Avertir le modérateur

23/02/2011

Projet Chorus(SAP): L'Etat déjà défaillant, est aussi mauvais payeur...

Approximations en amont, gouvernance défaillante, retards, coûts en augmentation de 400 millions d’euros… le projet Chorus d'intégration du progiciel SAP est de nouveau sur la sellette. Le ministre du budget, comme son prédécesseur, conteste cependant les remarques de la Cour des comptes.

 

http://www.zdnet.fr/i/edit/ne/2009/04/sap-logo-97x72.jpg

 

La refonte du système d'information financier de l'Etat, articulée autour de l'ERP de SAP et baptisée projet Chorus, est toujours à la peine. Dans son rapport annuel, la Cour des comptes pointe de nouvelles défaillances et l'absence de prise en compte de ses précédentes recommandations. L'audit de la Cour des comptes est donc une nouvelle fois sévère, et met en cause des erreurs très en amont du projet.

 

« Les difficultés de reprise, d'enrichissement et de fiabilisation des anciennes données ont été minimisées. Le plan de comptes n'est toujours pas finalisé. Les problèmes d'adaptation des applications émettrices appelées à déverser leurs données dans Chorus ont été identifiés trop tard »

 

constate-t-il.


6 milliards d'euros de retards en paiement en juillet 2010
Et les conséquences ne sont pas mineures puisque la Cour des comptes estime que l'intégration de Chorus a généré des retards de paiement de l'Etat à l'égard de ses fournisseurs évalués à 6 milliards d'euros en juillet 2010. Les entreprises affectées pâtiraient ainsi de difficultés de trésorerie. Un redressement du projet est d'autant plus urgent que l'accès au progiciel doit être étendu en 2012 à 20.000 utilisateurs supplémentaires (soit au total environ 50.000 l'année prochaine). « Si les besoins des utilisateurs ne sont pas satisfaits ou s'ils ne le sont que partiellement, le projet n'atteindra pas ses objectifs » préviennent les rapporteurs. Cela se traduit par une sous-utilisation des capacités offertes par l'application, mais fait plus grave, « la qualité de l'information financière peut en être profondément altérée. » Les pratiques comptables, qui auraient dû être modifiées par la refonte du système d'information, persistent donc, empêchant dès lors de bénéficier « des gains attendus du déploiement d'un tel projet, ce qui fait peser une lourde incertitude sur sa performance finale. »

 

http://www.cxp.fr/gespointsed/imgbreves/SchemaAIFE438x329.jpg

 

La gouvernance du projet pas encore corrigée
Pour expliquer cette débâcle, la Cour des Comptes met directement en cause la gouvernance du projet confiée au comité d'orientation stratégique (COS). « La gouvernance du projet Chorus reste technique, la vision stratégique du projet étant diluée entre plusieurs acteurs » souligne le rapport. La remarque n'est pas nouvelle et n'a manifestement toujours pas été suivie d'effets. Outre une profonde incertitude quant à la capacité du projet à atteindre les objectifs fixés initialement, la Cour des comptes remet en cause la pertinence des estimations du coût du projet Chorus (1,1 milliard d'euros sur 10 ans). En raison des deux années de retard prises dans le déploiement, des économies qui tardent à se dégager, et de l'incertitude sur le coût réel de la maintenance, ce budget prévisionnel ne devrait pas être respecté.


Un budget à 1,5 milliard d'euros, au moins, et non plus 1,1 milliard
« Le total des coûts supplémentaires qui ne peut être affiné en l'absence de comptabilité analytique structurée majore l'enveloppe de 1,01 Md€ d'au moins 220 M€ » anticipe la Cour des Comptes. Toutefois, en intégrant les coûts indirects, le coût total grimpe à près d'1,5 milliard d'euros. Mais le ministre du budget, François Baroin, réfute un certain nombre des critiques formulées par la juridiction financière, et notamment celles faisant état de défauts dans la gouvernance du projet.

 

« La mise en oeuvre de ce projet, compte tenu de son ampleur, connaît nécessairement des difficultés temporaires en phase de déploiement, à l'instar de tous les projets de ce type. J'estime pour autant tout à fait encourageants les premiers résultats de Chorus, qui est aujourd'hui un outil de gestion de la dépense opérationnel aux performances avérées »

 

répond donc le ministre.

11:12 Écrit par HUMANITAS dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gouvernance, sap, chorus | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

29/11/2010

Question d'innovation, le dossier (2/3)

CULTURE

 

Jusqu'à la révolution industrielle, le revenu réel des personnes et des nations est resté pratiquement constant. Dans la plupart des régions du globe, le niveau de vie du fermier en 1750, par exemple, n'était guère différent de celui de son arrière-grand-père. Les choses ont changé, dans certaines parties du monde, vers le début du XIXe siècle. Les taux de croissance et les revenus ont augmenté dans des proportions spectaculaires pour certaines nations, tout en restant inchangés pour d'autres. Pourquoi en a-t-il été ainsi ? L'une des réponses possibles à cette question est que les nouvelles technologies ont autorisé la création, l'accumulation et la diffusion de richesses toujours croissantes. Une autre réponse, plus analytique, est que certaines cultures ont ouvert largement leur porte au savoir et au changement, offrant ainsi un terrain fertile où les innovateurs pouvaient prendre des risques et poursuivre leurs rêves. Est-ce le fait du hasard qu'ils aient pu aussi enrichir leurs concitoyens ? Et le retard accusé par les autres pays n'est-il pas dû à une tradition d'immobilisme, à un contrôle central inhibiteur ou à une bureaucratie paralysante ?

 

http://nanobugle.files.wordpress.com/2010/01/innovation1.jpg


Les États-Unis sont, de longue date, des pionniers tant de l'innovation que de l'application de l'innovation à la génération de richesses. On pourrait même dire que cet état d'esprit est l'un des traits génétiques de la nation. L'un de ses fondateurs, Benjamin Franklin, a inventé à lui seul le paratonnerre, le poêle Franklin, les verres à double foyer et le cathéter urinaire souple. (Bien que Benjamin Franklin ait choisi de ne pas faire breveter ces inventions, ses multiples autres activités entrepreneuriales démontrent amplement son intérêt pour l'accroissement de ses revenus !) À notre époque, les économies d'Extrême-Orient, notamment Hongkong, Singapour, Taïwan, la Corée du Sud et le Japon, font preuve d'aptitudes analogues, pendant que la Chine et l'Inde acquièrent des capacités considérables de génération de revenus et visent à prendre place parmi les toutes premières puissances économiques mondiales.


Les États membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) tirent des revenus considérables de leurs avoirs pétroliers, mais ils n'ont pas, pour la plupart, fait preuve de grandes capacités d'innovation ni participé dans une grande mesure à l'expansion économique mondiale. On peut avancer ici l'argument selon lequel que les substantiels revenus par habitant provenant des hydrocarbures réduisent les encouragements à investir dans de nouvelles entreprises ou à appuyer l'innovation. Certains gouvernements du Moyen-Orient semblent avoir pris conscience du problème et y ont réagi. Dubaï, par exemple, a investi lourdement dans la création d'une infrastructure financière et dans le secteur des loisirs, tandis qu'en Arabie saoudite, l'université du Roi Saoud compte aujourd'hui 70.000 étudiants.

En Amérique latine, le Brésil a rejoint les rangs des grandes économies mondiales et il accomplit des progrès notables dans l'application de techniques novatrices modernes sur le plan intérieur ainsi que pour l'exportation.

Le génie de l'innovation et de son application à des fins productives pour résoudre divers problèmes et produire des richesses n'est pas une invention américaine et il continuera de se répandre bien au-delà des nations mentionnées ici. Partout, cependant, il faudra que la culture, l'initiative individuelle et l'appui de l'État concourent à l'éclosion d'un climat d'opinions, d'habitudes et d'idées favorables à l'innovation.


Influences réciproques

Comment la culture influe-t-elle sur l'innovation et quelle influence en subit-elle en retour ?

Culture et innovation sont indissociablement liées. Il ne saurait y avoir d'innovation dans un contexte culturel qui, à défaut d'être favorable à l'innovation, n'y est au moins pas indifférent ou hostile ; par ailleurs, une fois qu'une innovation apparaît, elle influe sur la culture, et l'une et l'autre évoluent ensemble. L'histoire fourmille d'exemples de ce phénomène. Ces influences réciproques sont particulièrement prononcées à notre époque cybernétique caractérisée par l'omniprésence des techniques de l'information et de la communication.


La naissance du « téléphone intelligent », cet appareil portable qui réunit la téléphonie cellulaire, l'informatique et l'accès à l'Internet, a créé des outils capables de modifier l'opinion publique, d'accélérer l'évolution des tendances et d'intensifier les changements culturels. Les habitudes ont changé en matière de lecture, journaux et livres étant délaissés en faveur de brèves informations factuelles ou subjectives. Débats et lettres ont fait place en grande partie d'abord au courrier électronique et à présent à Twitter et autres sites de microblogues. La cyberculture a considérablement réduit le temps qui sépare l'acquisition de connaissances et la décision ainsi que le cycle de réutilisation des connaissances pour créer d'autres connaissances. L'information instantanée, provenant de n'importe où et communiquée à n'importe qui, est devenue un véhicule à impact instantané sur l'opinion et sur la motivation - et qui n'est pas à l'abri de la manipulation. Cette accélération de l'acquisition du savoir peut se répercuter sur l'éducation, l'opinion, les loisirs, les mœurs et le développement culturel.


Dans de nombreuses régions du monde, la culture s'est développée à l'origine chez des gens animés principalement par le souci de se nourrir, au rythme de la vie agraire. De nos jours, la culture est souvent façonnée par l'atmosphère, les mœurs, les traditions et les us et coutumes d'un groupe de gens unis les uns aux autres par divers liens. Ces connexions peuvent être le niveau d'instruction, les croyances religieuses, les liens familiaux, l'ethnicité, l'emplacement géographique ou la nationalité. La culture est aussi un moteur de la créativité individuelle ou collective.


L'innovation est l'art de créer quelque chose de nouveau, poème, texte, plante à fleur, théorème mathématique, progrès médical ou invention. L'accent est mis de nos jours sur les technologies, en particulier les technologies e l'information, en tant que catalyseur majeur de l'innovation. Cela provient en grande mesure du remarquable accroissement de la richesse mondiale au cours des six décennies écoulées depuis la création de l'ordinateur universel en 1946. L'ordinateur, en conjonction avec les avancées notables des capacités de communication et des techniques de visualisation, a produit un accroissement de la richesse appréciable et a permis la naissance de nouvelles industries, même en des lieux où il n'existait pas jusqu'alors de capacités industrielles lourdes. On peut citer en exemple le secteur des micropuces de Singapour et de Taïwan et l'essor du logiciel informatique en Irlande et aux Philippines. Une évolution analogue est venue développer l'économie de pays qui possédaient déjà des industries lourdes, telles que la Chine, l'Inde et le Japon.

