ean/9782738113986.jpg

04/03/2010

LA DÉSINDUSTRIALISATION EN FRANCE (dossier complet)

LA DÉSINDUSTRIALISATION
EN FRANCE

Une analyse des déterminants intérieurs (évolution de la structure de la demande
et externalisation auprès du secteur des services) et extérieur (concurrence internationale)
du recul de l’emploi dans l’industrie entre 1980 et 2007
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http://ponsweb.org/portfolio/images/stories/experiences/DGTPE_rvb_texte_30mm.jpg
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Source DGTPE: février 2010

La désindustrialisation en France (pdf)


Ce document de travail n’engage que son auteur. L’objet de
sa diffusion est de stimuler le débat et d’appeler
commentaires et critiques.
*Lilas DEMMOU est Chargée de Mission à la Direction
Générale du Trésor et de la Politique Économique du
Ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi
(France)
lilas.demmou@dgtpe.fr : +33-44-87-17-73


Le phénomène de désindustrialisation, qui touche la France comme l’ensemble des
économies développées, peut être caractérisé par trois transformations
concomitantes : un recul de l’emploi industriel, un recul de la contribution de ce
secteur au PIB et une forte croissance du secteur des services marchands. Ce
document vise à évaluer l’importance de trois déterminants structurels de ce
phénomène en France sur la période 1980-2007 (et la sous-période 2000-2007) :
l’externalisation de certaines tâches de l’industrie vers le secteur des services ; la
déformation de la structure de la demande au cours du temps (notamment liée aux
gains de productivité dans les différents secteurs de l’économie) et l’effet de la
concurrence étrangère sur les performances du secteur industriel.


The phenomenon of de-industrialization refers to three concomitant evolutions
witnessed by industrial countries in the past decades: the secular decline in
manufacturing employment, the lower contribution of manufacturing sector to GDP,
and the increasing contribution of service sector to GDP and to employment. In this
paper, we analyze the main determinants which account for the decrease in industrial
employment in France over the period 1980-2007 (and 2000-2007). Three main
factors have been taken into account: the process of outsourcing of some industrial
activities into the service sector; the structural change in the distribution of demand
between sectors (in relation with productivity gains in economy) and lastly, the
international competitiveness.

CONCLUSION
Les fortes pertes d’emplois industriels observées depuis 1980 s’expliquent bien par les trois
facteurs étudiés dans cette note : l’externalisation de certaines activités industrielles vers le
secteur des services, l’évolution de la productivité (et celle, consécutive, de la demande intérieure
en biens industriels), et la concurrence étrangère. Le rôle de ces trois facteurs évolue cependant
de manière contrastée sur la période récente.
L’externalisation de certaines activités des entreprises industrielles vers le secteur des services,
qui aurait été responsable de 20 à 25 % de la baisse de l’emploi industriel mesurée dans
l’industrie entre 1980 et 2007, n’en expliquerait plus que de 1 à 5 % depuis 2000.
A l’inverse, les forts gains de productivité réalisés dans le secteur industriel joueraient un rôle
croissant. Ils seraient à l’origine de près de 30 % des pertes d’emplois sur la période 1980-2007
et de 65 % depuis 2000.
L’impact de la concurrence étrangère sur l’emploi industriel apparait plus difficile à
évaluer compte tenu de la relation complexe qui existe entre importations et production
domestique39. D’après une approche comptable, fondée sur l’estimation du contenu en emplois
des échanges, le commerce extérieur expliquerait 13 % des destructions d’emplois dans
l’industrie. Sur la période récente, ils expliqueraient 28 % des destructions d’emplois dans
l’industrie. Cette approche comptable des échanges est sujette à un certains nombres de limites
conduisant à considérer que cette estimation est probablement un minorant. Nous avons donc
recouru à une approche alternative fondée sur les résultats des travaux économétriques qui
estiment la relation entre emplois industriels et échanges. D’après ces travaux, l’effet des
échanges est beaucoup plus marqué puisqu’il est estimé à 45 % des destructions d’emplois dans
l’industrie sur la période 1980-2007 (dont 17 % pour la concurrence des seuls pays émergents).
Cette seconde approche confirme que depuis 2000, l’impact de la concurrence étrangère a été
renforcé : il peut être estimé à 63 % des destructions d’emplois (23 % pour les pays émergents).
Le modèle utilisé pour effectuer ces estimations implique cependant que l’impact sur l’emploi de
la dégradation des performances extérieures depuis 2000 n’est pas complètement réalisé et
pourrait être beaucoup plus important à long terme.
On peut en outre souligner qu’une limite de ce travail est d’ignorer l’hétérogénéité de l’emploi,
plusieurs études suggérant qu’à la fois le progrès technique et la concurrence internationale
pourraient affecter différemment les travailleurs suivant leur niveau de qualification.

