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14/05/2010

L'Etat, la dette: le cabinet PrimeView, les faits et analyses en dossier complet en pdf

Sur l’ingérence des États dans la crise économique


PrimeView

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Le retour des États au premier rang de l’ordre économique et financier mondial semblait devoir constituer pour nombre d’acteurs et d’observateurs la réponse universelle et incontournable pour réguler les échanges dans le monde de « l’après » (crise), et instiller de la morale dans des marchés en proie à l’irrationnel et à la perversité. Quelques voix s’élevaient bien contre cette logique ; « au secours l’État revient ! » déclaraient–ils, passant le plus souvent pour d’horribles adeptes du tout libéral, mais « vox clamantis in deserto »... Il n’est pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Les premiers exposés étaient ceux qui croyaient enfin avoir trouvé une validation à leurs thèses visant à placer l’économie dirigée ou socialisée au niveau le plus haut dans l’organisation planétaire. Quant à l’endettement public, il était vu comme une source inépuisable de profits futurs. Ne parlait-on pas de bonne et de mauvaise dette, la bonne ressemblant en tous points à la potion magique d’Astérix ?

 

http://assets.nydailynews.com/img/2009/08/28/alg_fdic_low-money.jpg

cliquez, voir source


Las ! Le réveil est très douloureux car si les interventions étatiques ont paru un temps apporter une forme de confiance, c’est au prix d’un alourdissement d’une situation d’endettement jusqu’alors relativement occultée, en tous cas renvoyée pour examen aux prochaines calendes…


Impact de la crise sur l'endettement public en Europe
Croissance entre 2007 & 2010 en milliards de $

France; 782: +44%
Royaume-Uni; 672: +54%
Allemagne; 590: +25%
Espagne; 528: +94%
Italie; 507: +22%
Pays-Bas; 216: +57%
Grèce; 163: +51%
Irlande; 137: +195%


Ainsi comprend-on cette introduction sans concession des deux co-auteurs Jean-Luc Buchalet et Pierre Sabatier à leur note :

« Si la forme de la reprise mondiale est encore incertaine, une chose est sûre, l’endettement public des pays industrialisés sera de plus en plus une source d’inquiétudes… »

L’endettement public, ce terrible fardeau... par le cabinet PrimeView (téléchargement à partir de ce lien) <i>L’endettement public, ce terrible fardeau...</i> par le cabinet <span class="spip_surligne">PrimeView</span>

L’endettement public, le boulet de la République


Dans une précédente étude, le cabinet PrimeView (mars 2009) soulignait que l’endettement public augmentait en moyenne de 86 % durant les trois années qui suivent une crise financière. Dans le cas présent, la dette des pays industrialisés est passée de 35 000 milliards de dollars en 2006 à 54 500, portant le ratio de dette sur PIB à plus de 98 % en moyenne en 2010. Or, historiquement, un taux supérieur d’endettement à 90 % a toujours constitué un frein majeur à la croissance potentielle d’un pays : la croissance chute alors de plus de 3,5 % en moyenne sur l’ensemble des 44 pays retenus par PrimeView depuis l’après-guerre. D’ailleurs notent les auteurs, si des épisodes de fort endettement public ne sont pas rares sur de longues périodes, ils sont en règle gérérale consécutifs à des efforts de guerre, la reprise se faisant alors logiquement par la reconstitution d’un appareil productif dévasté : une forte croissance accompagnée d’une forte inflation, elle-même acceptable par la logique de la reconstruction. Or, cette fois-ci, les déficits sont devenus structurels et n’ont pas de lien avec une situation de guerre mondiale (en tout cas sous sa forme classique). Aussi, il faut s’attendre à des efforts sans précédent et inopinés sous bien des aspects que les pays développés devront consentir pour retrouver un niveau acceptable, sans sacrifier les générations futures : retraites, santé, modèle social... autant de questions qui vont devenir assourdissantes.


Charge de la dette en % des recettes fiscales
Moyenne Prévisions Prévisions

2004-2007 2010 2012
France 5.4% 6.2% 8.3%
Allemagne 6.4% 6.5% 8.2%
Royaume-Uni 5.1% 6.9% 10.1%
Etats-Unis 5.8% 7.0% 11.1%
Italie 10.6% 10.3%
Grèce 11.1% 14.9%


Les auteurs estiment que nous sommes entrés dans un cycle déflationniste de 5 à 10 ans à l’exemple de celui que connaît le Japon. Quels sont les chemins et les choix possibles ? Quelles seront les conséquences sur les marchés financiers ? Va-t-on vers un krack obligataire généralisé ? Une éventualité que les auteurs écartent en partie dans leur analyse.


Les deux auteurs s’attendent en outre à des marchés-actions particulièrement difficiles, qu’ils estiment, contrairement à un certain consensus, encore chers. Des éléments de réponses et des interrogations fortes qui débouchent sur des débats souvent interdits… et dont l’étude L’endettement public, ce terrible fardeau... souhaite apporter des axes de réflexions.

 

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cliquez, lire le dossier fiscalité dans les propositions du thème le parti chez AL

 

"En conséquence, faut-il anticiper un krach obligataire généralisé ?


Pas vraiment selon nous, l’épargne mondiale nous paraissant suffisamment abondante pour financer l’endettement public, d’autant que la chute du prix des actifs immobiliers et financiers poussera les agents privés à reconstituer leur bilan, et que le vieillissement global de la population entraine un
effort d’épargne supplémentaire pour faire face aux frais de santé, de retraites et d’éducation.

 

En outre, l’anticipation de hausse future de la fiscalité devrait également inciter les ménages à épargner encore davantage, facilitant là aussi le financement des déficits. C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis 20 ans au Japon, qui constitue un bel exemple de l’impact d’une dette publique excessive liée à un long processus de deleveraging des agents privés, et du vieillissement de la
population. Bénéficiant pourtant d’un bassin de croissance incroyable avec l’émergence chinoise, la dette brute du pays du Soleil levant est passée de 60% au début des années 90 (niveau affiché par les Etats-Unis avant la crise), à plus de 220% du PIB en 2010. Pire, la dette nette est quant à elle passée de 17% du PIB à 113% du PIB aujourd’hui. Si l’épargne domestique est apparue suffisante pour éviter la hausse des taux longs depuis 20 ans, l’incapacité du Japon à sortir de son cycle déflationniste malgré une conjoncture mondiale très porteuse nous laisse songeuse pour la trajectoire empruntée par de nombreux pays industrialisés pour la décennie à venir. Une situation à la japonaise nous semble ainsi tout à fait probable dans de nombreux pays.


En contrepartie, nous estimons que les marchés actions occidentaux souffriront durant de longues années de cette concurrence des titres de dettes publiques dans un contexte de jeu à somme nulle, et plus globalement de cycle déflationniste qui devrait perdurer entre 5 et 10 ans. Dans ce contexte, il faut rappeler qu’historiquement, les niveaux de PER diffèrent grandement selon l’évolution des prix.

 

Depuis 1870, si les PER ont été les plus élevés en période désinflationniste (19.2 fois les bénéfices selon Shiller), les marchés actions n’aiment ni l’hyperinflation (le ratio moyen tombe en deçà de 12
fois les bénéfices), ni les périodes déflationnistes comme celle dans laquelle nous sommes entrés depuis 2 ans : les actions ne se payent plus qu’à peine 14 fois les bénéfices selon Shiller… or nous nous trouvons encore à plus de 20 fois les bénéfices pour le S&P 500. En conséquence, les arguments qui consistent à jouer les marchés actions car ils sont bon marché ne nous semblent pas recevables. Selon nous, il faut s’attendre à des marchés actions durablement difficiles, quidevraient évoluer selon une forme de tôle ondulée à la Japonaise durant les prochaines années."


source donc:

Economic strategic paper » du cabinet PrimeView. À l’origine de l’étude : Jean-Luc Buchalet et Pierre Sabatier, tous les deux fondateurs du cabinet.

10:56 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : crise(s), primeview, dette, socialisme, etat-providence, état | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

24/04/2010

La Grèce: Témoignage.....et une certaine analyse de la situation (1)

ANALYSE DE LA SITUATION GRECQUE (au 11/12 Avril 2010)

 

http://blog.guide-voyage.info/public/grece.jpg

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Historique

Les Grecs adorent la Grèce jusqu’au nationalisme le plus farouche, mais n’ont jamais aimé l’Etat, et la plupart du temps, ils ont eu d’excellentes raisons pour se méfier des hommes du pouvoir, un comportement nourri par le souvenir de l’occupation ottomane et par la révolte contre le haraçi, l’impôt exorbitant que les non-ottomans devaient verser au sultan, et dont l’un des avantages pour l’occupant consistait à maintenir les populations dans un état d’extrême pauvreté – et donc de dépendance. Les percepteurs du sultan, les haratzides, sont les premiers représentants de l’état à avoir instauré des pratiques extrêmement fréquentes de corruption, pour s’enrichir personnellement tout en maintenant les habitants locaux dans un état de sujétion permanente, menaçant de leur rendre la vie impossible et de les écraser d’impôts supplémentaires s’ils refusaient de « coopérer ». Cependant, les Grecs ont résisté et enduré pendant environ 450 ans, et ont appris à « se débrouiller » pour survivre.

C’est très important si on veut comprendre que, de manière très atavique, si le Grec sait que si l’Etat c’est la Grèce, inversement, la Grèce ce n’est pas que l’Etat. Pour lui, la Grèce, c’est une solidarité et une loyauté indéfectibles basées sur la famille et les amis, une langue, une culture et la religion orthodoxe. Ils croient fermement que l’Etat n’est jamais protecteur, au contraire, que les politiciens sont par nature, sauf exception très rare pourris, les agents de l’état corruptibles pour la plupart, et l’histoire hélas leur a donné raison de multiples fois; aussi le devoir et l’honneur de tout Grec qui se respecte est de s’en méfier, et de veiller à ne pas se laisser plumer par les demandes forcément abusives des diverses administrations étatiques, ou internationales, de louvoyer plutôt pour utiliser les systèmes pour essayer de survivre, voire si l’occasion se présente, de s’enrichir . Dans son esprit, minimiser ses gains et ses propriétés dans ses déclarations n’est pas vraiment tricher, mais plutôt faire preuve de sagesse et de prévoyance pour accomplir son devoir essentiel, qui est - et reste - de protéger sa famille et de la mettre à l’abri du besoin. Généralement sous-payé (sauf dans les emplois de cadre très supérieur - les salaires sont souvent un tiers voire moitié plus bas que leurs équivalents français, pour une capitale, Athènes, qui est maintenant parmi les plus chères d’Europe), pour financer les études de ses enfants, il doit se saigner aux quatre veines, comme pour payer des assurances complémentaires de santé ruineuses (qui remboursent seulement médicaments et hospitalisations mais pas les consultations des médecins généralistes payés à 50 Euros et des spécialistes entre 75 et 100 Euros la consultation, en moyenne, sans compter les enveloppes d’argent au noir, les fameuses « fakelakia », données de manière quasi-systématique aux chirurgiens et autres notables pour tout acte) ce à quoi il faut ajouter, pour la génération actuelle dont les grands-parents et parents se sont enrichis en vendant jusqu’au dernier lopin de terre leur appartenant aux promoteurs immobiliers, les remboursements des crédits pris pour payer le logement flambant neuf qu’ils viennent d’acheter à prix d’or, et pour lequel ils doivent cumuler les emplois (d’où la généralisation d’un deuxième emploi, au noir, l’après-midi, car le salaire du premier n’est évidemment pas suffisant pour vivre) ainsi que les crédits, fortement encouragés par l’Etat, les banques elles-mêmes,  et par l’atmosphère d’euphorie expansionniste et consumériste internationale.


1981 : Entrée de la Grèce dans la Communauté Européenne, sous la présidence d’Andréas Papandréou (PASOK, Parti Socialiste), qui vient d’accéder au pouvoir, mais toutes les négociations avaient été faites par Constantin Karamanlis (vieux et prestigieux Premier Ministre de la NEA DEMOKRATIA, droite modérée).