 

Ces développements se sont appuyés successivement les uns sur les autres, chaque innovation amenant logiquement à la suivante et toutes dépendant d'une culture qui embrasse les connaissances et le changement. On s'était efforcé, au fil des siècles, de trouver des moyens de calculer plus facilement et plus rapidement. Des dispositifs mécaniques et électriques construits grâce aux capacités industrielles de l'époque ont précédé les ordinateurs. C'est l'accroissement de la stabilité des tubes électroniques et des connaissances relatives à leur emploi qui ont permis de concevoir et de construire le premier ordinateur électronique. Les ordinateurs ont permis l'avènement des satellites, qui ont mené à leur tour à la révolution des communications. Et cette même connaissance et ce même emploi des circuits a abouti à la télévision et aux techniques de visualisation, principalement numériques, qui complètent la puissante triade de l'information à laquelle est due toute notre cyberépoque.


Ce n'est pas un effet du hasard qu'un si grand nombre des événements qui ont abouti à l'ordinateur personnel moderne ont eu lieu aux États-Unis dans les années 40 et durant les décennies qui ont suivi, ces événements étant concentrés en Californie dans la région de la Silicon Valley. Dans cette région, la culture prédominante a réuni des gens remplis d'idées et des techniques capables de transformer celles-ci en produits opérants.

Nous vivons aujourd'hui dans ce qu'un chroniqueur du New York Times, Thomas Friedman, a appelé un « monde plat ». Notre monde, s'il n'est pas encore parfaitement plat, s'est certainement aplati pour devenir un lieu où la communication et la disponibilité instantanées d'informations suscitent une « culture de l'innovation » qui efface les frontières nationales et permet à un nombre toujours croissant de citoyens du monde de créer et d'innover.


Une motivation viscérale

Certes, même dans la Silicon Valley, dans la région de Bangalore en Inde ou dans n'importe lequel des autres foyers de l'innovation, tout le monde n'est pas inventeur. Les inventeurs sont des gens qui ont des rêves et qui possèdent la force de caractère nécessaire pour en faire des réalités. On ne peut pas créer cette motivation viscérale, cette volonté et cette ambition profondes d'accomplir des choses, mais on peut la nourrir, l'entretenir, l'encourager, que ce soit dans le domaine de la technologie, de la médecine, des arts ou de l'agriculture.


Les grandes étapes à suivre pour instaurer un climat culturel propice à l'innovation consistent à élargir l'accès au savoir (et, partant, l'infrastructure éducative), à fournir un appui financier aux innovateurs, à éliminer les obstacles bureaucratiques qui s'opposent à la reconnaissance des innovations et à engager des dépenses pour faire connaître les produits novateurs.

Prenons, par exemple, une composition musicale. Il faut, pour en assurer le succès, qu'il existe des établissements d'enseignement pour former les futurs compositeurs, un appui financier pour permettre à un compositeur de créer son œuvre, une infrastructure juridique assurant la protection des droits d'auteur, et des moyens financiers pour que l'œuvre musicale puisse être jouée.


Un autre phénomène encourageant est que les technologies nouvelles réduisent les obstacles qui s'opposent à l'innovation, créant ainsi un cercle vertueux favorable à l'instauration d'une culture de l'innovation plus mondiale. Avant l'avènement de la téléphonie cellulaire et des téléphones intelligents, les communications interurbaines exigeaient une infrastructure aussi vaste que coûteuse, bien au-delà de la portée des budgets de nombreux pays pauvres. Mais les relais de transmission des réseaux cellulaires sont bien plus simples et bien moins coûteux que les réseaux câblés. Grâce à quoi des millions d'innovateurs potentiels qui auraient été isolés et ignorés peuvent aujourd'hui participer aux activités de la communauté de plus en plus nombreuse des innovateurs.


L'Internet

L'essor de l'Internet, concomitant à celui de la téléphonie mobile bon marché et d'autres moyens d'accès dans des régions du monde de plus en plus vastes, révolutionne le développement culturel. Cela ne signifie pas que les Africains, les Indiens ou les Chinois se mettent à ressembler davantage aux Européens, aux Japonais ou aux Américains. Cela signifie que les gens sont de plus en plus nombreux à pouvoir communiquer entre eux de par le monde et que l'endroit où l'on se trouve est un facteur de moins en moins important pour la capacité d'innover.


Les usagers de téléphones portables représentent plus de la moitié de la population du globe et leur proportion augmente de jour en jour. Le portable est en passe de devenir le moyen universel de communication et de loisirs, source d'information et même d'éducation. Les informations stockées dans les innombrables systèmes et banques de données de par le monde sont accessibles et utilisables par tout le monde, à tout moment et depuis n'importe où. Cette évolution extraordinaire met les ressources du monde entier à la portée de tous.


Certes, il y a eu, bien avant l'Internet et la téléphonie mobile, des technologies telles que la radiophonie qui permettaient de communiquer au-delà des frontières nationales - songeons aux affrontements de la guerre froide entre les radiodiffuseurs sur ondes courtes du monde occidental et les signaux de brouillage soviétiques - mais les flux d'information sont de très loin plus importants de nos jours. Les tentatives visant à contrôler la circulation de l'information par l'Internet ou les téléphones portables ne peuvent réussir que partiellement. La divulgation d'informations, le partage des idées, l'élan créateur et l'innovation active ne peuvent que s'amplifier.


Nous devons nous garder par ailleurs de relier toutes les innovations aux progrès techniques. Les pionniers de la musique, de la littérature et de la danse repousseront toujours plus loin les frontières de leurs arts respectifs. Mais tous peuvent aussi bénéficier de la technologie. Nombreux sont les compositeurs qui créent des sons au moyen d'un logiciel spécialisé et d'un ordinateur personnel. Et la technologie apporte une aide incommensurable à la diffusion, à l'emploi et à l'appréciation de leurs créations. Les orchestres peuvent désormais se dispenser des maisons de disques pour diffuser leur musique lorsqu'ils disposent de YouTube ou d'un moyen équivalent à portée d'un simple clic de souris.


Culture et innovation se soutiennent donc mutuellement et s'étendent conjointement. Au niveau mondial, il n'y a plus de limites au possible, sauf celle-ci : l'innovateur doit avoir la motivation, le courage et la force d'âme nécessaires pour imposer son innovation. Les pays qui encouragent ces individus verront leur culture se développer et le potentiel d'innovation s'accroître. Ceux qui ne le font pas se laisseront distancer.


Les nations qui permettent à l'individu de rêver, d'innover et de produire gagneront en stature et en influence au XXIe siècle. Les facteurs déterminants dans cette course seront l'élimination des traditions paralysantes (mais certes pas de toutes les traditions) et la levée des obstacles gouvernementaux et des carcans bureaucratiques injustifiés. Les cultures qui récompensent l'ingéniosité et la réussite produiront grâce à ces deux catalyseurs une nouvelle vague internationale de croissance économique. Il se prépare à l'échelle mondiale un tsunami qui balaiera devant lui ceux qui ne s'y seront pas préparés.

 

http://www.fivesgroup.com/FR/Innovation/PublishingImages/titre_innovation_recherche_fr.jpg

 

Rocco Martino est fondateur et président de CyberFone Technologies et chercheur principal à l'Institut de recherche en matière de politique étrangère, situé à Philadelphie (Pennsylvanie).

 

GOUVERNEMENT

 

On a beaucoup écrit sur les entreprises innovantes et sur ce qui les différencie des autres, moins sur le rôle que le gouvernement peut et doit jouer pour créer les conditions préalables à leur réussite. Un récent rapport réalisé par le BCG en consultation avec la National Association of Manufacturers (NAM) souligne l'interdépendance des organismes publics et des milieux d'affaires et leur besoin commun d'une direction éclairée en matière d'innovation.


Moteur de croissance, de compétitivité et de valeur pour les actionnaires, l'innovation est citée par tous les patrons du monde comme un élément indispensable de leur réussite. Mais l'innovation profite également aux nations. Les pays dotés d'industries florissantes offrent des revenus plus élevés, une meilleure qualité de vie et un niveau de vie plus élevé que ceux qui sont moins vigoureux.


La nécessité de garder une longueur d'avance sur la concurrence est plus importante que jamais dans le contexte actuel de la mondialisation. L'émergence d'entreprises de pays à coûts de production bas, tels que l'Inde, la Chine, le Brésil et les États de l'Europe de l'Est, a changé la donne. Avec l'inondation des marchés par des produits bon marché et de bonne qualité venus de tous les coins du monde, lutter sur le front des prix est une bataille perdue d'avance pour la plupart des entreprises. Pour rester compétitives, elles doivent se différencier grâce à l'innovation et proposer de nouveaux produits et services, de nouvelles manières de travailler, de nouvelles façons de se positionner sur le marché. Et le gouvernement doit soutenir ces efforts d'innovation par une politique judicieuse.


Renforcer la main-d'œuvre

L'élément le plus important pour le succès de toute innovation est une main-d'œuvre talentueuse et éduquée, mais trouver des ouvriers qualifiés est un défi permanent pour les entreprises. Le gouvernement peut améliorer les compétences de la main-d'œuvre en investissant dans un système d'enseignement efficace et en veillant à ce que la politique d'immigration soutienne l'innovation au lieu de la freiner.


Si la réforme en profondeur de l'éducation est un processus de longue durée dont les résultats ne sont visibles que des années plus tard, certaines réformes de l'enseignement et de la formation de la main-d'œuvre donnent des résultats plus rapides. Par exemple, avec une meilleure intégration des programmes classiques et techniques dans le secondaire, les diplômés seront sans doute plus à même d'accéder au marché du travail ou de poursuivre leurs études. Lorsque les programmes professionnels et techniques sont alignés sur les besoins et les normes du marché de l'emploi, les élèves acquièrent des compétences reconnues par les employeurs et ceux-ci peuvent trouver des travailleurs qualifiés. Par-delà la politique éducative, des règles d'immigration moins restrictives peuvent renforcer la main-d'œuvre. Les immigrés qualifiés peuvent améliorer le climat de l'innovation de leur pays d'accueil. Une étude réalisée en 2009 par le Bureau national de la recherche économique a montré qu'aux États-Unis, les États ayant accueilli plus d'immigrants qualifiés produisaient plus de brevets, tant parmi ces immigrés qu'au sein du reste de la population. Tout le monde en profitait.


