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19/05/2011

L'Europe fédérale se serait pour quand et avec qui?

Les plans de sauvetage européens ne fonctionnent pas, mais ils permettent à l’Union européenne d’asseoir un pouvoir centralisé au détriment des Etats-nations, écrit Anatole Kaletsky dans le Times.


Les années se suivent et se ressemblent : en 2011 comme en 2010, l’Europe se voit ébranlée par une collision dramatique entre politique et économie. Il y a tout juste un an, le lundi 10 mai 2010 à 1h du matin, les dirigeants de l’UE prenaient ce qui apparut alors comme la décision la plus audacieuse depuis le lancement de la monnaie unique en 1999.

 

http://www.cife.eu/UserFiles/Image/leurope%20sera%20federale.jpg

 

Un fonds de stabilisation de 750 milliards d’euros était créé, garanti collectivement par tous les contribuables européens, pour épargner à d’autres Etats européens le dilemme auquel était confrontée la Grèce cette nuit-là : quitter la zone euro ou se déclarer en faillite faute de pouvoir honorer sa dette.


Aujourd’hui, un an plus tard, le sauvetage de la Grèce est incontestablement un échec.

 

L’Europe a donc décidé de renouveler l’opération. La Grèce n’a pas atteint la plupart de ses objectifs économiques. Elle a dépensé 75 milliards d’euros sur les 110 milliards du prêt d’urgence et Athènes a reconnu la semaine dernière qu’un autre plan de grande envergure sera nécessaire pour qu’elle puisse assurer l’année prochaine le remboursement de sa dette.


Hostiles, des fonctionnaires allemands font courir dans les médias financiers la rumeur que la Grèce pourrait être exclue de la zone euro ou qu’elle s’apprête à faire faillite pour de bon.

 

De fait, pour les rares créanciers privés de la Grèce qui n’ont pas revendu leurs obligations à la Banque centrale européenne ou au fonds de stabilisation européen, le risque aujourd’hui de ne pas être remboursés atteint 60 à 75 %. Parallèlement pourtant, la BCE et la Commission européenne continuent d’écarter toute idée de faillite ou de restructuration, jugée aussi "impensable" qu’il y a un an.


Cependant, ce nouvel épisode du grand drame européen de la crise financière se distingue par quatreéléments nouveaux. Primo, ce sont aujourd’hui trois, peut-être quatre pays, au lieu de la Grèce seule, qui risquent la banqueroute ou l’expulsion de la zone euro : la Grèce, l’Irlande, le Portugal, voire l’Espagne. Et il fait de moins en moins de doute qu’une dévaluation [via un retour à la drachme] ou une faillite en Grèce entraînerait une réaction en chaîne en Irlande et au Portugal, et que l’Espagne et l’Italie se retrouveraient extrêmement fragilisées une fois ces trois dominos tombés.


Secundo, le coût total du soutien apporté à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal pour les contribuables allemands et des autres pays créanciers sera largement supérieur aux estimations faites l’année dernière, puisqu’on a déjà amplement puisé dans les fonds d’aide de l’année dernière pour rembourser les créanciers privés de ces pays, ainsi que leurs banques insolvables.


Un vigoureux sentiment anti-européen
Tertio, l’opposition politique au déblocage de nouveaux fonds de sauvetage sera plus forte encore que l’année dernière, pas seulement en Allemagne, en Finlande, en Autriche et aux Pays-Bas, mais aussi dans les pays endettés eux-mêmes. Les sauvetages de 2010 ont attisé un vigoureux sentiment anti-européen, aussi bien dans les pays créanciers que dans ceux en difficulté.


Quatrièmement, il y a une bonne nouvelle – mais pas forcément pour les dirigeants européens et ceux de la Banque centrale : l’économie mondiale, bien plus solide aujourd’hui qu’il y a un an, pourrait probablement supporter une décote des dettes souveraines, surtout si elle se fait de façon ordonnée et avec une garantie conjointe, par les Etats de l’UE, de la dette ainsi réduite.


Mais pourquoi, alors, les dirigeants européens, politiques et financiers, se refusent-ils à ne serait-ce qu’envisager une restructuration de la dette et préfèrent-ils continuer à prêter à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal de l’argent qui part directement rembourser leurs créanciers privés ? Outre leur crainte de déclencher une crise bancaire à la Lehman Brothers (risque qui peut être facilement écarté par la création d’un fonds européen de garantie financière bien plus modeste que ceux affectés actuellement au renflouement des Etats), les banquiers de l’Europe ont tout intérêt à entretenir la peur autour de la seule idée de restructuration. La BCE elle-même, aujourd’hui principal détenteur d’obligations grecques, irlandaises et portugaises, enregistrerait des pertes colossales en cas de décote. Non contente de détenir directement 80 milliards d’euros de ces obligations, la BCE possède aussi, en effet, plus de 500 milliards de ces titres toxiques sous la forme de garantie des prêts qu’elle a accordés à des banques irlandaises, grecques et portugaises.

 

La plupart de ces banques se retrouveraient insolvables en cas d’importante restructuration des dettes, laissant la BCE avec des centaines de milliards d’euros d’obligations d’Etat sans valeur sur les bras.