1986 : Enormes scandales de corruption (l’affaire Koskotas)  et de mœurs (l’affaire  du remariage avec l’hôtesse de l’air aux mœurs très légères « Mimi »), touchant à la personne même et à l’entourage immédiat d’Andréas Papandréou, qui, pour compenser et avec l’aide des subsides européens, inaugure l’Etat providence à l’européenne. Pour cela, il embauche en masse dans les services publics, modernisation et convergence vers la moyenne européenne obliges. L’exemple venant du plus haut niveau de l’état, les pratiques de corruption se répandent en tache d’huile dans tous les rouages de l’administration, puis de la société, alimentés par les subsides européens, et très largement encouragés par les pots-de-vin proposés par les sociétés européennes et autres multinationales, trop contentes de s’implanter sur un marché aussi juteux, avec des consommateurs enthousiastes qui n’avaient rien et qui veulent tout acquérir. Plus compétitives, vu leur taille, ces firmes multinationales s’installent en Grèce, y prospèrent, changent radicalement le visage du pays et le modernisent, créent quelques centaines d’emplois, c’est certain, mais en détruisent encore plus en ruinant la production  grecque venue des petites industries, le petit commerce et l’artisanat grecs, incapables de soutenir la compétition. Du coup, le clientélisme politique, pratiqué jusque- là en amateur, comme partout dans le monde, se professionnalise. Dans un pays de la taille de la Grèce, quelques dizaines de milliers de voix redevables peuvent faire la différence lors des élections.

Dès lors, c’est l’engrenage, et à chaque alternance politique, on réembauche, donc, pour rétablir l’équilibre politique  au sein des entreprises et des services publics. Les gouvernements se succèdent,  PASOK avec quelques interruptions NEA DEMOKRATIA (avec Mitsotakis) et la spirale ascendante du développement enivre les gouvernements successifs, le nombre des fonctionnaires  (sous-payés par ailleurs -et pour cause, ils sont si nombreux !!-et souvent inefficaces – ils sont souvent recrutés pour leur bulletin de vote plus que pour leur compétence…) devient peu à peu pléthorique.


1996 : Costas Simitis, le « technocrate intègre » du PASOK, succède à Andréas Papandreou. Une partie des Grecs continue de s’enrichir, le niveau de vie moyen s’élève de manière très rapide et sensible, mais pas pour tous (notamment pas pour les plus pauvres ni pour les retraités, qui parviennent de moins en moins à faire face avec des retraites mensuelles d’avant l’Europe, genre 300 ou 400 euros/mois…) et sans les traditions d’éthique professionnelle et de sens de l’Etat que des siècles de tradition d’Etat fort et centralisé ont pu forger dans d’autres pays comme la France ; mais l’Etat grec, qui dépense sans compter dans le clientélisme plus que pour investir dans les infrastructures du pays, est pauvre. Les impôts augmentent de manière exponentielle, pour faire rentrer de l’argent, amorçant une spirale infernale : plus ils augmentent, plus les capitaux filent dans des comptes à l’étranger, plus les gens trichent dans leurs déclarations, car la pression fiscale serait intenable s’ils déclaraient la totalité de leur revenus. Et la pression fiscale s’accentue encore davantage, le fisc supposant à priori que si quelqu’un déclare 10.000, c’est qu’il en gagne en fait le triple, voire le quadruple, et si sa maison officiellement fait 100 m2, c’est qu’en réalité elle en fait 300, donc on présuppose que, même imposé à 60 %, le contribuable paiera encore moins que ce qu’il aurait dû payer réellement s’il n’avait pas triché. Et puis, quand les impositions sont par trop déraisonnables et que le contribuable vient protester aux impôts, bon, on peut toujours essayer de s’arranger, n’est-ce-pas, avec une petite enveloppe (« fakelaki ») pour le fonctionnaire des impôts…. L’inflation galopante des prix et l’inadéquation du système fiscal  encouragent également la pratique du deuxième travail au noir qui se généralise. L’évasion fiscale devient la règle, seuls n’y participent pas les salariés déclarés et les retraités ne pouvant échapper à l’impôt, car celui-ci est prélevé à la source. Parallèlement, la spéculation immobilière s’envole, les professions libérales, médecins, avocats, augmentent leurs honoraires de manière vertigineuse. Ces  augmentations diverses ne sont pas du tout prises en compte dans les calculs de l’inflation, car souvent, on ne déclare qu’une infime portion des revenus, travaillant , ou louant ou vendant sans établir de reçu ou de facture, ou alors très inférieurs  à la réalité, ce qui arrange tout le monde, car de toutes façons, on est toujours peu et mal remboursés.


2001 : Simitis, qui espère grâce à cela dans un premier temps consolider la croissance de la Grèce , et dans un deuxième temps, pouvoir faire correspondre effectivement la réalité aux chiffres exemplaires mais faux qu’il affiche, parvient à accrocher la Grèce au train de l’Euro, grâce à un taux d’inflation totalement factice (voir plus haut) et à la très zélée coopération des banques d’affaires américaines de Goldman Sachs et autres JP Morgan qui prennent des commissions d’arrangement très confortables sur tous les emprunts obtenus par l’Etat Grec , et qui ont aimablement fourni toutes les « astuces » permettant de rendre les chiffres présentables pour la Communauté Européenne. Celle-ci,  de son côté, était trop heureuse de ne pas y regarder de trop près, vu ses propres intérêts dans l’histoire… (voir précédemment). Il fallait bien que les Grecs continuent à importer en masse et acheter les produits européens pour compenser l’argent que le contribuable européen versait pour lui, non ??


2004 : Jeux Olympiques. Gros succès, à l’arraché (qui ne se souvient des commentaires cinglants de toute la presse internationale jusqu‘à la dernière seconde ??). Mais l’addition est absolument exorbitante, pour les Grecs cette fois, car l’argent versé par la Communauté Européenne, s’il a effectivement aidé à créer des infrastructures dont la Grèce avait absolument besoin, qu’elle n’aurait jamais pu payer seule (on a vu les routes se construire, les aéroports se moderniser, les transports en commun (train et métro) sortir de terre), n’a jamais été alloué directement aux Jeux Olympiques. Ces Jeux, les Grecs les ont payé tout seuls, contrairement à l’opinion communément répandue. Au prix maximum, à cause du manque d’organisation et de coordination, des délais interminables dûs aux tractations entre les entreprises internationales pour obtenir les contrats de ces travaux, tractations qui bien entendu ont donné lieu au versement de pots-de-vins proportionnels aux décideurs grecs de l’époque, mais qui ont eu pour résultat des retards tels que tous les travaux ont dû être exécutés dans l’extrême urgence, en payant ouvriers et entreprises au tarif maximum en heures sup la nuit, le dimanche, en embauchant le triple nombre d’ouvriers pour terminer à temps : un désastre financier total, que les enfants de la génération actuelle seront toujours en train de payer.


Et depuis 2004,  (jusqu’en 2009) sous le gouvernement de Costas Karamanlis (le neveu, un incapable qui s’est retrouvé parachuté Premier Ministre et chef de Parti simplement à cause de son nom, et sans le vouloir vraiment), il ne s’est rien passé. Une paralysie soudaine après la croissance frénétique des 15-20 années précédentes. Il n’y a plus d’argent, on cesse de se développer, mais tout reste comme avant, dans une sorte de statu quo expectatif. Rien qu’un silence prudent, de plus en plus d’emprunts, toujours plus de corruption, là encore de gros scandales dans les hautes sphères de l’Etat, mais aussi dans la vie quotidienne du citoyen mais jusqu’à en devenir vraiment pénible (on ne peut plus rien faire sans donner de « fakelaki »), et tant pis pour les malheureux (et il y en a, environ un tiers de la population quand même, heureusement !) qui ne trichent pas, qui déclarent tous leurs impôts, et pour qui la vie devient de plus en plus difficile. Mais tout tient encore, et pendant un temps, l’optimisme est toujours de règle, les affaires continuent, comme si de rien n’était, même lorsque la crise mondiale éclate en 2008, la Grèce ne pense pas faire partie des pays les plus touchés. Karamanlis, comme tous les chefs d’Etat en Europe, ouvre un crédit de 28 milliards d’euros disponibles pour soutenir les banques grecques, mais celles-ci n’en prennent que 5 milliards, (le reste demeurant à leur disposition pour les années à venir, au cas où…), et comme toutes les banques, annoncent des profits en 2009…. Le chômage augmente, certes, mais il est à 9%, rien à voir avec l’Espagne. La dette est énorme, certes, mais bon, d’autres pays d’Europe sont dans le même cas. Grosso modo, le grec moyen pense qu’il s’en sort plutôt bien, malgré l’augmentation incessante des prix que l’on constate en faisant son supermarché, et sauf lors des émeutes de Décembre 2008 qui révèlent d’énormes tensions sous-jacentes et font l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel bleu de Grèce.

Et c’est dans ce contexte que, lors d’une campagne électorale très molle (ce qui est rare en Grèce), car, à cause des scandales Siemens et Vatopedi (où l’Eglise est impliquée), de l’incurie du gouvernement lors des émeutes de Décembre 2008, tout le monde sait d’avance que le PASOK va gagner et que Georges Papandréou  (chef du parti, fils d’Andréas et d’une américaine intelligente et ambitieuse, élevé en partie en Amérique, très honnête contrairement à son père, brave bougre, mais pas bien futé hélas, un choix peu enthousiasmant) va devenir Premier Ministre, là encore, c’est le nom, la dynastie qui fait la fonction… Georges Papandréou, donc (qui n’est pas précisément novice ni au parti, ni dans le métier qu’il pratique depuis vingt ans, il a déjà été ministre dans les gouvernements Simitis), clame pendant toute la campagne, pour contrecarrer Karamanlis qui dit que les caisses sont vides et qu’il faut des mesures de grande austérité : « de l’argent, il y en a » « nous en trouverons si vous nous portez au pouvoir », « nous augmenterons les salaires de la fonction publique au-dessus de l’inflation », etc… Et bien sûr, il est élu en  Octobre 2009.


La chute : Crimes et châtiments

La semaine suivant sa prise de fonctions, Georges Papandréou , dit « Georgaki » (le petit Georges, par opposition à son grand-père le ministre Georges Papandréou, père d’Andréas) commence son mandat par honorer avant terme tout un paquet d’obligations émises par l’Etat Grec et qui n’étaient dûes qu’en 2010, et c’est sa première mesure le lendemain de son élection, en urgence et dans une discrétion totale. Première bourde.

Puis il découvre « brutalement » (sic …, comme si il débarquait en politique, comme si son parti n’avait pas tenu les rênes du pays pendant plus de quinze ans depuis 1981, comme si les politiciens ne se parlaient pas entre eux!), l’ampleur de la dette (prévision brute pour 2010 : 125% du PIB) et du déficit public (12.7% for 2009), gonflés encore plus par la manœuvre qu’il vient de faire, le chiffre réel de l’inflation, etc., etc. Et là, avec une légèreté inconcevable frisant l’idiotie totale, il s’empresse  de courir à Bruxelles pour clamer son « étonnement » et dénoncer la « mauvaise gestion » de son prédécesseur, comme si les statistiques du pays étaient cachées dans les tiroirs du bureau du Premier Ministre, les bonnes dans le tiroir de gauche, les truquées dans le tiroir de droite… Ce faisant, il déclenche une crise aux conséquences incalculables et sans doute fatales pour son pays. L’hypocrisie de la réaction « très choquée » des instances européennes et internationales à l’époque, en Novembre, est tout aussi révoltante. Comme si on ignorait totalement ce qui se passait en Grèce ! Comme si personne n’avait la moindre idée de la corruption, de la gabegie des fonds publics, des pots-de-vin (versés par le Saint-Esprit sans doute ??), ni de l’augmentation vertigineuse du coût de la vie en Grèce (parce-que personne n’y va jamais, en Grèce, bien sûr, pas même pour les vacances, personne n’a pu voir le café frappé et le souvlaki passer de 1 Euro à 4, 50 en 10 ans….), sans rapport avec les chiffres affichés de l’inflation ….Depuis un demi-siècle, c’est la même économie, que les différents gouvernements ont réussi tant bien que mal à gérer, avec les graves défaillances que tout le monde connaît, comme on connaît de manière légendaire les « combinazzione » à l’italienne. Mais tel le cafteur qui veut jouer au bon élève devant son maître (en chargeant l’année 2009 des prédécesseurs pour alléger l’année 2010 et apparaître comme un bon et vertueux gestionnaire), Georgaki crie son indignation. Mais la dénonciation des statistiques de la Grèce est plus qu’une gaffe. Dans le monde absolument sans pitié de la finance internationale, c’est un acte de délation, une véritable trahison envers la Grèce. Dans quel pays avancé a-t-on jamais vu un gouvernement dénoncer ses prédécesseurs sur la scène internationale ? Au contraire, partout, on lave son linge sale en famille. Simple question de bon sens ! Deuxième bourde, fatale, celle-là.