Promouvoir la rentabilité

Les entreprises doivent être en mesure de tirer profit de leurs efforts d'innovation, sinon, soit elles cessent d'investir soit elles se délocalisent dans un État fédéré ou dans un pays où elles peuvent gagner plus d'argent. Les pouvoirs publics peuvent contribuer à réduire les coûts et à augmenter les bénéfices en faisant strictement appliquer les protections entourant les brevets, droits d'auteur et autres droits de propriété intellectuelle ; ils peuvent aussi prévoir des allégements fiscaux, des stages de formation et des mesures qui rabaissent les coûts structurels liés à la politique financière, à la réglementation des entreprises et à l'énergie.


Les crédits d'impôts pour la recherche et développement (R&D) sont une des manières les plus fréquemment utilisées pour réduire les coûts de l'innovation. Le récent rapport de BCG /NAM a montré une relation étroite entre les programmes d'abattements fiscaux pour l'innovation et la performance économique du pays : 19 des 20 premiers pays industriels (déterminés par leur produit intérieur brut) avaient des programmes d'allégement fiscal pour la R&D. Chose intéressante, le montant absolu de ces allégements ne comptait guère dans l'équation.

 

Le soutien des flux de revenus est aussi important. Dans la plupart des pays, il existe une politique d'enregistrement et de protection de la propriété intellectuelle. La perte des droits liés à une invention ou à un produit du fait de la politique d'un pays ou de la non-application de la législation en vigueur est cause de préoccupation pour tous les patrons et elle peut entraîner une perte de revenu. Confrontées à ce risque, les entreprises peuvent être tentées de réimplanter ailleurs leurs activités d'innovation.


Faire preuve de cohérence

L'innovation demande du temps et exige une planification rigoureuse. Les entreprises innovent plus lorsqu'elles sont certaines que le gouvernement continuera à les épauler demain et dans les années qui viennent. Pour être efficace, la politique financière doit être cohérente et soutenue sur le long terme puisqu'on doit parfois attendre dix ans avant qu'un investissement dans l'innovation devienne rentable.


D'autres initiatives, en matière d'éducation et de main-d'œuvre par exemple, peuvent demander encore plus longtemps avant de porter leurs fruits. Les gouvernements doivent garder le cap jusqu'au bout. Vu le laps de temps requis pour l'innovation, la cohérence et la continuité du soutien politique sont indispensables.


Faciliter l'innovation

Les gouvernements peuvent faciliter et rendre plus efficaces le développement et la commercialisation des inventions par la recherche et l'accessibilité. Tous les gouvernements, et notamment ceux disposant de fonds limités, trouvent leur avantage dans la constitution de partenariats avec les entreprises, les organisations sans but lucratif et les établissements d'enseignement afin d'élargir la taille des opérations et d'obtenir de meilleurs résultats. Bien que nombre d'universités américaines et d'agences gouvernementales financent beaucoup de recherches novatrices, les directeurs d'entreprise nous disent qu'il est très difficile d'avoir accès à ces ressources.

Les pouvoirs publics doivent demander aux entreprises ce dont elles ont besoin et comment ils peuvent les aider… et écouter leurs réponses.


Promouvoir le développement par grappes

Les grappes sont des groupes d'entreprises interdépendantes d'un même secteur d'activité concentrées dans une même aire géographique. En attirant ou en créant des groupes d'entreprises dans un secteur spécifique, un gouvernement peut promouvoir l'innovation et, s'il choisit bien, stimuler sensiblement l'économie nationale. Cette méthode peut être particulièrement efficace dans les petits pays ; pour les plus grands, elle peut être moins valable dans la mesure où toute grappe donnée peut se révéler trop petite à l'échelle du pays pour avoir un impact sensible, du moins dans un premier temps.


Bien que les petits pays puissent parier sur des secteurs spécifiques où donner un coup de fouet à l'innovation (et plus généralement à la croissance), cette stratégie n'est pas sans risque : les économies intégrées, quel que soit leur succès initial, grandissent et tombent en fonction des résultats d'un nombre limité de secteurs. Certaines faillites retentissantes récentes sont à méditer dans ce domaine. C'est une politique à forts dividendes mais à hauts risques.


Montrer l'exemple

Un soutien visible et soutenu - sous forme de financement de la R&D, de crédits d'impôts, de changement de la politique, etc. - fait passer le message que l'innovation est importante. Il faut faire de l'innovation une cause commune pour le plus grand bien de tous. Les pays tels que la Corée du Sud, la Chine et Singapour, dont les gouvernements soutiennent activement et publiquement l'innovation, attirent de plus en plus d'innovateurs et donc produisent plus d'innovations.


Ces actions alignent les intérêts des entreprises et des gouvernements et aident ces derniers à mieux servir leurs ressortissants. Pour les pays qui veulent encourager l'innovation, l'heure est venue de lui donner la priorité à tous les niveaux de leur administration et de prouver leur engagement en l'appuyant sur des mesures concrètes. Les enjeux ne sauraient être plus sérieux : il ne s'agit de rien moins que la compétitivité au niveau mondial, des emplois sûrs pour les travailleurs et l'amélioration du niveau de vie.

 

James Andrew, associé principal et directeur exécutif du bureau de Chicago du cabinet Boston Consulting Group (BCG), dirige la pratique innovation du groupe. Il accepte les questions sur le site andrew.james@bcg.com.

 

Question d'innovation, le dossier (1/3)

23:51 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, gouvernance, innovation, prospective, histoire, internet | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

04/11/2010

Du courage au doute, le mal français.......?

En peu d’années, nous sommes en train de passer de la génération du courage à la génération du doute.
Elle a accompagné l’immense transformation des techniques, des moeurs et des rapports sociaux aussi bien qu’internationaux qui a caractérisé ces années de prospérité et de progrès. Par son aura, son énergie, son brio, cette génération du courage a conservé aux institutions académiques une place de premier plan, vitrine culturelle d’une France victorieuse et entreprenante, celle du Concorde, de la dissuasion nucléaire, du pont de Tancarville et du paquebot France. Elle a su prolonger ce prestige bien au-delà des trente glorieuses, quand mai 68 secouait le pays, quand la crise pétrolière venait déjà l’affaiblir, quand l’effondrement de l’URSS bouleversait les équilibres mondiaux. Sans cette génération du courage, le doute aurait pu s’installer beaucoup plus tôt. Elle l’a rejeté dans l’ombre. Mais aujourd’hui, l’éclat des armes qui cuirassaient les vainqueurs n’aveugle plus nos yeux et rien ne nous protège. Nous contemplons le monde nouveau avec des yeux décillés et nous sommes naturellement saisis par le doute quant à la place qu’y occupe désormais la France.

 

http://boutique.sortirdunucleaire.org/images/ote-le-doute-g.jpg


Ce que nous voyons, c’est la crise profonde que traversent aujourd’hui notre pays et sa culture. Pour être exact, il faudrait d’ailleurs dire les crises. Car elles sont, à mes yeux, de trois ordres. Crise de la France en elle-même. Crise des rapports entre la France et les autres pays occidentaux et enfin, crise de l’occident lui-même, auquel nous appartenons, face au reste du monde
Crise de la France en elle-même. Notre confrère Pierre Nora a bien analysé la transformation radicale de notre pays au cours de ces dernières décennies. D’une nation étatique, écrit-il, guerrière, majoritairement paysanne, chrétienne, impérialiste et messianique nous sommes passés à une France atteinte dans toutes ces dimensions et qui se cherche souvent dans la douleur. L’affaiblissement extrêmement rapide de ce qu’il appelle l’identité nationale-républicaine s’accompagne d’un affranchissement général de toutes les minorités –sociales, sexuelles, religieuses, régionales…–. Or, pendant ces mêmes années, la composition de la population a elle-même beaucoup évolué, enrichissant notre pays d’autant de groupes capables de se revendiquer comme minorités. La croissance économique a attiré vers la France de nombreux ressortissants de son ancien empire qui véhiculent le souvenir tenace et souvent douloureux de la période coloniale.


D’autres migrants, avec la mondialisation des échanges, proviennent d’aires géographiques et culturelles encore plus éloignées, Chine, Sri Lanka, Amérique latine. Ils n’ont guère d’histoire commune avec la France et transportent avec eux leurs cicatrices, leurs ambitions, en un mot leur mémoire. Cette diversité nouvelle, ces fractures mémorielles constituent autant de défis culturels à relever pour la France contemporaine. Dans le domaine linguistique, par exemple, l’Académie française, gardienne de la langue et, par conséquent chargée tout à la fois de la préserver et de la faire évoluer, en est bien consciente. Chaque groupe aujourd’hui cultive ses codes linguistiques, la question des langues régionales ressurgit, l’expression littéraire elle-même fait éclater les repères classiques, sous l’influence d’auteurs venus d’aires francophones diverses, voire d’autres univers linguistiques.


Le domaine de l’Histoire voit également surgir de nouvelles difficultés. Dans un pays qui a depuis longtemps pour référence une histoire extrêmement homogène et normative, l’irruption des mémoires minoritaires – certains diront communautaires– tend « à frapper toute histoire de la nation des stigmates du nationalisme ».


Comment, dès lors, concevoir l’Histoire, la philosophie et même la littérature françaises ? Paul Thibault a écrit il y a quelques années un livre intitulé Que doit-on enseigner ?. Ce titre résume presque à lui seul les multiples questionnements de la génération du doute. Crise des rapports entre la France et les autres pays occidentaux. Pour en mesurer la profondeur, il faut rappeler d’où nous partons. La France a exercé pendant plusieurs siècles un magistère culturel quasi-universel. De Voltaire à Camus, de Victor Hugo à Mauriac, les grandes figures culturelles françaises étaient également de grandes figures occidentales et même mondiales.


Ce n’est pas que d’autres pays, l’Allemagne, l’Angleterre, la Hollande, n’aient pas eu de grands penseurs.
Mais aucun d’eux n’a pu rivaliser avec la France dans la catégorie dont nous sommes sans doute les créateurs, en tout cas les maîtres : celle des « intellectuels ». Nous sommes les irremplaçables producteurs de ces esprits brillants, incarnation du bon goût, fût-ce pour prêcher la révolution, plus familiers de la conversation que de la dissertation, préférant la clarté à la vérité, maniant l’humour plus aux dépens des autres que d’eux-mêmes, mais surtout sachant admirablement incarner l’esprit de leur temps. Ce qui nous apparaît en général comme l’âge d’or de notre histoire culturelle, c’est cette époque où comme l’écrit Marc Fumaroli l’Europe parlait français, c'est-à-dire où le règne de la France sur les esprits européens allait de pair avec l’usage généralisé de sa langue parmi les élites.