Avec des capitaux totaux de seulement 11 milliards, la BCE elle-même ferait faillite, à moins que les Etats européens ne lancent un gigantesque renflouement. Ce sauvetage aurait évidemment lieu, mais avec pour contrepartie une influence politique accrue sur la Banque centrale.


Des travailleurs grecs et irlandais menés en bateau
Maintenir la pression de la dette sur la Grèce, l’Irlande et le Portugal a un intérêt politique plus évident encore. En faisant de ces pays les éternels débiteurs de la BCE et de divers fonds européens, Bruxelles et Francfort accroissent considérablement le pouvoir des institutions centrales de l’Europe, au détriment des Etats nations. Si cette surveillance inédite exercée par la BCE et la Commission sur la fiscalité, les dépenses et les politiques sociales nationales ne concerne pour l’heure que la Grèce, l’épisode du sauvetage a créé des précédents et donné aux institutions des prérogatives qui peuvent progressivement être étendues à toute l’Union. L’inévitable transition de l’Union monétaire au fédéralisme budgétaire et, à terme, à l’union politique complète, avait été annoncée tant par les eurosceptiques que les fédéralistes dès 1989, quand Jacques Delors avança pour la première fois l’idée de monnaie unique, et à nouveau en 1999, lors de la création de l’euro.

 

Le passage de la monnaie commune à un fédéralisme politique complet prend certes un chemin légèrement différent de celui attendu – mais au bout du compte, il se fait exactement dans les délais prévus. Reste à savoir si l’Europe arrivera à destination avant que les travailleurs grecs et irlandais, ou les contribuables allemands et finlandais, n’estiment qu’ils se sont fait mener en bateau.

 

le fédéralisme à coup de plans de sauvetage
Source, journal ou site Internet : The Times
Date : 12 mai 2011
Auteur : Anatole Kaletsky

10:23 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, ue, fédéralisme, économie, grèce, irlande, monnaie, euro | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

04/11/2010

L’Europe fédérale ? Elle vient de naître...euh!!!

Felix Clouzot

Plus que la révision des traités réclamée par Angela Merkel ou les exigences budgétaires de David Cameron, le véritable événement du récent sommet de Bruxelles est le pas décisif de l'Europe vers l'avènement d'un super-Etat.


Pendant que la presse britannique se concentrait sur des enjeux nationaux, de véritables évènements historiques se produisaient en Europe. Le Royaume-Uni est peut-être dirigé par son premier gouvernement de coalition depuis 70 ans, mais l’Europe fait encore mieux.

 

L’Union européenne vient d'accomplir un pas décisif sur la voie de l’Etat unique en transférant les politiques budgétaires et fiscales du niveau national au niveau fédéral.

 

http://moutons.rebelles.free.fr/europe_federale/quilles_europe.jpg


Une décision prise en catimini
Le fait qu’une des décisions les plus controversées de l’histoire européenne moderne ait été prise dans une telle discrétion et presque sans débat n’est que la marque du style hiérarchique adopté par les élites politiques européennes. En dépit de tous ses défauts, la version européenne et élitiste de la démocratie représentative pourrait rester dans l’histoire comme une méthode bien plus efficace que les modèles américain et britannique, plus populistes, lorsqu’il s’agit de gérer les délicats compromis exigés par la nouvelle donne géopolitique mondiale.


L’histoire commence – comme la plupart des évènements récents – par la crise financière. Après la faillite de Lehman Brothers en 2008, il était presque inévitable que l’Europe soit gagnée par la panique et voit sa monnaie unique fortement menacée.


La théorie des dominos
La crise a frappé l’Europe à l’automne 2009 et a atteint son apogée durant le week-end du 8-9 mai 2010, lorsque le gouvernement grec s’est trouvé dans l’impossibilité de rembourser des crédits arrivant à échéance le lendemain. Les dirigeants européens ont compris que la faillite de l’Etat grec entraînerait dans sa chute toutes les banques du pays mais également celles d’Irlande, du Portugal, d’Espagne et d’Europe centrale. En l’espace de quelques jours, si ce n’est de quelques heures, les euros des banques grecques, espagnoles et italiennes ne vaudraient plus qu’une fraction de ceux des banques allemandes et néerlandaises. L’euro aurait de fait cessé d’exister.


Dans la nuit du 9 mai, l’Europe était au bord de l’abîme. Ses dirigeants ont toutefois mis au point un mécanisme financier d’un montant de 750 milliards d’euros afin d’aider les pays ne pouvant plus se refinancer auprès d’investisseurs privés. Plus important encore, Angela Merkel a fini par s’asseoir sur ses principes pour accepter la suspension de la "clause de non-renflouement", ajoutée in extremis dans le traité de Lisbonne afin de garantir aux Allemands qu’ils ne seraient pas financièrement responsables des largesses des gouvernements du "Club Med". Tout aussi incroyable, le Trésor britannique a accepté de participer au programme de crédit européen afin de contrôler les projets budgétaires depuis Bruxelles, créant de fait un budget fédéral européen. "Ça a vraiment été une nuit de miracles", reconnaît Emma Bonino, ancienne commissaire européenne italienne

 

http://www.gaucheliberale.org/public/ppf-europe-fed.jpg

 

Un renforcement du contrôle central
Le plan de sauvetage de l’euro n’avait aucune chance de survivre si les gouvernements ne s’étaient pas engagés un minimum à pérenniser les garanties collectives sur la dette des pays de la zone euro. Ces garanties n’auraient jamais pu fonctionner sans mécanisme de transfert budgétaire dans la zone euro, et ces transferts n’auraient jamais été acceptés par l’Allemagne et les autres Etats créanciers sans un renforcement du contrôle central sur les budgets nationaux, ce que personne n’avait encore suggéré.