Papandréou, enfin, dans sa naïveté à parcourir le monde en tous sens pour clamer sa détresse, croit que les bonnes âmes de la social-démocratie, ses frères scandinaves et espagnols, autant que sa seconde patrie, l’Amérique noble et généreuse du nouveau gouvernement Obama (dont tout le monde sait en Grèce qu’un des restaurants favoris à Chicago était un restaurant grec, auquel il allait souvent en famille, donc Obama est forcément hellénophile….) se pencheront comme des fées sur le berceau de son bébé, la nouvelle Grèce socialiste, toute propre et fleurant bon sa nouvelle vertu et  son honnêteté recouvrée. Troisième bourde.

Car au lieu des fées, ce sont les chacals de la finance internationale, les fameux hedge funds qui lui tombent dessus. Capables de mobiliser des milliards de dollars depuis leurs paradis fiscaux, ils vont infliger une correction plus que sévère à la prime dont bénéficiait la dette grecque  grâce à son attelage à l’Euroland. Le déferlement des hedge funds sur les taux d’emprunt de la Grèce était prévisible, premièrement car ces fonds, dits alternatifs, interviennent là où un écart trop important entre la valeur réelle et la valeur cotée se fait sentir (notion de 1ère année de Sciences Eco …). Les maisons internationales de cotation, les unes après les autres, dégradent la note de la dette grecque, mais pendant un court laps de temps, celle-ci continue à bénéficier du paratonnerre Euro alors même qu’aucune mesure sérieuse n’est encore annoncée pour redresser la situation. Deuxièmement parce-que les hedge funds ont été les acteurs principaux à chaque crise économique  depuis les années 90 : au Mexique, en Asie, au Brésil, en Angleterre… Papandréou pensait-il que les milieux financiers n’allaient pas réagir à sa révision fracassante du niveau de la dette en Grèce ? En dénonçant les statistiques de son pays, Papandréou offre du pain béni à la spéculation qui va, ainsi, pouvoir s’adonner à son sport favori. « Le déficit public réel de la Grèce est le double de celui annoncé par la droite qui vient de quitter le pouvoir », leur dit Papandréou . «  Eh bien, tu paieras désormais la prime de risque de tes emprunts au double », lui rétorquent en écho les milieux de la finance. Du jour au lendemain, la dette grecque se retrouve alourdie de plusieurs milliards supplémentaires. Papandréou émet un premier paquet d’obligations qui ne trouvent preneur qu’à 6,2% (au lieu des 4,3% quelques mois plus tôt). Dans Le taux, qui change tous les jours comme un mauvais thriller, est aujourd’hui d’environ 8% ! Les fameux spread passent de 140 en Octobre à 300 fin Décembre, et à 453 Jeudi dernier. Chaque jour qui passe entretient le suspense jusqu’à la nausée pour les Grecs qui sont suspendus aux nouvelles quotidiennes comme on s’agrippe à la rampe lors d’une longue descente aux enfers.

Il ne se passe pas un jour sans que la presse internationale, notamment la presse allemande et anglo-saxonne, ne tire à boulets rouges sur la Grèce, sa gestion, sur les Grecs et leur mode de vie : Pilleurs de fonds européens ! Rois du farniente ! Menteurs ! Tricheurs ! Fainéants ! Pas un sou en poche, mais les cafétérias-vendant le café frappé à près de 5 euros la tasse- ne désemplissent pas ! C’est avec l’argent de l’Europe que vous cassez des assiettes toute la nuit sur les pistes des bouzoukia ! Remboursez ! Vendez vos îles ! Que n’a-t-on pas lu et entendu, et ce n’est pas fini ! Toute honte bue, le Grec fait le dos rond et attend que ça passe. Il en a vu d’autres. Au 2ème boulot au noir, il en ajoutera parfois un 3ème, quitte à travailler 18 heures par jour. Et que les Allemands, avec leurs 39 h hebdomadaires montre (suisse) en main continuent à le traiter de fainéant, alors qu’avec 1.900 heures annuelles, le Grec est déjà le champion absolu du travail en Europe. Il n’hésitera pas à en rajouter quelques-unes de plus pour servir la bière à l’Allemand et au Hollandais qui dépenseront, comme chaque été, les doigts de pied en éventail, le restant de leurs 1.500 h annuelles dans les tavernes grecques (chiffres Eurostat). Et que le Français le traite donc de tricheur, avec ses 35 h, ses RTT, sa couverture sociale totale, ses indemnités  de tout poil, son guide du Routard dans la poche pour trouver en vacances la taverne la moins chère et son sac au dos pour faire du camping sauvage, malgré les interdictions, sur les plages grecques. Il n’y a jamais eu d’Etat social en Grèce, et les Grecs ont appris à vivre sans et à « se débrouiller » tout seuls. Ils continueront, ce sera plus difficile, c’est tout. Alors, ils serrent les dents, et se serrent les coudes, avec, pour l’instant, un calme apparent assez remarquable, en reconnaissant volontiers qu’ils ont fait des bêtises et que la correction est en partie méritée. N’empêche. Sous la surface, amertume, colère et désillusion ne sont pas loin, car ils savent bien qu’ils ne sont pas les seuls à avoir dérapé. D’autres s’en sont mis plein les poches, et continuent à le faire, profitant sans scrupules du désordre de la situation pour empocher des bénéfices colossaux sur le dos de la Grèce, derrière les remontrances moralisatrices ou les déclarations de bonnes intentions, qui ne dupent pas la population grecque en tous cas.

Car enfin, la dette souveraine grecque ne représente pas grand-chose dans la finance internationale. Ce n’est que la moitié du bilan de Lehman Brothers. Mais les spéculateurs (et parmi eux ceux-là même qui avaient aidé la Grèce à « maquiller » ses chiffres et à s’endetter davantage) ont mis  et misé le paquet fin 2009 : 76 milliards de dollars, soit l’équivalent du tiers de la dette d’Octobre 2009. De quoi faire plier la moindre résistance et racheter au rabais ce que l’on a survendu à découvert la veille. De plus, la Grèce entraînant dans sa chute l’euro, les traders auront fait d’une pierre deux coups.

 

 

Une crise européenne
La Grèce permet aussi en ce moment au monde entier de découvrir une fois de plus les limites de l'Europe. D'abord car elle ne respecte pas les critères de Maastricht. Mais qui les respecte? Personne (ou presque). Premier problème. Ensuite elle a réussit à falsifier ses chiffres avec une facilité déconcertante, ce qui laisse planer un doute énorme sur la fiabilité des chiffres des autres pays. 2ème problème. Enfin, car elle a demandé un coup de pouce aux autres pays membres mais personne ne veut le lui donner. Union Européenne vous avez dit? 3ème problème.

On tape sur les doigts de la Grèce car c'est elle qui est le plus en difficulté, et elle s’est mise elle-même au ban des accusés, bien en vue sous les feux de la rampe. Mais tout le monde est en difficulté. L’Espagne avec son taux de chômage effarant et son parc immobilier à vendre, l’Italie ingouvernable avec sa corruption et ses pratiques mafieuses, le Portugal, dont les résultats équivalent à ceux de la Grèce, (les PIGS – Portugal, Italy, Greece, and Spain- comme les surnomment aimablement l’Europe du Nord, dont il ne faut pourtant pas regarder de trop près les comptes non plus  – voir des pays comme la Lettonie, l’Estonie, etc…), l’Irlande en très mauvaise posture, le Royaume-Uni dont la situation est catastrophique même si cela ce sait moins, la France et sa dette pléthorique, et jusqu’à la vertueuse et rigoureuse Allemagne, qui, si elle exporte beaucoup, a fait pourtant exploser les critères de Maastricht autant que les autres. Angela Merkel déclare que tout les pays ne respectant pas les critères doivent sortir de la zone Euro. Et bien, qu’ils sortent ! Tous, les uns après l'autre, tel des cancres qui n'ont pas fait leurs devoirs, mais à ce compte, l’euro disparaîtra purement et simplement. Les Grecs ne critiquent pas le fait que l'on ait tiré les sonnettes d'alarme pour la Grèce. C'est normal, il fallait le faire,  tout le monde le reconnaît, à commencer par eux-mêmes. Mais quand une région, une province ou un état d’une fédération a de mauvais résultats ou qu’on y voit des abus, on ne l’exclut pas du pays, on envoie, en interne, des contrôles fédéraux pour éviter les dérapages futurs. C'est la suite et la manière qui sont critiquables. A quoi sert donc l’Europe si ses membres, non seulement ne s’entraident pas, mais vont grossir la meute des carnassiers qui vont se repaître dans l’hallali lancé sur les plus faibles d’entre eux ?

L’Europe a demandé à la Grèce de réduire son déficit et on lui a imposé des mesures drastiques qui ont été annoncées fin Janvier. C’était de bonne guerre, et les Grecs ont subi ces mesures avec une résignation et un fatalisme assez remarquables, à la mesure de la reconnaissance de leurs fautes. Pour rappel, les impôts vont augmenter de manière effrayante, tandis que les salaires des fonctionnaires seront diminués d'environ 10%  (coût de l’opération : perte de l’équivalent de deux mois de salaire par personne et par an), la TVA a augmenté de 2% sur tous les produits (à 21% maintenant), le prix de l'essence a été augmenté théoriquement de 8 centimes d'euro (en réalité le litre d'essence est passé de 1€ à 1.40€ : pour exemple, le plein de ma voiture est passé en une semaine de 45 euros à 60 euros : d’accord, c’est le prix en France, mais pour la Grèce et les salaires grecs, c’est ruineux), le prix des cigarettes et de l'alcool de 20%, toutes les habitations de plus de 120 m2 sont surtaxées, ainsi que toutes les voitures chères (on les arrête maintenant sur la route pour demander au conducteur avec quelles ressources financières il a pu s’offrir une voiture de ce prix, ce qui aboutit in fine à un contrôle fiscal) etc. Imaginez le désordre en France si jamais de telles mesures étaient passées et appliquées en l'espace d'un mois. Mais malgré ces efforts considérables, l'Allemagne continue de faire le blocus sur la garantie des obligations grecques par les pays européens, les instances européennes se livrent à des marchandages sans fin pour savoir si et comment on va sauver la Grèce, un jour oui, un jour non, alimentant les montagnes russes des cotations  et les taux d'intérêts de la Grèce, qui flirtent désormais avec les 8%.

La Grèce a besoin de 25 milliards immédiatement. Sans cela, les fonctionnaires ne seront plus payés (déjà, l’Etat est en retard de deux mois en moyenne sur le paiement des salaires depuis Noël) et l'Etat sera en faillite. Georges Papandreou ne demande pas que cela soit l'Europe qui prête cet argent, et là encore, il fait n’importe quoi, et son discours est totalement confus : d’un côté, il fait le tour de toutes les capitales européennes et du monde pour évoquer les « problèmes » de la Grèce, de l’autre, il affirme que la Grèce s’en sortira toute seule grâce aux mesures prises et n’a pas besoin d’emprunter, ce qui est évidemment faux. Les Grecs seront forcés d’aller sur les marchés internationaux se financer. Le problème est qu'à 7,5% sur 10 ans c'est du suicide. En revanche, si l'Allemagne ou la France (par exemple) acceptaient de garantir les obligations grecques, ce taux devrait pouvoir passer à environ 3% (qui est le taux auquel la France et l'Allemagne empruntent aujourd'hui) et la Grèce aurait alors une chance de s'en sortir. Mais comme par ailleurs, les élections arrivent en Allemagne et  que la majorité des Allemands ne veulent plus payer pour les Grecs, ils se livrent à une campagne déchaînée contre eux.  Pourtant, l'Allemagne (ainsi que les autres pays européens) n'a pas intérêt à ce que la Grèce sorte de l'euro. Premièrement parce que les Allemands (banques et particuliers) détiennent une très grande partie des obligations grecques (les français et les anglais aussi d'ailleurs). Une sortie de l'euro et donc une faillite de la Grèce engendrerait des pertes colossales pour eux. Ensuite car l'Allemagne est le premier exportateur en Grèce et elle n'a pas intérêt à perdre le marché grec. Enfin, lorsque la Grèce va chercher à se financer dans les jours qui viennent, elle le fera à un taux exorbitant (vu que personne ne garantit ses obligations). Il est quasiment certain que ces obligations seront souscrites par les pays "forts", histoire de s'en mettre un peu plus dans les poches. Conclusion : Il est probable qu’Angela Merkel est en train de jouer au poker. Alors qu'elle sait très bien qu'elle sauvera la Grèce en cas de faillite, elle continue à lui dire non. Cela a deux effets : le premier aux yeux des Allemands, ce qui lui permettra de gagner les élections et le deuxième aux yeux des marchés, ce qui lui permettra de prêter aux grecs à 5% (le taux qu’elle exigeait en fin de semaine dernière) tout en se remboursant sur les obligations grecques dont le rendement est à plus de 6% . Et si la Grèce allait chercher de l'aide au FMI qui, eux, prêtent nettement moins cher, mais mettent les pays sous une tutelle draconienne? Elle s'en fiche complètement. Ca l'arrange même, car ainsi, elle serait perçue plus forte en Allemagne et, de plus,  si jamais il y avait un problème, c'est le FMI qui comblerait les trous. Cerise sur le gâteau, l'euro s'affaiblirait encore plus et les exportations allemandes seraient boostées. C’est ce qu’on appelle une « Win-Win situation » en anglais, une situation où on gagne de tous les côtés.