voir le dossier complet ici: DESINDUSTRIALISATION...pdf

Une première analyse de l'etude


La vision de Christophe Bys de l'Usine Nouvelle:

Les causes du recul de l’emploi industriel décortiquées

 

Pratiquement 2 millions d’emplois industriels ont été détruits depuis 1980. Une étude de Bercy analyse les causes de ce phénomène. Il y apparaît que les échanges internationaux expliqueraient une large part de ce phénomène. Ce ne sont pas tant les pays à bas salaire qui concurrencent l’emploi domestique, que les échanges avec les pays développés.

C’est dans l’austère collection des documents de travail de la direction générale du trésor et de la politique économique, une des directions du ministère de l’économie, que vient d’être publiée une étude réalisée par Lilas Demmou, chargée d’études.

Intitulée La désindustrialisation en France, elle décortique en une trentaine de pages les causes de la baisse de l’emploi industriel depuis 1980. Le constat est sans appel : entre 1980 et 2007 ; ce sont près de 2 millions d’emplois qui ont été détruits dans l’industrie, 1 913 500 exactement. Cela représente 71 000 emplois détruits en moyenne chaque année entre 1980 et 2007. Sur la période allant de 2000 à 2007, ce sont 65 000 emplois qui sont concernés. Depuis 1980, cette baisse représente 36 % des effectifs ; elle est concentrée dans l’industrie manufacturière. Ainsi, à elle seule, la branche des biens de consommation a perdu en 25 ans 52 % de ses effectifs.

Un trompe-l’œil statistique


Toutefois, modère la chargée de mission de Bercy, une partie de cette baisse est en trompe-l’œil et résulte de changements dans la politique menée par les dirigeants de l’industrie. Le vaste mouvement de recentrage sur le cœur de métier et d’externalisation des fonctions qui n’en font pas partie a pour effet une baisse mécanique des effectifs industriels. Chaque fois qu’une entreprise fait appel à une société du tertiaire pour réaliser une prestation jusque-là internalisée, elle alimente les statistiques de désindustrialisation.

De même, les choix faits en matière de gestion des ressources humaines ont un impact sur les statistiques. On sait que pour mieux maîtriser leurs coûts, les rendre plus flexibles, et être plus à même de réagir aux variations conjoncturelles, les entreprises ont privilégié l’intérim. Or, un intérimaire est par définition comptabilisé dans le secteur des services. A lui seul, ce mouvement expliquerait 25 % de la baisse. Ces dernières années toutefois, son influence recule : de 2000 à 2007, il n’explique plus que 5 %.

Le mouvement naturel des économies


Seconde causé étudiée par Lilas Demmou : l’évolution des économies modernes. L’industrie est le domaine des gains de productivité. Historiquement, c’est même ce qui a fondé sa supériorité sur l’artisanat : plus on produit, moins cela coûte par unité produite. Autrement dit, la désindustrialisation est la traduction de ce phénomène, et c’est plutôt une bonne nouvelle. Le recul de l’emploi industriel est la conséquence de la plus grande efficacité de la production industrielle.

En outre, les ressources ainsi libérées peuvent être consacrées à l’acquisition de services, comme le montre l’évolution des économies les plus avancées depuis l’après guerre. Les ménages consacrent une part décroissante de leur budget à l’achat de biens, tandis que la part relative des services croît régulièrement.