Le principe de ces mécanismes a été approuvé la semaine dernière à Bruxelles. La plupart des journaux ont titré sur des questions secondaires comme la défense du rabais britannique par David Cameron ou l’insistance d’Angela Merkel à réviser les traités européens. Pourtant, la vérité est que l’Allemagne a cédé, une fois encore. Les gouvernements européens ont tous accepté l’idée qu’aucun pays ne pouvait être contraint de sortir de la zone euro pour défaut de paiement.


Tôt ou tard, l'union politique
Même si personne, pas même les dirigeants européens, ne peut préciser les termes de cet accord, il en résulte que l’UE devrait créer des mécanismes de soutien financier mutuels et permanents pour toute la zone euro et qu’ils figureront dans les prochains traités européens. Loin de protéger les contribuables allemands des déboires financiers de leurs partenaires, les demandes répétées d’Angela Merkel pour une révision des traités renforce l’engagement des pays européens sur de futurs renflouements. En modifiant explicitement la clause de non-renflouement, les révisions demandées par Angela Merkel permettront de doter le budget fédéral européen d’un statut légal irrévocable.


Pourquoi les Allemands accepteraient-ils de nouvelles obligations si coûteuses ?

 

Il y a deux raisons. La première est que les milieux industriels et financiers allemands dépendent fondamentalement de la stabilité et de la prospérité de la zone euro. La seconde est que l’union politique est un objectif que les élites politiques et économiques allemandes se croient destinées à accomplir depuis longtemps.


Les Allemands ne sont pas stupides. Ils n’accepteront pas de jouer les garants permanents des pays les plus imprudents sans un net renforcement du contrôle des finances. La création d’un budget fédéral nécessite un certain de degré de centralisation politique qui paraît peut-être encore difficile à imaginer mais semble de plus en plus inévitable.


Comment concevoir, par exemple, que des pays puissent présenter une telle disparité sur l’âge de leur retraite, leur niveau de pensions et leur système de sécurité sociale si les coûts de ces différentes politiques sont garantis conjointement ? D’un point de vue strictement économique, la convergence de l’âge de la retraite à 67 ans en Europe est donc l’une des conséquences les plus bienvenues de la crise financière.


L’intégration européenne a toujours progressé par à-coup et une grande avancée vers le fédéralisme politique et budgétaire est devenue irréversible après cette année de crise. C’est exactement ce que les artisans de l’euro avaient en tête.

 

L’Europe fédérale ? Elle vient de naître
Source journal ou site Internet : The Times
Date : 3 novembre 2010
Auteur : Anatole Kaletsky

16:37 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cameron, merkel, europe, fédéralisme, ue, euro, retraite, intégration | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

13/10/2010

Mais voulons-nous une Europe Fédérale/Libérale?

En pleine crise de confiance, l'Europe est divisée en deux camps avec d'un côté ceux qui souhaitent relancer le projet fédéral et, de l'autre, ceux qui plaident pour une forme- de style britannique- moins contraignante d'adhésion. Et il est bien difficile de dire laquelle de ces deux visions est la bonne.

 

http://www.observatoiredeleurope.com/photo/1573389-2107209.jpg?v=1252336423

cliquez lire propositions d'Alternative Libérale


Ecoutez un instant les opinions (quelque peu simplifiées et paraphrasées) d’un vétéran de l’Europe.


"L’Union européenne est morte, vive l’Europe. Il n’y aura jamais d’autre traité européen. L’accord de « réforme » signé à Lisbonne il y a trois ans a marqué l’apogée du vieux rêve fédéral". Ceci (poursuit-il) n’est pas un échec mais une chance. "Si nous parvenons à enterrer le mythe fédéral, nous pourrons créer un projet européen plus léger et plus efficace, mené en bonne partie par des Etats nations et non par Bruxelles.


Nous pouvons créer un pouvoir européen beaucoup plus fort et plus concret, une "Europe puissance" pour préserver le mode de vie européen contre les sombres assauts du XXIe siècle".


Qui parle ? L’expression "Europe puissance" est un indice. Ce vétéran de l’Europe n’est pas un Anglais même si ses idées ressemblent fort à celles défendues par les gouvernements britanniques successifs depuis plus d’un demi siècle. Ce vétéran de l’Europe est Hubert Védrine, 63 ans, ministre français des Affaires étrangères entre 1997 et 2002 et secrétaire général du très européen président Mitterrand entre 1991 et 1995.


Védrine n’exprime pas seulement ses opinions personnelles mais ce qu’il considère comme une nouvelle réalité politique européenne. Et un nouveau réalisme.