 

 

 


Et c’est vrai de tous les pays européens, et des investisseurs du monde entier : malgré leurs cris d’orfraie, les montagnes russes des taux d’intérêt et des spread de la Grèce leur permettent d’empocher des fortunes. Une mauvaise nouvelle en début de semaine dernière : les banques grecques vont piocher une grosse deuxième tranche du paquet de 28 milliards provisionné pour eux par l’Etat grec (ce qui veut dire que, malgré leurs bons résultats de 2009, elles manqueraient de liquidités ?? Pas vraiment surprenant, pourtant, qu’en voyant le jeu de yo-yo et la curée générale sur leur pays, les Grecs, pas suicidaires, ont commencé à retirer leur argent des banques, ne voulant pas se retrouver dans une situation similaire à celle de l’Argentine en 2001, situation, soit dit en passant, largement provoquée par les mesures imposées par le FMI – on prend les mêmes, et on recommence, c’est tout -) = on joue à la baisse, le spread monte à 453 (il était seulement à 300 quand les mesures de redressement ont été prises fin Janvier, mesures qui étaient censées calmer les marchés, mais visiblement, ces mesures n’ont en rien apaisé l’appétit sanguinaire des spéculateurs, ils n’ont pas fini d’extirper tout ce qu’ils peuvent d’un pays à genoux…). Une bonne nouvelle (détails du plan de sauvetage par l’Europe en cas de faillite et des garanties de paiement de Mr Trichet annoncés jeudi dernier) = on joue à la hausse, le spread redescend à 383 à la fermeture des bourses Vendredi soir. Pas le temps de respirer, car le soir même, comme par hasard, les agences de notation internationales choisissent ce moment précis pour annoncer qu’elles dégradent la notation de la Grèce jusqu’à B- (ce qui est le fond du fond, quasi l’équivalent des pays du Tiers-Monde), et on se doute bien que ce soir, lundi soir, le spread aura atteint de nouveaux sommets, et les bénéfices empochés aujourd’hui par les carnassiers seront toujours aussi substantiels….

Tous ces phénomènes sont bien connus des économistes, et ce n’est pas la première fois qu’ils se produisent. De tous temps, et dans le monde entier, les plus riches, les plus forts, ont protégé et développé leurs intérêts au détriment des plus faibles, des plus pauvres. La gestion « intelligente et avisée » n’a jamais été pratiquée par des philanthropes. Et c’est l’essence même de la finance que de dégager des profits, et comme le disent, très décontractés et avec leur habituel cynisme (bien éloigné des prétentions morales d’une Union Européenne qui passe son temps à s’auto-congratuler sur son attachement dévoué aux Droits de l’Homme), les Américains « It is not personal. ». Sauf que lorsqu’un pays pauvre adhère à l’Europe, c’est parce qu’il a pour perspective la protection tant financière, commerciale que politique de la grosse machine Europe, c’est aussi l’espoir implicite d’une prospérité tranquille. A cet égard, la crise financière grecque est là pour dissiper toutes les illusions, car bien qu’avant tout économique, la Communauté Economique prétendait et prétend toujours aussi être une communauté basée sur la solidarité entre nations sœurs et peuples frères. Et  c'est l'idée autant que la réalité de l’Europe qui en prend un coup, car elle ne protège en rien les plus faibles, malgré ses discours moralisateurs, ses donneurs de leçon permanente et c'est en cela qu’on peut parler de crise politique.


Or, le déficit de politique économique commune n’est rien comparé au déficit politique et humain que cette crise expose. Lire, et voir, la joie mauvaise, l’auto-satisfaction de la majorité des européens face au malheur grec donne vraiment la nausée à quiconque aime tant soit peu ce pays. C’est comme de voir un parent se réjouir de la chute d’un enfant ou un ami du malheur d’un autre ami, sous prétexte que ce dernier « l’a bien mérité » ; cela a quelque chose d’effroyable sur le plan humain, même si bien sûr, c’est vrai que les Grecs ont vraiment fait des bêtises, et ils le savent bien, les pauvres, surtout ceux qui n’en n’ont pas fait et qui sont les victimes de première ligne. Mais de là à s’en réjouir, à les faire ramper et à leur faire sentir à ce point l’amertume de l’aumône (et quelle aumône ? Ce sera un bénéfice de plus pour ceux qui l’accorderont) dont ils vont faire l’objet, c’est vraiment dur à voir de l’intérieur.


Impressions personnelles

Je ne suis pas grecque, mais après vingt ans de séjour, je connais bien ce pays, avec ses dysfonctionnements, ses côtés horripilants, ses ratages navrants, mais aussi sa magie, son énergie et ses paysages d’une beauté à couper le souffle. J’aime profondément ce pays, mais aussi ses habitants, ingénieux ou intelligents, débrouillards, généreux, très bosseurs, passionnés et enthousiastes, paradoxaux et excessifs, avec aussi tous leurs défauts (qui ne sont pas sans me rappeler parfois ceux de nos chers gaulois hâbleurs, indisciplinés et ingouvernables du temps d’Astérix), mais aussi leurs qualités. Tous les grecs ne sont pas des fripouilles ni des escrocs, ni des tricheurs, loin de là. Comme je le disais au début de mon analyse, si l’on veut  schématiser, je dirais qu’environ 25% des Grecs (et c’est déjà énorme) sont des fripouilles, des fraudeurs et des profiteurs qui le font sciemment, et qui se sont enrichis jusqu’à l’obscénité (il faut voir le luxe insensé des voitures, des villas des quartiers riches comme le mien), et l’insolence insupportable de tous ces nouveaux riches qui affichent leur richesse tapageuse avec l’arrogance et la grossièreté des parvenus incultes. Ceux-là vont bien voir leur vie se compliquer un peu, les contrôles sur leurs possessions matérielles en Grèce (très souvent au nom de parents ou de sociétés –écran) se faisant plus serrés. Mais leur argent est à l’abri, bien au chaud sur des comptes ou des investissements  à l’étranger, et ils trouveront encore, grâce à des avocats et comptables payés à prix d’or, des combines pour échapper au fisc. Ce sont eux qui ont l’argent, mais seule une partie infime reviendra dans les caisses de l’Etat grec, quelques soient les mesures prises.  Ensuite, 40 % des Grecs sont des petits  fraudeurs « occasionnels », des amateurs plus ou moins habiles, pas vraiment malhonnêtes, mais poussés à l’occasion par la nécessité, la lourdeur et l’injustice d’une bureaucratie infernale à tricher un peu, de temps en temps, à arrondir un peu les fin de mois par des combines un peu limites, pour atteindre le niveau de vie d’une classe moyenne (petite ou aisée). Enfin, il y a 35 % de Grecs parfaitement honnêtes, travailleurs, qui bossent dur pour survivre, qui ne trichent pas, qui n’ont pas d’emploi au noir, qui déclarent tout, et ceux-là se rencontrent dans toutes les couches de la société, même parfois jusque dans les classes les plus aisées (quand ils ont hérité d’une fortune ou de terrains, et qu’ils ont parallèlement eu une bonne éducation, tant morale qu’intellectuelle, peu nombreux c’est vrai, mais il en existe, j’en témoigne). Dans ces derniers 35 %, on trouve aussi une frange non négligeable de gens très pauvres, souvent des retraités ou des veuves, des Grecs « à l’ancienne », d’avant la société de consommation, avec des principes moraux très stricts, une grande fierté, et une grande dignité. J’en ai vu, de ces vieux ou vieilles qui font la queue à la poste pour retirer une retraite misérable de 350 euros pour le mois, et, lorsqu’il n’ont plus du tout de famille pour s’occuper d’eux (car en Grèce, la solidarité familiale est très forte, et on ne voit jamais un vieux en maison de retraite, quel que soit son état physique ou mental, tant qu’il a une famille pour s’occuper de lui, on le garde chez soi, toute autre réaction est impensable, et ils sont très critiques sur nos sociétés qui se débarrassent de leurs personnes âgées, du reste, les liens entre générations restent à la fois très forts et très naturels) ce sont les mêmes qu’on voit à l’aube, quand tout le monde dort et qu’ils pensent ne pas être vus, faire les poubelles pour trouver à manger ou à s’habiller, ou que l’on voit dans les terrains vagues et les champs courbés vers le sol avec leurs petits sacs plastiques du supermarché et un petit couteau pour ramasser ce qu’on appelle ici la « horta » (plantes sauvages, genre pissenlit) pour faire des salades.


Hélas, ce sont ces deux dernières catégories qui vont payer – et à un prix exorbitant- la note des écarts de la première catégorie. Car, sans être responsables de rien, ils vont s’appauvrir notablement, et pour les vieux dont je viens de parler, ils vont mourir, tout simplement. Ces messieurs du FMI et des directoires européens peuvent prôner la baisse des salaires et celle des retraites, mais quand on prend 10% d’une retraite de 400 euros ou, autre exemple,  pour le jeune informaticien qui travaille au CNRS local (bien diplômé, marié, deux enfants, tout juste recruté dans un emploi assimilé à la fonction publique pour un salaire mensuel de 800 euros nets) à qui on va enlever l’équivalent de 2 mois de salaire par an, et comment va-t-il pouvoir survivre, le malheureux, même si sa femme travaille ? Ne parlons pas de la secrétaire de Miltos, une fille admirable et dévouée, dont le mari est atteint d’un cancer et la sœur vient de mourir de manière subite, deux enfants à charge, et à qui Miltos vient de prêter de l’argent parce-qu’avec son seul salaire (pourtant assez élevé pour une secrétaire) elle ne peut plus faire face aux traites sur l’appartement et aux traitements médicaux de son mari ? Des exemples comme ceux-là, il y en a des milliers, et cela ne fait que commencer hélas, car Dieu seul sait ce que la déesse Europe et son Titan de père le FMI vont encore imposer au peuple grec pour le punir de ses écarts et finir par lui accorder l’aide dont il a besoin. Et j’admire, profondément, tous les jours, le courage, le stoïcisme, l’endurance de tous ces gens autour de moi ; on commence en effet à voir tous les jours autour de soi, les effets de la déroute : chaque jour boutiques, restaurants ferment et on voit fleurir des banderolles « A louer » « A vendre » sur les façades et les devantures. Le marché de l’immobilier est absolument gelé : il n’y a plus de transactions, et les prix baissent déjà beaucoup (Geoffroy- un privilégié grâce à l’héritage de son père) est actuellement en négociation ardue pour acheter entre 150 et 155.000 euros un appartement de 70 m2 affiché encore en Novembre à 195.000 euros). Il y a actuellement 180.000 logements disponibles sur le marché, ce qui, proportionnellement à la population, est absolument énorme. En dépit de tout cela, les Grecs gardent leur profonde générosité les uns envers les autres, et leur compassion intacte pour tous les opprimés de la terre. Le malheur ne les rend pas égoïstes, bien au contraire. Ils sont en passe de tout perdre, mais ils raclent leurs fonds de tiroirs pour envoyer des dons en Haïti. Toute petitesse leur est étrangère, c’est absolument incroyable. Mais ils sont angoissés. Et pessimistes, avec raison. Dans certaines couches de la société, la colère et l’amertume ne sont pas loin, pourtant. Et les politiques devraient bien se méfier de la colère du peuple. Les Grecs sont très endurants, mais c’est un peuple versatile et qui peut être d’une violence extrême et soudaine, dont le passé porte les traces sanglantes. La réaction de la rue grecque à long terme permet aussi aux dirigeants européens d’expérimenter les effets de l’application de mesures d’austérité draconiennes sur les populations, et comme cela ne se passe pas chez soi, c’est une éprouvette intéressante, non ??