Ce mouvement dit « de déformation de la structure de la demande » expliquerait 30 % des emplois détruits depuis 1980. A l’inverse du mouvement précédent, son impact s’accélère depuis de le début de la décennie 2000, où les gains de productivité expliqueraient à eux-seuls 65 % des destructions.

Et la concurrence étrangère ?


Dernière cause étudiée : les échanges internationaux. La question du lien entre l’ouverture des frontières et l’emploi est aussi vieille que l’économie. Le débat est éternel et il est difficile de trancher tant les résultats dépendent de multiples variables. En l’espèce, pour étayer son propos, l’économiste de Bercy procède à deux calculs reposant sur deux méthodes. La première dite comptable s’appuie sur le contenu en emplois des échanges. Elle indique que 13 % des emplois détruits peuvent être imputés aux importations depuis 1980. Elle montre que cet impact est nettement plus fort depuis 2000 : ce serait la destruction d’un emploi sur 5 que l’on pourrait expliquer ainsi.

La seconde méthode utilisée est dite économétrique, et utilise des travaux de l’OCDE sur le lien entre volume des échanges internationaux et emploi industriel. Il en résulte un lien fort entre recul de l’emploi industriel et échanges internationaux, puisque c’est 45 % des emplois détruits qui seraient expliqués de cette façon. En outre, l’étude indique que les destructions d’emplois ne sont pas liées aux seuls échanges avec les pays émergents, mais surtout à ceux avec les pays industriels. Il semblerait que c’est la perte de compétitivité des produits made in France qui expliquent le recul de l’emploi industriel.

De 2000 à 2007, l’influence des échanges sur les destructions d’emploi a nettement crû. Avec la première approche, Lilas Demmou estime à 20 % cette influence, et à 63 % en employant la deuxième méthode.

Et le pire n’est pas encore survenu : « l’impact sur l’emploi de la dégradation des performances extérieures depuis 2000 n’est pas complètement réalisé et pourrait être beaucoup plus important à long terme », estime l’auteure de la note dans sa conclusion.

Reste qu’il faudrait étudier plus en détail les effets selon les niveaux de qualification du travail. Quels types d’emplois sont concernés par les trois causes étudiées ? Il n’est pas sûr que cela ait un pouvoir de consolation sur ceux dont l’emploi a été détruit, mais cela influencera l’efficacité des politiques économiques menées pour lutter contre les effets de la désindustrialisation.

Christophe Bys

Sur Fortune:

 

63% des destructions d’emploi dans l’industrie française dues à la mondialisation !

 

Sur Marianne :
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63% des destructions d’emploi dans l’industrie française dûes à la mondialisation!

Il fallait bien se douter que la faute est à la mondialisation, nous ne sommes pas près d'évoluer!
Bonne lecture
Alain G

16/10/2009

Sommes nous tous égaux à la suite d’une perte d’emploi, d'un métier.. ?

Parlons vrai et sans détours, est une nouvelle série d’articles sur la vie de tous les jours, de tous les faits de la vie, et cela sans aucune prétention. Etre humaniste, c’est aussi avant toute chose aller sur le terrain, voir, recueillir, analyser, proposer, se concerter puis décider. Un long chemin que dis-je un périple, mais d’une importance fondamentale, essentielle à la prospective sociale économique.

 

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Le premier de ses articles :

Sommes nous tous égaux à la suite d’une perte d’emploi, d'un métier.. ?

Globalement la plupart des personnes interrogées vont vous répondre « vous savez quand vous perdez votre boulot, c’est tout qui pète, vous vous retrouvez SDF… et chercher un job c’est la croix et la bannière». Soit, cela peut être vrai mais pas pour tous, fort heureusement d’ailleurs. Cependant, il faudra hélas constater que de cet état de fait, le statut d’un salarié plutôt grande entreprise et celui d’un indépendant, artisan… auront une finalité bien différente. Rappel important, ce qui suit ne concerne en rien les licenciements abusifs au sein de société indépendante, petite de surcroît, sans syndicat, ainsi que les licenciements pour faute grave, il va de soi.