 

http://www.devoir-de-philosophie.com/images_dissertations/17534.jpg

 

Cette double prééminence a été progressivement remise en cause, et de façon accélérée pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Point n’est besoin de revenir sur la considérable poussée de la langue anglaise, en particulier dans les registres scientifiques, diplomatiques, économiques. Mais dans le domaine culturel, je veux dire dans le domaine des oeuvres, la montée en puissance du monde anglo-saxon est aussi évidente.


Ceci vaut pour la culture de masse, en particulier le cinéma, adossé à de considérables puissances financières. Mais cela concerne aussi le domaine intellectuel. Nombreux sont désormais les pays, à commencer par les États-Unis, qui disposent d’économistes, de philosophes, de sociologues, et, bien sûr d’écrivains dont l’audience est mondiale. La France produit toujours de brillants intellectuels et quelques uns peuvent se prévaloir d’une audience internationale. Cependant, leurs décrets ne font plus trembler la planète et l’écho de leurs querelles ne retentit plus aux quatre coins du monde habité. Ils se sont par ailleurs pour la plupart ralliés aux conceptions libérales et démocratiques, ce qui leur ôte ce parfum de révolte et d’utopie qui était un de leurs plus puissants attraits. Par ailleurs, la France engendre toujours quantité de spécialistes exceptionnels, à la renommée internationale. Nos académies s’honorent d’en compter plusieurs et nous déplorons, la disparition récente d’un des plus emblématiques d’entre eux, Claude Lévi-Strauss. Reste que ces individualités sont, elles aussi, attirées par le « centre » américain, où elles sont souvent amenées à séjourner, à enseigner, voire à émigrer.


Crise de l’Occident face au reste du monde, enfin. C’est la moins facile à percevoir mais la plus inquiétante, peut-être. A l’époque où notre Académie a été fondée, l’univers se réduisait au pourtour de la Méditerranée.


Le Mayflower avait emmené les pères fondateurs en Amérique depuis à peine quinze ans. L’élargissement progressif du monde n’allait en rien remettre en cause la prééminence européenne. Au contraire, la colonisation constituait une sorte de dilatation de notre continent et en particulier de la France, à l’échelle du globe entier. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. L’Europe a payé cher les guerres qui se sont déroulées sur son sol. Elle s’est retirée de ses colonies. Ce que l’on a appelé le Tiers-monde, à compter de la conférence de Bandoeng en 1955, a connu un essor considérable. Essor démographique d’abord qui réduit très fortement le poids relatif de l’Europe. Essor économique, qui concerne aujourd’hui non plus seulement quelques petits dragons asiatiques mais d’immenses ensembles comme le Brésil, l’Inde ou la Chine. Essor culturel surtout, qui n’est pas réductible au précédent. Un continent comme l’Afrique, dont la situation économique est contrastée, à certains endroits prometteuse mais dans beaucoup d’autres catastrophique, n’en a pas moins produit une culture extrêmement féconde dans tous les domaines, musical, pictural, et littéraire.


Devant ce paysage nouveau, on peut comprendre que l’on soit saisi par le doute. Doute quant à la place de notre pays, de notre culture, de notre langue dans un monde aussi radicalement bouleversé.


A priori, le doute est une faiblesse. Tel est, du moins, le sens commun. Celui qui « ne doute de rien » semble avoir un avantage sur l’indécis. Et, en effet, notre doute serait une grande faiblesse s’il nous conduisait au pessimisme et au renoncement. En cheminant dans les couloirs de cette maison, en passant devant les bustes de pierre ou de bronze de nos illustres prédécesseurs, nous sommes accoutumés à ce sentiment d’humilité qui nous fait nous sentir bien petits. À titre individuel, c’est plutôt un signe de bonne santé. Mais si nous l’appliquons à toute la nation et à toute l’époque ; si nous pensons que la France d’aujourd‘hui ne vaut pas celle d’hier ; si nous sommes gagnés par l’idée que la France, quand elle n’est plus tout, n’est plus rien, alors, oui, le doute est une grande faiblesse. Ce serait ignorer et trahir l’extraordinaire créativité française actuelle, dans tous les domaines, littéraires, théâtral, cinématographique, architectural. Ce serait méconnaître la capacité d’attraction que continue d’exercer notre langue dans le monde. Lorsque l’on évalue la francophonie au nombre de locuteurs du français, on passe à côté de ce qui en fait la spécificité et la force : la dispersion planétaire de ceux qui parlent notre langue. La francophonie n’est pas la caractéristique linguistique d’un bloc de peuples regroupés sur une même aire géographique : c’est un trait d’union entre des régions différentes du globe. Dans une période où le monde redevient multipolaire, l’hégémonie de l’anglais n’est plus une fatalité. Dans de nombreux pays, le français est même vu comme une alternative culturelle et politique. C’est notamment le cas dans les grands pays émergents, puissances d’aujourd’hui mais surtout de demain que sont le Brésil et la Chine. Comme nous le rappelait notre Secrétaire perpétuel, madame Carrère d’Encausse, à la suite de son voyage à Shanghai, le pavillon français de l’Exposition Universelle est le deuxième plus visité après celui de la Chine. Il est donc une autre forme du doute, plus créatif, et même plus combatif.

 

Un doute qui nous fera chercher les moyens de relever les défis de ce temps et de donner à la France sa place, toute sa place dans un monde globalisé. Un doute qui doit nous faire poser des questions pour l’action. C’est ce doute qui inspire les interrogations qui traversent aujourd’hui nos institutions et, en particulier, l’Académie française qui me délègue devant vous ? Tout nouveau venu dans cette Compagnie a tendance à mettre l’accent sur les nécessaires évolutions et nos aînés ont la grande sagesse de nous rappeler les vertus de la tradition. Dans une France en quête de repères, la continuité historique de l’Académie est une grande force. Nous ne devons pas oublier que cette institution a été créée au moment où la France traversait une période de guerre civile autrement plus critique que la nôtre et qu’elle a peut-être contribué à jeter les bases de la renaissance politique et culturelle qui a suivi les temps sanglants de la Fronde. Dans une époque où tant de choses sont éphémères, la tradition que nous représentons matérialise la permanence de la nation à travers la continuité des siècles. Elle est certainement l’une de nos fonctions essentielles.


Pour autant, l’Académie a su évoluer. Ainsi, au tournant des années soixante, a eu lieu l’élection du premier étranger de naissance, en la personne de mon prédécesseur Henri Troyat. Il fut rapidement suivi de beaucoup d’autres, qui représentent presque tous les continents, comme Léopold Sédar Senghor, Julien Greene, Hector Bianciotti ou François Cheng. Comment prolonger cette ouverture et faire en sorte qu’elle nous permette de refléter la diversité de la France d’aujourd’hui ? Bien d’autres évolutions peuvent être envisagées, qui posent autant de questions délicates et nous donnent l’occasion d’exprimer nos doutes et nos interrogations. Quelle place, par exemple, devons-nous réserver à la littérature par rapport à d’autres formes de création en rapport avec l’écrit ? En particulier, comment mieux représenter le domaine audio-visuel et notamment, bien sûr, le cinéma. Comment nous adapter au champ nouveau que constitue le monde virtuel, la planète internet ?

 

http://2.bp.blogspot.com/_Y1hVCi17yqQ/Sg4U9apsnxI/AAAAAAAABcU/iYA7ckqDmFI/s400/Doute1.jpg

 

Comment défendre la francophonie sans marginaliser la culture française dans les grands circuits de production culturels dominés par le monde anglo-saxon ?


Le doute est à l’origine de toutes ces interrogations. Ce doute-là, constructif, n’est pas une faiblesse mais, au contraire, une force.
Nous devons en être conscients et le revendiquer car le doute est peut-être la caractéristique la plus profonde de la culture française. A l’époque où fleurissent partout les intégrismes, où tant de gens sont prêts à occire leur prochain au nom de convictions qu’ils considèrent comme indiscutables, le doute est un instrument précieux. La dérision, l’humour, la tolérance, le respect des différences sont les fruits de cet arbre du doute que la France cultive depuis Montaigne et qui fait d’elle le pays de la liberté. À ce propos, je ne crois pas inutile de rappeler, pour conclure, que la naissance du doute chez Montaigne fut d’abord la conséquence d’une défaite.


Nous sommes en 1555. La France envoie une flotte pour conquérir le Brésil. Les Français ont la ferme intention d’apporter la civilisation aux cannibales qui peuplent la baie de Rio. Mais finalement, sur la petite île où ils accostent, au pied du pain de sucre, les colons vont s’étriper, au nom d’obscures querelles théologiques. En somme, ce sont eux qui vont se conduire comme des sauvages. L’expédition tournera court et préfigurera les guerres de religion. Cependant, il se trouve que l’un des protagonistes de cette expédition ridicule, en rentrant en France, va devenir le secrétaire de Montaigne. Il lui raconte son aventure et fait naître en lui le doute. Et si nous étions plus barbares que les Cannibales ? écrit en substance Montaigne dans le chapitre fameux du deuxième livre des Essais intitulé précisément « Des Cannibales ». Ainsi, créée-t-il la figure du « Bon Sauvage ». La fortune philosophique de ce concept sera immense tout au long du XVIIIe siècle. Les idées de tolérance, de respect des cultures, en un mot d’humanité qui en procédent sont parmi nos
plus précieux apports à l’histoire. Ainsi, de la déroute des Français du Brésil sont nées, par le détour de Montaigne, les idées libératrices dont ils seront les propagateurs dans le monde entier. Cet exemple doit nous rappeler que le doute est une plante qui pousse souvent sur les décombres de la puissance. Elle fend le marbre froid des grandes théories et des pouvoirs sans contrepoids. La voir fleurir en ce moment doit plutôt, à rebours des fausses évidences, nous rendre confiants dans notre avenir.

 

ENJEUX DE LA DEFENSE - DOCTRINE - CONCEPTS - MISSIONS
Le doute : faiblesse ou force de la culture française ?
Source journal ou site Internet : Institut de France
Date : 28 octobre 2010
Auteur : Jean-Christophe Ruffin, de l’académie française

09:49 Écrit par HUMANITAS dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : courage, doute, mondialisation, histoire, gouvernance, mayflower, brésil, montaigne, respect, tolérance | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

01/11/2010

Fractures françaises ....de Guilluy

Pour information:

 

Quinze ans après le fameux slogan de campagne de Jacques Chirac sur la « fracture
sociale » où en sont les inégalités? Le constat du géographe Christophe Guilluy dénonce l'incapacité de nos dirigeants à palier les inégalités territoriales. Marianne2 publie, en exclusivité, des extraits de son livre à paraitre « Fractures françaises ».