 

http://a4.idata.over-blog.com/1/18/15/06/photos-3/G-20-copie-1.jpg


Rares sont ceux qui réclament plus de pouvoir pour Bruxelles


A vrai dire, ce n’est pas tout à fait nouveau. Les gouvernements du continent s’éloignent des objectifs fédéraux depuis plus de dix ans, sans jamais parvenir à la moindre conclusion réaliste sur l’avenir de "l’Europe". Mais réfléchissons un peu. Les représailles de Sarkozy contre Bruxelles après les critiques de sa politique contre les Roms ne sont rien d’autre que Sarkozy faisant du Sarkozy. La volonté du président français – ou sa détermination – à s’en prendre à la Commission européenne reflète toutefois une méfiance nouvelle de la France vis-à-vis de l’Europe, aussi bien parmi les citoyens ordinaires que dans les élites au pouvoir.


La chancelière allemande, Angela Merkel, n’a pas grandi à l’intérieur des frontières du marché commun, de celles de la communauté économique européenne ou de l’Union européenne mais en République démocratique allemande. Elle a une vision pragmatique de l’Europe. Contrairement au chancelier Kohl, elle n’aurait jamais abandonné le deutsche mark pour l’euro pour affirmer une position – essentiellement – politique (et faire plaisir aux Français).


Gouvernée par l’inepte Berlusconi, l’Italie autrefois pro-fédérale n’a plus de vision cohérente de l’Europe.
Les anciens euro-fédéralistes néerlandais ont redécouvert le sentiment nationaliste et viré vers la droite populiste. La Belgique reste favorable à l’idée d’une Europe fédérale mais la Belgique n’existe pratiquement plus. Quant au Luxembourg, c’est un peu court, ainsi que l’a rudement fait remarquer Nicolas Sarkozy.


Les habitants de la péninsule ibérique n’ont guère participé au débat. Les nouveaux arrivants de l’Est ont rejoint l’Europe "parce qu’elle était là" mais son grand rôle de référence pour leur fragile transition vers la démocratie et la prospérité est souvent oublié (surtout en Europe de l’Est). Quoi qu’il en soit, rares sont ceux dans les anciennes républiques soviétiques qui réclament une Europe plus fédérale ou plus de pouvoir pour Bruxelles.


Cameron n'a pas peur du trio Merkel-Sarkozy-Berlusconi


Et le Royaume-Uni dans tout ça ? Le projet du parti conservateur lors des dernières élections parlait de réduire l’Union européenne à une "association d’Etats membres", autrement dit un club intergouvernemental sans règle ni traité juridiquement contraignant. L’accord de coalition signé avec les libéraux démocrates ne disait d’ailleurs rien sur le sujet.
Même les nouveaux eurosceptiques français et allemands, dont Hubert Védrine, parlent désormais d’approches intergouvernementales plus souples en matière de politique européenne (notamment la défense, les affaires étrangères, l’industrie et les projets de recherche conjoints). Ils ne parlent pas (encore) de démanteler les traités fondamentaux sur lesquels reposent le marché européen, l’euro, le budget européen ou la politique agricole commune.


Il n’empêche que David Cameron ne semble pas avoir grand-chose à redouter d’une Europe menée par le trio Merkel-Sarkozy-Berlusconi. Et, vu leur humeur actuelle, les Européens n’ont pas grand-chose à craindre de David Cameron non plus. En réalité, si Hubert Védrine ne se trompe pas, Cameron pourrait même avoir une chance de prendre la relève de l’Europe pour l’amener vers une solution pragmatique avec un modèle intergouvenemental, coopératif et respectueux de la souveraineté nationale tel que le Royaume-Uni le défend depuis le début.


Un groupe pour combattre l'hérésie intergouvernementale


Mais Védrine a-t-il raison ? La plupart des choses qui fonctionnent (si bien que nous n’y prêtons généralement pas attention) en Europe reposent sur des traités supranationaux - le marché unique, qui attire les investisseurs étrangers sur le marché industriel européen, ou l’ouverture à la concurrence, qui nous offre des vols bon marché sur tout le continent - et la plupart des choses qui ne marchent pas en Europe – la politique étrangère européenne, avant comme après Catherine Asthon – reposent sur des accords intergouvernementaux et non contraignants.


Le mois dernier s’est formé en toute discrétion un nouveau groupe, à l’intérieur comme à l’extérieur du Parlement européen pour combattre l’hérésie "intergouvernementale" et défendre la vieille religion européenne fédéraliste. Le groupe s’est baptisé Altiero Spinelli, en référence au théoricien politique italien considéré comme l’un des pères fondateurs du modèle supranational de la CEE/CE/UE.


Parmi ses membres figurent l’ancien président de la Commission, Jacques Delors, l’étudiant franco-allemand rebelle reconverti en figure du parti écologiste, Daniel Cohn-Bendit, et l’ancien Premier ministre belge, Guy Verhofstadt. Dans leur manifeste, ils déclarent : "En ces temps d’interdépendance et de mondialisation, s’accrocher ainsi aux ombres de la souveraineté nationale n’est pas seulement renier l’esprit communautaire ; c’est surtout se condamner à l’impuissance politique".


L'argumentaire de Védrine, "c'est n'importe quoi"


J’ai téléphoné à Daniel Cohn-Bendit pour lui demander ce qu’il pensait de l’argumentaire de Védrine.
"C’est n’importe quoi, a-t-il répondu. Absolument n’importe quoi. Si vous regardez les échecs de l’Europe aujourd’hui – la réglementation financière par exemple, ou bien sur le réchauffement climatique -, vous voyez qu’ils sont justement liés à l’incapacité des gouvernements (réunis lors du conseil des ministres) à s’entendre sur quoi que ce soit d’important". Cohn-Bendit reconnaît toutefois qu’il s’est opéré un changement d’humeur radical dans les capitales européennes.