Remarque à considérer, les luttes des uns ont pu acquérir des droits, pour les autres ? Indépendants même avec des syndicats (non représentatifs) ils n’ont eu rien, suite à l’isolement de leur fonction. Aussi, ont-ils été liés à notre système sociétal du XIX/XXème : l’Ere industrielle, Fordisme et Taylorisme pour son organisation, son économie et le collectivisme de l’époque : socialisme, égalitarisme.

Etre salarié dans le secteur privé (voire nationalisé/privé ; abstraction faite du statut de fonctionnaire qui a ou avait « la sécurité de l’emploi ».), et perdre son travail, n’est pas socialement et économiquement une situation de confort. Parlons ici de licenciement «  économique ». Au sein des moyennes et grandes entreprises, il est bien rare dans la plupart des cas qu’il soit soudain. Très souvent et bien avant la décision de la direction d’entrevoir cette rupture de contrat, il y a des possibilités de mutation au sein d’une filiale du groupe, de reconversion, la plupart du temps via une formation adéquate, et selon le besoin de l’entreprise. Cependant bon nombre de salarié n’accepte pas l’idée de changement (excepté les départs en retraite anticipé). Elle pourrait être pourtant un moyen d’évoluer, mais il ne le voit pas comme cela. L’habitude de posséder un même emploi à vie au sein d’une même entreprise est ancrée pour cette génération pré soixante-huitard, voire au-delà.

En conséquence de quoi l’entreprise par l’intermédiaire de sa direction du personnel (DRH), « préserve » quelque peu le salarié en l’installant sur un poste, soit délicat avec une charge de travail administratif, soit sur ce que l’on appelle « une voie de garage »correspondant à rien. Cela a finalement un coût pour l’entreprise, car son investissement humain de départ ne sera au final guère rentable, et pour le salarié un nouveau travail, inintéressant qui ne correspond pas à son attente, mais qui le rendra désabusé, aigri au fil du temps. Bien souvent le choix d’adhérer à un syndicat*, si possible le plus représentatif de l’entreprise, intervient, à moins que cela fut fait précédemment.

Dans l’échelle du temps, cela prend entre une et trois années…le salarié a des projets, des idées, il peut oser la liberté d’entreprendre, un autre en fin de carrière ferait parti de départ anticipé : le pré retraité. Pour beaucoup de salarié, c’est un point de non retour, alors il se trouve confronté à la rupture de leur contrat de travail. Selon le statut, l’ancienneté et, la convention collective auquel il appartient, il touche le solde de tout compte, moyennant dans certain cas un petit pactole (nonobstant la participation, l’intéressement à postériori, s’il y a lieu).

L’entreprise est dégagée partiellement et l’Etat prend le relais. Selon la négociation précédente, l’intéressé s’inscrit à l’Assedic et à L’ANPE (pour retrouver d’ailleurs toujours le même boulot qui n’a parfois plus cours). Psychologiquement la situation n’est pas géniale, c’est une rupture. Financièrement et pendant un laps de temps assez court, l’ex salarié perçoit en plus de son enveloppe de départ, une allocation qui celle-ci suite à de moindre cotisation sociale se trouve plus conséquente que son salaire lorsqu’il travaillait. Les mois passent et les aides diminuent. Une année passée voire davantage (selon Convention Collective). La suite des indemnités est reprise par le RMI dans la mesure ou la personne n’a pas retrouvé de travail.

L’ANPE aura t-elle fait son boulot ? L’intéressé aura t-il cherché de l’emploi ? Ici n’est pas le sujet, afin d’éviter toute polémique. La gestion de cet état de fait, même si elle n’est pas réjouissante, voire non voulue, il n’en n’est pas moins vrai que des aides sont bien là, même substantielles en fin de cycle. Les questions pourraient être plutôt : Pourquoi l’entreprise (aidée de l’Etat, s’il le faut) n’aurait pas obligé son salarié à le réinsérer dans la vie active, moyennant une formation évolutive. Cela par rapport à la durée que peut représenter la perte de rentabilité à l’entreprise pour un salarié qui ne fait plus qu’acte de présence, ainsi que la perte pour les contribuables que nous sommes à aider une personne pendant ce temps de chômage…tant mal approprié que déshonorant pour la dite personne. Si ANPE, pourquoi alors ne pas suivre, encadrer cet ancien salarié jusqu’au moment ou un travail se présente à lui, avec tout le respect que nous devons lui donner ? Cela sans rétribution automatique, mais un crédit accordé jusqu’à l’étape d’une embauche providentielle. Que nôtre nouvelle société ne parle plus d’assistance, pire d’assistanat, que nôtre mentalité puisse un jour changer. Il est toujours plus facile pour l’Etat de « donner sans compter », aujourd’hui de s’endetter, que d’aider les personnes à retrouver par la liberté leur dignité afin qu’ils puissent par eux mêmes (au moins leur en donner le sentiment) retrouver le travail*.