Cependant la Grèce survivra, comme elle a survécu à tant d’autres crises. L’Europe finira en toute dernière extrémité par avancer ses « jaunets », au prix fort bien entendu, car elle ne peut laisser s’effondrer une pièce du puzzle sans risquer de démolir l’ensemble (l’effet domino) et elle sait bien où est son intérêt. Par sûr cependant que cela suffise. Trop peu, trop tard, trop cher…qui peut prédire ? Et si l’Europe ne veut pas, ce seront les vautours du FMI, et probablement les deux, qui compteront, distribueront au compte-goutte  et empocheront les deniers. Avec l’énergie qui les a toujours caractérisés, les Grecs s’en sortiront, même s’ils doivent mettre vingt ans à s’en remettre. Mais que restera-t-il de la souveraineté de la Grèce  entre-temps ou au bout du tunnel, c’est une question bien triste, dont nul ne détient la réponse aujourd’hui. En attendant, la vie quotidienne continue, et chacun fait du mieux qu’il peut.

Source: un camarade de l'IHEDN, dont je suis membre

Alternative Libérale - Tribune

Une réponse libérale à la crise grecque : prenons le chemin de la responsabilité !

Il est de bon ton depuis le début de la crise financière dont nous ne sommes pas sortis, même si certains indices récemment publiés sont positifs, de célébrer le retour des Etats dans le domaine économique et financier.

Confronté à une crise de confiance et de liquidité le système bancaire mondial ne pouvait, semble-t-il, continuer à financer l’économie réelle sans un soutien massif des Etats. C’est en tous les cas l’hypothèse qui a été retenue par la grande majorité des gouvernements qui ont avec diligence mis en place « des plans de sauvegarde » dont tous les établissements ont, directement ou indirectement, bénéficié dans les dix-huit derniers mois. Conséquence hélas prévisible, les dettes du système bancaire se sont agrégées aux déficits structurels des Etats. Elles n’ont pas disparu ; elles ont été nationalisées.

Nous ne tenterons pas de faire l’historique de la crise grecque qui relance un débat largement idéologique, selon nous dépassé, entre les tenants d’un super Etat européen et ceux limitant l’Union Européenne à une large zone de libre échange. La réalité européenne est aujourd’hui à mi chemin entre ces deux conceptions : une zone de libre échange sur 80% de son territoire avec un noyau plus restreint doté d’une monnaie unique. Mais un noyau hétérogène, sans politique économique unique, ni même fortement coordonnée, compte tenu des disparités de niveau de développement, de déficits publics et de prélèvements sociaux.

La Grèce a triché, aidée, semble-t-il, par de grandes institutions financières dont la responsabilité doit être activement recherchée. Elle n’est sans doute pas la seule à être dans cette situation… L'Union Européenne a de son côté pêché en détournant le regard.

Or, les variables traditionnelles d’ajustement (inflation, dévaluation, conflits armés) ont largement disparu, et la croissance de sortie de crise est, pour l’avenir prévisible, des plus modestes. Les marchés découvrent ainsi que la restructuration de la dette souveraine – rééchelonnement, voire abandon partiel des intérêts et ou du principal – devient une hypothèse de plus en plus probable. L’absence d’un mécanisme institutionnel de soutien des pays « maillon faible » de la zone Euro, et la réticence de l’Allemagne à jouer un rôle moteur de support renforcent de surcroît cette probabilité.

Les déclarations incantatoires de l’Eurogroupe, et de la Banque Centrale Européenne, peuvent apporter un répit temporaire. Mais le doute est désormais dans les esprits des acheteurs de papier gouvernemental, d’où l’explosion des « spreads » de crédit sur les émissions nouvelles et les fameux « credit default swaps ».

Les observateurs ont, aujourd’hui et dans un avenir relativement proche, pour seule ligne de mire les pourcents de dettes publiques sur PIB. Selon les analystes de Natixis, repris par Thomson Reuters vendredi dernier, la Grèce passerait de 116 à 137% de 2009 à 2011, l’Italie de 114 à 121%, la Belgique de 98 à 109%, la France de 78 à 91%, et l’Allemagne de 75 à 84%. La feuille de route des spéculateurs est toute tracée. Celle des investisseurs aussi qui évitent les pays les plus endettés, a fortiori lorsque leurs prélèvements obligatoires sont déjà très élevés.

La sortie pure et simple de l’Euro n’est, a priori, pas une option viable et crédible. L’erreur a été commise ; il faut en supporter les conséquences, même si ceci doit nous amener à revoir drastiquement pour l’avenir les critères d’acceptation des candidats à l’Euro déjà membres de l’Union et les mécanismes de contrôle des finances publiques.

En l’absence de mécanismes institutionnels de soutien, de bons esprits suggèrent de faire racheter ou garantir la dette existante ou nouvelle par des institutions financières d’Europe Occidentale, qui procureraient un rehaussement de crédit. Ceci nous paraît dangereux pour l’avenir, et ce d’autant plus que les banques françaises sont déjà les premiers établissements créanciers de la Grèce.

Nous sommes en revanche sensibles à l’argument sur la crédibilité de la Banque Centrale Européenne. La crise grecque est l’occasion pour la BCE de démontrer son indépendance au moment où les pressions politiques sont de nature à repousser encore à plus tard les réformes structurelles indispensables au retour d’une économie saine. La crédibilité de la zone Euro est également en jeu. Elle doit démontrer au monde qu’elle peut garantir aux investisseurs un environnement monétaire stable et équilibré.

La solution doit effectivement être recherchée au niveau européen. Elle passe par une réduction significative des déficits publics et l’inversement de la tendance à une augmentation de la dépense publique observée dans tous les pays européens, petits ou grands, surtout lorsque les prélèvements sont à des niveaux qui ne laissent plus de marge de manœuvre.

Comme l’écrit ce jour un gérant de fonds dans le Wall Street Journal, « only supply-side reforms can save Greece », et nous ajouterons l’ensemble des économies de la zone. La médecine dure du FMI ou de l’Union Européenne ne peut, à elle seule, suffire à rétablir les équilibres et la crédibilité de la monnaie unique. Seule une politique massive de désengagement du secteur public et de réforme administrative peut contribuer à rendre confiance aux marchés. Les enjeux vont en effet bien au-delà de la situation grecque. Ayons le courage politique d’essayer les solutions libérales ; les seules susceptibles d’inverser la tendance.

Nos compatriotes touchent du doigt aujourd’hui avec l’exemple grec les conséquences concrètes d’un déficit et d’une dette publique hors de contrôle. Si la crise grecque peut avoir un mérite, c’est bien celui-là. Au lieu de discours lénifiants sur une France prétendument à l’abri d’une telle crise, parlons avec courage aux Français. Ils ont toujours su se ressaisir le moment venu.

Jean-Claude Gruffat, Président du Conseil d’Orientation du club Réforme & Modernité
Louis-Marie Bachelot, Président d’Alternative Libérale
Didier Salavert, Vice-Président d’Alternative Libérale
Aurélien Véron, Président du Parti Libéral Démocrate

 

23:01 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : grèce, europe, euro, économie, corruption, politique, libéraux, histoire, état, etat-providence | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

17/03/2010

Notre Liberté de plus en plus menacée! Trop d'Etat impliquant une crise des valeurs

À rebours du progressisme, Alexandra Viatteau montre les multiples facettes de la régression actuelle vers l’infantilisme. Qu’il s’agisse du primat donné à l’émotion sur la raison, du conformisme comme facteur de construction de l’individualité, des violences envisagées comme substitut à une vraie discussion ou des nouveaux babils censés faciliter la communication, tous les indices convergent : sous couvert de spontanéité et d’authenticité, la manipulation des individus n’est pas loin. Le caractère délétère d’un tel phénomène est d’autant plus inquiétant qu’il semble ouvrir la voie à un totalitarisme d’un nouveau genre.

http://www.lafase.cl/secondaire/departamentos/philo/images/totalitarisme_laine.jpg

ALEXANDRA VIATTEAU appartient à ces penseurs de l'Est, qui, tels Soljenitsyne, Zinoviev, Volkoff ou Chafarevitch, sensibilisés au totalitarisme socialiste léniniste, ont su reconnaître un totalitarisme d'un nouveau genre dans nos sociétés occidentales et dans le monde contemporain. Dans la continuité décapante d’une Sourgins (Les mirages de l'art contemporain) ou autre Natacha Polony (Nos enfants gâchés), avec La société infantile, aucune des tares de notre civilisation n’échappe au vent de la critique d’A. Viatteau : citons pêle-mêle, l’émotion collective sans « débat de fond » à laquelle a donné lieu la crise du CPE (des manifestants irresponsables « farcis d’idéologie politique ou économique, s’agitant, gesticulant et criant, parfois dans une langue approximative » en une vaste « parade carnavalesque »), le suivisme des foules, l’infantilisme attardé dans lequel sont volontairement entretenus nos étudiants d’université, les programmes Erasmus, les lycées transformés « en clubs socio-éducatifs », « l’activité enseignante en exercice de relations humaines (…), une compétence sans connaissance », des professeurs « "accompagnateurs" plutôt qu’éducateurs », une philosophie qui « ne se construit pas autour d’un savoir » mais qui a recours à la « discussion » permanente : « le corps enseignant finit par exploser devant les "consignes de tolérance" fournies par certains rectorats pour "maintenir ou améliorer les résultats" aux examens ». 

 

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L’auteur s’en prend encore à la mode de la « communication », de la « mixité sociale » et du « dialogue social », à l’art contemporain défigurant nos villes, aux « artistes subversifs », ultra-officiels et subventionnés, - dont un body-art outrancier et médiocre (« recevoir des baffes pendant vingt minutes, être enfermée pendant douze jours sans prononcer une parole ni manger, laver une montagne d’os encore sanguinolents… », « pisser debout ») « cyniquement imposé à un public finalement pris en otage par ces véritables attentats à la vérité, à l’intelligence… ».

 

Télé-réalité

Les sitcoms ne sont pas non plus en reste (Hélène et les garçons sont des « jeunesses communistes » en goguette), ni les émissions de télé-réalité en tous genres (« parti ou Loft, même entreprise d’enfermement collectif »), et autres divertissements pascaliens « qui font de l’exhibitionnisme une "valeur" », béant au-dessus d’un vide métaphysique abyssal, — l’ « amusement perpétuel » étant érigé en religion officielle, comme dans ces émissions de grande écoute où, « flatté, il faut retourner la flatterie et rigoler ; agressé, ou même blessé, et même choqué, il faut continuer de rigoler (…). Et puis, quand on a fini de rire, on veut pouvoir pleurer un coup ; alors, c’est le bonus émotion. » Où est la « culture de la discrétion et de la décence qui est au fondement de la dignité ? » On apprend encore que l’inénarrable J.-L. Borloo, ministre de la République française, affirme avoir « les boules ». L’impudeur s’étale au grand jour (c’est la « cuculisation » dénoncée par Gombrowicz, la promotion universelle du grossier, du laid et du « crado », — d’une « Crad’expo » par exemple, qui inverse le modèle pédagogique de l’enfant « instruit et intéressé par autre chose que son derrière »).

 

Mai 1968: joyeux anniversaire?

Quelles sont les causes du mal diagnostiquées par l’auteur ? Dès la première page c’est le « relâchement hédoniste libertaire » entrepris « depuis Mai 68 » qui est mis en cause : « ventripotents, dégarnis, myopes, les enfants du baby-boom, souvent devenus notables et rangés, restent rivés à leurs chimères ; vieux galopins jusqu’à la tombe, côte-à-côte avec de jeunes gâteux » que sont leurs enfants, « [rejetons] des soixante-huitards, livrés à la gravitation perpétuelle autour de leur sexe », fils de « parents qui ne seront jamais capables de l’être ». Où Alexandra Viatteau  montre assez subtilement comment le ressort d’une telle frénésie « résulte d’une manipulation de l’individualisme orienté vers sa canalisation collective » : « nombrils de tous pays, unissez-vous ! » aurait titré une exposition à laquelle l’auteur refusa de se rendre.