 

http://mickaelmarie.blogspirit.com/images/medium_crs_petit.jpg


Il y a 15 ans maintenant, Jacques Chirac emportait l’élection présidentielle grâce à une intuition que résumait non pas son indigeste premier slogan « manger des pommes » mais le second, ô combien plus politique, dénonçant la « fracture sociale ». Pour Christophe Guilluy, rien n’a vraiment changé en 15 ans. Au contraire, d’évitement en évitement, les cassures se sont approfondies, diffusées, multipliées, comme un cancer mal soigné se métastase. Avec « Fractures françaises », son dernier essai, dont on peut lire quelques extraits cidessous, le géographe dresse un constat alarmiste sur la situation des couches populaires après 20 ans de mondialisation à marche forcée. Cette fois-ci, ce sera sans cartes, mais avec en appui un sérieux paquet de statistiques. Car il s’agit ni plus ni moins pour ce chercheur que de dénoncer l’incroyable cécité des politiques publiques, à comprendre, apprécier, mesurer les inégalités territoriales qui se sont maintenant enkystées dans ce « vieux pays ». Derrière ces territoires, ce sont évidemment des populations. Alors que les dynamiques de mondialisation, de « métropolisation », et d’émergence du multiculturalisme à l’oeuvre depuis deux voire trois décennies ont ébranlé le « principe d’égalité sociale ». Les réponses apportées ont à chaque fois tapé à coté de l’objectif, mainte fois répété, rarement atteint, de maintien des principes républicains.


La banlieue occulte tous les autres territoires
Cet aveuglement, les politiques l’ont en partage avec nombre d’acteurs de la sphère publique. Et d’abord les médias, comme on l’a encore vu récemment avec ces journalistes du Point abusés par leur « fixeur » de Montfermeil dans leur « enquête » sur la polygamie en banlieue. S'il est vrai que se posent dans ces espaces des questions aussi sensibles que le « vivre ensemble », comme viennent le confirmer les travaux du sociologue Hugues Lagrange sur la sur-délinquance, cette banlieue est, selon l’auteur, désignée à tort comme une terra incognita. Guilluy rappelle l’importance des travaux académiques qui lui sont consacrés comme des milliards d’argent publics qui y sont dispensés. Le problème est que la banlieue finit par occulter tous les autres territoires. Et par ricochet, la question sociale, pour le plus grand profit d’une droite sarkozyste qui a fait de l’insécurité son fond de commerce, avec les (non-) résultats que mesurent parfaitement les statistiques. Pour lui un consensus « caricatural » s’est imposé : les banlieues concentrent tous les problèmes, sous entendu il n’y en a pas ailleurs. Dit autrement : « l’idée d’une société française divisée entre les exclus, essentiellement les minorités qui vivent en banlieue, et la classe moyenne ».


A la faveur de ce discours, qualifié de dominant, disparaît donc la question de la relégation culturelle et spatiale (les grands espaces périurbains, au delà des banlieues) des classes moyennes et populaires. A cette montée des inégalités monétaires, et surtout d’opportunité d’ascension, tant pour les français dits de souches que pour les immigrés, répond une politique centrée sur une analyse essentiellement communautariste. La promotion de la diversité qui en découle aboutit aux rustines de la discrimination positive, déjà en place à l’ENA ou à Sciences-Po. Pourtant comme le note l’auteur « Si les élites sont prêtes à s’ouvrir à la diversité ethnique, peu considèrent la diversité sociale, que remettrait en cause un système dont elles bénéficient, comme une priorité ». Ces fractures françaises dessinent un territoire en recomposition, où seuls s’imposent les problèmes de la banlieue, que résoudraient à bon compte l’émergence d’une société dite multiculturelle.


De leur déni nait le mythe d’une société apaisée au sein de laquelle s’épanouirait une classe moyenne majoritaire et bénéficiaire de la mondialisation. En fait, le chômage de masse qui s’incruste depuis 30 ans, l'abstention massive, les inégalités de revenus qui s'accroissent, ou encore e fait que les masses populaires disparaissent des écrans radar des médias, invalident totalement cette analyse. L’ouverture massive des frontières aux biens et aux personnes, qui élargissent ces « fractures françaises » demeure un invariant, dont l’élite profite indéniablement, quitte à faire voler en éclats le modèle républicain.


Extrait du livre « Fractures Françaises », du géographe Christophe Guilluy, chez Bourin Editeur, 19 €.


Certaines thématiques structurent plus que d’autres le discours dominant. Depuis 1990, la banlieue, les minorités et la classe moyenne occupent ainsi l’essentiel du discours des prescripteurs d’opinions et, singulièrement, de la classe politique. À aucun moment, la question de la pertinence de ces représentations sociales et territoriales n’a été posée; celles-ci traduisent pourtant une interprétation très idéologique des oppositions sociales. La remise en cause des représentations sociales de la société française n’est pas un exercice «technique», ni même un débat sociologique. Cette critique des représentations courantes permet d’interroger la pertinence des discours politiques, médiatiques et culturels, et d’identifier ainsi l’une des causes majeures de la fracture entre le peuple et ses élites. La montée de l’abstention et du «populisme» est présentée comme un rejet du politique ou des partis. Elle est en réalité l’illustration d’un décalage croissant entre la réalité et les représentations qui influencent le discours des partis politiques. On comprend dans ce contexte que 67% des Français ne fassent plus confiance ni à la gauche ni à la droite et que seulement une minorité d’entre eux arrivent encore à se situer sur l’échelle gauche/droite.


Comment se sentir impliqué par un débat politique essentiellement centré sur des représentations erronées de la société française?

 

La crise démocratique est d’abord celle d’une grille de lecture dépassée. La question des banlieues occupe une place de choix dans cette grille. Il s’agit certainement de la thématique la plus médiatisée et certainement la plus erronée. Elle s’articule avec celle des classes moyennes. Ces deux thèmes ne sont pourtant jamais mis en relation. La littérature consacrée aux deux sujets est abondante, mais ne montre pas comment ces questions se nourrissent l’une de l’autre. Pourtant, l’une n’existe pas sans l’autre. Les quartiers sensibles se définissent ainsi comme des territoires désertés par les classes moyennes. L’image de ces « no-middle-class-land » s’est construite en creux, en comparaison d’une classe moyenne majoritaire et intégrée vivant sur d’autres territoires, notamment périurbains. Cette analyse caricaturale d’une société divisée entre les «exclus» et les «petits bourgeois», entre les cités et les pavillons, a été confortée par l’émergence de la thématique des minorités. Les exclus, ceux qui se concentrent dans les quartiers sensibles, font partie des minorités visibles, les classes moyennes appartenant mécaniquement à la majorité invisible. L’opposition d’une France des ghettos ethnicisés à une France des pavillons permet de valider l’idée d’une société structurée par un apartheid urbain et ethnique. Peu importe que les banlieues ne soient pas les ghettos américains, que la France pavillonnaire ne soit plus celle de l’ascension sociale des classes moyennes, et que, au final, cette géographie sociale n’existe pas. Cette construction sociologique et urbaine est désormais gravée dans le marbre politique et médiatique: des territoires et des populations qui ne seront jamais des classes moyennes face à des territoires qui, au contraire, y sont fermement arrimés. Cette doxa «sociospatiale» n’est pas seulement une posture médiatique, elle a des conséquences idéologiques profondes. Elle permet, nous le verrons, d’accompagner en douceur l’intégration à la mondialisation libérale en rendant obsolète la question sociale et ainsi de remplacer peu à peu l’égalitarisme républicain par un «égalitarisme multiculturel», beaucoup moins exigeant socialement. La déconstruction du discours sur la banlieue, les minorités et les classes moyennes vise à remettre en cause une représentation idéologique de la société française afin de discerner les véritables dynamiques à l’oeuvre dans la société et sur les territoires. En effet, «la banlieue» n’existe pas. Il ne s’agit évidemment pas là de remettre en cause l’existence de territoires urbains où vivent les trois quarts de la population urbaine. Il ne s’agit pas non plus de nier l’évidence d’une concentration des difficultés sur certains territoires où les taux de chômage et de pauvreté sont effectivement très élevés. Il s’agit, en revanche, de nous interroger sur la signification du surgissement dans le discours politique du «ghetto à la française». Stigmatisée et victimisée, la «banlieue-ghetto» participe à la construction d’une représentation erronée de la société française. Hormis le fait qu’elle empêche de poser le véritable diagnostic des quartiers sensibles, elle masque l’importance des nouvelles dynamiques urbaines et sociales. La situation des banlieues est d’abord la conséquence de l’émergence d’une nouvelle géographie sociale insuffisamment prise en compte.

 

http://www.lexpress.fr/medias/35/la-situation-sociale_182.jpg

 

Une géographie médiatique
Ainsi, pour y voir plus clair, une petite leçon de géographie sociale s’impose. La transformation des villes, les évolutions économiques, la démographie modèlent insensiblement le paysage social. La géographie sociale est aussi le fruit d’un héritage. Les représentations des territoires sont pour partie héritées de deux périodes: celle de la révolution industrielle et celle plus récente des Trente Glorieuses. La vision dixneuvièmiste des territoires oppose les quartiers ouvriers et les régions industrielles aux quartiers bourgeois et aux régions tertiairisées. Née de la révolution industrielle, cette géographie structure encore socialement le territoire. Une autre est venue compléter ce dispositif, celle forgée durant les Trente Glorieuses (1945-1975).


Cette géographie de la «moyennisation» est celle de la France pavillonnaire. Cette France périurbaine se confond avec la France des classes moyennes en voie d’ascension sociale.
Ces géographies sociales «héritées» s’effacent peu à peu dans les années 1980 pour laisser la place à une autre représentation sociale des territoires, celle des banlieues.


Contrairement aux autres, cette géographie-là est d’abord une «géographie médiatique»: «vu à la télé», modelé au fil des ans par la puissance médiatique des images, le paysage des quartiers sensibles s’est imposé à l’ensemble des prescripteurs d’opinions avant même d’avoir fait l’objet d’une analyse sociale et scientifique sérieuse. L’étude des dynamiques sociales pèse en effet peu face aux images d’émeutiers armés de Villiers-le-Bel ou du quartier de la Villeneuve à Grenoble. Ainsi, et pour la première fois, ce ne sont plus les seuls acteurs sociaux qui modèlent et écrivent l’histoire sociale, mais les médias et plus largement les prescripteurs d’opinions. Le traitement médiatique de la question des banlieues n’aura pas seulement contribué à créer de nouvelles représentations sociologiques, il est aussi à l’origine d’une géographie sociale qui structure désormais les discours politiques.