Le conservatisme social me répondra, que bien entendu les salariés se sont battus pour avoir des droits… Soit et ce fut louable en son temps. Mais que dire des autres, les indépendants de toute horizon, des syndicats, ils s’en sont aussi crées, mais ces personnes qui ont choisi naturellement le chemin de la liberté, soit de vivre et travailler l’esprit libre, sont certes pour certains syndiqués, mais pour le fun. Pourquoi cela ? Leurs syndicats n’ont jamais été représentatifs des jacobines gouvernances d’une époque ou encore en ce jour, que les cinq dorés sont les garants d’une opposition à 3% maximum, bonjour la représentativité ! A Quand le changement, la pluralité ?

 

Projetons nous maintenant sur ces indépendants, qui sont-ils ?

Bien souvent ce sont des personnes qui ont choisi (à priori) de travailler librement, c’est à dire sans avoir un patron derrière eux sauf que le « Big boss » car il y a toujours quelqu’un au-dessus de vous, c’est le banquier. Ils sont chefs d’entreprise (TPE, PME/PMI … ), indépendants, artisans, agriculteurs …Tout ce joli monde n’est pas logé à la même enseigne. Eux ne perdent jamais leur travail (plutôt le travail qui pourrait les lâcher), car ils sont à même de le gérer, soit ici le sens du verbe gérer à son importance. Ne pensez pas que tous soient issus de grandes écoles, de commerce ou de gestion… Certains se sont crées par expérience, dans la durée. Encore fallait-il avoir la volonté et aussi celle de devoir travailler de manière autonome, l’opiniâtreté de réussir, ce qui n’est pas donné à tous. D’autres seront passés par la case métier ou technologie, pas choisi toujours, ou limités de part leur parcours scolaire, voire davantage car n’aimant pas l’école (déjà un semblant de « l’être libre »).

Afin d’effectuer le parallèle, enfin la comparaison avec le cas précédent, restons dans une optique similaire générationnelle, avec nos plus jeunes de nos jours, l’évolution est tout autre. Etre son propre patron en fait rêver plus d’un, encore qu’il faille franchir le premier pas. C’est un investissement personnel passionnant, mais comme tout investissement, il a ses risques. La gestion des aléas et des risques cela s’apprend, ou plutôt est une option que l’on entame après quelques années de MBA, master de gestion…Quand par exemple un artisan se trouve en apprentissage, après normalement trois années, il acquiert son diplôme et tant bien que mal, il se lance dans une affaire (pour les mieux lotis : entreprise familiale) ou plus généralement prendra l’expérience sur le terrain en étant lui-même un premier temps salarié. Gérer, la connaissance est minimale, alors pour les risques…

Un artisan donc à son compte. Connaître son métier, certes c’est très important, malheureusement pas suffisant, il faut aussi avoir du relationnel, monter son réseau et trouver des clients. De nos jours les clients, il n’a pas trop de mal à devoir chercher. L’artisanat (vous savez la première entreprise de France) est en chute libre et pas qu’en France, faute de formation et de reconnaissance des métiers manuels dès l’école. Le problème, le client, c’est bien mais il y en a beaucoup, et ce sont des girouettes à devis. Les artisans sont pas nombreux et les meilleurs d’entre eux très convoités. Le client devient très exigeant, car bien souvent il s’est fait avoir préalablement avec de faux artisans (le bricoleur qui travaille au noir quand cela lui plait tout en touchant le RMI) ou avec un petit jeune débutant qui démarre avec ses rêves, sa liberté, mais ne connaît que la théorie de leur métier, car souvent pas d’expérience, de moyens, comme de référant afin de l’encadrer.