Tout en dénigrant Védrine, il admet l’un de ses principaux arguments : l’Europe traverse une crise de confiance. Les pères fondateurs de l’UE (née CEE) pensaient que le fait européen imposé d’en haut finirait par générer une forme d’identité politique européenne. A terme, il serait possible (dans une "union toujours plus étroite") de créer une vaste démocratie européenne avec une sorte de grand gouvernement européen.


Un discours déprimant mais juste


A présent, il semble que le dispositif mis en place dans les années 50 ne fonctionne plus. Pour donner plus de pouvoir à l’Europe, il faudrait plus de démocratie directe. Or les administrations et les responsables politiques nationaux n’accepteront jamais de céder plus de cette démocratie directe dont ils tirent pouvoir et légitimité. Sans légitimité, l’Europe restera un pouvoir lointain et mal-aimé. Et tant qu’elle restera lointaine et mal-aimée, il y a peu de chance que les citoyens réclament plus de démocratie directe pour l’Europe.


Les gouvernements membres ont profité de ce noeud gordien pendant des années (y compris pendant les prétendues Grandes années de l’Europe en marche). Avec 27 pays membres (et plus à l’avenir) et une perte d’enthousiasme communautaire en Allemagne, en France et en Italie, l’Europe fédérale n’est pas près de crever le plafond.


Le discours de Védrine est peut-être déprimant mais il est juste. L’union toujours plus étroite promise par le traité de Rome de 1957 a concrètement de fortes chances de ne jamais être une union étroite. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faudrait abolir les institutions européennes ou les laisser s’effondrer. Nous serions seulement confrontés aux mêmes problèmes pan-européens – commerce, immigration, environnement – sans aucun cadre de discussion ou de décision.

 

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Dans toute l'Europe, le visage hideux du nationalisme réapparaît


Védrine parle de réhabiliter "la nation" sans revivifier les forces destructives du "nationalisme". Pourtant dans toute l’Europe – de l’Italie à la Belgique en passant par la Hongrie et même l’imperturbable Suède ainsi que la France de Sarkozy – le visage hideux du "nationalisme" commence déjà à réapparaître. Est-il vraiment judicieux de laisser les institutions européennes s’effondrer à un moment pareil ?


Védrine ne dit pas comment remplacer l’actuel modèle – inachevé – d’Europe supranationale par sa vision de la "Meilleure des Europes". Quoi qu’en disent les Britanniques, le marché européen ne survivrait pas un jour sans les lois et les institutions européennes. Védrine ne répond pas non plus à l’argument imparable de Cohn-Bendit : les accords intergouvernementaux sont de facto fragiles et temporaires parce que les gouvernements sont fragiles et temporaires. Comment Védrine pourrait-il mener ses nouvelles politiques en matière de défense, d’affaires étrangères, d’industrie et de recherche sans tomber dans le piège des coups de poker politiques, aussi instables que les gouvernements ?


L’Europe pourrait bien suivre une évolution proche de ce que Védrine décrit dans les dix prochaines années.
Ce changement pourrait survenir sous la forme d’un salmigondis incohérent, ou bien suivre une direction cohérente, désirée, transparente et démocratique : l’acceptation formelle que les Etats-Unis d’Europe sont un rêve impossible, et peut-être destructeur, mais que les institutions supranationales au coeur des processus de décision européens sont plus que jamais nécessaires.


Cela demanderait la conclusion d’un nouveau traité européen. Et pourtant Védrine affirme qu’il n’y a pas de place pour un nouveau traité européen…Y a-t-il un homme ou une femme d’Etat dans la salle ?

 

Quelqu’un veut-il d’une Europe fédérale ?
Source journal ou site Internet : The independant
Date : 12 octobre 2010
Auteur : John Lichfeld

15/07/2010

Hubert Védrine(PS) - L'Europe et le "Juste échange" d'Adam Smith!

Védrine : il faut oublier « l’Europe puissance »

 

 

Le discours néofédéraliste ridiculisant l’attachement normal des peuples à leur identité s’avère illusoire.

 

http://www.elysee.fr/elysee/root/bank_objects/Vedrine_AR0002.jpg

lire bio

 

Je me suis toujours méfié de l’« irrealpolitik » européenne, ce mélange brumeux d’abstraction et d’ingénuité bien intentionnée qui caractérise les visions européennes du monde depuis la fin de l’URSS. Ce cocktail explique en partie le retard de compréhension par les Européens de la nouvelle situation du monde : la compétition multipolaire. Il explique aussi l’aspect théorique et idéaliste de leur perception des enjeux contemporains et leur décalage par rapport aux perceptions dominantes au sein des autres aires civilisationnelles et des autres pôles du monde. Ainsi, les Européens croient volontiers, à partir du cas très particulier de la Constitution européenne, que le monde contemporain est entré dans une ère postnationale et postidentitaire. Cette erreur d’appréciation est d’autant moins fondée que l’Europe elle-même n’est toujours pas homogène et que ses nations subsisteront !