Il est ainsi frappant de constater la rapidité avec laquelle la géographie sociale traditionnelle s’est effacée.
Les territoires de la France ouvrière, industrielle, l’histoire bicentenaire des quartiers populaires des grandes villes, sans parler de la France rurale... tout cela s’est évanoui peu à peu dans les années 1980-1990 au fur et à mesure qu’émergeait l’obsession des banlieues. Cette disparition n’est pas seulement la conséquence du passage de la société industrielle à la société postindustrielle, mais participe à un mouvement idéologique qui vise notamment à substituer la question sociale à des questions sociétales. Ce qui est vraiment en cause ici n’est pas le traitement de la crise des banlieues par les médias, mais l’utilisation politique de ce traitement.


Le « paysage médiatique» est devenu le «paysage social de référence» et le reflet de l’idéologie des élites.
L’analyse de la genèse de cette représentation permet d’éclairer cette dimension idéologique.
Les urbanistes et sociologues ont l’habitude de faire démarrer la crise des banlieues et la politique de la ville en 1973. Les pouvoirs publics créent alors le premier groupe de réflexion sur les quartiers de grands ensembles de logements sociaux. Cette année de naissance est techniquement pertinente puisque l’attention portée aux grands ensembles va précéder les émeutes urbaines. Cet acte de naissance marque une volonté, dès les années 1980, de «techniciser» et d’«urbaniser» une question qui est d’abord démographique, culturelle et idéologique. La banlieue comme «objet politique et médiatique» est née en septembre 1979, précisément dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin. Pour la première fois, des émeutes urbaines, que l’on croyait réservées aux pays anglosaxons ou à ceux du tiers-monde, venaient frapper le territoire français.


Pendant plusieurs jours, les jeunes du quartier de la Grappinière multiplient les «rodéos», affrontent la police et incendient des voitures. Pire, ces échauffourées sporadiques se multiplient et touchent d’autres communes et quartiers de la banlieue lyonnaise. Villeurbanne, notamment la cité Olivierde-Serres, est touchée en 1980.


Un an plus tard, c’est au tour de Vénissieux et du quartier des Minguettes de subir des violences urbaines d’une rare intensité. Les politiques sont sous le choc, comme paralysés par des violences qui concernent une France qu’on ne connaît pas, celle des jeunes Français issus de l’immigration maghrébine. La banlieue, c’est d’abord une image, celle de ces jeunes Français qui défient la police. Le choc est d’abord culturel, et non pas urbain. Ces événements seront d’ailleurs le point de départ en 1983 de la «Marche civique pour l’égalité et contre le racisme », baptisée « Marche des Beurs » par les médias, dont les revendications sont sociales et culturelles; la question urbaine et celle des violences n’apparaissent qu’en second plan. Le traitement médiatique et politique de ces événements modèle assez rapidement l’image-type d’un paysage angoissant, celui de grands ensembles de logements sociaux, souvent dégradés et où les violences sont récurrentes. Le discours sur l’«urbanisme criminogène» prend le pas sur la question sociale et culturelle. La loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire définira en 1995 ces quartiers difficiles comme des «zones sensibles se caractérisant par la présence de grands ensembles ou de quartiers d’habitat dégradés».


Plus tard, sur un même registre, on évoquera la question de la «concentration des difficultés», l’idée étant toujours d’aborder le sujet à travers un prisme urbanistique, qui suggère qu’il existe une volonté politique de concentrer les populations issues de l’immigration maghrébine dans des ghettos. La sur-représentation depuis trente ans des banlieues difficiles, non seulement dans les médias mais aussi dans le monde de la recherche, impose alors le ghetto comme le paysage emblématique de la crise de la société française. La thématique banlieusarde est désormais omniprésente. Sur le sujet, la littérature, notamment sociologique, est prolifique. Il n’y a désormais plus un seul quartier sensible qui n’ait échappé à sa thèse, à sa recherche urbaine, plus un seul îlot qui ne vive en permanence sous l’oeil d’un observatoire local ou national. On connaît tout, absolument tout de ces territoires les plus étudiés de France; de l’immeuble à l’îlot, rien n’échappe à l’analyse. Paradoxalement, cette attention extrême ne semble pas remettre en cause l’idée selon laquelle la banlieue resterait une «terra incognita»; une idée très répandue qui permet au passage de faire perdurer la production de reportages sous prétexte d’investigations inédites ou de nouvelles recherches. Cette attention générale impose de fait les quartiers difficiles dans l’agenda des politiques. Pour l’année 2008, le journal Le Monde avait relevé que le seul département difficile de la Seine-Saint-Denis avait ainsi enregistré 174 déplacements ministériels.

 

http://www.lagedefaire.org/agir/local/cache-vignettes/L350xH261/lien_social-3756c.jpg


Il n'y a pas que des jeunes en banlieue, et il y a aussi des jeunes ailleurs !
On pourrait expliquer cette exploration en continu des quartiers difficiles par l’intérêt pernicieux de médias pour des territoires qui font vendre. L’explication est un peu courte. En réalité, cette attention médiatique est provoquée par le fantasme d’une classe dirigeante persuadée d’être face à l’apparition en France du «ghetto black américain» et d’une jeunesse rebelle issue des minorités ethniques: la France est désormais face aux jeunes du ghetto. Problème, la banlieue française n’est pas le «ghetto black». La jeunesse agitée et en
décrochage des quartiers ne représente qu’une faible minorité des habitants. La question de la médiatisation de cette jeunesse des banlieues pose plusieurs questions. La première tient à la réduction de la population des quartiers sensibles aux seuls jeunes, alors que la majorité de la population est composée d’adultes et de personnes âgées. Bref, les banlieues vieillissent aussi. Les quartiers classés «sensibles» ne sont pas en effet des «fontaines de jouvence». Sur ces territoires, le vieillissement des populations n’est jamais évoqué. Si les adultes sont invisibles, les retraités n’existent pas. La part des plus de 60 ans progresse en fait rapidement dans la plupart des quartiers sensibles avec une «tendance à un rapprochement de la pyramide des âges des ZUS à celle de la France entière8». En banlieue, il semble malgré tout que les jeunes restent toujours jeunes.


On peut pourtant raisonnablement imaginer que biologiquement les jeunes qui ont pris part aux émeutes de 1979 à Vaulx-en-Velin ont désormais près de 50 ans. Traînent-ils encore en bas de leurs immeubles?
Brûlent-ils encore des voitures? Plus certainement, ils ont, a priori, fondé des familles, travaillent, et, pour beaucoup, ont quitté le quartier de la Grappinière. L’association mentale «jeunes de banlieues» est si forte qu’il convient de rappeler une vérité qui s’applique y compris sur ces territoires : on vieillit aussi en banlieue! Les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et ne seront pas ceux de demain. Rappeler cette évidence n’est pas inutile à un moment où le jeunisme est devenu une valeur dominante et que la fascination (entre attraction et répulsion) du monde médiatique et politique pour la «jeunesse des banlieues» semble truster toute réflexion sur les autres tranches d’âge. Le vieillissement dans le parc social est pourtant devenu un sujet de préoccupation pour l’ensemble des bailleurs sociaux. Le «papy-boom» des banlieues est en marche et le nombre de retraités pauvres, déjà en augmentation, risque de progresser très rapidement dans les prochaines années. La réduction de la banlieue à la jeunesse tend également à imposer l’idée d’une réduction de la jeunesse à celle des banlieues. En 2006, Jean-Louis Borloo, alors ministre de l’Emploi, de la Cohésion sociale et du Logement, déclarait qu’il fallait «bien que les Français aient en tête une chose, c’est que l’avenir du pays se joue là». Cette affirmation pose deux problèmes. Le premier est de considérer que 8 % de la population résume l’avenir d’un pays. Par ailleurs, si la part des moins de 20 ans est effectivement plus élevée en ZUS (30% contre 25% en moyenne en France), elle ne cesse de diminuer depuis 1990 au profit des plus de 60 ans dont le nombre a fortement augmenté dans ces quartiers depuis vingt ans. Le deuxième est de se persuader que la jeunesse relative des banlieues, et au-delà des populations issues de l’immigration, pourra infléchir un processus de vieillissement, qui rappelons-le, est un processus inéluctable et quasiment mondial. Ce discours est caractéristique de l’amnésie française qui, après avoir oublié la classe ouvrière et plus généralement les catégories populaires, est dans l’impossibilité désormais de concevoir une autre jeunesse, par exemple celle des espaces périurbains et ruraux, que celle, «vue à la télé», des quartiers sensibles.


L’affirmation selon laquelle la jeunesse des quartiers sensibles serait l’avenir de la France est évidemment généreuse, mais elle pose quelques questions de fond. La première est qu’affirmer que les quartiers sensibles, c’est-à-dire les territoires où les violences urbaines et aux personnes sont plus fréquentes, constituent l’avenir de la France est particulièrement anxiogène pour l’ensemble de la société. De la même manière, considérer que les jeunes des quartiers sensibles sont emblématiques de la jeunesse issue de l’immigration, alors même qu’une minorité d’entre eux vivent dans ces quartiers, participe à la construction d’une représentation négative de l’ensemble des jeunes issus des minorités. On le voit, la démagogie sur la «jeunesse des quartiers» se révèle contre-productive, notamment au regard de l’objectif recherché, celui de favoriser l’intégration et de promouvoir une image positive des minorités. Cette représentation négative est renforcée par une utilisation sans modération du concept de ghetto pour décrire la réalité des banlieues françaises.