A ce titre, le parallélisme récurrent proposé par l’auteur entre le système soviétique et nos habitudes mentales constitue sans doute la touche originale de l’ouvrage. Le marxisme n’est pas mort, contrairement à ce que voudrait faire accroire une certaine myopie historique béate. Le léninisme n’est-il pas avant tout une praxis protéiforme, qui se moque de la doctrine, et ne s’intéresse qu’à la manipulation des masses ? Coupez la tête de l’hydre, cent autres surgissent pour la remplacer. C’est ainsi que, par-delà la chute du Mur de Berlin, la psychanalyse est devenue l’outil de fabrication de l’homme nouveau totalitaire (« Staline qualifia les psychologues d’ "ingénieurs de l’âme humaine" ».) « Après 68, on se mit en France à lire Wilhelm Reich, qui avait été à la fois disciple de Freud et militant communiste, et l’on commença à rêver de révolution sexuelle. Il s’agissait de combattre tout ce qui représentait une forme d’autorité, jugée répressive, et de mettre fin à l’emprisonnement des corps et des désirs » (Roger Pol-Droit). Et les « idiots utiles » parisiens (selon l’expression de Jdanov) depuis les années 70 de s’appliquer à « fabriquer à moyen ou long terme de nouveaux conformismes » que les masses « finissent par réclamer elles-mêmes » dans un « consensus démocratiquement orchestré ». Nos concitoyens semblent vouloir se précipiter tête baissée dans des réflexes de groupe, dans un « fascisme intériorisé, volontaire, un fascisme en pente douce, qui cousinerait avec la "tyrannie de la majorité" chère à Tocqueville » que le stalinisme cherchait à imposer au groupe par la force : en Pologne jaruzelskiste, le « besoin d’appartenance (…) des membres du parti communiste était l’objet d’une moquerie et d’une satire féroce (…). Or, chez nous, on a peu à peu érigé en vertu républicaine l’intégration obligée (…). La revendication d’une commission permanente de la vie associative dans chaque ministère rappelle immanquablement à tout soviétologue l’obligation soviétique d’un commissaire politique dans chaque kolkhoze ». Il y  a aussi le « guetteur de » « "tendance générale" (comme il y avait la "ligne générale" du communisme) ».

Qu’est-ce qui est fondamentalement dénoncé ? Ce que toute la philosophie classique n’a eu de cesse de rappeler depuis des millénaires : savoir que, pour parvenir à une certaine liberté, l’homme doit devenir « maître de soi-même » (Aristote), et notamment de ses impulsions immédiates que vantent les démagogues, les sophistes, et contre lesquels tous les grands philosophes se sont érigés de Platon et Aristote à Saint Thomas d'Aquin en affirmant la transcendance objective du Vrai, du Beau et du Bien.

 

Des "gardes rouges" au jeunisme

Or, c’est précisément l’inverse que notre idéologie dominante préconise, par exemple en privilégiant le cerveau droit sur le gauche (consumérisme oblige). En témoigne notamment le jeunisme, névrose congénitale de notre petit écran, et qui n’est pas sans rappeler les terribles « gardes rouges » chers à Mao, de sinistre mémoire. « Il en est du slogan : "jeunes", comme de ceux de "liberté", "justice" ou "paix", employés dans des sens divers ou opposés, selon l’idéologie et le système politique qui en use. Face au laïcisme, à l’utilitarisme ou au marxisme-léninisme, le christianisme a aussi un projet pour la jeunesse. » Ainsi, le totalitarisme  « apparaît dans les systèmes démocratiques sous une forme enrobée et sympathique [d’autres parleraient de « soft idéologie »], en démocratie libérale, elle permet d’évoluer "librement" vers un mondialisme aisément et "globalement" gouvernable ». Au fondement d’un tel projet, c’est « l’absence de transcendance », le « parti pris faussement progressiste de rejet de la loi naturelle, de l’ordre, de la morale » qui sont responsables d’une telle dérive. Ou comment « le progrès [peut] être menacé par l’idéologie du progressisme ».

Autrement dit, La société infantile a le mérite de mettre en chemin vers une réflexion, car elle invite le bon sens à réagir aux absurdités de notre temps. C'est une bonne étude sociologique sur laquelle le philosophe pourra s’appuyer, pour décrypter la racine du mal qui est décrit ici.

Ludovic de Malet, professeur agrégé de philosophie

source partielle de géo-politique (mel mars 2008)
Remerciements
Copyright février 2008 - L. de Mallet /www.diploweb.com

02/12/2009

Le Libéralisme de Wilhelm Röpke, l'antidote au keynésianisme!

Voir bien entendu l'intervention de P. Commun, en plein dans l'actualité, l'Allemagne encore un grand pas d'avance sur son allié la France. L'Allemagne serait-elle plus libérale? A la vue des dernières élections, sans doute. Un petit retour historique:

W. Röpke (1899-1966), un des chefs de file de l'ordolibéralisme, était un partisan de la libre concurrence tout en plaidant pour un conservatisme moral. Récusant le laissez-faire utilitariste, il ne ménageait pas davantage ses critiques à l'encontre de Keynes et surtout de l'Etat providence. Il est le promoteur de l'idée d'"économie sociale de marché"  reprise dans un contexte tout autre aujourd'hui. Un libéralisme à tendance ou composante conservatrice, celui des "fondateurs" (Locke, Montesquieu, Adam Smith...), celui de Tocqueville, dont les héritiers contemporains sont en particulier les représentants de l'ordo-libéralisme allemand et du néo-conservatisme américain, soit W. Röpke et I. Kristol.

 

Wilhelm Röpke (1899-1966)

http://www.libinst.ch/images/people/hayek.jpg

lire bio

 

Au début des années 1950, la section française de la Société du Mont-Pèlerin, créée en 1947 par F. von Hayek et Wilhelm Röpke, est composée de dix-huit membres, à la jonction entre l’université et le patronat. Le CNPF finance généreusement ses activités. À l’origine de think tanks qui fonctionnent encore aujourd’hui dans de nombreux pays, elle réunit des individus aux convictions diverses, qui vont du libéralisme radical (F. von Hayek ou J. Rueff) à des positions très modérées (W. Röpke), et organise des connexions entre réseaux académiques, politiques et patronaux. Car, et ce fut certainement la conviction de F. von Hayek, « les idées, aussi radicales soient-elles, ne transportent pas avec elles leurs conditions d’efficacité », elles nécessitent pour être mises en œuvre un activisme discret et des alliances improbables.

 

Wilhelm Röpke (1899-1966), l'un des chefs de file de l'influente école allemande de

L'ordo-libéralisme allemand en pdf

pendant les années 1935-1965, aller « au-delà de l'offre et de la demande » ne revient pas à dépasser et encore moins répudier l'économie de marché, mais à la réintégrer dans un lien social et un ordre moral aux connotations parfois très conservatrices. Et s'il récuse le laissez-faire utilitariste, W. Röpke ne ménage pas davantage ses critiques à l'encontre de Keynes et surtout de l'État providence et du « socialisme fiscal » - accusés de conduire à un collectivisme liberticide et ruineux. Donnant accès à la pensée parvenue à pleine maturation d'un néolibéral « social », la réédition de la traduction de Jensseits von Angebot un Nachfrage (1958) jamais republiée depuis 1961 vient d'autant plus à son heure qu'elle éclaire le sens originel de l'idée d'« économie sociale de marché » (dont Röpke fut, avec Walter Eucken et Ludwig Erhard, le promoteur intellectuel) convoquée dans les récents débats sur la Constitution européenne puis ceux relatifs à la crise économique commencée en 2008. (voir biblio ,Mollat de Bordeaux)


"La crainte de voir les institutions européenne se transformer en super-Etat est aussi ancienne que la Communauté elle-même. Personne, probablement, ne l'a mieux exprimée que Wilhelm Roepke : écrivant en 1958, il voyait dans les institutions communautaires l'instrument d'une planification économique et politique généralisée - d'un saint-simonisme européen - encore plus dangereuse qu'au niveau national. Pour Roepke, la division traditionnelle entre socialistes et libéraux n'était plus la distinction politique fondamentale de nos sociétés. La vraie opposition était celle des "centralistes" et des "décentralistes". Selon ses propres termes, "le problème du monde idéal est la décentralisation ou la centralisation ; s'il faut que le facteur fondamental soit l'individu (et le petit groupe) ou les grands ensembles collectifs - l'Etat, la nation voire un Etat unique englobant le monde entier - est devenue la vraie ligne de partage entre opinions opposées". Pour le "décentraliste" le renforcement politique et économique de l'Europe doit se faire en disant ce qui est vraiment l'essentiel : la variété, la liberté dans la solidarité, le respect de la personne humaine et de son individualité ; Le décentralisme est un élément essentiel de l'esprit européen. Accepter de diriger l'Europe à partir du centre, d'en faire l'objet d'une bureaucratie planificatrice, de la fondre en un bloc compact, équivaut à trahir l'Europe et son héritage spirituel. Un nationalisme et un dirigisme économique à l'échelle continentale ne représentent aucun progrès par rapport au nationalisme et au dirigisme des Etats-nations individuels (source Euro92)"

11:19 Écrit par HUMANITAS dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : keynésianisme, libéralisme, w. röpke, etat-providence, ordolibéralisme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

21/11/2009

L' Après-Socialisme & Les Libéraux par Virginia Postrel (USA)

C'est en 1947 qu'un petit nombre d'intellectuels libéraux, réunis dans une station balnéaire des alpes suisses, ont créé la Société du Mont Pèlerin en se donnant pour objet " de définir les principes nécessaires à la préservation d'une société libre ".

En 1947, la menace socialiste était claire. En 1999, elle est moins évidente. Si le socialisme, stricto-sensu, n'est plus un véritable danger pour l'économie de marché et les libertés économiques, la menace vient aujourd'hui de nouveaux adversaires dotés d'arguments et de valeurs différentes.

 

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Faut-il avoir peur du socialisme rampant ? Le socialisme est-il une espèce idéologique encore en expansion ? Je répondrai très directement non. Qu'il s'agisse de la version soviétique du socialisme, ou de la version suédoise, ni l'une ni l'autre ne sont aujourd'hui dans le vent de l'histoire.


Cela ne veut pas pour autant dire que nous ne devons plus nous inquiéter des menaces qui pèseraient sur nos libertés. Loin de là. Cela veut seulement dire que nous ne devons plus beaucoup nous inquiéter de celles qui viendraient du socialisme. Nous vivons dans un monde où les problèmes qui déterminent la vie des mouvements politiques, intellectuels et culturels ont beaucoup évolué. A ne pas suivre attentivement comment ces mouvements se développent, et ce qu'ils impliquent, nous prenons de très gros risques.


Le terme " socialisme " n'est pas seulement un synonyme pour exprimer l'idée d'un Etat fort et omniprésent, ni même pour résumer la thèse d'une nécessaire régulation de l'économie par l'Etat. Que ce soit sous ses formes soviétiques ou suédoises, la particularité du socialisme est de s'intéresser à certains problèmes plus qu'à d'autres. C'est peut être un terme souvent ambigu. Mais quelle que soit la dose d'ambiguïté qui y soit associée, le fait est que tous ceux qui se réclament du socialisme se retrouvent autour de certains problèmes plutôt que d'autres. Le but du socialisme est une plus juste distribution des ressources économiques, dont ses avocats disent qu'elle conduira également à moins de gaspillages. Toute la rhétorique du socialisme tourne autour de qui obtient ce qui est produit, et comment. Les socialistes sont contre le marché parce que, disent-ils, le marché organise la distribution des ressources d'une manière qu'ils considèrent comme doublement injuste, tant du point de la manière dont le partage se fait, que de l'identité de ceux qui vont en bénéficier.


Le socialisme n'est plus la vraie menace


Dans sa forme la plus pure, l'essence du socialisme est de transformer par la nationalisation des activités. Jusque dans le milieu des années 1980, ce genre de socialisme " dur " était largement répandu, non seulement dans les pays communistes, mais aussi bien dans ce qu'on appelait alors le monde libre. Aujourd'hui il n'y a plus guère que quelques pays extrêmes qui y demeurent fidèles. Dans le reste du monde, la liste des industries qui sont encore nationalisées est de plus en plus courte. Ces formes traditionnelles de socialisme " dur " ont disparu si rapidement, tant comme pratique politique que comme idéal philosophique, que nous avons maintenant tendance à oublier un peu vite à quel point tout cela paraissait normal il n'y a encore pas si longtemps. C'est pourquoi nous continuons à nous faire peur en nous inquiétant par exemple des " menaces du socialisme rampant ". Cela avait un sens dans les années cinquante, lorsque l'expression est née, et que le socialisme avait réellement le vent en poupe. Cela n'en a plus beaucoup aujourd'hui.


L'autre forme de socialisme est celle de la " sociale démocratie ", de l'Etat redistributif. Elle correspond au modèle suédois dont la caractéristique est de pratiquer une redistribution massive qui mêle matraquage fiscal et subventions pour modifier les résultats économiques du marché. Mais l'objectif reste en fait toujours le même : une distribution plus juste des ressources. On reste dans le cadre d'une idéologie d'égalitarisme économique.


Ayant passé quelques temps récemment en Suède, j'ai du mal à admettre qu'on puisse dire du socialisme suédois qu'il soit en expansion, où que ce soit. La vérité est que le système suédois connaît aujourd'hui de grosses difficultés. L'économie suédoise ne crée plus d'emplois . La population y est de plus en plus hostile aux réfugiés et aux immigrants qu'elle considère désormais comme des parasites concurrents dans la distribution des subsides de l'Etat providence. La générosité du discours sur les droits de l'homme des années 1960 et 1970, a disparu. La plupart des suédois sont ouvertement pessimistes. Ils ne voient pas comment leur système pourrait survivre, mais en même temps ils se sentent incapables de surmonter les résistances politiques qui empêchent de le faire évoluer.


La version " sociale démocrate " du socialisme se heurte à la dynamique politique des démocraties modernes. Avec l'ouverture croissante des marchés, la logique du fonctionnement de la démocratie est en effet de s'éloigner des débats et préoccupations abstraites sur des objectifs de justice, pour les remplacer par la rivalité très concrète d'intérêts pratiques défendus par des groupes de pression en concurrence. Les démocraties occidentales, la Suède en premier, ont à juste titre choisi de ne pas sacrifier leurs libertés individuelles et politiques, ni leur prospérité économique, sur l'autel de la défense de leurs idéaux socialistes. Par exemple, ils n'ont pas entrepris d'empêcher leurs citoyens de quitter le pays, ou même, dans la plupart des cas, d'exporter leur argent à l'étranger. La sauvegarde de ces libertés a renforcé la légitimité politique des régimes sociaux-démocrates européens, mais en même temps elle ruine leur capacité à rester fidèles à leurs buts socialistes.


Une idéologie sans avenir

 

Ainsi que le note Hayek dans La route de la servitude : " Il y a de multiples manières de pratiquer le planisme économique ; mais, pour se maintenir, toutes impliquent que l'organisme central de planification puisse effectivement se protéger de toute influence extérieure. Le résultat d'une telle idéologie économique est dès lors d'amener inévitablement à l'accumulation de toute une série de restrictions portées non seulement au libre mouvement des biens et des capitaux, mais également celui des hommes ". La morale de cette observation d'Hayek est que tout pays qui se dit socialiste, mais qui réussit plus ou moins bien à préserver la liberté de mouvement des biens, des capitaux et des gens, est pris dans une contradiction qui le conduira inévitablement à abandonner ses ambitions socialistes. Tout régime socialiste dépend, pour survivre, du maintien d'un pouvoir monopolistique qui ne peut résister aux forces de la concurrence une fois que celles-ci sont laissées libres de se manifester. L'après guerre s'est traduit par un mélange d'idéaux libéraux, de pragmatisme économique, et de calculs stratégiques complexes justifiés par la guerre froide, qui ont conduit non pas à l'accumulation de restrictions aux libertés individuelles que prévoyait Hayek, mais au contraire à un triple processus d'ouverture des marchés internationaux, de libéralisation des mouvements de capitaux, et de liberté des mouvements de population, grandement facilité par la révolution moderne des moyens de transport et de communication.


Dès lors, ce qui caractérise notre monde d'aujourd'hui, n'est pas la menace d'un " socialisme rampant ". Ce n'est plus du tout notre problème. Parce que nous sommes habitués à combattre le socialisme à partir d'arguments, de tactiques et d'alliances conçus par rapport à un monde où cette menace était encore vraie, il est naturel que nous continuions à voir la main tentaculaire du socialisme derrière tout ce qui tend à accroître encore la redistribution ou l'emprise des réglementations d'Etat. Il est normal que nous continuions de plaquer l'étiquette socialiste à toute politique qui tend à accroitre le rôle de l'Etat. Mais, ce faisant, en perpétuant une définition trop large et imprécise de ce qui constitue l'essence du socialisme, nous risquons de nous priver du moyen de déceler à temps ce que sont, aujourd'hui, nos véritables adversaires et ennemis, et donc de la capacité à leur répondre efficacement.


Le danger, aujourd'hui, vient de la mode des idées " fixistes "


Les processus de marché font beaucoup plus que simplement déterminer qui finalement aura le contrôle de telle ou telle ressource. Ceci signifie que le socialisme n'est pas la seule idéologie susceptible de s'en prendre au marché, et, à l'inverse, que les conservateurs anti-socialistes ne constituent pas la seule force politique à laquelle les libéraux puissent s'allier pour défendre les libertés économiques.


Les marchés exercent de nombreuses fonctions. Ils sont ce qui permet aux gens d'exprimer individuellement leur propre quête du bonheur. Ils contribuent à assurer la dissémination des idées. Ils introduisent le changement dans la manière dont les gens vivent et travaillent, ainsi que dans les traits de caractère qui sont les plus appréciés. Ils font éclater et recombinent tous les modes de classement qui conduisent à regrouper les gens en catégories sociales, économiques, artistiques, etc… Ils encouragent la quête permanente de l'innovation, mais soumettent toute nouvelle idée au test brutal et sans sentiment de la concurrence. Les marchés évoluent par un mécanisme d'essais et d'erreurs qui s'appuie sur des processus d'expérimentation et de rétroactivité. Ils échappent à tout contrôle en particulier, et leurs résultats sont impossibles à prédire. C'est cette dynamique intrinsèque des marchés - leur nature de système de changement et de découverte " ouvert " et décentralisé - qui aujourd'hui attire les attaques idéologiques les plus nombreuses et les plus fortes.


Le défi auquel les marchés et les idées libérales doivent désormais faire face, n'a plus rien à voir avec des problèmes de justice. Il s'agit de problèmes de stabilité, de sécurité, de contrôle - non pas dans l'organisation et la gestion de nos vie individuelles, mais par rapport à la Société et aux choix politiques auxquels elle doit faire face en tant que Tout. L'argument central est que les marchés sont des éléments de perturbation , qui introduisent le chaos, et qui servent trop de valeurs différentes pour orienter la société vers " le bon choix ". Le plus important de tous les défis auxquels le marché est aujourd'hui confronté n'est pas l'idéologie socialiste, mais l'idéologie du fixisme - en grec, la stasis, l'idée que la " bonne société " est une société non pas de changement permanent et imprévisible, mais une société faite essentiellement de stabilité, une société prévisible, une société " sous contrôle ". Dans cette optique, le rôle de l'Etat n'est pas tant de redistribuer la richesse que de diriger, d'endiguer, de discipliner, de contrôler tout ce que l'évolution spontanée des marchés comporte d'imprévisible.


Ceux qui partagent cette vision n'aiment pas le marché parce que la nature décentralisée de ses processus d'évolution n'apporte pas seulement le changement, mais des changements d'un type particulier. En servant les multiples désirs les plus divers des individus, et en récompensant les innovateurs qui trouvent des choses nouvelles pour lesquelles on découvre ensuite de vastes débouchés, les marchés rendent impossible la définition d'une vision unitaire de ce à quoi l'avenir devrait ressembler. Ils ne permettent pas d'établir un pont entre le présent et le futur - un pont qui permettrait de définir en toute sécurité une route du point A au point B. Au contraire, ils n'arrêtent pas de multiplier les carrefours, les embranchements et les détours dans la marche vers un ensemble de futurs qui se présentent sous la forme d'une matrice de chemins de plus en plus complexes et difficiles à discerner. Les processus de marché empêchent la société de se rassembler autour d'un idéal statique - que ce soit l'idéal d'une forme traditionnelle de vie, celui du statu quo, ou encore l'idéal de la " bonne société " du futur tel que conçu par un planificateur génial et désintéressé.


Le marché, obstacle à la réalisation de la " bonne société "


En conséquence, ces nouveaux ennemis du marché se retrouvent sur l'ensemble de l'échiquier politique, tant à droite qu'à gauche, ou même au centre - un mode de classification essentiellement déterminé par la manière dont nous nous positionnons par rapport aux objectifs classiques du socialisme. Prenez par exemple l'émission de la chaîne CNN Crossfire ; une émission dont l'idée de base est de mettre droite et gauche sur un pied d'égalité et ne jamais s'engager plus au profit d'un côté que de l'autre. En y dénonçant les excès de l'économie de changement, son invité de droite, Pat Buchanan, s'est de fait retrouvé plus d'une fois sur le même terrain que son adversaire de gauche, le célèbre Jeremy Rifkin, connu pour la manière dont il fait le procès de la technologie. De la même manière, il s'est récemment retrouvé en complète communion avec le vieil ennemi des grandes entreprises, Ralph Nader. Tous trois s'accordent pour admettre que l'essor du commerce international, l'accélération du progrès technologique, la mondialisation financière, les restructurations industrielles, l'essor de nouvelles activités et le déclin d'autres - en un mot, tout ce qui exprime la dynamique concurrentielle et créatrice du monde économique d'aujourd'hui - nous annonce un terrible avenir. Tout trois étaient également d'accord, au moins au niveau du principe, pour demander que l'Etat intervienne pour endiguer, canaliser, le dynamisme des marchés. Cette exigence n'est pas moins interventionniste que l'appel socialiste à l'intervention de l'Etat. Mais, au sens strict, elle n'est certainement pas socialiste. Elle est d'une autre nature. Elle n'est pas redistributive, mais " fixiste " (stasist), en un mot : conservatrice, au sens propre du terme.


Cette nouvelle façon d'attaquer le marché, de quelque côté de l'échiquier politique qu'elle provienne, se fonde sur l'utilisation de deux tactiques classiques, très différentes des vieux arguments utilisés par le socialisme. Tout d'abord, elle pose que nous ne devrions pas laisser les gens libres de tester de nouvelles idées qui pourraient entraîner des conséquences négatives. C'est l'application du fameux " principe de précaution ", aujourd'hui pierre de touche des mouvements écologiques.


Le " principe de précaution " jete l'anathème sur les processus de marché


Le principe de précaution ne tient le décompte que des effets négatifs imputables aux idées nouvelles, mais n'accorde aucune attention aux avantages potentiels. Ceux-ci ne comptent pas. Et il passe totalement sous silence les coûts associés au maintien d'un statu quo. Il n'accorde aucune valeur à la découverte ou à l'apprentissage, autant comme processus d'évolution sociale que comme instruments de satisfaction personnelle. Dès lors les dés son jetés. Les processus de marché ne pourront jamais satisfaire aux exigences du principe de précaution puisque l'incertitude est constitutive de leur essence même. Par construction le principe de précaution conduit à jeter l'anathème sur les processus de marché.


L'autre manière d'attaquer le marché est tout aussi dévastatrice. C'est l'argument des externalités. La plupart d'entre nous avons admis qu'il se pose effectivement des problèmes d'externalités dans des domaines tels que la pollution de l'air, et nous recherchons des moyens d'y porter remède tout limitant autant que possible les effets pervers que cela pourrait avoir sur le bon fonctionnement des marchés. Mais, à partir de là, il n'est pas difficile de généraliser et de considérer que tout marché comporte potentiellement des risques d'externalités. En donnant au concept une acception indéfiniment élastique, il n'en faut pas plus pour retourner le langage de l'analyse économique des marchés contre le marché lui-même et en faire une machine de guerre contre l'essence même des relations de commerce et d'échange. C'est bel et bien ce que nous voyons de plus en plus avec l'utilisation de l'argument des externalités non plus seulement contre les producteurs, la cible traditionnel des économistes, mais également contre les consommateurs eux-mêmes. Selon cette nouvelle manière de penser, le français qui va au cinéma voir un film américain participe d'un phénomène de pollution culturelle. Mon choix d'un emballage que je juge plus pratique contribue à aggraver la pollution de l'environnement. La manière dont je peint ma porte et mes fenêtre impose une " externalité " à mes voisins qui n'aiment pas la couleur que j'ai choisie. Le plaisir que j'éprouve à faire les magasins, et le fait surtout que j'aime à en parler à mes amis, aggravent une soif inutile de consommation dont finalement tout le monde est victime… Comme l'essence même du marché est l'interactivité de l'ensemble des décisions de choix individuelles, il en résulte que, selon cette manière de voir, toutes nos actions auraient naturellement vocation a être étroitement contrôlées puisqu'elle entraînent toutes des effets sur les tiers. C'est sans fin. Il n'y a pas de limite.


Ceux qui pensent ainsi ne se contentent pas de faire tactiquement alliance avec la droite, ou avec la gauche, selon les questions en jeu. Fondamentalement, ils partagent une même conception du monde, ainsi qu'une même manière de raisonner et de parler. Ceux qui viennent de la gauche ont de plus en plus tendance à reléguer au second rang leur traditionnelle critique du marché au nom de ses conséquences distributives. C'est ainsi que chez les verts, les préoccupations traditionnelles de justice sont de plus en plus souvent remplacées par un discours en faveur d'une économie " soutenable " fondée sur le concept d' " état stable ". La critique que de plus en plus d'anciens gauchistes portent au marché n'est pas de rendre les pauvres encore plus pauvres, mais d'encourager le développement de consommations ostentatoires " socialement " inutiles. Un sociologue comme Richard Sennett, dont l'enfance fut bercée par la lecture de tous les ouvrages de la bibliothèque léniniste, condamne aujourd'hui le capitalisme de la flexibilité ", non parce qu'il exploite les travailleurs ou ne les paie pas assez, mais parce qu'il donne une prime à ceux qui se révèlent les plus instables et qui font preuve des capacités d'adaptation les plus grandes…


Le rêve de " l'état stable "


Le docteur Daniel Callaghan, un spécialiste de la bioéthique, mais aussi un égalitariste impénitent, dénonce la logique de quête infinie du progrès médical qui, selon lui, est produite par la logique interactive de la triple dynamique des marchés, de l'innovation médicale, et de la liberté d'expression des désirs individuels des malades. Il plaide pour une " médecine stabilisée ", ainsi que la mise en place de limites à la recherche d'une santé toujours meilleure. Bien que la socialisation de la médecine soit une manière d'atteindre cet objectif, ses arguments n'ont en soi rien à voir avec une approche socialiste quelconque.


Passons maintenant à ce qu'on appelle le centre. Nous y trouvons des gens qui sont encore plus critiques de la nature dynamique du marché que leurs collègues de droite ou de gauche - parce que le caractère décentralisé des processus de découverte du marché est fondamentalement incompatible avec leur conception du rôle du politique. Les exemples d'une telle position sont nombreux en Europe, sous une forme particulièrement virulente. Notamment lorsque les européens s'amusent à dénoncer la trop grande ouverture des américains à l'égard d'Internet. Mais on en rencontre aussi en Amérique. Un exemple est Arthur Schlesinger Jr. A l'occasion de son 75ème anniversaire, il vient d'écrire dans Foreign Affairs un article où il dénonce les effets de rupture du capitalisme. Il s'inquiète des conséquences entraînées par la dynamique de la mondialisation et des nouvelles technologies. " L'ordinateur, écrit-il, transforme le marché en une vaste foire d'empoigne mondiale qui efface les frontières, amoindrit le pouvoir fiscal ainsi que la capacité de réglementation des états, réduit à néant leur maîtrise des taux d'intérêt et des taux de change, aggrave les écarts de revenus et de richesses tant entre les nations qu'à l'intérieur des pays, affaiblit les protections de la législation du travail, dégrade l'environnement, prive les nations de la possibilité de déterminer elles-mêmes leur propre avenir, leur substitue une économie mondiale sans entité politique correspondante, responsable devant personne ".


La fonction perturbatrice des marchés


A droite, la dynamique des marchés suscite deux principales objections. Comme à gauche, on y attaque la liberté des échanges, l'immigration, la technologie, la grande distribution, tous les éléments de la dynamique des marchés qui remettent en cause les habitudes et les positions acquises. Ces conservateurs n'hésitent pas à faire alliance avec les écologistes qui poursuivent les mêmes fins. Parfois, il est relativement facile de distinguer ce qui relève d'une idéologie de droite ou de gauche. Par exemple, Pat Buchanan est clairement un homme de droite. Mais ce n'est pas toujours aussi simple. Je placerais certainement le Prince Charles plutôt à droite, en tant qu'héritier d'une grande lignée aristocratique, mais ses considérations sur la technologie le classeraient plutôt dans une version gauchiste de l'écologie.


L'une objections les plus communes à droite, du moins aux Etats-Unis, est que le marché, en se mettant principalement au service des désirs individuels, quels qu'ils soient, détruirait l'idée même de l'existence d'un " bien commun ". C'est ainsi que certains conservateurs réclament un programme d'actions fédérales qui permettraient de promouvoir l'idée d'un grand projet national. De manière plus générale, ce que ces conservateurs reprochent à la dynamique des marchés est de laisser se développer des produits, des comportements ou des institutions qui ne correspondent pas à leur conception de la bonne société - qu'il s'agisse par exemple de la violence au cinéma ou de la procréation assistée.


Cette tension est visible même sur le terrain de la politique de l'éducation où les conservateurs sont pourtant en principe favorables à une doctrine de libre choix. L'appel à la liberté du choix leur va bien lorsqu'il s'agit d'un instrument d'action politique dans leur combat contre les syndicats d'enseignants, ou pour échapper à la discipline laïque des écoles publiques. Mais ses corollaires qui s'appellent variété des programmes, concurrence des enseignements, tolérance des autres, entrent souvent en conflit avec leur vision conservatrice d'une " bonne éducation "… L'éducation est un domaine où ces conservateurs ne reconnaissent aucune légitimité au processus de découverte et d'innovation.


Il y a toutefois une bonne nouvelle. Elle tient dans le fait que de la même manière que la chute du socialisme a suscité l'émergence d'alliances inédites contre le marché, elle entraîne aussi des rapprochements inattendus mais favorables au marché. Que les marchés produisent non pas un chaos de ruptures, mais un ordre émergent à caractère positif est une idée qui progresse aujourd'hui dans certains milieux qui, il y a parfois moins d'une génération, étaient encore des fanatiques du socialisme, ou du moins d'une conception planiste de l'ordre social. Savez-vous par exemple qui a écrit ceci : " Quelle est, de nos jours, la chose la plus importante qu'il faut retenir d'un cours d'économie ? Ce que je me suis efforcé de transmettre à mes étudiants est l'idée simple mais forte que la main invisible du marché est toujours plus forte que la main cachée de l'autorité. Pas besoin de direction, de contrôles, de planification. Tel est le consensus désormais parmi les économistes. C'est l'héritage d'Hayek ". Qui est l'auteur, je le répète, de ce plaidoyer en faveur de la dynamique de marché ? Réponse : Larry Summers, aujourd'hui secrétaire d'état américain au Trésor, et qui passe pourtant le prototype même de l'économiste Cambridgien classique.


Les nouveaux alliés du libéralisme


Si l'hystérie de Schlesinger est représentative de l'attitude " fixiste " des critiques centristes, l'optimisme de Summer exprime l'émergence d'une nouvelle coalition centriste favorable au dynamisme des marchés. Cela ne fait pas de Summer un vrai libéral, au sens classique du terme. Cela en fait simplement le type d'allié des libéraux qu'étaient autrefois les conservateurs anti-socialistes, avant qu'ils ne passent dans le camp des opposants au marché les plus acerbes. En Amérique, le centre - mais je pense que cela est également vrai du nouveau travaillisme britannique - est aujourd'hui plein de technocrates qui en sont venus à admettre que l'interventionnisme de l'Etat avait des limites, et reconnaissent les avantages pratiques des solutions de marché.

Il y a aussi tous ces " modérés " - des journalistes, des chercheurs, des scientifiques, des ingénieurs, des artistes et des hommes d'affaires, tous bien moins connus que Summers - qui éprouvent un sincère intérêt intellectuel pour tout ce qui tourne autour de la logique des systèmes auto-organisés parce qu'ils s'intéressent aux théories de la complexité, à la logique décentralisée du fonctionnement d'Internet, aux processus de la découverte scientifique, à l'écologie scientifique, aux mécanismes d'échanges culturels, à la théorie des organisations. Par formation, il s'agit de gens qui sont sensibles aux problématiques de la dispersion du savoir et de l'évolution par des processus de tâtonnement, et qui donc font d'emblée preuve d'une compréhension plutôt ouverte à la théorie moderne des marchés. On ne peut dire qu'ils préfèrent toujours systématiquement le marché à l'Etat, mais c'est plutôt généralement le cas. Eux au moins ne sont pas conditionnés par le réflexe qui conduit tant de gens à considérer automatiquement que seul l'Etat peut apporter la réponse à leurs problèmes. Ils sont plus ouverts à la recherche de solutions qui passent par l'innovation, la concurrence, la liberté des choix, le jeu des rétroactions. L'un des problèmes de notre vocabulaire politique est que le terme de modéré ne permet pas de distinguer entre ceux dont la modération se traduit par une certaine considération pour les processus de marché, et ceux pour lesquels l'expression signifie exactement l'inverse : le choix de solutions impliquant une addition presque infinie de petites interventions locales en lieu et place d'un Etat central.


Les valeurs communes du marché et de la contre-culture


Mais c'est encore au sein de ce qui fut la gauche que les oppositions sont les plus remarquables. Alors que des gauchistes comme Sennett continuent de s'en prendre à tout ce qui a un relent d'économie libérale, beaucoup d'anciens de leurs collègues ont retrouvé dans le marché nombre des valeurs d'innovation, d'ouverture et d'expression personnelle caractéristiques de leur contre-culture. Pour la plus grande consternation tant des gauchistes impénitents qui vouent une véritable haine au commerce et aux affaires, que des conservateurs épris de traditionalisme culturel, celle-ci s'est métamorphosée en une véritable culture de l'entreprise et de l'innovation. La gauche qui nous a donné le socialisme n'est pas la même que celle qui s'est investie massivement dans l'informatique et toute la nouvelle presse consacrée à l'industrie des " micro-entrepreneurs ". Qu'il s'agisse d'Internet ou de cette nouvelle presse d'affaires, il est incontestable que tant l'un que l'autre ont été lancés par des gens qui, tant par leur histoire personnelle que par leurs idées politiques, se considéraient eux-mêmes comme étant partie intégrante d'une extrême gauche systématiquement critique à l'égard des institutions existantes. Ces individus qui n'éprouvaient que mépris pour " le marché " tant que celui-ci n'exprimait qu'une conception statique d'un univers dominé par de grandes organisations commerciales privées à caractère hiérarchique et bureaucratique, ont au contraire épousé avec enthousiasme l'idée du marché vu comme un ensemble de systèmes ouverts dont les multiples interactions créent un terrain favorable à la diversité des expressions et des épanouissements personnels. Les mêmes éléments qui soulèvent aujourd'hui l'opposition des " conservateurs " de tous bords, de gauche comme de droite, contre les marchés, ont servi de ferments à l'émergence d'une nouvelle coalition de gens, le plus souvent venant de l'ancienne gauche, sensibles, eux, aux vertus dynamiques des processus de marché. Sur l'ancien échiquier politique, être socialiste voulait dire être de gauche. Cela impliquait que plus vous vous définissiez comme un adversaire du socialisme, pour quelque raison que ce soit, plus vous êtiez classé à droite. Dans l'ancienne classification politique, les libéraux étaient classés à droite ; ce qui en fait l'aile droite de cette nouvelle coalition.


Les vertus d'une société dynamique et ouverte


Il n'est pas du tout indifférent de savoir si le véritable but des libéraux, aujourd'hui, est de continuer de s'opposer en priorité au socialisme, ou plutôt de défendre et promouvoir une vision des avantages liés à la présence d'une société dynamique et ouverte. Si, à partir d'un préjugé essentiellement anti-socialiste, nous continuons de considérer que nos ennemis traditionnels sont " à gauche ", cependant que nos alliés sont " à droite ", nous risquons de ne pas saisir l'importance du phénomène que représente aujourd'hui la naissance d'une alliance gauche-droite contre les marchés. Nous resterons incapables de comprendre toute la symbolique, ainsi que les enjeux qui se trament autour de débats d'idées aussi essentiels que ceux qui concernent actuellement les biotechnologies, la protection des expressions culturelles, la mondialisation des échanges, ou encore la régulation d'Internet. Nous abandonnerons des domaines entiers de réflexion, de recherche et d'innovation pour le seul bénéfice de rester amis avec des gens qui n'accepteront de réduire les impôts qu'un tout petit peu, et encore seulement pour les familles de contribuables qui ont des enfants. Nous laisserons passer la chance qui s'offre à nous d'aider ceux qui n'ont pas toujours le bon pedigree politique d'approfondir quand même leur connaissance du marché, et d'en tirer de bonnes raisons pour préférer les marchés à l'Etat. Nous sacrifierons la liberté de demain pour sauvegarder les habits du passé.


Ainsi, oui, ma réponse à la question sur " le socialisme rampant " est résolument optimiste. Nous devons bien sûr rester sur nos gardes. Le monde est encore plein de restes d'idéologie socialiste qui ne peuvent faire que le jeu des adversaires de la dynamique des marchés. Mais le socialisme est bel et bien mort en tant qu'idéal, et il est mourant en tant que politique. Les défis du 21ème siècle seront bien différents. Il s'agira de défendre les valeurs d'une dynamique de changement et d'évolution, et de construire une nouvelle coalition politique autour d'elles. La manière dont nous relèverons ce défi déterminera en fin de compte si le prochain siècle expérimentera ou non un renouveau en profondeur des idées libérales.


Virginia Postrel lire ses articles sur N-Y times


source REASON Magazine

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