http://ccoadou.blog.lemonde.fr/files/2008/01/hubert-vedrine.1200825185.jpg

mais que disait-il en 2007? cliquez l'image

Ce déphasage européen vient du fait que les Européens ne se résignent pas à ce que l’histoire du monde reste celle d’une compétition de puissances. Ils se sont privés des outils mentaux pour penser cette situation. C’est dans ce vide de la pensée stratégique que le moralisme, le « droit-de-l’hommisme » et l’« européisme » – tous trois animés, au départ, des meilleures intentions – se sont engouffrés, avant de montrer leurs limites. Les Européens ont collectivement renoncé, après 1945, à se penser comme des acteurs du jeu mondial. Ils ont répudié l’idée de puissance qui, estimaient-ils, les avait conduits à deux suicides collectifs. Puis ils se sont abrités sous la houlette américaine. Depuis lors, ils ont voulu croire que le monde serait posttragique. Et comme ils rejettent la puissance, ils feignent de croire que la puissance n’existe plus. Mais le monde n’est pas l’Europe. Ils voudraient vivre dans une communauté internationale régie par le droit international, alors même que le monde multipolaire qui s’impose à nous n’est pas un monde architecturé, paisible et stable, mais une foire d’empoigne davantage tributaire de la loi de la jungle que de toute autre considération d’ordre moral, même si toutes les nations du monde sont interdépendantes et doivent travailler ensemble.

L’Europe puissance est une idée essentiellement française, une idée qui donne parfois l’impression d’avoir été une histoire que les Français se sont racontée à eux-mêmes, alors que les partenaires européens semblent se satisfaire d’une grande Suisse dans une communauté internationale.

L’angélisme et l’irréalisme européens ont, parallèlement, nourri la démonétisation de la puissance par de nombreux intellectuels. Le résultat, c’est que, face aux autres, les Européens tournent en rond. Le moteur constitué par la menace soviétique s’est désintégré. Entre-temps, nous sommes parvenus au bout d’une vision de l’Europe non comme acteur mondial, mais comme prédicateur mondial.

L’irrealpolitik qui a prévalu dans sa construction était nourrie, au sein des élites européennes, d’une conception téléologique de la construction européenne. Celle-ci touche également à sa fin. Je suis convaincu que les opinions publiques européennes sont prêtes à entendre un langage politique plus réaliste que celui que leur tiennent depuis longtemps les élites et les médias. Ce n’est sans doute pas par hasard que les leaders ne parlent plus européiste. Cette évolution devient évidente depuis que Gerhard Schröder a déclaré qu’il défendrait les intérêts nationaux allemands, alors que l’Allemagne, longtemps cantonnée à la rhétorique du patriotisme constitutionnel, contestait cette notion depuis quatre décennies. Nous redécouvrons peu à peu que nos intérêts et nos idéaux ne sont pas séparables. Le discours néofédéraliste ridiculisant l’attachement normal des peuples à leur identité et à leur façon d’être, comme s’il s’agissait d’aspects archaïques et dangereux, s’avère illusoire. Pour autant, cette vision désincarnée continue encore à alimenter une certaine vision de l’Europe.

 

Hubert Védrine - archos
Crise: Védrine souhaite que "Sarkozy transforme l'essai"

 

Il existe aujourd’hui un fétichisme du franco-allemand qui ne correspond plus à la réalité. Rappelons, pour mémoire, que le couple franco-allemand n’était pas le premier choix de De Gaulle. Depuis la réunification, la réalité du couple s’est lentement métamorphosée ; nous ne sommes plus dans un contexte où l’Allemagne, pour mériter la réunification, devait montrer patte blanche et en rajouter sur la volonté d’appartenance européenne. Ayant atteint son objectif historique, elle reste aussi attachée au lien avec la France, mais celui-ci a perdu sa dimension exclusive : on s’égarerait si l’on mettait cet état de fait nouveau sur le compte unique de la chancelière Merkel et du président Sarkozy. C’est plus profond. Le pathos sur l’éventuelle relance du couple est d’autant moins pertinent qu’à l’évidence le terme « couple » n’est pas adéquat. Cela ne veut pas dire que la proximité s’est évanouie, ni que les échanges se soient taris. Mais porter le deuil de cette modalité de la relation franco-allemande, comme certains responsables français peuvent être tentés de le faire, me semble vain. Mais attention : une entente étroite et confiante entre la France et l’Allemagne demeure irremplaçable. Cela dit, j’ajoute que l’intimité entre nos deux pays n’est jamais donnée à l’avance. Je serais tenté de dire qu’elle doit être relancée « à la manivelle ». Eh oui, les nations résistent ! La France et l’Allemagne ne seront jamais le Dakota du Nord et le Dakota du Sud. On le voit bien avec la controverse franco-allemande sur le gouvernement économique européen : notre irritation à l’endroit du fétichisme allemand de la BCE ne doit pas nous empêcher de comprendre les raisons historiques de l’aversion des Allemands pour la dette publique. Néanmoins, un compromis s’imposera.