 

http://www.ladepeche.fr/content/photo/biz/2009/11/14/200911141952_zoom.jpg

 

A Villiers-le-Bel, 12 000 € par habitant, près de Verdun ... 11 €
En l’espace de quelques décennies, l’histoire urbaine et sociale de ces territoires a laissé la place à une représentation «à l’américaine», celle qui oppose le ghetto ethnicisé au reste de la société. La grille de lecture de la réalité banlieusarde est fondamentalement anglo-saxonne et américaine. Le modèle du ghetto américain a été d’autant plus rapidement adopté qu’il permet d’évoquer la crise des sociétés urbaines et multiculturelles. On peut s’étonner de la rapidité avec laquelle l’intelligentsia française, pourtant critique à l’égard du modèle anglo-saxon, a adopté une telle grille de lecture pour décrire une réalité sociale. S’il existe une Amérique racialiste qui rejette la communauté noire, la France ferait émerger une «société d’apartheid11» affirme la bien-pensance. Ce discours apparaît comme une critique à peine voilée du modèle républicain et égalitaire que nous connaissons. L’idée de la ghettoïsation «à l’américaine» suggère en effet que l’État républicain a déserté ces territoires. Stigmatisées, reléguées, les banlieues seraient ainsi souséquipées et l’État y serait moins présent qu’ailleurs. Cette affirmation ne correspond pas à la réalité. Si la permanence des difficultés sociales révèle une forme d’impuissance des pouvoirs publics, elle ne signifie pas pour autant que l’État s’est désengagé. D’ailleurs, ces territoires bénéficient le plus souvent d’une densité d’équipements publics supérieure à celle des territoires périurbains et ruraux. C’est dans cette optique que le sociologue Dominique Lorrain a réalisé une étude comparative sur les investissements publics entre le quartier des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne et un quartier de la périphérie de Verdun. Dans les deux cas, les populations concernées sont modestes et/ou précaires et les taux de chômage sont élevés. La cité des Hautes-Noues est classée «sensible», tandis que le quartier de la périphérie de Verdun n’a jamais fait parler de lui. Première surprise, le revenu moyen par habitant du quartier sensible de Villiers-sur-Marne est de 20% supérieur à celui de Verdun. L’auteur précise par ailleurs que les équipements culturels, les services publics et les facilités de transports sont moins fournis à Verdun : il faut compter trois heures pour rejoindre la métropole nancéenne contre vingt minutes pour rallier Paris depuis le quartier des Hautes-Noues. Enfin, et pour faire litière de l’idée d’un abandon des quartiers sensibles, le chercheur calcule le total des investissements publics par habitant. Le programme de réhabilitation dont bénéficie le quartier des Hautes-Noues prévoit une dotation de 12 450 euros par habitant tandis que le contrat de ville mis en place dans les quartiers de Verdun n’alloue que 11,80 euros par habitant. Les investissements publics étaient donc mille fois plus élevés dans le quartier sensible que dans les quartiers de Verdun pourtant socialement défavorisés!


Cet exemple, extrême, n’est certainement pas représentatif de la situation qui prévaut sur l’ensemble du territoire, mais vise, a minima, à démontrer, qu’à situation sociale égale, les pouvoirs n’ont pas choisi d’abandonner les ghettos. Au contraire, ces territoires jouissent pleinement d’une forme de discrimination positive. L’accentuation des opérations de démolitions-reconstructions initiées depuis 2004 confirme la poursuite de ces investissements massifs: environ 40 milliards d’euros seront investis d’ici à 2013 pour la rénovation urbaine de ces quartiers.

 

http://1.bp.blogspot.com/_Uus1x3Dxql4/SQGHfWUE6BI/AAAAAAAAAYA/-WhYtrSecww/s400/L%27%C3%A9clatement+communautaire,+social+et+politique.bmp


La banalisation de l’«émeute urbaine»
Concernant les banlieues, la réalité des faits pèse peu face au bruit médiatique. Les relances en matière de politique de la ville ne sont pas l’aboutissement d’une pression syndicale ou d’un mouvement social, mais sont toutes consécutives à des périodes de tension ou d’émeutes urbaines médiatisées. Sans diagnostic, sans interlocuteurs représentatifs et face à des émeutes toujours plus spectaculaires, les pouvoirs publics initient des politiques qui ne sont pas des réponses à une «demande sociale», mais d’abord une réaction à une «demande médiatique». Les émeutes de 2005 ont, par exemple, contribué à accélérer la mise en place d’une politique de discrimination positive. Depuis les années 1980, les pouvoirs publics réagissent aux émeutes comme s’ils étaient face à un mouvement social structuré. Cette confusion entre délinquance et revendication sociale tend à légitimer la violence. Tout se passe comme si le système considérait l’«émeute urbaine» comme un mode d’expression sociale acceptable destiné à remplacer une médiation traditionnelle, quasi inexistante sur ces territoires. Cette légitimation des violences participe fortement à la construction du stéréotype du jeune de banlieue. La violence d’une minorité de délinquants est ainsi associée au mode de revendication de prédilection des jeunes banlieusards et même d’une majorité des habitants. Pire, l’association violence et jeunes issus de l’immigration maghrébine et subsaharienne est pour partie indirectement validée par les pouvoirs publics. Parce qu’elles se déploient comme une réponse aux violences médiatisées, les politiques publiques sont aussi des opérations de com. Les opérations de démolitions-reconstructions entrent pour partie dans cette logique. La question sociale, pourtant déterminante comme on l’a vu, est le plus souvent délaissée pour donner la priorité à ce qui se voit. La manne de l’argent public investi dans les banlieues bénéficie ainsi plus aux entreprises de BTP et aux agences d’architecture qu’aux habitants. Les opérations de démolitions-reconstructions, qui entretiennent l’illusion de faire disparaître les difficultés, n’ont qu’un impact social limité. Elles donnent parfois l’opportunité à certains maires de disperser quelques familles immigrées, souvent africaines, dans des communes ou quartiers mitoyens, mais ne traitent aucune question de fond. Le comité d’évaluation et de suivi de l’Anru a confirmé que les opérations de démolitions-reconstructions n’ont fait évoluer la population qu’à la marge puisque, dans les faits, 68% des nouvelles habitations sont construites en zone urbaine sensible (ZUS) et près de la moitié dans la même commune. Ces opérations, souvent contestées par les habitants, représentent une forme d’apogée de la réponse politico-médiatique. Il s’agit de démontrer à l’opinion (surtout celle qui vit à l’extérieur des quartiers) que «les choses bougent» par la volonté politique. Quoi de
plus médiatique qu’une démolition d’immeuble qui, de plus, permet à l’État de réaffirmer une forme d’autorité largement perdue sur ces territoires? Les opérations policières sont à ce titre exemplaires d’une politique «sous influence médiatique». Les services de police sont ainsi régulièrement mis à contribution dans le montage d’opérations «coup de poing», dont tous les criminologues expliquent qu’elles ne servent strictement à rien sur le plan sécuritaire. L’absence de structures représentatives des habitants, et donc de contre-pouvoirs, laisse ainsi la place à des opérations médiatiques, peu en phase avec la réalité sociale. Ce déficit n’est malheureusement pas compensé par une représentation municipale qui, le plus souvent, n’est élue que par une fraction très minoritaire d’une population qui ne prend plus guère part aux élections. Aux municipales de 2008, le maire de La Courneuve a été élu avec 3665 voix, ce qui représente 49% des suffrages exprimés, mais 26% des inscrits et 9,6% de l’ensemble de la population totale. Ce vide démocratique favorise au final le développement de politiques dont l’influence sur le réel sera faible. Le piège de la médiatisation s’est peu à peu refermé sur la banlieue et ses habitants. Un point d’orgue a été atteint en 2005, où les «experts» invités à commenter la situation étaient le plus souvent issus du monde médiatique. Le seul fait de vivre ou d’avoir vécu en banlieue suffisait alors à rendre crédible l’«analyse».


Cette «illusion biographique» permet de crédibiliser le spectacle. Après les rappeurs, un degré supplémentaire dans le ridicule fut atteint par la presse qui sollicita sans retenue l’expertise du comique Jamel Debbouze. On allait enfin comprendre. Cette «pipolisation» de l’expertise de la question des banlieues parachève un processus de substitution de la question sociale et démographique au profit de l’analyse médiatique. Un phénomène qui touche moins d’autres territoires ou populations. Malgré leurs origines populaires, on n’a jamais demandé à Gérard Depardieu ou à Jean-Marie Bigard de commenter les délocalisations industrielles ou la dégradation des conditions de travail de la classe ouvrière.

 

SECURITE INTERIEURE
Exclusif: les banlieues masquent les vraies fractures françaises
Source journal ou site Internet : Marianne
Date : 21 octobre 2010
Auteur : Emmanuel lévy

08/10/2010

Il y a le feu dans la Maison Europe!

Dans une tribune publiée par EurActiv.fr, le sénateur Pierre Bernard-Raymond (UMP), ancien secrétaire d'Etat aux Affaires européennes, s'inquiète "du jeu de pouvoirs à sommes nulles" qu'est devenue l'Europe.


Le rythme de la construction Européenne n’est plus adapté au défi de la mondialisation. En quête d’une meilleure visibilité au plan international et d’une plus grande efficacité dans son processus de décision, l’Europe aura mis dix ans pour adopter le traité de Lisbonne ; dix ans c’est aussi l’horizon qu’elle s’était donnée pour bâtir « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ».

 

http://www.philomag.com/pics/data/dossiers/illustrations/86-1-170.jpg


Le bilan est consternant. Avec le Traité, il s’agissait notamment de donner une voix et un visage à l’Europe : un président charismatique représentant d’un pouvoir fort et efficace capable de parler d’égal à égal avec les plus grands chefs d’Etat de la planète. On a finalement choisi un homme qui n’était pas candidat, dont les qualités personnelles de conciliateur ne sauraient être mises en doute, mais qui visiblement, est plus à l’aise dans un rôle de bons offices que de Président.


Sensée se rapprocher du modèle de pouvoir des grandes nations, l’Europe a finalement choisi celui de la confédération helvétique.
Comment s’étonner dès lors du peu de poids dont nous disposons dans les négociations internationales comme à Copenhague par exemple.


Comment s’étonner que le Président Barak Obama espace ses visites ne sachant pas s’il doit s’adresser au Président permanent du Conseil, au Président semestriel ou au Président de la Commission ou aux trois à la fois ou encore aux chefs les plus en vue de nos vingt-sept Etats ?


Comment être crédible à l’extérieur quand on constate que nos réponses à la crise financière ont été essentiellement nationales et que le budget de l’Union ne représente que 1 % du P.I.B. des 27 ?
Comment parler fort et se faire respecter quand la plupart de nos pays accumulent les déficits et quand on annonce pour 2010 un taux de croissance de plus de 10 % en Chine, de 7 % en Inde et de 2 % en Europe confirmant ainsi que la crise financière internationale creuse l’écart entre les pays amortis et les pays émergents.


Quelle image donne-t-on au reste du monde quand il faut improviser dans l’urgence la façon
d’aider la Grèce qui, par son laxisme et ses dissimulations, s’est offerte aux désirs de la spéculation ; quand on songe à créer un S.M.E. qui nécessiterait un traité et donc plusieurs
années de gestation ; quand on reproche à nos voisins d’outre-Rhin d’être trop vertueux prenant le risque d’ébranler la solidité du couple franco-allemand, noyau dur de la construction Européenne ?