Prenons le parcours d’un artisan (a), les premières années tout se passe à merveille, le marché est bon, jeune et beau on se mari, des enfants. La femme reste à la maison pour les enfants… Les clients affluent, les devis aussi, les charges s’alourdissent et le travail devient très conséquent à tel point que le partenaire (ici la femme) se retrouve rapidement super occupée entre les devis, le téléphone, les fournisseurs, les paiements, les clients et commence les reproches de ces derniers car non respect des délais de ci de çà. L’artisan travaille, intempéries ou pas, vite harassé, éreinté et stressé. Il a tendance à surbooker car il faut payer les charges de plus en plus importantes et la trésorerie surtout est oubliée. Au final le partenaire explose, travaille incessant et non reconnu (très peu) pas rémunéré, retraite aléatoire, la vie de couple se détériore, les finances s’amenuise, une vie de famille longtemps déjà réduite. Le travail sept jour sur sept est insupportable, le divorce se précise et notre artisan (a) s’infléchit vers une spirale descendante.

Un artisan (b) qui lui gère mieux ses affaires, décide d’embaucher un compagnon car l’activité est grandissante. Ce nouvel ouvrier, il faut le rétribuer d’ou des charges supplémentaires… A terme, même conséquences que (a), soit il embauche un apprenti, qu’il faut encore trouver (qui plus est motorisé en espace rural) et surtout prendre beaucoup de temps à le former, voire de nos jours l’éduquer, ce n’est pas leur rôle et encore faut-il en avoir la pédagogie. Là aussi les conséquences sont identiques.

 

Les artisans (a) et (b) cités ne sont pas anodins, bien entendu cela ne concerne pas tous les artisans (par contre peut concerner d’autres indépendants), certains diront même que beaucoup réussissent et tant mieux, d’autres diront qu’ils gagnent de l’argent sur le dos des clients ! En effet ceux-là même font du black à leurs risques et périls, pire emploient des ouvriers non déclarés. D’autres auront les moyens de leurs réussites liées au renom d’une entreprise familiale de plusieurs générations, puis d’autres se rassembleront au sein d’une association afin de mutualiser les charges, les bénéfices étant partagées.

Revenons à nos artisans, que deviennent-il dans cette tourmente ?

Si cette histoire vous est narrée, ici dans un langage simple et fluide, c’est pour vous préciser que ce n’est pas un conte, ou un essai de script pour la télé, le cinéma… c’est tragiquement la vérité qui nous entoure près de chez nous. Les dites personnes (a) et (b) existent bel et bien, ce sont des hommes (parfois des femmes) partis de leurs villages ils squattent dans les grandes villes qu’ils arpentent un coin de vos rues afin de mendier.

Des personnes valeureuses qui ont perdues toutes formes de dignité, plongées dans l’alcool, dans la solitude… Le rêve fut-il beau un jour, il s’en retrouve sans rien, sans famille, parfois même à devoir être toujours redevable de pension alimentaire envers leurs enfants qui ne peuvent en aucun cas payer…

 

L’égalitarisme des uns n’est pas l’égalité pour d’autres !

En France être salarié, perdre son travail, la collectivité contribue à un devoir, une entraide. Dans votre malheur, vous êtes aidé même financièrement.

Certes ce n’est pas le paradis.

En France être indépendants, perdre sa liberté, vous ôter votre métier, vous êtes nu.

Certes ce n’est pas l’enfer, encore faut-il en discuter avec eux, oseriez-vous le faire ? (Exception : les mendiants à la roulotte, jeunes punk, clochard) mais voilà personne ne s’en soucie, d’ailleurs ils ne sont même pas comptabilisés, quant bien même le chômage baisse.

Finalement sommes nous tous égaux lors d’une perte d’emploi, d'un métier.. ?

A vous de commenter, l’essentiel n’étant pas de mettre en opposition les deux statuts, vous avez bien compris que ce n’est pas le but.

Un esprit ouvert pour un monde de Liberté

Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste

Humanista,

 

* : correspond à de futurs articles sur ces thèmes respectifs

 
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