 

Par ailleurs, face au choc des émergents, je ne plaiderais pas pour un protectionnisme européen, mais pour des protections transitoires et sectorielles, dans le cadre d’un « juste échange ». Des politiques de protection peuvent être justifiées, à certains moments. Ceux qui dénoncent le protectionnisme font comme s’il s’agissait d’un recours systématique et général, ce qui serait absurde et dangereux. Mais les partisans du recours possible à certaines protections se heurtent à un tabou et font peur. Ils doivent travailler davantage pour contester le dogmatisme du libre-échange systématique de ceux qui ont oublié les enseignements d’Adam Smith sur les échanges entre systèmes économiques comparables. Ils commencent à le faire, apparemment, puisque le PS vient d’entamer une réflexion sur le « juste échange ». Par ailleurs, le mot d’« écluse », avancé par Hakim el-Karoui, doit être approfondi pour la même raison : la majorité des élites européennes a peur de cette notion. Mais je suis sûr que la compétition croissante avec les émergents va nous obliger à y réfléchir.

 

source:

Hubert Védrine - Marianne | Jeudi 1 Juillet 2010


Hubert Védrine et la doctrine Obama
publié le mercredi 21 avril 2010, cliquez lien ci-dessous

 

 

De 2007/2008:

 

Hubert Védrine : RAPPORT SUR LA FRANCE ET LA MONDIALISATION.http://www.iris-france.org/cv.php?fichier=cv_ca/cv&no...

http://www.iris-france.org/docs/pdf/rapport-mondialisatio...

 

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14/06/2010

Menu du siècle 21: Républicain! çà vous tente?

Faut-il être « républicain » ?

Parmi les couples politiques classiques, homme de gauche ou de droite, libéral ou socialiste, réformiste ou conservateur, le « républicain » tente de se faire une place nouvelle.
Ni le vocable, ni le procédé ne sont nouveaux. Le terme est utilisé depuis la Révolution et,
quand la République s’installe en 1875, il distingue clairement ceux qui, modérés ou radicaux, combattent les royalistes, les cléricaux et les bonapartistes.

 

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Quand les adversaires de la République disparaissent, l’étiquette s’applique bien au-delà de la gauche et du parti radical-socialiste. Lors des élections, on appelle « discipline républicaine » le désistement pour le candidat de gauche le mieux placé au second tour, ce qui fait que, selon la tactique qu’ils adoptent, les communistes sont ou non considérés comme « républicains ».
Vocable de combat, puis vocable électoral, le mot devient, après la guerre, un slogan avec le Front républicain de Pierre Mendès-France qui regroupe socialistes, radicaux, gaullistes et une fraction de modérés. Il rebondit un instant comme une arme contre le général de Gaulle en 1958, mais sans effet durable. Enfin, dans les années 1970, le centre droit voit naître un « Parti républicain » par simple changement de nom.


Mais, c’est en 1989 que le terme réapparaît dans le champ intellectuel et politique avec une
intensité plus grande. Il est revendiqué par Régis Debray dans un grand article qui est au
« républicanisme » ce que le Manifeste de Marx est au communisme. Debray oppose le
« républicain » au démocrate, ce qui est cohérent et courageux. Cette opposition ne convient plus aujourd’hui à ceux qui veulent conserver les deux étiquettes et préfèrent opposer le « républicain » à un être plus indéterminé, qui est tantôt fédéraliste et européen, tantôt régionaliste voire communautaire, tantôt libéral et favorable aux juges, tantôt partisan de l’évolution des moeurs et, à l’occasion, tout cela à la fois.
Par ce procédé classique, le « républicain » s’auto-proclame. Il s’abrite sous ce titre populaire et guère contestable. Il rompt des lances avec une hydre aux multiples têtes qui renaît toujours et dont il sait, à l’avance, les chemins qu’elle va emprunter et les masques sous lesquels elle va se dissimuler.
A droite, autrefois, on utilisait la même ruse polémique en se réservant l’usage exclusif du terme « national ». « Tout ce qui est national est nôtre », titrait L’Action française, ce qui permettait de traiter Jean Jaurès, Joseph Caillaux et Aristide Briand d’agents de l’étranger, et de soutenir Georges Clemenceau et Raymond Poincaré que l’on avait combattus et insultés dans la période précédente.


La France est ainsi devenue une République dans laquelle une partie des citoyens sont soupçonnés de ne pas être suffisamment « républicains », après avoir été une nation dont les habitants n’ont pas toujours été considérés comme des « nationaux ».
Heureusement, cette façon d’ostraciser un adversaire vague et multiforme ne conduit plus à
l’incrimination. Elle devrait au moins offrir de multiples occasions de débat. Encore faut-il cerner le contenu concret de ce débat plutôt que d’entretenir l’obscurité, ce qui est fâcheux quand on invoque les Lumières.


L’homme ordinaire est la proie du doute, même s’il recherche la vérité. Il sait qu’en politique
elle est d’autant plus nuancée qu’il faut choisir dans l’incertain. Le « républicain », au contraire, affiche sa fermeté et sa certitude. La lutte avec l’hydre ne lui rappelle-t-elle pas que la vérité est une et l’erreur multiple ? Surtout, la vraie raison qui fait du « républicain » un bloc est qu’il est motivé par la crainte (et éventuellement par l’ambition qui utilise la crainte des électeurs). Aussi, on ne peut plus dire que le « républicain » est simplement un homme de gauche. D’abord, parce qu’il critique des positions que l’on trouve défendues aussi bien par des gens de droite que par des gens de gauche (l’Europe, la décentralisation) et même des causes propres à la gauche (l’internationalisme). Ensuite, parce que la crainte exprime la passion principale de la droite.
On peut dire, en effet, en simplifiant, et philosophiquement, que le principe de la droite est la
fidélité et celui de la gauche la justice. La passion de la droite sera donc la crainte et celle de la gauche le ressentiment. La fidélité porte à conserver, donc à redouter le changement. L’esprit de justice, au contraire, porte à transformer, à émanciper et à libérer. A chacun de combiner en lui les deux principes et de lutter contre les deux passions. Mais, quand le « républicain », fut-il de gauche politiquement, s’abandonne à la seule crainte parce qu’il imagine que la nation, l’Etat, la loi, l’enseignement secondaire, le corps préfectoral et la gendarmerie sont sur le point de disparaître après la conscription et le franc, il glisse plus à droite qu’il ne le pense, mais, surtout, la crainte lui fait perdre le sens des réalités.


Prenons deux exemples : l’Europe et les communautarismes.
Le « républicain » s’oppose au fédéraliste européen. Cela signifie-t-il qu’il considère que la
nature de la souveraineté nationale interdit toute délégation ? Si c’est le cas, le drame est accompli.
L’Union européenne est déjà un système fédéral : par la monnaie, la Cour de justice, les normes communautaires et les pouvoirs de la Commission. Dès lors, ou bien le « républicain » pense qu’il faut revenir en arrière, ou bien il s’engage dans un vrai débat que ne résume ni le « républicanisme » ni le fédéralisme, et qui consiste à chercher pour chaque domaine, selon les finalités poursuivies, ce qui doit être conservé par les Etats-nations et ce qui doit être délégué par eux à l’Europe.
Ainsi, le « républicain » s’amuse de l’expression de Jacques Delors définissant l’Europe comme une « fédération d’Etats-nations ». Il s’indigne même parce que cette expression a été adoptée ensuite par les présidents des Républiques allemande et italienne, et, en France, par Jacques Chirac et par Lionel Jospin. Comme le « républicain » connaît la rhétorique, il parle, à ce propos, d’oxymore.
Pour lui, c’est une contradiction dans les termes. A partir d’une pétition de principe, il pense que les Etats-nations disparaissent s’ils se fédèrent. Comme il semble ignorer que le fédéralisme est une délégation, il ne veut pas comprendre la formule de Delors qui signifie simplement que les acteurs de l’Europe sont les nations et non les régions ou les individus et que, au surplus, cette formule n’est rien d’autre qu’« une alliance de mots qui consiste à rendre une fine nuance de pensée au moyen d’une expression d’apparence contradictoire ». Ce qui est la définition de l’oxymore dans le dictionnaire.


Pour le « communautarisme », cause de tous les maux, partons des Etats-Unis. Rien dans le droit des Américains n’organise et ne fonde des communautés et ne distingue entre les citoyens.
Personne ne peut confondre l’organisation territoriale et fédérale des Etats-Unis avec une
organisation communautaire, comme elle a existé dans l’Empire ottoman ou au Liban, puisque les citoyens américains sont égaux et identiques en droits et en devoirs.
Pourquoi alors les Etats-Unis passent-ils pour communautaires ? Ils acceptent dans les moeurs que les origines nationales et les appartenances religieuses soient revendiquées et célébrées. C’est pour eux un moyen d’intégration des immigrés qui renforce l’unité nationale par l’acceptation de la diversité. Ajoutons qu’aux Etats-Unis l’Etat ne pourrait pas subventionner des écoles confessionnelles comme en France ni rémunérer les cultes, sur le modèle concordataire, comme on le fait en Alsace-Lorraine.
On ne voit donc pas très bien comment le communautarisme à l’américaine menacerait le
modèle français. D’ailleurs, notre modèle d’intégration est-il en si bonne santé ? Malgré les
précautions prises par le Conseil d’Etat, on refuse le port du voile à l’école pour les jeunes
musulmanes, on rechigne à autoriser la construction de mosquées et on désapprouve les formes de discrimination positive qui favoriseraient les immigrés d’origine africaine ou maghrébine. Comme le résultat de nos efforts d’intégration n’est guère brillant – on l’a bien vu au stade de France –, on pense, au mieux, qu’il faut patienter, au pire, qu’il faut réformer.
La patience favorise la réflexion et la réforme l’exige. Or, ce n’est pas réfléchir que de
s’effrayer du communautarisme parce que les homosexuels manifestent, parce que les féministes découvrent qu’il n’y a pas assez de femmes au parlement, ou parce que des jeunes gens d’origine algérienne se proclament franco-algériens en agitant un drapeau qui n’est pas le nôtre et qui reste pour partie le leur.


Sur ce point, les double nationalités sont entrées dans les moeurs comme dans le droit. Ou
bien, on les interdit, mais il faut dire comment on le fait. Ou bien, on s’en accommode en
recherchant des formes d’intégration qui tiennent compte de la diversité des origines et des
évolutions possibles.
Quel sens cela a-t-il, en revanche, de s’indigner des conséquences sans remédier aux causes, de nier les réalités en se drapant dans des abstractions, sinon de prolonger et d’accroître les incompréhensions et les tensions ?


Par Jean-Claude Cazanova

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Source: (Le Monde du 3 janvier 2002)

 
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