Quand on se montre incapables de mettre en place une politique commune d’immigration, de sécurité et d’intégration prenant le risque de graves dissensions entre états.


"Une ou deux décennies"
L’Europe, conçue à l’origine comme une puissance mondiale en devenir au service d’un idéal de paix, de liberté et de démocratie, est devenue un jeu de pouvoirs à somme nulle, une mécanique routinière qui fonctionne de crises en compromis mais qui est de plus en plus incapable de transcender les intérêts nationaux.


Pendant ce temps, le centre du monde qui siégea jadis en Méditerranée puis dans l’Atlantique s’organise, sans nous, autour du Pacifique.
Si l’Europe ne prend pas conscience qu’il ne lui reste plus qu’une ou deux décennies pour devenir une vraie puissance politique et se forger une nouvelle compétitivité, elle disparaitra en une poussière d’états, pulvérisés par les pays émergents à travers le processus de la mondialisation.


Il y a le feu dans la Maison Europe. Celle-ci doit mettre de l’ordre dans sa gouvernance, ne pas renoncer à l’objectif à long terme d’une fédération décentralisée, au moins avec les pays de la zone euro, et consentir pour cela à d’importants abandons de souveraineté.


Il faut, de façon urgente, engager des politiques budgétaire puis fiscale et sociale de plus en plus communes assorties de disciplines strictes respectées par tous.


Il faut bâtir des politiques économiques, industrielles et de recherche communautaires tant il est vrai que la taille de chacun de nos états ne correspond plus aux exigences de la compétition avec des « pays – continents » qui ont décidé de se lancer avec succès dans l’aventure de la croissance, fut-elle durable.


Il faut engager une nouvelle réflexion sur le principe de la préférence communautaire et défendre une nouvelle gouvernance des échanges au niveau mondial. L’Europe qui a inventé le libéralisme et qui s’est développée grâce à lui va-t-elle périr de ce même libéralisme ?
Les économistes et les hommes politiques débattent beaucoup du sens et des objectifs des
réformes mais s’interrogent peu sur le rythme optimal qu’il convient d’adopter pour atteindre leurs buts aux moindres coûts humains.


La volonté de supprimer sans discernement tout obstacle aux échanges le plus rapidement
possible mettant ainsi brutalement en communication des économies qui ne vivent pas la même époque de leur développement et qui ne respectent pas les mêmes disciplines, notamment sociales, sanitaires et environnementales, engendre des chocs dévastateurs.


Russie, Ukraine, Turquie
Ne faut-il pas concevoir un développement du libéralisme au sein de vastes ensembles
continentaux qui présentent une certaine homogénéité et un degré de développement voisin tandis que les relations entre espaces continentaux très différents pourraient être réglés au sein de l’O.M.C. non pas avec le souci de libéraliser le plus rapidement possible mais d’organiser l’ouverture progressive et ordonnée des échanges à un rythme qui reste compatible avec l’histoire et la situation de chacun.


Ainsi, par exemple, face aux géants d’Asie, et indépendamment des limites de l’Union Européenne, ne devrions-nous pas organiser une coopération économique continentale plus forte et plus étroite avec la Russie, l’Ukraine et la Turquie ?
Bref, le temps n’est plus au bricolage et si notre environnement n’a plus rien à voir avec celui qu’ont connus les pères fondateurs de l’Europe, c’est toujours la même utopie, la même inspiration, la même clairvoyance, la même ambition, et le même courage dont nous avons besoin aujourd’hui.


Pierre Bernard-Raymond
Vice-président de la commission des Affaires européennes du Sénat

 

" L'Europe va-t-elle sortir de l'histoire?"
Source journal ou site Internet : Enjeux
Date : 7 octobre 2010
Auteur : Pierre Bernard Raymond

 

 

Diplomatie européenne

"le grand vide"


Un service diplomatique efficace ne suffit pas, encore faut-il une politique étrangère commune dont l'Union
ne dispose toujours pas, écrit Gazeta Wyborcza.
La création de la diplomatie de l'Union européenne, appelée dans le jargon de Bruxelles le Service européen
pour l'action extérieure (SEAE), avancée certaine encore impensable il y a dix ans, ne changera pas grand
chose à cette situation : le traité de Lisbonne, bien qu'acte fondateur de la diplomatie de Catherine Ashton, ne
définit pas la politique étrangère commune. Et comment pourrait-on d’ailleurs décréter des règles qui
dépendent de la volonté politique de gouvernements démocratiquement élus ?
Les premières 28 nominations pour les postes d'ambassadeurs de l'UE en Afrique, dans Amériques, en
Europe et en Asie, décidées mi-septembre par la chef de la diplomatie européenne, donnent à réfléchir.
Certes, une nouvelle étape est franchie vers une politique étrangère commune, mais l'UE pèse toujours trop
peu dans le monde. Ce n'est probablement pas le réseau de 136 ambassades, même pourvu des plus brillants
diplomates, qui réglera ce problème. Ni même le centre de crise nouvellement créé aux côtés de Mme
Ashton, en dépit des points de vue et des analyses de plus d'une centaine d'éminents experts de tout le
continent.
L'UE est la grande absente des principaux dossiers internationaux. Il n'y a pas d'Europe dans les négociations
de paix au Proche-Orient, elle n'est quasiment d'aucun soutien pour les Etats-Unis dans leur face-à-face avec
Téhéran sur le programme nucléaire. Et elle se retire lentement d’Afghanistan. Son seul succès international
fut de favoriser le rapprochement de la Serbie avec son ancienne province, aujourd'hui le Kosovo
indépendant.
L'arme fatale d'Ashton : un exemplaire du traité de Lisbonne
Sans pouvoir s'appuyer sur l'autorité d'une Union active dans le monde, Catherine Ashton est trop faible pour
défendre la position européenne. De quelle menace dispose-t-elle en effet ? Son arme fatale serait-elle une
exemplaire du traité de Lisbonne ? Son moyen de pression serait-il l'annonce de la fermeture de l'une des
ambassades de l'Union européenne? Il y a peu de temps encore, il semblait que l'UE pouvait jouer le rôle de
leader dans les négociations sur le changement climatique, mais l'échec du sommet de Copenhague en
décembre 2009 a brisé toute illusion.
L'autorité de l'Europe et sa propre confiance en elle en ont beaucoup souffert. Les membres de l'Union, aussi
importants fussent-ils que l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne, ont peu de poids sur la scène
internationale. La vérité, c'est qu'après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe et ses puissances ont cessé
d'être le nombril du monde. L'UE est aujourd'hui à la fois trop faible pour le diriger, et trop grande pour
rester à la marge des affaires mondiales. Avec un PIB supérieur à 28% du PIB mondial, l'UE est un géant
économique et un nain politique.
En conséquence, les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde, ou le Brésil préfèrent traiter séparément avec
chaque pays européen, plutôt qu'avec l'Union dans son ensemble. Selon Cornelis Ochmann, expert en
politique étrangère à la Fondation Bertelsmann, les pays de l'UE définiront, dans un premier temps, des
objectifs communs en matière de politique étrangère, là où les différences dans les intérêts nationaux sont les
moins marquées. Tel est le cas pour une partie de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique du Sud.
Londres ne sabotera pas la diplomatie de l'UE
La politique européenne commune ne verra pas le jour à la chancellerie de Mme Merkel, pas davantage à
l'Elysée, ou au 10 Downing Street. Selon l'eurodéputé Jacek Saryusz-Wolski, [ancien président de la
commission des Affaires étrangères du Parlement européen] elle se fera par coopération entre les capitales
européennes, le Parlement européen et la diplomatie d'Ashton. C'est seulement ainsi qu'elle deviendra une
politique aboutie et équilibrée, c'est-à-dire celle qui tient compte des intérêts souvent divergents des petits et
grands pays, du Parlement, et des chefs de la diplomatie européenne.
Cornelius Ochmann note par ailleurs l'inévitable régionalisation progressive de la politique étrangère. Il est
par exemple parfaitement évident que la France, épaulée par l'Italie, ou par le Portugal, sera toujours au
premier plan en ce qui concerne l'Afrique et les pays méditerranéens.
Les Espagnols et les Portugais seront eux sur le devant de la scène pour la politique de l'UE envers
l'Amérique latine ; l'Allemagne et la Pologne (avec le soutien de la France) s'occuperont, quant à elles, des
relations avec la Russie et les voisins de l'UE qui font partie du Partenariat oriental. Et que dire de la Grande-
Bretagne ? Une forte présence de Britanniques dans la diplomatie de l'UE et le fait qu’Ashton soit anglaise,
signifient que Londres ne sera peut-être pas la force motrice de la diplomatie de l'UE, mais qu’elle ne la
sabotera pas non plus.
Deux, trois ou plus de dix ans pour une politique étrangère commune ?
Tôt ou tard, les politiques régionales s'additionneront en une politique étrangère commune de l'UE, même si
les avis d'experts divergent sur la question du laps de temps que prendra ce processus. Selon certains, il
faudra deux ou trois ans, d'autres parlent d'une décennie.
Il y a de nombreux domaines dans lesquels l'Europe pourrait jouer un rôle important. En Afrique par
exemple, où la Chine investit des milliards dans le commerce et l'industrie, pendant que l'Europe et les Etats-
Unis dépensent des milliards pour l'aide humanitaire et de développement. Pourquoi, plutôt que de se
concurrencer, ne pas coordonner les efforts au profit des populations africaines ? Ce même modèle de
coopération devrait être reproduit dans d'autres parties du monde.
Inutile de rappeler que l'Union a tout intérêt à mener à bien le processus d'élargissement de l'UE aux
Balkans. Il est également dans son intérêt de parler franchement avec la Turquie et soit d'accélérer les
négociations et d'accepter l'adhésion turque, avec toutes les conséquences que cela implique, soit de rompre
les négociations d'adhésion, en basant sa relation avec Ankara sur un partenariat stratégique, dont l'Europe a
certainement plus besoin que la Turquie.
L'Union doit utiliser son potentiel. La diplomatie d'Ashton est une bonne opération, mais il faut maintenant
remplir ces canaux diplomatiques avec du contenu, ce qui fait souvent défaut. L'Europe ne peut plus se
permettre de perdre du temps.

 

RELATIONS INTERNATIONALES - EUROPE DE LA DEFENSE - OTAN :
Diplomatie européenne Il faut remplir cette coquille vide !
Source journal ou site Internet : Gazeta Wyborcza
Date : 7 octobre 2010
Auteur : Jacek Pawlicki

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu