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26/05/2010

Une jeune mouvance libérale s'est crée il y a peu: ML-G

Les Libéraux ou la "gauche" de 1789

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Le Mouvement Libéral Citoyen

(pour une démocratie libérale populaire)

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cliquez l'image pour visiter leur site

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Fondé au début de l’année 2010, le Mouvement des Libéraux de Gauche veut rassembler tous les libéraux de progrès qui ne trouvent aujourd’hui aucune tribune dans le champ politique français.

A l’heure où la gauche cherche une nouvelle voie, peine à se réinventer et à proposer aux Français un chemin d’espoir, le temps est venu de raviver un message oublié : celui d’une gauche libérale, celle des Lumières, du Droit et de la Raison, qui a inspiré la Révolution de 1789 et la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

A mille lieues des recettes étatistes et collectivistes éternellement recyclées par la vieille gauche, le MLG appelle à la renaissance d’une gauche individualiste et émancipatrice qui se donne pour nouvelle frontière, comme l’a fort bien dit un député socialiste il y a quelques temps, d’apporter à chaque individu les moyens de son autonomie.

Ce n’est pas en renforçant encore les pouvoirs de l’État et des administrations que nous construirons une société plus juste, mais bien en luttant contre les privilèges et les statuts particuliers, en favorisant l’égalité des chances et l’accès libre au marché, en promouvant l’initiative individuelle et la responsabilité, en défendant les libertés fondamentales.

Annoncée dans un premier temps sur Facebook, la création du mouvement a aussitôt été saluée par des militants issus de différentes formations politiques, du Parti Socialiste à la Gauche Moderne, en passant par le Modem, les Radicaux de Gauche, Alternative Libérale et le Parti Libéral-Démocrate.

David Poryngier, initiateur et premier Président du mouvement, fut l’un des fondateurs d’Alternative Libérale il y a quelques années, formation sur laquelle il jette désormais un regard critique : « A vouloir rassembler les sympathisants libéraux de tous horizons, des plus progressistes aux plus réactionnaires, AL a fini par mécontenter tous ses militants. »

Convaincu que de nombreux français partagent les valeurs libérales tout en se sentant profondément à gauche, il ne voit là aucune contradiction : « Le socialisme n’a été qu’une parenthèse dans l’histoire de la gauche : celle-ci a été libérale avant d’être marxiste et doit le redevenir aujourd’hui si elle ne veut pas disparaître ».

Les projets du mouvement dans les prochains mois : « rassembler ceux qui attendaient depuis longtemps cette initiative pour s’engager, poser les fondations d’un mouvement pérenne et avancer des idées nouvelles, parfois taboues, dans le débat politique ».

 

Le Manifeste du MLG

Nous sommes de gauche et nous sommes libéraux

Ceux qui ignorent l’histoire des idées y verront un paradoxe. Pour nous, il s’agit de retrouvailles salutaires et longtemps espérées.

Nous n’avons pas oublié que le libéralisme, le vrai, est celui des Lumières, de la Révolution, des Droits de l’Homme et de la République. Gauche et libéralisme n’ont fait qu’un contre l’Ancien Régime, les privilèges, les ordres et les corporations. La gauche se méfiait alors de l’État et du dirigisme. Elle prônait la liberté individuelle, la libre association des travailleurs, les coopérations volontaires et le mutualisme pour construire une société plus juste.

Ce n’est qu’avec l’avènement de l’idéologie marxiste, à la fin du XIXème siècle, que libéraux et socialistes prirent des chemins irréconciliables. La gauche s’est longtemps perdue dans ces illusions, devenues désillusions, et peine encore aujourd’hui, plus de vingt ans après la chute du mur de Berlin, à retrouver le chemin de la liberté et du progrès.

Pourtant, une gauche affranchie du marxisme, réconciliée avec la pensée libérale, ayant tiré les leçons de l’histoire et des tragédies du XXème siècle, peut aujourd’hui renaître de ses cendres à condition de se réinventer.

C’est l’entreprise à laquelle nous voulons nous atteler.

La France à bout de souffle

Comme l’Ancien Régime avant la révolution, la France est aujourd’hui organisée sur un mode corporatiste, cogérée par la sphère politique et administrative, les grands groupes industriels et financiers et des syndicats essentiellement au service des « droits acquis » des corps privilégiés, dans la fonction publique et les grandes entreprises.

Ce capitalisme de connivence, qu’on tente de faire passer pour du libéralisme alors qu’il en est tout le contraire, est étranger aux principes républicains et profondément inégalitaire. Il est également économiquement inefficace et extraordinairement dépensier de fonds publics. Ses bénéficiaires, à droite comme à gauche, le défendent avec ardeur et résistent à toute réforme qui remettrait leurs statuts et privilèges en cause, aussi modestes soient-ils.

Les autres restent aux portes du paradis. C’est la France des outsiders, ceux qui n’ont ni le pédigrée, ni le carnet d’adresse qui gagent la réussite. C’est la France du travail précaire, des salaires minables, des logements délabrés, des quartiers abandonnés, des écoles de seconde zone, des universités appauvries, des stagiaires méprisés, des entrepreneurs découragés. C’est la France de ceux qui toujours subissent et jamais ne choisissent.

C’est aussi la France de la misère et de la grande pauvreté, scandale infamant dans l’un des pays les plus riches du monde et qui se targue d’un modèle social sans égal, celle de ces centaines de milliers de damnés qui hantent les rues des villes et qu’on ne nomme plus désormais que par un sigle. Celle aussi des retraités dits modestes, qui ne doivent souvent plus qu’aux organisations caritatives de consommer encore des repas chauds.

Il serait illusoire de penser que ces deux France, celle des privilèges et celle des exclusions, vont cohabiter longtemps encore sans s’affronter un jour. Élection après élection, de promesses de rupture en espoirs de changement, c’est toujours la même déception, la même désillusion. Rien ne change et l’égalité par le bas, comme dit la chanson. Avons-nous déjà oublié les émeutes de 2005 ? Les mêmes causes produiront les mêmes effets.

Ce n’est pas la droite qui libérera le système

Nous n’attendons rien de la droite française. Oscillant entre un conservatisme gestionnaire plus ou moins éclairé pour les uns et un bonapartisme autoritaire et dirigiste pour les autres, elle n’a jamais rien entendu au libéralisme. De Gaulle avait fait la synthèse de ses contradictions, Sarkozy en explore aujourd’hui les impasses.

Au pouvoir, elle sert avec arrogance les seuls intérêts des puissants, ne réforme qu’à la marge et méprise le peuple auquel elle ne s’adresse que pour attiser ses peurs. Internet, microbes, climat, immigration, drogues, mondialisation, terrorisme : tout est bon à prendre, jusqu’au moindre fait divers, pour instiller la crainte et mieux étendre sur nos frêles épaules la « protection » de l’État sécuritaire.

Car sous le masque du pseudo-modernisme dont elle s’affuble désormais, c’est bel et bien toujours la même droite conservatrice, ascétique et paternaliste qui est aux affaires. Qui s’étonnera qu’elle sacralise le travail, préfère l’ordre à la justice, flatte les racismes ou promette de « liquider l’héritage de mai 68  » ?

Face à elle, la gauche est introuvable

Orpheline d’idéologie de référence depuis l’effondrement du marxisme, la gauche française l’est aussi de projet. Comme si, en faisant le deuil des lendemains qui chantent, les socialistes avaient aussi renoncé à tout espoir de progrès.

Accrochée à ses niches électorales en régions qui sont autant de baronnies, elle n’intéresse plus au niveau national que par ses divisions et se montre incapable de proposer une alternative politique crédible.

Faute de projet, les socialistes donnent dans la démagogie sociale comme la droite le fait en matière sécuritaire. Au programme, toujours les mêmes rengaines : plus de dépenses publiques, plus de fonctionnaires, plus de subventions, plus de régulation, plus de législation, plus d’intervention, plus de protection. Et des impôts pour les riches, bien sur.

Ainsi prétendent-ils maintenir la flamme d’un idéal qui ne consiste plus aujourd’hui qu’à défendre des privilèges sectoriels anachroniques, et un modèle social épuisé qu’ils se refusent à réformer.

Mais la mondialisation des échanges, la révolution numérique, l’évolution des modes de vie et des parcours professionnels, ont transformé en autant d’archaïsmes les solutions que la rhétorique socialiste nous ressasse. Et ce sont les plus pauvres qui subissent aujourd’hui en France l’absence de forces de progrès et de modernisation.

Une autre gauche est possible

L’essence de la gauche n’est pas d’être dirigiste, étatiste ou interventionniste. Elle est de favoriser les conditions du progrès, au service de l’émancipation des hommes et des femmes, dans le respect de leur liberté. L’oublier a mené les socialistes et les peuples qui en attendaient la libération dans des impasses tragiques.

Avant d’être socialiste, la gauche fut libérale et libertaire, humaniste et hédoniste. Elle a exercé sa volonté émancipatrice au service des individus, ici et dans le reste du monde. Elle a réinventé une relation entre l’Etat et les citoyens dans laquelle le premier est le garant des droits et des libertés des seconds.

Il est désolant que la gauche française ait refoulé, avec tant de constance et d’aveuglement, ses racines libérales. Ce n’est qu’en les redécouvrant et en redonnant toute sa place à la pensée libérale dans sa réflexion, qu’elle peut redevenir cette gauche généreuse, respectueuse du libre choix de chacun, qui ouvre les possibles au lieu de les refermer.

Le temps est venu de raviver le message de cette gauche libérale, celle des Lumières, du Droit et de la Raison, mère de la Révolution de 1789 et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Ce n’est pas en renforçant encore les pouvoirs de l’État et des administrations que nous construirons une société plus juste, c’est en luttant contre les privilèges et les statuts particuliers, en favorisant l’égalité des chances et l’accès libre au marché, en promouvant l’initiative individuelle et la responsabilité, en défendant les libertés fondamentales.

Le Mouvement des Libéraux de Gauche veut favoriser l’émergence en France de cette gauche nouvelle, à la fois ambitieuse et lucide, lui donner le poids qu’elle mérite dans le débat politique, et pour cela présenter des candidats aux élections législatives de 2012.

Vaincre la grande pauvreté, en finir avec les privilèges, construire un nouveau modèle social qui laisse toute sa place à la liberté et à l’initiative des individus, rendre au marché sa véritable nature de lieu d’échange de biens, d’idées et de solidarités, sortir de la société de la peur, ce ne sont pas des utopies. Ce sont des ambitions réalisables.

Nous espérons rassembler tous celles et ceux, libéraux de gauche et de progrès, qui attendaient depuis longtemps pareille initiative pour s’engager en politique afin de poser les bases d’un mouvement pérenne, qui porte ces idées dont la gauche et la France ont aujourd’hui tant besoin pour envisager à nouveau un avenir meilleur.

Parmi les idées nouvelles que nous voulons explorer, on trouvera en bonne place l’allocation universelle, à laquelle nous consacrerons un colloque à l’automne 2010.

Pour suivre le débat, allez si vous voulez sur L&L

19/05/2010

L’AVENIR DE LA RÉGION ARCTIQUE frappe l’imagination mondiale.

Le Canada, pays nordique, pays arctique

 

Géopolitique de l’Arctique. La menace à la sécurité dans l’océan Arctique n’est pas militaire. La menace la plus probable est le naufrage d’un navire (peut-être un pétrolier), ce qui aurait des conséquences majeures dans la région et, à cause des courants marins, ailleurs dans le monde, surtout en Europe. Un accident de ce genre aurait des conséquences sur la capacité des systèmes de secours et de sauvetage et d’assainissement de l’environnement. Cette capacité étant très limitée, l’objectif des pays riverains devrait être de renforcer mutuellement – et avec d’autres – la coopération et la coordination de leurs systèmes de suivi, de prévention et d’intervention. Il serait utile de nous concentrer sur le développement de la capacité de réagir aux problèmes environnementaux éventuels. Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le diploweb.com est heureux de publier un article du Professeur Peter Harrison, "Le Canada, pays nordique, pays arctique", publié dans le n°47 du Bulletin d’études de la Marine, publié par le Centre d’enseignement supérieur de la Marine (Paris, Ecole militaire),

janvier 2010, pp. 57-62.

 

http://www.artivision.fr/docs/PoleNord1616.jpg

cliquez, lire infos arctique canadien

 

Demain, l’Arctique !
L’Arctique canadien, 30 millions de kilomètres carrés, sera l’Alberta du futur, tant la région polaire est riche en pétrole et, surtout, en gaz naturel. Les réserves sont telles dans le grand désert blanc qu’elles dépassent l’imagination. Et les moyens à mettre en œuvre demeurent colossaux. «L’Arctique est la dernière frontière de l’exploration», expliquent les géologues. La crise économique actuelle et la baisse du prix du pétrole ralentissent les ardeurs des pétrolières. Malgré ça et les appels internationaux à la réduction des gaz à effet de serre, la demande sera sans cesse croissante avec l’émergence des pays du BRIC (l’Inde, le Brésil, la Russie et la Chine) alors que s’est amorcé le déclin des réserves mondiales exploitables (le pic pétrolier), déclare M. Beauchamp, qui est professeur à l’Université de Calgary.


Selon ce dernier, les compagnies auront tout de même de grands défis à surmonter dont le moindre n’est pas celui de l’impact écologique dans un environnement presque vierge. Curieusement, l’effet des changements climatiques sur la fonte des glaces, qui facilite l’accès par bateau, s’avère un cauchemar pour l’industrie, dans la mesure où sols et eaux sont moins stables. L’exportation de la ressource une fois celle-ci extraite, de même que la réglementation pour le faire, sont aussi de puissants freins.


L’Arctique sera également le terrain de bataille d’âpres guerres territoriales alors que les glaces se retirent. Cinq pays (canada, Russie, Danemark, Norvège et Etats-Unis) revendiquent des droits sur les limites territoriales. Même si la plupart des gisements évoqués plus haut font bel et bien partie du territoire canadien, d’éventuelles revendications territoriales risquent de ralentir les possibilités d’exploitation. La cause : le fameux plateau continental qui change avec la fonte de la banquise ! Ainsi, l’avenir de la région risque de connaître bien des changements et des bouleversements importants sont à attendre au cours de la prochaine décennie. Déjà, bien des manœuvres sont entamées. N’a-t-on pas vu des avions russes frôler l’espace aérien canadien récemment ? Plus précisément la veille de la visite de Barack Obama au Canada. Alors, la fabuleuse histoire des sables bitumineux aurait-elle lieu ? Seul le cours du baril de pétrole peut permettre de répondre précisément à cette question. Mais en l’état actuel de l’économie mondiale et de la déprime des économies les plus fortes, il est hors de doute que le niveau des prix du brut restera longtemps sous la barre des cinquante dollars, ce qui confirmera l’état moribond, temporairement, de l’exploitation des sables bitumineux.


 

 

 

L’AVENIR DE LA RÉGION ARCTIQUE frappe l’imagination mondiale. . Jamais il n’y a eu un intérêt si fort et une inquiétude si profonde pour une partie du globe si lointaine. La question de l’évolution de l’Arctique et de ses conséquences est très complexe. De plus, les informations étant limitées et discontinues (et les analyses scientifiques non exhaustives), la base de connaissance est encore très réduite. L’Année polaire internationale récente (2007-2009) devrait aider à combler ces déficits scientifiques (quand les résultats seront publiés) et à souligner le rôle des deux pôles dans les systèmes climatiques et physiques du globe. Mais, de toute évidence, l’intérêt mondial est antérieur à ces efforts scientifiques récents et directement lié à une compréhension plus approfondie par la population des résultats directs du réchauffement planétaire. Pour simplifier, disons que les études montrent que la cryosphère (la banquise, la glace, le pergélisol) change beaucoup plus rapidement que les analyses et les prévisions ne l’annonçaient, même les plus récentes. Il est clair que les régions polaires, individuellement et de concert, jouent un rôle planétaire beaucoup plus large que ce que l’on croyait, même il y a peu de temps. Mais ce rôle et cette interdépendance ne sont pas directement transférables aux politiques nécessaires pour relever les défis polaires. À la base, l’Antarctique est un continent couvert de glace, entouré par un océan et qui n’est pas habité de façon permanente. L’Arctique est exactement le contraire – c’est un océan couvert de glace, entouré de cinq pays souverains et habité et peuplé depuis des millénaires. L’Arctique canadien en particulier n’est pas la terra nullius ni la terra incognita des explorateurs européens (et autres) du XIXe siècle et du début du XXe. Ne pas reconnaître ces différences fondamentales entre les deux régions polaires pourrait nous amener à des conclusions et propositions inappropriées. L’objectif de cet article est de présenter un résumé de cette situation complexe dans le contexte canadien et de réfléchir aux défis et possibilités qui attendent le Canada dans ses régions arctiques et nordiques. Un survol de la situation canadienne Plus de 30 % de l’Arctique (hors haute mer) se trouvent au Canada et 40 % du territoire canadien dans l’Arctique. Les trois territoires nordiques canadiens – le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut – ont presque la même superficie que l’Union européenne. Il est évident que les changements environnementaux que nous observons dans l’Arctique sont d’une importance et d’une priorité centrales pour le gouvernement du Canada, ainsi que pour les citoyens qui habitent les régions nordiques. Ceci nous amène à faire une distinction géopolitique majeure. Pour les pays non arctiques, les questions liées à l’Arctique sont, soit scientifiques, soit de politique étrangère. Pour le Canada, ces dimensions existent aussi, mais dans un contexte de politique intérieure. L’équilibre entre les besoins intérieurs – y compris les droits des peuples autochtones et le rôle des territoires dans un système fédéral – et la politique étrangère ajoute un niveau de complexité qui n’existe pas ailleurs. Il est donc très important de comprendre que, dans le contexte canadien, tous les aspects décisionnels et politiques qui concernent l’Arctique sont regardés à travers le prisme de l’intérêt national” et du bien être et de la durabilité du territoire. Il n’y a rien d’étrange dans cette situation puisque toute administration nationale est obligée, de par sa nature, de veiller aux intérêts de ses citoyens et de sauvegarder l’intégrité de son territoire. Ces jours-ci, il est beaucoup question de la “gouvernance” de l’Arctique. Sur le plan intérieur, le gouvernement du Canada étudie la question depuis des décennies. Depuis au moins 30 ans, il y a une évolution tranquille et continue de la gouvernance du Grand Nord canadien qui est très mal connue des Canadiens, et encore moins hors du Canada. On s’est entendu sur une série de revendications territoriales – par les Premières Nations (amérindiennes) et les Inuits (Esquimaux) – dont la superficie équivaut à celle de l’Union européenne. Ces accords prévoient en général des paiements directs à chaque groupe et, ce qui est peut-être le plus important pour l’avenir, leur octroient des droits sur les terres et le contrôle des accès aux ressources terrestres et maritimes. Et surtout, en 1999, fut créé le Territoire du Nunavut à la suite d’un accord négocié avec les Inuits de l’Arctique de l’Est en 1993 [2].

 

 

 

 

Ces changements sont essentiels à la compréhension de la position canadienne

vis-à-vis des affaires arctiques. Premièrement, la région n’est pas vide. La migration et les échanges économiques à travers l’Arctique canadien existent depuis des millénaires (par exemple, les migrations des Thulés au XIIIe siècle et pendant tout le Moyen Âge). Deuxièmement, les droits inhérents des peuples autochtones sont au premier plan national depuis fort longtemps. Dans la plupart des cas, les différends ont été résolus, et ces droits sont maintenant protégés par la Constitution canadienne.

Troisièmement, la création d’un nouveau gouvernement “public” dans la fédération – le Nunavut, administré selon les normes et traditions communautaires des Inuits – accorde un niveau de responsabilité et de “gouvernance” à une région de l’Arctique, ce qui est un exemple très intéressant et instructif pour les autorités ailleurs dans le monde qui voudraient répondre aux besoins politiques de régions (et de peuples) en particulier. Finalement, le système de contrôle des accès aux régions arctiques canadiennes n’est plus comme autrefois ; une “ruée vers les ressources” est tout à fait impossible, non seulement grâce à la réglementation fédérale, mais aussi aux= contrôles effectués par les gens qui vivent sur place.

 

http://www.robindesbois.org/arctic/images_arctic/canada/Canada.jpg

cliquez voir site pollué

 

Le défi nordique intérieur est toujours un sujet central dans les décisions politiques du gouvernement du Canada, bien qu’il y ait eu des périodes de vaches maigres pendant lesquelles les priorités du Nord ont été quelque peu négligées. Pour la première fois en plusieurs années, le Premier ministre du Canada (Stephen Harper) et son gouvernement ont remis l’accent sur les régions nordiques et arctiques du Canada. Au souci de veiller à ce que la souveraineté dans le Grand Nord soit protégée, s’est ajouté un besoin d’investir dans tout un ensemble d’infrastructures communautaires, scientifiques et militaires, dont une nouvelle station de recherche dans le haut Arctique [3] qui sera mise à la disposition des scientifiques du monde entier.

La récente “Stratégie canadienne pour le Nord” [4] repose sur quatre piliers, à savoir :

. la protection du patrimoine naturel ;

. la promotion du développement économique et social ;

. la démonstration de la souveraineté canadienne ;

. l’amélioration et le transfert des pouvoirs et de la gouvernance dans les territoires et aux peuples autochtones.

 

Plusieurs programmes et investissements majeurs ont été mis en place, surtout dans le récent budget fédéral de “stimulation”, mais ce n’est pas l’objectif de cet article que de passer en revue toutes ces mesures. (Le lecteur peut consulter ces informations sur le site internet du ministère des Affaires indiennes et du

Nord-Canada [5].)

L’Année polaire internationale - ipy-api.gc.ca

Les territoires situés au voisinage de l’Arctique :

Canada,

Etats-Unis, Russie,

Finlande, Suède,

Norvège, Islande,

Groenland

(Danemark)

 

Relations avec les voisins

Comme le montre la première carte, le Canada a plusieurs voisins arctiques : les États-Unis, le Danemark (Groenland) et, peut-être un jour (avec la dorsale Lomonosov), la Russie. Par mesure de bon voisinage, il est parfois nécessaire de “repeindre la clôture”, c’est-à-dire de clarifier les frontières entre les États. Il est important de souligner qu’aucun État ne conteste la compétence et la souveraineté du Canada sur les terres arctiques canadiennes. Il y a une exception intéressante (et même un peu surréaliste) : le cas de l’île canadienne de Hans qui est maintenant revendiquée par le Danemark. L’île de Hans se trouve dans le chenal Kennedy, détroit de Nares, entre la terre de Baffin et le Groenland. La localisation de la frontière maritime est déjà réglée. Il reste à définir la frontière terrestre sur une île qui ne fait que… 1,3 km2. Il va sans dire que les discussions diplomatiques entre le Canada et le Danemark sont tempérées et très cordiales. Les grandes questions frontalières dans l’Arctique canadien sont de nature maritime ; il y en a deux et, même ici, des discussions diplomatiques cordiales ont été entamées depuis fort longtemps (pour mettre cette situation en perspective, il y a actuellement environ 400 cas où des pays voisins se disputent la localisation d’une frontière maritime commune).

. Dans la mer de Lincoln

Entre les extrémités nord de la terre de Baffin et du Groenland, il y a deux petites zones où la frontière maritime doit être clarifiée sur le plan purement technique (définition géodésique et précision des points et lignes de base). La résolution de ces questions est imminente.

. Dans la mer de Beaufort

La situation est un peu plus compliquée et les enjeux plus graves. En 1835, le Royaume-Uni et la Russie avaient élaboré et signé un traité (rédigé en français) qui définissait la frontière terrestre entre ce qui est maintenant le Canada et l’Alaska [6]. Cette frontière suit le méridien 141° ouest “jusqu’à la limite de la mer glacée”. Pour le Canada, ce langage dit clairement que la frontière (le long du méridien) se prolonge dans la mer de Beaufort (principe sectoriel). D’après l’interprétation des États-Unis, qui acceptent le traité, la frontière maritime doit être définie selon le principe de l’équidistance. Cette différence de points de vues crée un “triangle” disputé – une zone très riche en hydrocarbures. Jusqu’à maintenant, chaque fois que les États-Unis proposent la vente de permis de forage (pétrole) dans cette zone, le Canada s’y oppose, et les sociétés pétrolières ne réagissent pas. Il se peut que la situation passionne bientôt un peu plus l’opinion publique. Durant sa dernière semaine comme président, George Bush a publié une directive sécuritaire présidentielle sur l’Arctique dans laquelle il signale l’intention des États- Unis de reprendre les négociations sur le statut de cette frontière [7]. La nouvelle administration américaine n’a pas encore indiqué sa politique sur cette question (mais il est rare qu’une directive sécuritaire présidentielle soit modifiée en profondeur.)

 

http://www.enviro2b.com/wp-content/uploads/nature/banquise.jpg

 

Le passage du Nord-Ouest

Le passage du Nord-Ouest fait partie des rêves communs des sociétés européennes depuis des siècles. Trouver ce passage vers l’Orient, et vers la Chine en particulier, a été l’objectif de plusieurs dynasties royales, de commerçants, d’investisseurs et d’explorateurs courageux (et parfois inexpérimentés). Cette quête a consommé beaucoup d’argent et, surtout, réclamé de nombreuses vies. En bref, la recherche du passage du Nord-Ouest était – et est toujours – mythique, et même romantique. Mais il y a d’autres mythes dont il faut tenir compte. Le premier est que ce passage était “à trouver”, ce qui implique qu’il était “perdu”. Or, il était simplement inconnu des Européens. Il existe de nombreuses preuves montrant que les peuples proto-esquimaux, les Dorsets, les Thulés et leurs descendants inuit, utilisaient ce passage (comme ils le font encore) non seulement pour leur survie (nourriture, habitations), mais aussi comme une voie commerciale. (On a même trouvé des signes anciens d’échanges commerciaux entre les Thulés canadiens et les Vikings au Groenland) [8]. Si seulement le capitaine Franklin leur avait demandé son chemin… On croit aussi à tort qu’il n’y a qu’un passage. En réalité, plusieurs chenaux autour de l’archipel arctique canadien pourraient un jour être ouverts à la circulation maritime. Chacun a ses caractéristiques morphologiques (bathymétrie) et des régimes des glaces qui varient selon la saison, le temps, le rythme annuel de la fonte de la glace et l’impact du réchauffement planétaire.

 

 

 


Quel est donc le statut de ce passage (ou de ces passages) ?

Encore une fois, le fait qu’il appartienne au Canada est incontesté. C’est le statut de l’utilisation des eaux du passage qui pose un problème.

Pour le Canada, il s’agit d’eaux intérieures assujetties aux lois et aux règlements intérieurs en vertu d’un droit “historique” et de l’article 234 de la convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) qui prévoit des règlements spéciaux pour les mers glacées [9]. Cette position est en vigueur depuis longtemps et a été réaffirmée à maintes reprises. La réaffirmation la plus connue a eu lieu après la traversée du passage par le SS Manhattan en 1969 ; un voyage qui aurait mal fini sans l’aide continue du NGCC Louis S. St-Laurent, brise-glace de la Garde côtière canadienne ! Le gouvernement canadien de l’époque (1970) a rédigé, approuvé et appliqué, en un temps record (un an), une loi qui est toujours un modèle extraordinaire en matière de protection des océans : la “Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques” [10] qui est très antérieure à la CNUDM (1982) et qui est toujours en vigueur. Sa version originale était applicable jusqu’à 100 milles marins (à une époque où la limite des eaux territoriales n’était que de trois milles marins). Une modification récente confirme ces éléments et redéfinit simplement l’application de la loi à toute la zone économique exclusive (ZEE) arctique, soit 200 milles marins, au Canada, pour la rendre compatible avec d’autres lois intérieures et la CNUDM [11]. Par ailleurs, il est maintenant obligatoire d’aviser la garde côtière canadienne lorsqu’un vaisseau ou bâtiment a l’intention d’entrer dans les eaux arctiques canadiennes. Pour d’autres pays, comme les États-Unis, le passage du Nord-Ouest (mais lequel ?) a le statut de détroit international et les vaisseaux étrangers y ont donc un “droit de passage inoffensif”. En l’occurrence, très peu de navires parcourent le passage en entier (à peu près une centaine – la plupart des voyages ayant une destination précise), et une “utilisation continue” n’existe pas (sauf par les Inuits et les brise-glaces canadiens). La magie de la diplomatie a opéré dans ce différend aussi. Le Canada et les États-Unis acceptent le fait qu’ils ne s’entendent pas sur cette question. De plus, à la suite de discussions entre les chefs de gouvernement, les États-Unis ont déclaré qu’ils demanderont l’autorisation d’accès pour leurs brise-glaces (le cas échéant), et le Canada leur a garanti de toujours leur accorder cette autorisation. La directive de l’ex-président Bush mentionnée plus haut a relancé la question du statut des eaux du passage du Nord- Ouest. Reste à voir si l’équilibre diplomatique existant, qui est très innovateur, sera remis en cause. 200 milles marins et au-delà Quand l’accès à une région est changé ou amélioré, il est incontestable que l’économie, la société et l’environnement de la région peuvent subir de forts impacts, tant positifs que négatifs. Il suffit de voir celui du développement d’infrastructures comme le chemin de fer (quand le TGV arrive en ville), les aéroports et les autoroutes.

 

Dans l’Arctique, la situation est très différente. L’accès à la zone côtière et à la haute mer s’améliore en raison de changements environnementaux (la fonte des glaces), et ce sont les infrastructures (le contrôle des voies maritimes, par exemple) qui doivent suivre pour atténuer les impacts et assurer une adaptation adéquate. Par ailleurs, de plus en plus de rapports officiels et de publications sérieuses font état de la présence de ressources naturelles importantes (hydrocarbures, minerais et ressources vivantes) dans l’Arctique. Par exemple, la United States Geological Survey estime que la région abrite plus de 25 % des ressources pétrolières mondiales [12]. On oublie souvent que ces ressources se trouvent, soit sur terre, soit dans les ZEE existantes des pays riverains. La combinaison de ces deux aspects (l’accès élargi et l’importance des ressources) en a fait réagir plusieurs, surtout les médias, qui anticipent une véritable “ruée vers l’or” et même un “développement sauvage”. On ne peut nier que de graves problèmes environnementaux pourraient se manifester, mais il faut analyser ces préoccupations froidement dans le contexte actuel.

 

Une vidéo très orienté réchauffement (style radio ca); mais à voir

 

 

Quelle est donc la situation aujourd’hui ?

L’océan Arctique est complètement entouré par les ZEE et de contrôle des pêches de cinq pays riverains – le Canada, les États-Unis, la Russie, la Norvège et le

Danemark (Groenland) – où les lois et règlements de chaque nation s’appliquent) [13]

C’est dans ces zones que l’on peut s’attendre à trouver la plupart des activités de développement des ressources. À l’intérieur de cette ceinture, se trouve la “haute mer” (toujours inaccessible) où les intérêts internationaux peuvent jouer un rôle critique. Peut-être la communauté mondiale devrait-elle concentrer son attention sur cette zone vierge où il y a une possibilité de peser rapidement sur le cours des choses en utilisant, soit les structures de gouvernance existantes, soit en en proposant de nouvelles. Il est clair, dans cette situation, que l’aspect le plus important pour la durabilité de l’environnement marin est la qualité et la rigueur des régimes de gestion des pays riverains. Il serait intéressant, par exemple, d’envisager la possibilité que les quatre autres pays riverains adoptent des lois et règlements basés sur la “Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques” du Canada ; un modèle à la fois robuste et complet. La question du fond marin est toute autre et il est évident qu’elle suscite énormément de confusion voire même de désinformation. Il faut donc apporter quelques précisions en ce qui concerne la situation canadienne et la position du Canada. Le Canada a été l’une des figures de proue de l’élaboration de la CNUDM. Vingt-et-un ans plus tard, en 2003 (ce délai très long étant attribuable à des situations purement intérieures), le Canada a ratifié la convention et, ce faisant, s’est rallié à de nombreux pays, dont la France, en acceptant et en adhérant à ce qui est, dans les faits, la “Constitution des océans”. L’article 76 de la convention autorise les États côtiers à exercer leur droit existant de souveraineté sur les fonds marins (mais non à la colonne d’eau) au-delà des 200 milles marins de la ZEE – jusqu’aux “limites extérieures du plateau continental” si le “prolongement naturel” de la masse terrestre est démontré scientifiquement. Ces clauses s’appliquent à tout pays côtier qui a ratifié la CNUDM (les États-Unis ne l’ont pas ratifiée, mais en respectent toutes les clauses), et elles ne font pas de distinction entre les étendues maritimes : l’océan Indien, par exemple, a le même statut que l’Atlantique et… que l’océan Arctique. À l’instar d’autres États côtiers, le Canada applique actuellement des processus scientifiques précis le long de ses côtes (245 000 km). Et, ce qui est très intéressant et important étant donnés les différends mentionnés plus haut, les analyses scientifiques dans l’océan Arctique se font “conjointement” avec les Américains (mer de Beaufort) et les Danois groenlandais (mer de Lincoln). Surprenant ? Pas du tout ! Faire de la recherche en Arctique n’est pas seulement extrêmement coûteux, c’est aussi un cauchemar logistique… et une activité très dangereuse. La seule façon d’en arriver à des propositions crédibles en ce qui concerne l’article 76 est de travailler en étroite collaboration. Cet été, par exemple, le garde-côte USS Healy et le brise-glace canadien NGCC Louis S. St-Laurent ont exécuté leurs programmes de recherches (article 76) dans le bassin canadien (mer de Beaufort) en convoi scientifique.

La convention accorde dix ans au pays concerné pour effectuer ses travaux scientifiques, à compter de la date de ratification. Pour le Canada, la présentation de ses études scientifiques et juridiques à la Commission des limites du plateau continental est prévue en 2013 (à titre de comparaison, la France a déjà fait plusieurs présentations, dont celle du 5 février 2009 pour les départements français d’outre-mer des Antilles et du district de Kerguelen).

 

http://www.aid97400.lautre.net/local/cache-vignettes/L429xH321/ArctiqueCanadien-c06db.jpg

 

Quand les pays riverains arctiques auront fait leurs analyses du fonds marin, quel sera le résultat ?

En appliquant les règles de définition de la limite éventuelle des plates-formes continentales, ce qui restera à l`extérieur du contrôle de ces pays est une section très profonde du bassin canadien (mer de Beaufort) et une autre zone dans le bassin Amundsen [15]. C’est pourquoi, lorsqu’il est question d’une “ruée vers l’or” dans l’océan Arctique, la question la plus importante doit être : OÙ ? Il est peu probable que les deux zones non nationales soient exploitables dans un avenir proche. À dire vrai, si le monde a un jour vraiment besoin d’exploiter les gisements d’hydrocarbures de ces deux zones, c’est que le problème énergétique mondial aura échappé à tout contrôle.

 

La réponse à cette question (“OÙ ?”) est simple. Si l’on extrait un jour des hydrocarbures des gisements du sous-sol arctique, on commencera dans les zones contrôlées par les États côtiers souverains. Le défi sera alors de veiller à ce que les administrations de ces pays côtiers instaurent des lois et règlements efficaces, et que les infrastructures et procédures nécessaires pour régler des problèmes éventuels soient en place. La menace à la sécurité dans l’océan Arctique n’est pas militaire. La menace la plus probable est le naufrage d’un navire (peut-être un pétrolier), ce qui aurait des conséquences majeures dans la région et, à cause des courants marins, ailleurs dans le monde, surtout en Europe. Un accident de ce genre aurait des conséquences sur la capacité des systèmes de secours et de sauvetage et d’assainissement de l’environnement. Cette capacité étant très limitée, l’objectif des pays riverains devrait être de renforcer mutuellement – et avec d’autres – la coopération et la coordination de leurs systèmes de suivi, de prévention et d’intervention. Ces jours-ci, on parle beaucoup de la nécessité d’une coopération internationale dans l’Arctique. Il serait beaucoup plus utile de nous concentrer sur le développement de la capacité de réagir aux problèmes environnementaux éventuels que d’entretenir un débat théorique et général.

 

 

 

 

Conclusion

 

Pourquoi présenter tous ces détails ?

La réponse est simple : dans tous les discours sur la situation dans l’Arctique, il est important de souligner que le Canada a toujours respecté les lois internationales, contribué aux négociations des traités mondiaux et appuyé les processus multilatéraux. Dans l’application de l’article 76 en Arctique, il n’est question ni d’improvisation, ni de “saucissonnage” des fonds marins de l’océan. C’est pourquoi, d’ailleurs, les cinq pays riverains arctiques (dont le Canada) se sont engagés, le 28 mai 2008, dans la “Déclaration d’Ilulissat” (Groenland), à appliquer et faire respecter les lois et conventions internationales dans l’océan Arctique et ont affirmé que le cadre juridique existant fournit une base solide pour une gestion responsable de l`Arctique [16]. D’aucuns ont critiqué cette déclaration mais le fait est que nous avons maintenant au moins une déclaration importante de pays “sérieux” (y compris la Russie) qui s’engagent à continuer à respecter la loi internationale. Il faut veiller à ce que ces promesses soient tenues.

 

[1] Reproduite avec l’autorisation de “Ressources naturelles Canada”.

[2] Canada, Ministère des Affaires indiennes et du Nord, “Accord sur les revendications territoriales du Nunavut”, 1993.

[3] Conseil des académies canadiennes, “Vision pour l’initiative canadienne de recherche dans l’Arctique – Évaluation des possibilités”, octobre 2008.

[4] Canada, Ministère des Affaires indiennes et du Nord, “Stratégie pour le Nord du Canada”,

juillet 2009.

[5] Sur Internet : www.ainc-inac.gc.ca

[6] Thomas Willing Balch, “The Alaska Frontier”, Philadelphie, Allen Lane & Scott, 1903 (United

States Library of Congress Book B7B27, 17 mars 1903) et “La frontière alasko-canadienne”,

Revue de droit, janvier 1902.

[7] États-Unis, Maison blanche, “Arctic Region Policy”, “National Security Presidential Directive” et “Homeland Security Presidential Directive”, (NSPD-66/HSPD- 25), janvier 2009.

[8] Les preuves sont très minces, mais on a trouvé tant d’objets vikings chez les Inuits que les chercheurs sérieux admettent la possibilité de contacts importants entre les ancêtres des Inuits et les Vikings du Groenland.

[9] Article 234 de la CNUDM, 1982.

[10] Canada, “Loi sur la prévention de la pollution des eaux arctiques”, L.R., 1985, ch. A-12)

(Loi à jour au 1er octobre 2009).

[11] Ibidem.

[12] Geological Survey, États-Unis, Department of the Interior, “US Arctic Resource Appraisal :

Estimates of Undiscovered Oil and Gas North of the Arctic Circle”, Fact Sheet 2008-3049,

Washington DC, 23 juillet 2008.

[13] Les cartes 2 et 3 sont le résultat de l’application de scénarios préparés par M. Ron McNab(ancien membre de la Commission géologique du Canada) d’après les règles du CNUDM, qui s’appliquent à tous les pays côtiers du monde.

[14] La limite de la plate-forme continentale est définie selon des normes précises. Si l’on peut prouver que les sédiments du fond marin sont une extension de la masse terrestre, la limite est définie comme étant le point où l’épaisseur des sédiments équivaut à 1% de la distance depuis les lignes de base côtières, soit une distance de 100 milles marins au-delà du bathymètre de 2 500 mètres. Le maximum maximorum dans tous les cas est de 350 milles marins depuis les lignes de base.

[15] Ces deux zones sont dans un environnement qui est peut-être le plus difficile au monde. La profondeur du fond marin dans les deux cas n’a pas encore été déterminée avec précision.

[16] “ The Ilulissat Declaration”, Arctic Ocean Conference, Ilulissat, Groenland, 27-29 mai 2008. Ministry of Foreign Affairs, Danemark, 28 mai, 2008.

Par Peter HARRISON*, le 13 mai 2010.

22:54 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : canada, arctique, pétrole, mondialisation, environnement | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

18/05/2010

La Russie et l'Europe (3/6)

PEUT-ON INTEGRER LA RUSSIE DANS UN ORDRE MONDIAL OLIGOPOLAIRE ?

Pour répondre à cette question que m’a posée Jean Baechler, il faut remonter assez
avant dans l’histoire de la Russie. Je propose de partir du remarquable ouvrage de Martin
Malia, Russia Under Western Eyes (1999). Il s’oriente autour de la thèse suivante :
Il existe une pente descendante, que Malia appelle un “gradient” entre l’ouest
européen (l’Angleterre et la France) et l’est, représenté par la Russie. Ce “gradient” est
chronologique. La Russie, à la veille de 1914, présente, au point de vue de ses institutions, un
retard sur le centre européen (Allemagne et empire autrichien) qu’on peut évaluer à une
trentaine d’années, et sur l’occident, de l’ordre du double. Ce retard, à cette date, est en voie
d’être comblé. La Russie, qui appartient de droit à la civilisation européenne, en fait de plus
en plus pleinement partie, depuis qu’elle a été acceptée au XVIIIe siècle, dans concert
européen. L’accident communiste l’en fait sortir et profondément régresser pendant soixante
dix ans. Aujourd’hui elle reprend sa marche en avant. La tâche de l’occident, c’est à dire des
États Unis et de l’Europe, est de l’aider à effectuer ce “rattrapage” auquel elle aspire de tout
son être. Sa vocation est de s’intégrer au nouvel ordre international qui se construit après la
chute du communisme. Elle y tiendra la place d’une grande puissance, d’un des pôles
essentiels de l’ordre futur.
Je recommande d’autant plus de lire cet ouvrage riche et profond que je m’apprête à
le critiquer sur quelques points essentiels.

 

http://www.e24.fr/multimedia/dynamic/00014/URSS_469_300_14548b.jpg

cliquez et lire ce que Alain BESANÇON, ex stalinien membre du PC jusqu'en 1956....


- I -


Si on se place à la veille de la révolution pétrovienne, c’est à dire à la fin du XVIIe
siècle, le retard russe n’est pas de trente ans. Selon l’historien Kachtanov, il faut l’évaluer à
six ou sept cents ans qu’il s’agisse de la structure de la propriété, des relations dites féodales,
de l’asservissement des paysans, des techniques agricoles (rendement, assolement), de la vie
intellectuelle. Qu’on se représente la Francie de Charlemagne, mais sans Alcuin, sans les
écoles cathédrales, sans le réseau épiscopal, sans l’onciale, sans les capitulaires, sans le latin
etc. On a même plutôt une impression mérovingienne.


- II -


La différence russe n’est pas simplement un retard, elle est de nature. Le point clé est
le rapport du souverain à la noblesse. En occident, le souverain somme une hiérarchie qui lui
est co-naturelle. Le souverain partage avec ses nobles la noblesse. Un rapport mimétique, qui
touche aux moeurs, à l’honneur, à la dignité personnelle, relie le plus humble teneur de fief, à
son seigne ur, à son duc, à son roi. En Russie, les sujets sont, selon l’expression d’Ivan III,
“tous des esclaves”. Il n’y a pas de pyramide sociale, tous sont égaux et d’ailleurs préfèrent
cette égalité sous le despotisme à une hiérarchie de privilèges. Le tsar a réussi à conserver la
propriété effective de la terre. Il la concède moyennant service à une fraction de ses serviteurs
(les “nobles”) et pour la mettre en valeur et permettre le service, il attache le paysan au
domaine. Il n’y a pas eu en Russie d’appropriation seigneuriale de la terre, ni de révolution
agricole conduite par les seigneurs devenus propriétaires. Les grandes familles tirent leur
lustre seulement des fonctions qui leur sont concédées dans le service. Les nobles ne se
battent pas en duel : ils s’injurient et se battent à coups de pied. S’ils mécontentent, ils sont
fouettés.


Il n’y a pas de villes, au sens occidental du terme, seulement ces centres locaux du
pouvoir central, des garnisons. C’est pourquoi la Russie a ignoré la révolution du XIIe et XIIIe
siècle, l’université, les ordres mendiants savants, le grand commerce, et, plus tard, la
Renaissance.


La religion est le christianisme. Il est différent cependant du christianisme latin, et
même byzantin. Il est essentiellement une liturgie, un sacré qui recouvre et orne un sacré bien
plus ancien, chargé de magie païenne, qui touche la terre-mère, le tsar, la communauté
“orthodoxe”, et qui ne se sépare pas d’une aversion viscérale, instinctive, panique, pour
l’étranger, le latin, le catholique, le juif. L’élévation d’une frontière, délimitant une sorte
d’Umma, qu’on ne passe que très difficilement dans un sens et dans l’autre, apparaît dès les
temps de l’occupation mongole. C’est ainsi que se créent dès le XVe siècle des mythes dont
l’impact est généralement faible, mais qui sont réveillés de temps à autres, comme “ la IIIe
Rome”, “la Sainte Russie”.


- III -


A partir du XVIIIe siècle la Russie commence un “rattrapage” qui conduit à
l’européanisation. Il se conduit selon deux lignes.
La ligne, à laquelle est attachée le nom de Pierre le grand, passe par le renforcement
et l’activation des moyens qui sont à la disposition du souverain et de son administration
militaire. On renforce les obligations de service ( elles durent pratiquement toute la vie) on
renforce le servage, la corvée, l’impôt, l’assujettissement des paysans au domaine concédé.
Cette voie autoritaire, volontariste du “développement” (en vue de la puissance militaire et
étatique et non de la prospérité des sujets) ne disparaît pas tout au long de l’ancien régime.
Mais elle est de plus en plus en retrait par rapport à une autre ligne, à laquelle Catherine II a
attaché son nom, qui semble la seule féconde, la seule qui ait eu quelque chance
d’européaniser le pays.


Elle consiste dans l’effort obstiné et couronné de succès pour détacher , au sein de la
noblesse de service, une portion destinée à former le noyau d’ une noblesse au sens européen
du terme. Cela passe par l’octroi de droits. Le noble ne peut plus être battu. Il devient
propriétaire de son domaine et de serfs qui se trouvent à sa surface. Ainsi se met lentement en
place un droit complet de propriété. Le noble reçoit en outre une éducation libérale dans les
écoles militaires, où il apprend les manières, et progressivement les moeurs du gentilhomme
européen. Au début du XIXe siècle est fondé un système efficace d’enseignement. Le noyau
grossit. Les fonctionnaires doivent passer par des universités de bonne qualité crées sur
modèle allemand. Au milieu du XIXe siècle, fonctionne un réseau de lycées qui contient une
vingtaine de milliers d’élèves. A la fin de ce siècle, les écoles primaires alphabétisent
massivement le village.


C’est dans le village que se maintient l’archaïsme russe. Le paysan a été “émancipé”
en 1861, mais il n’est pas devenu libre puisqu’il demeure assujetti à la commune rurale, qu’il
n’est pas propriétaire, qu’il est soustrait au système judiciaire dont jouissent les classes
supérieures. C’est là que se maintient le sacré pré-chrétien quoique d’allure chrétienne, avec
ses pratiques magiques, ses préjugés, ses peurs et on dirait son “nationalisme”, s’il ne
s’agissait pas d’une idolâtrie de quelque chose de plus ancien et plus obscur que la nation au
sens moderne.


La Russie semblait pourtant au XIXe siècle avoir construit enfin un Ancien Régime
complet, à l’Européenne, avec la même hiérarchie de classe, la même culture juridique, la
même humanité. Son plus grand succès est d’avoir produit une littérature, une musique,
pleinement européennes par les thèmes, les sources d’inspiration, l’extrême valeur. Biélinski,
vers 1840, y voyait avec raison la preuve de l’européanisation de la Russie. Un siècle après,
c’est encore la meilleure. Il ne faut pas perdre de vue que la culture russe est entièrement le
produit de cette aristocratie crée par Catherine, développée sous Nicolas Ier et Alexandre II,
jouissant des conditions matérielles décentes que lui procure le “peuple”, ce qui ne va pas
pour cette petite couche (peut être un demi million d’hommes) sans entraîner des scrupules de
conscience.


- IV -


Cet ancien régime ne bénéficiait cependant pas de la légitimité dont jouissait avant la
Révolution française les ancien régimes européens. Cette Révolution avec ses principes
radicalement nouveaux, l’avait blessée à mort. Le régime russe était, pour parler comme
Rousseau, “blet avant d’être mûr”. D’où le dilemme suivant : où l’on poursuit la route vers
l’européanisation définitive, mais cela signifie qu’on doive passer par une crise politique
extrêmement grave qui risque de balayer tout l’acquis. Ou bien on s’arrête en route, mais cela
conduit, comme l’a prouvé la guerre de Crimée, à un perte de puissance et à l’effacement de
la Russie dans le concert européen.


Pour échapper au dilemme, le gouvernement cherche une troisième voie. Elle
consiste à s’appuyer sur ce vieux sacré que connote la notion de Sainte Russie ou encore la
devise officielle du régime : “Autocratie, Orthodoxie, Esprit national (narodnost)”. Sous ce
couvert peuvent se continuer la voie “pétrovienne” autoritaire en vue du développement pour
la puissance, et la voie “catherinienne” vers la civilisation et l’humanisation de la société.
Mais aussi apparaissent concurremment des formations mentales archéologiquement déterrées
du passé largement mythique, redevenues vivantes et virulentes : un “nationalisme” enraciné
dans le religieux, un messianisme de la Russie comme nouveau peuple élu, dont la destinée
est de sauver le monde, un impérialisme sans frontière définie. Ces idées sont de plus en plus
puissantes à mesure que l’illégitimité du régime s’affirme et qu’il se rapproche de sa fin.


- V -


La délégitimation de l’ancien régime russe a permis l’essor de deux oppositions.
La première a un but délimité : le nouveau régime représentatif et libéral tel qu’il
fonctio nne en Europe occidentale, ou, à la rigueur en Europe centrale. Elle s’appuie sur le
renforcement continu de la société civile, d’abord la noblesse éduquée, puis les classes
nouvelles éduquées par le lycée et l’université, les classes urbanisées, le monde des
entrepreneurs, des marchands, le monde agricole en mouvement qui a trouvé des institutions
représentatives. Cette évolution, cette tension, ressemble à celle de toute l’Europe et donne à
la Russie son visage européen. Elle est le produit des efforts modernisateurs de l’Etat russe,
pétrovien et catherinien ensemble. Cette opposition est nationaliste à la mode européenne,
soutient l’empire et l’expansion russe à l’intérieur du concert européen.


La seconde a un but illimité : une société dont il n’existe pas de modèle connu, à la
fois supérieure à la société russe et à la société de type européen ou américain. Le courant
révolutionnaire reprend les thèmes de l’exception russe, du destin russe particulier, et refuse la
modernité occidentale au nom de l’archaïsme villageois mais transfiguré et donné comme
l’avenir du monde. Un autre courant plus récent s’approprie le marxisme allemand, prend la
forme d’une secte et conspire publiquement pour un renversement du pouvoir, de toutes les
structures sociales, religieuses, intellectuelles, russes ou européennes, ce qui ouvrira le chemin
au surgissement d’une société parfaite. La seconde opposition, par son volontarisme, sa
violence de principe, est en miroir (image inversée) de l’Etat pétrovien. Par son chimérisme,
son eschatologisme, elle est en miroir (inversé) des fausses traditions messianiques que tente
de faire revivre l’Etat petersbourgeois à bout de souffle. Son principal adversaire est le
libéralisme constitutionnel de la société civile, qui, normalement, selon l’expérience de
l’Europe, doit hériter du pouvoir tsarien d’ancien régime. Son projet s’étend à la terre entière.


- VI -


La grande guerre donna sa chance à la secte la plus extrême. Elle se maintint soixante
dix ans au pouvoir, en s’adaptant, en évo luant, mais sans changer de nature. Elle détruisit la
société civile, le droit, la propriété et presque tout l’acquis de civilisation accumulé depuis
Catherine. Pour réaliser son utopie, qui s’éloignait comme l’horizon, elle reprit les recettes de
pouvoir les plus despotiques que recélait l’histoire russe moscovite et petersbourgeoises, mais
en les portant au carré et au cube, si bien que l’ancienne Russie était à la fois reconnaissable et
non reconnaissable tant les moyens employés passaient toute expérience et même toute
imagination historique. Vis à vis de l’extérieur, elle s’exclut elle-même du concert européen et
déclara une guerre de subversion à l’univers.


Longtemps l’idéal communiste parut canaliser les forces du sacré russe, l’envelopper,
l’accomplir : la frontière infranchissable, la différence de nature entre terre socialiste et terre
capitaliste (analogue à la division belliqueuse entre le Dar el Islam et de Dar el Harb
musulman), le projet messianique, le projet communautaire. Mais à mesure que cet idéal
s’évaporait, et qu’il échouait à se réaliser, ce sacré réapparaissait à la surface, et au yeux des
occidentaux semblait se ranger dans la catégories du nationalisme.


Croyant avoir de nouveau affaire à quelque chose de connu, un empire nationa liste
classique, la diplomatie occidentale essaya pendant presque toute la période soviétique, de
1920 à 1988, de faire entrer l’URSS dans un nouveau concert européen et mondial. Ce fut
l’Allemagne qui en prit l’initiative dès 1922 (Rapallo). Revenu au pouvoir, de Gaulle, prenant
ses désirs pour des réalités, pensait que la Russie n’avait cessé d’être une nation, comme
l’Allemagne ou l’Angleterre. Dans sa passion anti-américaine, il s’efforça vainement de faire
coïncider l’image à son avis immanente d’une Europe des nations “de l’Atlantique à l’Oural”
avec la réalité soviétique, qui s’étendait de l’Elbe au Pacifique, et poussait des pseudopodes
en Afrique, en Asie, en Amérique et par l’intermédiaire des partis communistes, en Europe
occidentale. Kissinger, moins aveugle sur le rôle de l’idéologie léniniste, s’efforça de
reconstruire une sorte d’échiquier international et, en tenant compte des intérêts supposés
“nationaux” de l’URSS, de lui assigner une place acceptable sur une des cases de l’échiquier.

Or jamais le pouvoir soviétique ne l’accepta. Il a jusqu’au bout tenu à bout de bras le
“système communiste international”, s’accommodant des schismes tant que ceux ci
n’aboutissaient pas à une dissolution de la structure et de l’idée communiste. De même qu’en
Russie, l’idée abstraite du communisme avait du se remplir de contenus réels, le goût de la
puissance, de la domination, l’orgueil national, la haine du “camp” opposé, partout où le
communisme s’implanta, il dut aussi satisfaire ces passions naturelles et il leur dût sa durée.
Toutefois jusqu’à la chute le projet resta mondial, illimité, et tous les efforts de la diplomatie
occidentale ne réussirent pas à le faire entrer dans un ordre stable et accepté. Il fallut un
immense déploiement de force militaire pour le contenir.


- VII -


Le régime tomba définitivement en 1990. Il semble avoir été victime de sa fidélité à
son projet mondial et illimité. Ce projet supposait la concentration de toutes les forces
économiques et techniques de la zone sur la puissance militaire. Il a suffi l’appareil d’Etat
prenne conscience qu’il ne pouvait soutenir la concurrence même sur ce point avec l’occident,
pour qu’il jette l’éponge et qu’il se dissolve. L’empire se volatilisa en un instant. La Russie
fut renvoyée aux frontières qu’elle avait au moment ou Pierre le Grand montait sur le trône.
Elle perdait même la partie de l’Ukraine qu’elle avait acquise au temps du tsar Alexis
Mikhailovitch.


La marée noire communiste en se retirant laissait à découvert un paysage effrayant.
Ni les Occidentaux, trompés par la falsificaction des données, ni les soviétiques, même haut
placés, intoxiqués par leur propres mensonges ne devinaient que le bilan de soixante dix ans
de pouvoir utopique absolu serait aussi désastreux. Les principaux chapitres de l’inventaire
sont les suivants :
La Russie retrouve avec à peu près la même population qu’en 1917. Même la France,
dont la démographie est pauvre, a tout de même crû de 50 %. Le Brésil, six fois moins peuplé
que la Russie en 1917 a aujourd’hui une population très supérieure. De plus, non seulement
les Russes font encore moins d’enfants que les Allemands, mais ils se portent mal, leur
espérance de vie est courte, leur état sanitaire est lamentable. La population diminue au
rythme d’un million par an, malgré l’immigration des Russes qui fuient le pouvoir musulman
en Asie Centrale et dans une partie du Caucase.


L’industrie est ruinée par soixante dix ans d’investissements sans justification
économique. Elle n’est pas capable de fournir des produits écoulables sur le marché mondial,
à l’exception des armements. L’agriculture, sur les surfaces agricoles immenses, parvient
juste à fournir des produits de consommation de qualité inférieure, et n’a pas engendré
d’industrie alimentaire compétitive. Le patrimoine immobilier, routier, ferroviaire, est
profondément délabré. Le commerce international a la structure d’un pays sous-développé :
on vend du gaz, du pétrole, des matières premières. On importe les produits à haute valeur
ajoutée.


Un atout a cependant été laissé par le régime. Incapable de véritable innovation, il a
été capable de conserver certaines bonnes choses qui chez nous ne sont plus. En particulier la
pédagogie à l’ancienne, sévère, sélective, avec une promotion au mérite. Elle explique que la
Russie dispose d’un réservoir abondant de musiciens, de mathématiciens, d’ingénieurs de haut
niveau, encore que leur talent ait été longtemps et principalement dirigé vers la chose
militaire. Cette fraction, la plus digne d’estime, est aujourd’hui en partie inemployée, en partie
sur le départ vers des cieux plus cléments.


Cette couche brillante ne doit cependant pas faire illusion : le principal dégât du
communisme est l’abrutissement et la démoralisation des masses. Le peuple russe est peu
informé, peu entraîné à penser par lui même. Bien que l’école et l’université occidentale ne
soit plus ce qu’elle était, elle est dans l’ensemble encore supérieure à l’école secondaire et
supérieure russe. Il y avait en Russie soviétique relativement peu d’étudiants, au sens où l’on
emploie ce mot en Amérique ou en Europe, et sauf en domaine scientifique, ils ne recevaient
pas une éducation libérale capable de développer leur intelligence. Apprendre par coeur les
imbécillités léninistes ne fait pas de bien au cerveau.


La démoralisation vient de tous les côtés de la vie communiste : paresse,
irresponsabilité, mensonge, corruption, débâcle des liens familiaux, la liste est longue. Les
Russes n’ont pas été entraînés à l’intense activité de nos sociétés. Elle leur paraît une
oppression.


- VIII -


Comment pouvait-on en 1989 ou 1990, envisager la question de la dévolution du
pouvoir ?
En février 1917, il existait en Russie une société civile en plein essor. Affaiblie par la
guerre, systématiquement empêchée de gouverner par la secte bolchévique et ses alliés, elle
fut renversée en octobre et minutieusement détruite.
En 1989, quels étaient les groupes que l’on pouvait théoriquement assigner à une
nouvelle société civile ? L’ancienne société n’était plus représentée que par les débris de
l’ancienne intelligentsia, qui fut capable de produire une très mince couche de “dissidents”
actifs, quelques centaines d’individus. D’autre part, au sein du pouvoir soviétique, une classe
nombreuse se détachait au sein du pouvoir communiste. Ces hommes qui ne croyaient plus du
tout au communisme, s’appliquaient à acquérir des places, de l’argent, des “avantages”
d’autant plus précieux que la pénurie générale s’aggravait. Ils contrôlaient la production et la
distribution. Présidents de kolk hozes, directeurs de magasins, cadres de l’industrie trafiquaient
intensément dans les années Brejnev et s’initiaient ainsi à la véritable économie, à l’échange,
au marché. Ils pouvaient théoriquement former le tissu d’une nouvelle société civile.
La “classe trafiquante” était intimement liée aux structures de pouvoir, c’est à dire à
l’immense appareil communiste. En fait, à la chute du régime, ce fut, la couche supérieure des
“communistes trafiquants” qui hérita de la richesse du pays. Ils en avaient auparavant la
possession, mais l’idéologie officielle les empêchait d’en avoir plus que l’usufruit. La
volatilisation du communisme leur permit d’accéder à la pleine propriété. Les communistes
nantis proclamèrent leur conversion à l’économie de marché, et se dirent “capitalistes” parce
qu’ils avaient pu acquérir pour presque rien la plupart des actifs rentables du pays, et les
communistes frustrés, à qui il ne restait que les miettes du gâteau, continuèrent de s’appeler
communistes et essayèrent de reconstituer le parti.


Le pari des économistes occidentaux portait sur l’évolution de la classe trafiquante.
On espérait qu’elle finirait par former à la longue une véritable société civile. Espoir déçu.
Une concentration ultra-rapide fit tomber la richesse aux mains d’un petit nombre de groupes,
en cheville avec le nouvel appareil d’Etat. Etaient-ils comparables aux “robber barons”
américains , aux Morgan, Rockefeller, Vanderbilt, des années quatre vingt dix. ? Non plus. Ils
ne fondèrent pas d’industries, ils cherchaient à maximiser des profits à court terme, ils
réussirent à sortir de ce pays exsangue des milliards de dollars, ils accaparèrent et mirent en
lieu sûr les crédits occidentaux, ils escroquèrent l’épargne du peuple russe. Ils firent toutes ces
manipulations avec la complicité du pouvoir d’Etat.


Ce qui nous ramène à la question du pouvoir.
Dès les premiers jours de l’après communisme, le petit monde des dissidents
s’évapora. Les Juifs, qui en formait la partie la plus nombreuse et la plus déterminée, partirent
pour Israël ou pour les États Unis. Les dissidents les plus célèbres qui avaient été expulsés par
le pouvoir soviétique au temps d’Andropov, ne se pressèrent pas de rentrer ou ne rentrèrent
pas du tout. Ceux qui rentrèrent, se conformèrent aux no uveaux pouvoirs, parfois avec un
enthousiasme qui surprit, tel un des plus perspicaces d’entre eux, Zinoviev. L’intelligentsia,
rompant avec une partie de sa tradition, cessa d’être une force d’opposition. De toute manière,
elle était bien incapable de se porter candidate au pouvoir. Elle n’avait aucune base sérieuse
dans la population. Elle sortait des couches privilégiées de l’ancien régime. Elle se déchira.
Elle cessa de compter


Le combat politique s’engagea donc entre les fractions issues du parti communiste.
Le parti communiste croupion perdit rapidement la partie. Il avait ses partisans dans les
milieux les moins privilégiés de la caste dirigeante, mais privilégiés quand même par rapport
au reste de la population. On serait tenté de le comparer à ce qu’étaient, dans les société
coloniales, les “petits blancs”. La comparaison n’est pas absurde, tant la caste communiste
jouissait, par rapport à l’ensemble du peuple, d’une situation de colonisateur. Retraités,
anciens combattants, militaires du rang, petits chefs, la foule énorme des propagandistes, des
journalistes officiels, des bureaucrates de sovkhozes et de kolkhozes, tous se trouvaient un
peu perdus, privés de leurs maigres “avantages” et du prestige de leurs innombrables
médailles. L’idée communiste se réfugia chez eux, non qu’ils fussent le moins du monde
léninistes au vieux sens idéologique du terme, mais par un regret du soviétisme et de ses
gloires. Chez ces demi-soldes, le nationalisme blessé tient la part essentielle dans le deuil du
communisme.


Cependant, dans les trente dernières années du régime, un changement s’était produit
dans le rapport de force à l’intérieur de la caste communiste. Les idéologues professionnels,
les convaincus ou les propagandistes de l’idée communiste perdaient progressivement leur
autorité. Les nécessités de la recherche de puissance, la configuration prise par la lutte du
“camp socialiste” contre le “camp impérialiste”, faisait passer au premier plan les organes
techniques du pouvoir. L’appareil militaire ne pouvait se nourrir du vent léniniste, il lui fallait
des techniciens, des organisateurs, des savants de valeur. De même l’appareil de production
dans la mesure où il se confondait avec l’appareil militaire. La tâche de contrôler la
population passait du propagandiste militant aux organes de la police. Le KGB devenait une
organisation fière de détenir l’information sur toutes choses, fière de ses exploits dans
l’espionnage international, orgueilleuse de sa discipline, de son esprit de corps alors que le
parti dans son ensemble donnait tous les signes de la décadence et de la corruption. L’appareil
diplomatique, de bonne qualité, est en symbiose avec le KGB. Il en est une branche
spécialisée. En peu d’années cette couche élitaire, technicienne, moderniste du parti,
l’emporta. Elle qui avait essayée de réformer le communisme sous Andropov et Gorbatchev.
Elle l’abandonna sa difficulté quand cette réforme aboutit à l’écroulement du système. Elle se
tient à l’écart de la catastrophe, garda son unité, et c’est à elle seule finalement que le pouvoir
fut dévolu.


- IX -


Une comparaison avec la Pologne peut être éclairante. Dans ce pays le communisme
avait été imposé de l’extérieur en 1945, non sans résistances, vite brisées. Cependant
l’ancienne société civile, détruite en partie par le nazisme, détruite à nouveau par le
communisme, n’était pas anéantie. La paysannerie n’avait pu être expropriée, et elle
s’accrochait à ses champs. L’Eglise, populaire, gouvernée par des prélats de valeur, unie à
Rome, avait tenu bon. Une vie intellectuelle subsistait, à l’heure occidentale. On se souvenait
du droit et de la liberté. Le patriotisme allait contre le communisme, bien que celui ci ait
instrumentalisé le pire nationalisme, antisémite et antiallemand, mais ce nationalisme ne se
confondait nullement avec le sentiment national polonais. A partir de 1956, la société civile
avait relevé la tête et ne fit ensuite que se renforcer et s’aguerrir.. En 1988, le parti
communiste dut partager le pouvoir avec elle. En fait, il négocia son absorption en celle ci.
Son personnel fut intégré dans la société. Sans plus se référer le moins du monde aux idéaux
qu’il avait professé pendant quararante ans, il se comporta selon les nouvelles normes
occidentales, veillant seulement à conserver ses places. Il y réussit fort bien, aidé par une
solidarité d’expérience commune, par sa capacité administrative, sa compétence, en tout cas
son habilité politique. Sa politique étrangère est celle de tout gouvernement polonais quel
qu’il soit : vers l’ouest, toutes ! Il évita l’épuration. Les Polonais, qui ont lutté pour leur
libération, savent qu’ils doivent cohabiter avec ces hommes qu’ils méprisent mais qu’ils ont
promis de ne pas juger ni punir. On a pu comparer ces communistes recasés au personnel
thermidorien qui, tout idéal révolutionnaire envolé, occupa jusqu’à sa mort des positions
importantes dans la France du XIXème siècle. La comparaison avec Thermidor a été
appliquée au nouveau pouvoir russe plutôt qu’au nouveau pouvoir polonais : mais justement
en Russie la comparaison ne tient pas.


- X -


La raison est évidemment la faiblesse de la société civile indépendante. Le parti ne
peut se mélanger avec elle, qu’en se mélangeant avec lui même. Dans la France jacobine, le
principe de propriété et, partiellement du droit, n’avait pas été supprimé. Les jacobins étaient
propriétaires, leur base paysanne l’était devenue légalement. En Russie il n’y avait ni
propriété ni droit en 1990. La propriété fut hâtivement décrétée d’en haut, sans le droit. C’est
à dire que la répartition des richesses s’effectua selon le pur rapport de forces, et ce fut la
couche dirigeante, qui l’accapara. Elle comprenait la fraction technique du parti en association
étroite avec la couche trafiquante. Ce qu’on a appelé la “maffia” n’est rien d’autre que ce
syndicat d’intérêts à la fois politique et économique. A son profit il opéra la “privatisation”
des actifs rentables et constitua une oligarchie de grands groupes. Oligarchie instable, comme
peut l’être une bande de requins dépeçant une baleine. Entre eux aussi régnait la seule règle
du rapport de forces.

 

 

 

 

- XI -


Quel a été le sort de la société civile dans les années Eltsine ?

La peur a disparu. Les gens n’ont plus été tenus de parler la langue de bois, de faire
semblant d’apprendre les principes du diamat, de faire semblant de le croire. Ils sont rentrés
en possession de leur gosier. Sous cet aspect, le totalitarisme léniniste a bel et bien disparu en
un clin d’oeil. La peur diffuse ou intense qui avait duré soixante dix ans, qui entrait jusque
dans les familles, jusque dans le couple, qui entraînait une méfiance de tous à l’égard de tous,
cette peur a cessé d’exister. La liberté d’opinion et la liberté de l’exprimer en privé est entière.
Le soulagement fut considérable.
Un certain degré d’initiative économique est devenu possible. Les petites boutiques,
les étalages à la sauvette ont fleuri. Des entreprises ont essayé de se créer, nonobstant les
primes à payer aux racketteurs privés, aux maffias étatisées qui contrôlent le marché, aux
bureaucraties vénales. Elles y sont parfois parvenues.


L’obstacle principal à l’essor d’une “classe moyenne”, impatiemment mais jusqu’ici
vainement attendue par les observateurs occidentaux de la Russie, c’est l’absence de droit.
Les lois ne sont que la mise en forme des décisions successives du pouvoir. La justice n’est
pas suffisamment indépendante pour que les litiges lui soient confiés. La législation de la
propriété est toujours en attente. Dix ans après la chute du régime, la structure kolkhozienne
est toujours en place. On annonce seulement qu’un droit de propriété de la terre va être
promulgué, mais en même temps qu’il ne touchera pas “les terres agricoles”. Apparemment,
donc, le paysan, s’il y en a, pourra acquérir, mais ni un champ ni une prairie.
Plus gravement que le droit, c’est la culture du droit qui manque complètement.
L’idée de droit a été greffée sur l’Etat russe par Speranski, sous Nicolas Ier, qui a constitué
pour la première fois un recueil imprimé des lois prises par l’Etat moscovite et
petersbourgeois. Pas de toutes, car certaines lois considérées comme “secrètes” ne furent pas
publiées. Malgré tout, l’idée de droit a progressé en Russie continûment jusqu’à la fin de
l’Ancien régime, sauf pour les neuf dixièmes paysans de la population qui en étaient tenus à
l’écart. Dès les premières semaines du pouvoir bolchevik, l’organisation judiciaire fut brisée,
et l’idée même de droit supprimée avec la propriété.


Cela fait que l’initiative économique en Russie fut condamnée à une vie anomique,
anarchique, poussant à l’état sauvage comme l’herbe entre les pavés. Les pavés sont les
interdictions variées, et les prélèvements qu’opèrent les diverses instances prédatrices. Cette
vie économique spontanée, sporadique, existait sous le bolchevisme et dans les dernières
années du régime, à assez grande échelle. Elle a gardé sous Eltsine ses habitudes prises dans
l’illégalité, au point qu’elle aurait probablement du mal à s’accommoder d’un régime de
légalité et de droit si sérieusement on voulait mettre fin à l’ingéniosité infinie des corruptions,
au maquis des malversations, des voleries, des rapines.
L’évanouissement des structures du socialisme a eu des conséquences heureuses et
malheureuses sur le bien être de la société civile. Il existait dans l’économie soviétique un
secteur d’Etat et un secteur “libre”, c’est à dire illégal. Le secteur d’Etat a été “privatisé” dans
les conditions que j’ai dites, et pillé à la petite semaine par les acteurs économiques
innombrables du secteur “libre”, théoriquement employés du secteur d’Etat sous le
bolchevisme, et rendus à eu mêmes par la “privatisation”. Cela a entraîné la ruine de
catégories entières qui n’étaient pas en état par leur position, leur métier, leur aptitude, de
participer au pillage : professeurs, personnel de santé, retraités, militaires de rang moyen.

La suppression de plusieurs absurdités du socialisme, de la planification en
particulier, le desserrement des contrôles, le raccourcissement des circuits de production et de
distribution ont eu des effets favorables. Mais ils ont été compensés par les effets pervers de
l’anarchie et de la corruption généralisée. Manifestement, la performance économique de la
Russie post-soviétique a déçu les observateurs, même ceux qui ne se faisaient pas d’illusions.
Il est difficile d’ajouter foi aux statistiques, statutairement falsifiées sous le communisme et
bien peu documentées aujourd’hui. Néanmoins il semble que la production ait chuté, par la
dislocation des anciens circuits, et que le niveau de vie général ait baissé. Les chiffres
démographiques, les taux de mortalité et de morbidité effraient. Les comparaisons ne se font
pas avec l’occident, mais avec les pays africains et asiatiques les plus défavorisés.
Dans ce tableau, il faut distinguer Moscou de la province. Moscou concentre une
grande partie de la richesse russe. Elle est une ville complète, probablement de dix millions
d’habitants, de l’ordre d’Istanbul ou de la région parisienne. Elle est vivante, variée, multiple.
Si la société civile existe quelque part en Russie avec force, avec une certaine capacité
d’autonomie et de création, c’est à Moscou. La province, elle, a peu changé. Le personnel
administratif est resté en place avec les statues de Lénine et les inscriptions à la gloire du
communisme. Les sujets ont conservé leurs habitudes du temps de Brejnev : survivre,
grappiller ça et là, résister par l’inertie et la paresse, boire et boire encore : presque une
bouteille de vodka (600 cl) par homme adulte. Les gouverneurs locaux ont, sous Eltsine,
reconstitué dans leur circonscription le style de commande prédatrice du pouvoir central. Il
n’y avait de danger séparatiste que dans les zones allogènes (comme la Tatarie ou la
Bachkirie, qui comptent quand même pour 20 % de la population) parce que la civilisation et
le peuple russe sont remarquablement homogènes. C’est le même russe qu’on parle de
Smolensk à Vladivostok. La colonisation agricole par extension géographique, toujours
contrôlée par le réseau du pouvoir central est responsable de cette uniformité. Brisée, la
civilisation paysanne, à l’état “kolkhozisée”, a été maintenue par l’encadrement soviétique,
encore plus uniforme
Il est difficile d’évaluer les aspirations proprement politiques de la société civile
russe. Elle est certainement heureuse d’être débarrassé du poids de l’idéocratie léniniste. Elle
regrette aussi l’espèce de sécurité torpide que procurait le brejnevisme mûr. Elle a souffert de
l’anarchie qui a suivi la chute du communisme. Elle aspire à un retour à l’ordre. La liberté
politique, la participation active à la vie politique, la démocratie ne fait pas partie de ses
priorités.


- XII -


Les chrétiens occidentaux formaient des rêves sur la “renaissance spirituelle” du
peuple russe. Amère déception. L’ancienne hiérarchie ecclésiastique, qui avait été recrutée
avec l’assentiment du KGB est restée en place. On a observé une vague considérable de
baptêmes à tous les étages du monde russe, y compris dans l’élite étatiste. De nombreux
monastères se sont ouverts. Cependant, après un moment de ferve ur, la pratique religieuse est
retombée à des niveaux de type français : 4 % environ de pratique régulière.
De fait, la religion est l’index de l’adhésion au vieux sacré russe, c’est à dire à l’auto
-adoration de la communauté. En Russie, au XIXe siècle, s’est consommé avec le courant
slavophile le blocage mutuel de la religion par le nationalisme et du nationalisme par la
religion. Tout ce qui est religieux devient national, tout ce qui est national religieux. Le
samovar prend des couleurs religieuses, le Saint Esprit, la Sainte Trinité, des couleurs
nationales. Si une partie de la littérature russe est libérale et européenne (Pouchkine,
Tchekhov), une autre a vécu du slavophilisme et des courants apparentés : Gogol,
Dostoïevski, les symbolistes, la plupart des philosophes et des penseurs politiques. Depuis
que Staline l’a autorisée à reparaître, en 1941, l’Eglise s’est remise au service de l’Etat. Elle y
est demeurée. L’actuel patriarche, Alexis, n’est pas seulement comme ses prédécesseurs,
acquiescé par le KGB, on le dit sorti de ses rangs.


Il a toujours existé deux orthodoxies en Russie. La première est une forme légitime
du christianisme qui a engendré des martyrs et des saints. La seconde vit de son aversion pour
l’occident latin, particulièrement catholique. C’est la seconde qu’ont autorisée Staline et ses
successeurs. C’est sur elle que le nouvel État russe compte et s’appuie. L’évêque
d’Ekaterinoslav a fait en 1999 brûler dans la cour de son palais non pas des livres catholiques
ou protestants, mais des livres orthodoxes, composés par les Églises russes hors frontières, à
Paris ou à New York. Un tel acte eût été impensable dans l’Eglise synodale post-pétrovienne.
Il faudrait remonter aux temps moscovites.


Ainsi n’est-il nul besoin de pratiquer la religion pour se sentir appartenir à la Russie
orthodoxe. Soljénitsyne qui, lui, est un chrétien sincère, n’a jamais compris qu’un Russe pût
choisir une autre confession chrétienne que celle de l’orthodoxie russe. Il a affirmé que
l’invasion polonaise du XVIIe siècle avait été pire que l’invasion mongole parce qu’elle elle
aurait pu changer la religion de la Russie. On est orthodoxe quand on est Russe quelle que soit
sa foi religieuse, comme on est Juif même si l’on est détaché du Dieu de Moïse et de ses
commandements. Terre-Mère, Sainte Russie : même si ces notions sont oubliées, les réflexes ,
les automatismes profonds continuent d’y obéir. Il est significatif que les autorités publiques
fassent référence non à l’orthodoxie, mais à “l’orthodoxisme”. Ce néologisme est synonyme
de “russisme”. Gorbatchev, Eltsine, Primakov, Poutine ont fait savoir qu’ils étaient
orthodoxes et baptisés. L’Eglise du patriarcat de Moscou a pris le statut moral, déjà en partie
légal, d’une Église d’Etat.


- XIII -


Eltsine a démissionné le 31 décembre 1999 et a laissé la place à Poutine. Ayant
obtenu des garanties pour sa famille et pour ses biens, il a permis que se mette en place un
nouvel appareil d’Etat. Son trait le plus caractéristique est qu’il se construit autour du KGB.
La plupart des postes clés sont attribués, par un nouvel avatar de la Nomenklatura, à cette
organisation. De même que dans l’année 1917 Lénine avait réussi à tenir sa faction en dehors
de la décomposition généralisée de la société et des partis, de même, entre 1990 et 1999, le
KGB avait réussi à maintenir sa discipline, son esprit de corps, son sentiment élitaire, alors
que le parti communiste se dissolvait en grande partie. De même qu’en 1918 la population,
considérant à juste titre que l’anarchie est de tous les régimes le plus insupportable, s’était
résignée ou ralliée au pouvoir bolchevik, de même le pouvoir poutinien n’a pas eu de
difficulté à gagner les élections. L’ancien parti communiste tirait sa légitimité de la “vérité”
de sa doctrine que nul ne pouvait contester. Il était un “pouvoir spirituel” appuyé par les
“organes”. Le nouveau pouvoir n’a pas besoin de doctrine, puisqu’il tire sa légitimité de la
“volonté du peuple”, même s’il a contribué à l’établir par un certain nombre de pressions et de
fraudes. La couche trafiquante supérieure du parti a consolidé sa possession précaire par la
propriété privée. La couche technique et politique supérieure du parti a consolidé son pouvoir
par le suffrage universel. D’une certaine façon, elle a repris à son compte et pour d’autres buts
la leçon de Napoléon III et de Bismarck, sur la vertu conservatrice du suffrage universel.
Au pouvoir, Poutine a rétabli “l’ordre”, conformément au mandat qu’il avait reçu. Le
parlement (la Douma) est devenu une chambre d’enregis trement. Les gouverneurs ont été
doublés par un corps nouveau de “gouverneurs” généraux et se sont mis au pas. Reste la
presse et les médias. Poutine n’a pas besoin d’un contrôle absolu, dans la mesure où la
prédication communiste, la pédagogie de l’”homme nouveau”, l’endoctrinement, n’ont plus
de raison d’être. L’immense armée des “propagandistes”, le personnel du glavlit et de la
censure, a été licencié. Le pouvoir tient à garder aux yeux occidentaux une façade
démocratique. Un presse d’allure trop soviétique ne conviendrait pas. Il faut seulement qu’elle
se prête dans l’ensemble aux projets gouvernementaux. Il y aura donc une presse amie, une
“presse d’Etat”, avec, ça et là, des points de discussion et d’opposition. Poutine a fait revenir
la propriété des groupes médiatiques dans le giron des amis du pouvoir. Quelques journalistes
trop curieux ou trop hardis ont été retrouvés rossés ou tués. Ils n’avaient qu’à se tenir
tranquille comme tout le monde. Il n’est pas certain que, entraîné par la logique interne de
l’autoritarisme d’Etat, Poutine ne soit pas obligé d’aller au delà de ses intentions premières et
de museler complètement les médias. Ce n’est pas encore le cas, parce que ce n’est pas
nécessaire.


En effet, la grande majorité de la classe politique s’est ralliée au système Poutine.
Ceux qu’on appelait les “libéraux”, tel Gaïdar, qui avaient essayé de pousser l’accaparement
vers une privatisation à la polonaise et une véritable économie de marché, le groupe formé par
l’ancien président du KGB, Primakov, un moment premier ministre d’Estsine, et du maire de
Moscou, Loujkov, qui avait paru un moment au seuil du pouvoir, ont fait allégeance. Les
anciens dissidents en ont fait autant. Le parti communiste collabore avec zèle.
On peut donc décrire le régime actuel comme un régime autoritaire, dominé par un
parti discipliné issu en général du KGB et de l’établissement militaire. Ceux qu’on appelait
les “oligarques”, c’est à dire les aventuriers prédateurs surgis indépendamment du parti, où
bien se rangent sous le pouvoir, où bien en subissent les attaques, au grand plaisir de la
population.


- XIV -


Que faire ? Prisonnier jusqu’au bout de l’idéologie léniniste, le pouvoir soviétique
n’avait jamais pu se fixer pour but la production de richesse, la prospérité, le “
développement”. Tout cela était entièrement subordonné à l’augmentation de puissance,
notamment militaire. On a dit que la dépense militaire a atteint 40 % du PNB à l’apogée de
Brejnev. Mais les 60 % restant étaient le socle incompressible en deçà du quel la production
militaire aurait reculé, parce que la population n’aurait pas disposé des ressources matérielles
ou intellectuelles pour la soutenir. De ce point de vue on pourrait prétendre que 100 % de la
production du pays lui était dédiée. Même sous cette condition, un certain “développement” a
été acquis : urbanisation, instruction de masse, apprentissage des techniques, points
d’excellence atteint dans les domaines prioritaires.


Maintenant que l’idéologie s’est évaporée, le gouvernement russe se trouve confronté
aux tâches “normales” de tout gouvernement non totalitaire. Il a souvent évoqué
élogieusement Pinochet qui, en dictateur autoritaire, a remis en mouvement l’économie
chilienne mise à mal par une expérience socialiste. Mais l’instrument économique dont il
hérite est singulièrement mal adapté. Il n’est pas conçu pour produire des marchandises
compétitives sur le marché mondial, ni même pour satisfaire aux besoins modestes, mais tout
de même croissants d’une population qui sait maintenant comment on vit en occident.
La petite république démocratique allemande était la zone la plus moderne, la plus
développée du “camp socialiste”. A sa grande surprise la République fédérale a découvert une
terre agricole abîmée, une industrie prodigieusement sous-équipée, des équipements collectifs
inexistants ou délabrés, une main d’oeuvre qui avait perdu le goût et l’habitude du travail. Elle
a implanté d’un seul coup le droit moderne commun, une administration complètement
renouvelée. Elle a investi chaque année cent milliards de mark. Dix ans après, la remise à
niveau n’est pas terminée.


La Russie, neuf fois plus peuplée, deux cent fois plus étendue, est dans un état très
inférieur. Elle est sans routes modernes, les hôpitaux sont sans eau chaude, les villages sans
eau courante, parfois pas même électrifiés, le parc immobilier est dégradé, la pollution très
grave. La main d’oeuvre n’a pas appris à travailler. La Russie ne peut exporter que du gaz,
dans une moindre mesure, du pétrole (au détriment de la consommation locale), des minéraux
rares, des “commodities” à faible valeur ajoutée, enfin des armes. L’ordre législatif , le droit
public et privé , le système fiscal, sont encore à créer. Les conditions ne sont pas réunies pour
accueillir l’investissement étranger, et d’ailleurs tout l’argent du monde n’y suffirait pas.
Il y aurait donc de quoi décourager le gouvernement de la meilleure bonne volonté.
Mais on se demande si l’évolution récente ne va pas dans le mauvais sens. Les acteurs
économiques principaux sont les premiers à donner l’exemple de la corruption et de la fuite
des capitaux. Les capitaux que les banques et les institutions financières internationales ont
prêté pour des raisons plus politiques qu’économiques, ont été dilapidés. Les structures
autoritaires du nouvel État promettent de réprimer la corruption, et on réprime en effet ceux
qui ne font pas partie des amis du système. Elles ne sont pas faites pour susciter dans tout le
pays les initiatives entrepreneuriales. Entre la centralisation administrative, conduite par un
personnel sans culture économique, et le libéralisme, il y a rarement affinité.
Il est possible que dix ans après, l’économie russe ait cessé de se dégrader. Les
observateurs ne voient cependant rien qui ressemble au “rattrapage” polonais et hongrois. A
vue humaine, le rattrapage russe n’est pas pour demain ni pour après demain.
Au XVIIe siècle, la Russie était une zone de pauvreté et de barbarie entourée de
toutes parts de civilisations plus brillantes, l’Europe, l’empire ottoman, la Perse séfévide,
l’Inde moghole, la Chine mandchoue. Il n’en était plus ainsi en 1917, car la Russie était
devenue un prolongement certes en retard, mais pas pour longtemps, de l’Europe économique.
En ce début du XXIe siècle, la Russie a l’air de revenir à sa position relative du XVIIe siècle :
par rapport à l’Europe, certainement, peut être aussi par rapport à la Turquie, à l’Inde et à la
Chine, dont le dynamisme, les taux de croissance, sont supérieurs.


- XV -


Il y a donc peu de chances que le système actuel trouve un motif de légitimité dans
l’augmentation générale de la richesse qui fait la légitimation du gouvernement chinois depuis
vingt ans. Il faut qu’il en trouve d’autres. Elles sont politiques. Une première option est de
traiter avec le passé russe. Dans l’héritage millénaire de la Russie, que choisit le régime pour
légitimer son présent et son avenir ?


Une décision a été fondamentale : aucun gouvernement russe depuis n’a prononcé de
condamnation solennelle sur la mémoire du communisme en tant que tel. Le contraste avec
l’Allemagne de I945 est criant. L’Allemagne nazie avait été occupée. Un tribunal
international avait condamné à mort les principaux responsables nazis. La justice allemande a
pris le relais. Une damnatio memoriae a effacé tous les insignes, toutes les traces de la
domination nazie. Le génie allemand a du être rétrospectivement purgé. Le peuple allemand a
été convoqué dans cette grande entreprise de repentance. Le nom de Hitler a été maudit.
Rien de tel ne s’est passé en Russie. Elle n’a pas été occupée, certes, ce qui a été sans
doute une grande malchance car l’Allemagne, le Japon, ont pu ainsi être curés de leurs
poisons aux moindre frais, sans responsabilité interne, sans empoisonner l’avenir politique.
Aucun responsable communiste n’a été poursuivi ni puni pour les crimes commis, ni pour
avoir esclavagisé le peuple russe, ni pour en avoir esclavagisé d’autres. Le personnel politique
n’a pas été épuré pour motif de communisme, ni même renouvelé. Le corps diplomatique, en
particulier, est resté à l’écart du moindre “mouvement”. Les statues du fondateur, Lénine,
n’ont pas été abattues, son mausolée reste un objet de culte et de visite. Il n’y a eu aucune
damnatio memoriae. Ni le peuple russe, ni aucune autorité étrangère ne l’a imposée, ni même
souhaitée.


La période soviétique est intégrée dans la mémoire officielle de la Russie, et je n’ai
pas rencontré de Russes qui en aient honte au point de vouloir l’expulser. Elle fait corps en
particulier avec l’idée de défense de la patrie. Le maire de Moscou, Loujkov, a couvert sa
ville de monuments grandiloquents aux héros de la Grande Guerre Patriotique. La Russie a
fait comme la France qui, après sa défaite de 1870 et le triomphe de la république, a réintégré
la Convention et la Terreur dans l’histoire de France au titre de la défense nationale. En
Russie cela impliquait une réhabilitation partielle de Staline, et à sa suite de tous les dirigeants
bolcheviks depuis Lénine (y compris Djerzinski). Le drapeau rouge est resté celui de l’armée.
L’hymne soviétique stalinien a retrouvé son rang, à la satisfaction de tous, et les paroles en
ont seulement été modifiées par le même vieux poète qui l’avait autrefois composé, pour
remplacer la mention du “grand Staline” par le Dieu de l’orthodoxie russe. Le petit groupe
Mémorial, issu de la dissidence, s’efforce de rappeler à la mémoire russe que le bolchevisme,
la terreur, le Goulag n’ont pas été qu’un accident météorologique qu’il vaut mieux oublier,
qu’une suite d’événements comme il s’en produit dans l’histoire, mais qu’il est susceptible
d’un jugement moral. Il est bien isolé.


Le nationalisme religieux de l’ancienne Moscovie est restauré dans ses témoins
architecturaux. Moscou, où le pouvoir bolchevik avait rasé des centaines d’églises, les a
reconstruites avec une vélocité étonnante, et la province n’est pas en reste. Les armes de la
Russie sont l’aigle à deux têtes d’Ivan III . Le drapeau russe est celui dessiné par Pierre le
Grand. Il semble cependant que dans ce passé, ce soit les figures les plus despotiques qui
reçoivent le plus d’honneur : essentiellement Pierre le Grand et Alexandre III.
Comparativement, Catherine II et Alexandre II, le “tsar libérateur”, sont en retrait.
Manifestement la “ligne pétrovienne” du volontarisme et autoritarisme d’Etat prend le pas sur
la “ligne” civilisatrice et libératrice de Catherine et d’Alexandre II. Poutine prend
publiquement la posture d’un dévot de Pierre (qu’un colossal monument exalte depuis peu sur
les bords de la Moskova) et plus discrètement, en privé, de Staline, même si ce costume
semble un peu grand pour lui. Ce qui ne l’empêche pas de porter une croix sur la poitrine et
d’écouter un prêtre fanatique du russisme du nom de Dounguine.


En 1970, Andreï Amalrik dressait la cartes des courants de pensée en Russie. Elle
reproduisait fidèlement la situation de 1913, car le soviétisme avait tout gelé et empêché
l’évolution des idées. On avait donc un spectre allant du libéralisme patriotique au
slavophilisme le plus chauvin, en passant par l’eurasianisme. Il semble qu’aujourd’hui
l’aiguille du cadran se soit déplacée de ce dernier côté, à cause de la défaite des libéraux et de
la petite société civile qui les soutenait. Les expressions d’anti-occidentalisme, d’exaltation du
russisme, d’insistance sur la voie russe, sur l’exception russe, sont nombreuses. Elles sont
exaspérées, comme il est normal par la déception post-communiste, par la misère du temps.
Elle sont aussi encouragées par l’Etat - dans la mesure où elles ne compromettent pas trop
l’image qu’il veut présenter à l’extérieur.


- XVI -


Poutine a bâti sa montée au pouvoir sur un crime populaire. Une provocation, dont
été accusés les Tchétchènes sans le moindre début de preuve, n’a pas fait moins de huit cent
morts. Il n’est personne qui ne soit persuadé qu’elle a été une machination du FSB (KGB).
Aussitôt une guerre d’extermination a été lancée contre ce petit peuple de moins d’un million
d’habitants. Ce génocide qui s’achève a reçu l’approbation de l’opinion, et même des plus
grandes autorités spirituelles du pays. Il ne faut pas mélanger l’analyse historique et le
jugement moral, mais l’historien doit constater que la fondation d’une entreprise politique sur
un crime initial est rarement un augure favorable. Tout ou tard, quand cette entreprise connaît
des difficultés, le crime “remonte” comme dans la tragédie antique et l’on s’aperçoit que la
légitimité de l’autorité en a été rongée silencieusement de l’intérieur, qu’elle est devenue
creuse, s’écroule - ou réclame d’autres crimes.


- XVII -


“Je ne connais pas la Russie, je ne connais que l’empire russe” a dit le grand ministre
de Witte. La domination communiste n’était pas impériale d’intention : au début les Russes ne
jouissaient pas de privilèges par rapport aux populations “indigènes”. Mais cela changea
progressivement. A la fin des temps brejneviens, la situation se présentait ainsi : les
nationalismes locaux avaient été sévèrement réprimés, au profit d’une “culture soviétique” et
d’un “patriotisme soviétique” officiels, à tonalité fortement russe . Les partis communistes
locaux étaient doublés à tous les postes importants par des communistes russes. En sens
contraire, l’économie souterraine, les maffias, en cheville avec les partis communistes locaux,
s’étaient développés au point de fo rmer avec le petit peuple une ébauche de société civile où
la conscience nationale s’était réfugiée. En 1991, en un clin d’oeil, l’URSS se fragmenta en
“nations” dont on ne soupçonnait pas la vitalité. En Asie centrale, les découpages de Staline
devinrent des frontières “nationales”. L’Islam sous jacent au communisme suffit provoquer le
départ d’une grande partie des immigrants russes. Les pays baltes firent sécession
immédiatement, ainsi que l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Pour la conscience russe, l’événement fut un choc terrible. Certains de ces territoires
avaient conquis au XVIIème siècle. La fierté impériale, la conscience de domination sur
beaucoup de peuples était depuis deux siècles la consolation de la Russie. “ L’esclave à
genoux rêve de l’empire du monde”, selon la célèbre formule de Custine. Pour certains
territoires, pour les pays d’Islam, le deuil était moins cruel. Il était plus poignant quand il
s’agissait de l’Ukraine, slave et orthodoxe en majorité, l’Ukraine que Lénine lui même avait
échangé en 1918 contre du blé à l’armée de Ludendorff. Pas un Russe à ma connaissance ne
s’y résigne et Soljenitsyne en gémit à chaque occasion.


Depuis dix ans, le gouvernement post-soviétique a employé plusieurs méthodes.
L’écrasement de la Tchétchénie a dissuadé les peuples englobés, comme les Yakoutes, les
Tatars, les Bachkirs ou les peuples frontaliers du piémont caucasien de pousser trop loin
l’insolence. Le contrôle des frontières de l’URSS a été rétabli partout, sauf dans les pays
Baltes. La Transdniestrie, qui n’est qu’un corps d’armée, borde l’Ukraine à l’Ouest, doublée
par des bases en Moldavie et des troupes en Biélorussie. La frontière turque, iranienne est
également tenue, et une petite guerre maintient des troupes russes le long de la frontière
afghane. Des bases militaires s’incrustent en Géorgie, dépecée de deux provinces. Il y a plus
de deux cent mille soldats russes hors de Russie. Le vieux conflit entre l’Arménie et les
Azéris continue d’être exploité comme il l’est depuis deux siècles. Avec la Biélorussie,
l’Anschluss est programmée de concert avec le dictateur du pays. Les pays baltes contiennent
une très forte minorité russe, dont on pourra exciter un jour l’irrédentisme. En Ukraine tous
les moyens sont bons : formation d’un parti de l’union avec la Russie, contrôle de l’Eglise
orthodoxe par le patriarcat de Moscou, sabotage des réformes que pourrait entreprendre l’Etat
ukrainien, utilisation de l’arme gazière et pétrolière etc.


Tous les peuples visés sent ent le danger et se défendent comme ils peuvent. Mais
prenons le point de vue russe : à quoi tend cette politique obstinée, ce mélange de ruse,
d’intimidation, de brutalité ? A recomposer l’URSS ? Pourquoi faire ? Le but paraît
étrangement archaïque. Il équivaut à ces conquêtes vaines d’espace des empires du passé,
dont l’empire russe est le dernier. Ou encore à une conquête coloniale, mais dont la pointe est
dirigée vers des territoires plus européens que la Russie, comme l’Ukraine ou les pays baltes.
C’est aussi stérile, insensé, obsolète que l’obsession de Hitler qui voulait des “terres à l’est”
qu’il estimait indispensables au peuple allemand alors que depuis longtemps celui-ci
abandonnait ses campagnes, vivait d’industrie et de services dans des villes prospères., où, de
plus, il cessait de faire des enfants. C’est l’ivresse de la carte géographique, de la tache verte
ou rouge démesurément étendue, la folie géopolitique.


L’orgueil d’espace est une des parties principales de la fierté russe, et l’un de ses
derniers motifs. Il s’appuie aussi sur le sens de la “umma”, de la version russiste du “dar el
Islam” musulman. C’est un fait que l’opinion ne supporte pas l’idée de rendre au Japon deux
îles minuscules que Staline a volées en 1945, même à prix d’or. Elle ne voit pas combien les
dix sept millions de kilomètres carrés sont pour toute économie moderne un énorme handicap.
La distance coûte cher. Elle ne l’était pas, quand la conquête se faisait toute seule en territoire
vide par une colonisation agricole ou par le commerce des fourrures, dans le cadre d’une
économie élémentaire. Aujourd’hui il faut gérer, exploiter, mettre en valeur et cela dépasse les
forces du peuple russe. La Sibérie est vide et elle se dépeuple encore. Mais l’idéalisme de la
surface, l’ivresse de l’espace sont pour l’opinion russe des valeurs anciennes dont elle se
passe d’autant moins qu’elle n’en a guère d’autres.


Imaginons que Poutine ou ses successeurs parviennent à leurs fins et réussissent à
reconstituer l’URSS. Cela aurait pour résultat de bloquer toute cette zone dans un empire
militarisé, qui n’aurait même pas la force civilisatrice et le prestige culturel de l’ancien empire
des tsars. Cela épuiserait les forces du pauvre peuple russe déjà fourbu.


- XVIII -


La Russie est entrée avec fracas en Europe consécutivement aux victoires de Pierre le
Grand sur la Suède. Elle a été aussitôt acceptée dans le concert européen, bien que l’Europe
sût à quoi s’en tenir sur l’européanité de la Russie. Comme l’a lumineusement montré Martin
Malia, elle a été acceptée parce que cela était avantageux aux autres partenaires. Pendant que
la Russie s’agrandissait au sud et à l’ouest, l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre se servaient
largement. Seule la France était frustrée qui voyait avaler la Suède et la Pologne, ses alliés
traditionnels. Le Pape refusa longtemps au tsar le titre impérial que les autres puissances
européennes agréèrent sans difficulté.


La Russie a su diriger constamment vers son corps diplomatique son personnel le
plus civilisé et le plus intelligent. Elle a su aussi prendre les poses qui la rendaient séduisante
pour l’opinion ou pour les gouvernements d’Europe. Les Lumières au temps de Catherine.
L’universalisme maçon au temps d’Alexandre Ier. La défense de la conservation et du
christianisme au temps de Nicolas Ier. Michelet écrivait en 1842 : “la Russie est mensonge.
Elle est un crescendo de mensonge et d’illusion. Aujourd’hui elle nous dit “je suis le
christianisme”, demain elle nous dira “je suis le socialisme”.


A la veille de 1914, la Russie était un pays comme les autres sur l’échiquier
international. Impérialiste, mais pas plus que l’Angleterre, expansionniste, mais pas plus que
l’Autriche ou que l’Allemagne. Au cours de la grande guerre, elle demeura fidèle à ses
alliances jusqu’à la veille de l’écroulement. Si elle avait tenu le coup encore un an et qu’elle
se fût assise à la table des vainqueurs, elle eût obtenu Constantinople, un morceau des
Balkans, toute la Pologne, un grand bout d’Allemagne, c’est à peu près ce que conquit Staline.
C’est du moins ce que lui avait promis la France.
Pendant tout l’épisode communiste, la Russie resta fidèle au programme léniniste de
la révolution mondiale. Cependant Lénine et Staline surent toujours s’arrêter à temps quand
l’extension du programme faisait courir un risque au centre du pouvoir. Lénine signa le traité
de Brest- Litovsk. Staline, liquida ses entreprises révolutionnaires en Allemagne, en Chine,
arrêta la guerre d’Espagne, soutint la droite allemande, signa avec Hitler, puis avec les
Anglais et les Américains etc. Bien que, vue de l’intérieur, cette politique obéît à un seul
principe imposé par la logique léniniste, de l’extérieur elle semblait obéir à deux principes. En
tant qu’elle répandait le communisme dans le monde, l’Union soviétique était révolutionnaire
et subversive, en tant qu’elle mettait à l’abri le territoire central, la forteresse ultime de la
révolution, la Russie, elle semblait obéir à une politique d’intérêt impérial ou national
parfaitement classique. Je suis le pays des Soviets, voici mes ailes, je suis la Russie, vive les
rats.


Jamais la diplomatie occidentale n’a cessé de vouloir séparer ces deux aspects dont
elle refusait de voir le lien “dialectique”. Les premiers efforts du comte Brockdorff- Rantzau et
de Lloyd George ont été de proposer le marché : arrêt des activités subversives contre la prise
en compte des intérêts nationaux de la Russie. Les derniers efforts de de Gaulle et de
Kissinger, aussi.


Ce double jeu n’a plus sa raison d’être. La seule communauté que puisse invoquer ad
extra la Russie, est la solidarité orthodoxe. Mais chaque église orthodoxe se moule dans son
cadre national et ce n’est un ressort qu’on puisse manier facilement. L’affaire yougoslave l’a
montré. Il faut remarquer que le soviétisme a ruiné pour très longtemps le prestige de la
Russie qui, avant la première guerre mondiale était vif chez les slaves du sud et les Tchèques.
Il existait alors en Pologne un parti pro-russe. Il a disparu.


- XIX -


Beaucoup d’experts occidentaux et quelques milieux en Russie même, pensaient que
la politique extérieure du pays pourrait ressembler à celle de la Pologne et de la Hongrie :
jouer le jeu, entrer loyalement dans le système européen et atlantique. Bénéficier des crédits
que l’Europe et l’Amérique lui offraient, en leur assurant une sécurité et une rentabilité
raisonnable. Jeter les fondements du libéralisme et du capitalisme.
On le crut d’autant plus que le gouvernement dès 1991 proclama qu’il prenait cette
voie. Si Michelet était encore sur terre, il modifierait sa formule de 1842 : “la Russie est un
crescendo de mensonge et d’illusion : hier elle nous disait : je suis le socialisme, aujourd’hui
elle nous dit : je suis le capitalisme”.


A l’excuse des nouveaux dirigeants, il faut redire que la tâche était presque
impossible. Lénine disait que la voie vers le socialisme n’est pas le “trottoir de la Perspective
Nevski”. La voie vers le capitalisme, non plus. Dix ans après, ils ne sont plus nombreux dans
le monde ceux qui croient que la Russie ait beaucoup avancé sur ce chemin.
Pourtant la Russie a demandé un siège ou un strapontin à la plupart des institutions
financières et économiques internationales, qu’on lui a donné. Mais en même temps elle a
découragé par sa répugnance à payer les intérêts des emprunts, son entêtement à
“rééchelonner” ceux ci, et même par des manipulations aussi grosses que la faillite de 1998.
C’est à se demander si elle veut toujours faire partie du club. Le champion d’échecs Kasparov
remarquait cette année que la politique étrangère soviétique est fondée sur la peur . Elle
exploite les paniques du peuple russe devant les “Tchétchènes” (et d’une façon générale les
“culs noirs”, caucasiens, géorgiens, tatars etc.), devant le capitalisme sauvage (on ne connaît
que celui là), devant la “mondialisation” (ce n’est qu’un mot). Elle exploite les craintes de
l’occident qui sont doubles et contradictoires. D’une part, il a peur de l’arsenal atomique
russe, à la fois parce qu’il se dégrade dangereusement et parce qu’il est modernisé et remis à
niveau. D’autre part il a peur de la décomposition d’un aussi vaste ensemble et de la
déstabilisation générale qu’elle pourrait entraîner. Le gouvernement de Poutine ne manque de
jouer sur ce double registre, rappelle que ses fusées sont toujours là, en même temps que sa
faiblesse menace le monde de maux qui ne sont pas imaginaires, le terrorisme, l’Islam, la
Chine...
De plus en plus, cependant, il rend la vie inconfortable au monde occidental. Poutine
fait le tour de ses anciens alliés, notamment ceux que l’Amérique considère comme des
“rogue states” : Corée du Nord, Cuba, Iran, Irak... Il renoue avec l’Inde. Il renforce la bonne
entente avec la Chine, ce qui convient parfaitement à celle ci dans le stade actuel de son
développement. L’extrême orient sibérien, arraché à la Chine à l’époque des “traités inégaux”
et qui se remplit de Chinois, ne perd rien pour attendre. A tout ce monde, Poutine vend des
armes.

Laissons là la description de la politique étrangère russe, dont nous ne savons les
développement qu’elle va prendre. Peut-on essayer de les supputer ? Nous entrons dans le
champ des hypothèses. Nous savons qu’elles sont presque toujours démenties par ce qui se
passe vraiment.


- XX -


Aujourd’hui, il semble que la Russie a le choix entre les politiques suivantes.


1) Continuer de prendre une posture de gêneur international. Je ne crois pas que cette
politique de nuisance puisse avoir une grande portée. Certes elle donne au peuple russe des
satisfactions de vanité et l’illusion d’être une “grande puissance”. Ces satisfactions sont
précieuses et plus faciles à obtenir que des satisfactions plus substantielles comme la
prospérité et l’ordre légal. Elles ont toujours été mises au premier plan dans l’équilibre
existentiel de ce pays. Mais la Russie n’est pas une grande puissance. Ni par sa population
déclinante, fatiguée, à peine supérieure à celle du Japon ou des pays allemands. Ni par son
économie, dont la production n’atteint pas la valeur de celle de l’Espagne. Ni par son moral :
elle suit passivement Poutine, mais celui ci ne dispose que d’un appareil. Il n’a pas de relais
sous la forme par exemple d’un parti nationaliste de masse autonome, puissant et
enthousiaste. La plupart de ses initiatives les plus flamboyantes s’enlisent dans le marécage de
l’inertie générale. Dans le réseau d’alliances qu’ils s’efforcent de renouer, le seul maillon
important est la Chine. Mais trop important. La Chine bien plus forte, dynamique, serait
l’élément dominant de cette alliance, ce dont la Russie n’est que trop consciente. Il n’est pas
exclu que les poses matamoriques que prend en ce moment Poutine ne soit qu’une façon de
préparer une conversation sérieuse avec les États Unis.


2) Cette politique ne pourrait atteindre son but - équilibrer, concurrencer la puissance
américaine comme elle l’a fait pendant quarante ans - que si la Russie réussit à s’associer
l’Europe occidentale. De nouveau la politique allemande devient la question clé.
Elle l’était sous Frédéric II. Elle l’était sous Bismarck. C’est la droite allemande et
précisément la Wehrmacht qui a installé le bolchevisme en Russie, l’a protégé des “blancs”,
lui a appris dans les années vingt les techniques militaires nouvelles. Victorieuse en 1945, la
Russie soviétique a effacé de la carte un quart du territoire allemand, donné à la Pologne) et
transformé un autre quart en démocratie populaire esclave et enfermée. Pendant quarante ans,
de façon répétée, la Russie a mis l’Allemagne devant le marché : réunification contre rupture
des alliances avec l’Europe occidentale et les États Unis. Détacher l’Allemagne de l’Europe,
puis pousser les États-Unis hors de l’Europe, tel a été l’effort principal de la diplomatie
soviétique. Si elle y était parvenue, elle eût dominé l’Europe, l’eût exploitée, et sa puissance
réelle eût été bien au-delà du simple équilibre de la terreur que lui procurait son armement
atomique. Mais elle échoua, quelquefois de peu.


L’Allemagne d’Adenauer ne mordit pas à l’hameçon parce qu’elle était consciente de
la force de la Russie soviétique et de son empire mondial communiste. Même dans les
moments les plus équivoques de l’Ostpolitik, elle n’a pas joué un jeu de bascule entre l’Est et
l’Ouest, elle demeurée solidement et loyalement ancrée dans ses alliances. Paradoxalement,
c’est sous Gorbatchev, en 1988, qu’elle fut le plus tentée. Selon Georges Henri Soutou,
l’immuable politique de l’URSS, présentée sous les dehors bénins de la “maison commune
européenne”, a été à deux doigts de réussir. Si elle en a été si près, c’est peut être que
l’Allemagne sentait déjà la faiblesse grandissante de ce partenaire éventuel. Pour prendre une
comparaison : les Français n’ont accepté en 1981 l’Union de la gauche qu’une fois assurés
que le parti communiste n’y aurait pas de position hégémonique.


L’Allemagne a obtenu sa réunification à des conditions que la Russie aurait pu rendre
plus dures si elle n’était pas au même moment entrée dans une crise aussi grave. Aujourd’hui
Poutine ne dispose plus d’un appât aussi tentant. En revanche, il fait briller aux yeux de
l’Allemagne la perspective d’un partenariat général ou celle ci aurait le rôle leader. Si
l’Allemagne saisissait cette perche, il peut compter que la France s’en saisisse aussi. Pour
l’Allemagne, ce serait la reprise d’un rêve oriental, pour la France, la reprise de la tradition
Delcassé. Laissons ces hypothèses inquiétantes. En attendant, Poutine s’assoit sur toutes les
chaises que lui concèdent les autorités européennes. Il n’ y a pas cependant de signe certain
que cette infiltration progressive réussisse au delà d’un certain point.


3) Une troisième politique aurait le mérite de correspondre à la réalité des forces et
aux intérêts bien compris de la Russie et du monde. La condition préalable est que la Russie
abandonne ses ambitions de “grande puissance”, ses chimères néo-impériales sur les
anciennes républiques, et accepte de bon coeur un statut de “puissance moyenne”. Je n’ignore
pas qu’une telle “conversion” est la chose la plus difficile du monde. L’Espagne ne s’y est
résolue qu’à la fin du XIXe siècle, la France qu’ après le départ de de Gaulle, et encore,
l’Angleterre ... Peut être est-ce l’Allemagne, à cause de la grandeur de sa catastrophe, du
déshonneur dont elle a été accablée, qui se résigne le plus franchement à sa nouvelle situation,
à moins que les rêveries excitées par Poutine ne troublent son repos moral. Il est urgent que la
Russie, dont le désastre n’a pas été moindre, commence cette conversion.


Que peut-elle alors espérer ?


Hélas, les perspectives sont grises. Si elle “joue le jeu” occidental, elle obtiendra
certes de l’aide. Elle ne portera ses fruits que lentement. A terme, elle se retrouverait, comme
en 1900, la banlieue pauvre quoique décente de l’Europe occidentale. Elle deviendrait
quelque chose comme un Canada par l’étendue, mais avec une économie de type sud
américain. Elle reprendrait en revanche sa place, avec son talent propre, dans la civilisation
européenne, peut être avec le brillant qu’elle montrait au temps du ballet russe. Il y a toujours
eu dans l’Etat et dans la société russes des éléments qui réclamaient l’européanisation
sincère : ils seraient récompensés. La forme de son gouvernement pourrait se rapprocher des
normes occidentales. Sa religion pourrait devenir moins ombrageuse, moins obsidionale, plus
amie des autres confessions chrétiennes.
Pour répondre enfin à la question de Baechler, la Russie pourrait-elle alors devenir
un pôle dans un monde oligopolaire ? Ce n’est pas sûr.
L’Occident a ménagé la Russie depuis dix ans en partie parce qu’il était persuadé
que, passé l’actuel “temps des troubles”, elle redeviendrait la très grande puissance qu’elle est
depuis trois siècles. Il fallait donc éviter de “l’humilier”, passer sur ses caprices, minimiser le
crime Tchétchène. De plus, en termes géopolitiques, la Russie occupe depuis quatre siècles le
heartland de l’Eurasie. Il est important que cette zone capitale soit occupée par un peuple
quand même plus proche de l’Europe que le monde turco- mongol ou chinois.

Or, à vue humaine, il paraît peu probable que la Russie redevienne une très grande
puissance. Entre 1763 et 1815, la France est redescendue de ce rang. Elle n’a jamais pu y
remonter. Ni l’Angleterre après 1918. Ni l’Allemagne après 1945. L’état présent de la Russie
ne garantit nullement qu’elle soit en mesure de tenir durablement le heartland eurasiatique,
qu’elle ne remplit pas, mais seulement occupe. Si, comme je l’espère, elle parvient à s’établir
dans un régime politique et économique normal, elle aura plutôt tendance à se replier sur son
territoire historique central., le seul qu’elle soit capable de mettre en valeur.
Ainsi, paradoxalement, la Russie ne peut tenir le rôle d’un pôle dans le monde
oligopolaire que souhaite l’occident, qu’à la condition qu’elle ne devienne pas “occidentale”
et qu’elle continue de prendre la posture artificielle, creuse et ruineuse pour elle, de grande
puissance. Au-delà de cette réflexion, nous entrons dans le domaine de la fiction pure et il
vaut mieux pour, notre part, en rester là.

 

Par Alain BESANÇON

 

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Les premiers thèmes:

 

La Mondialisation Politique (1/6), vue par un élève de ARON: Jean BAECHLER

 

LE PROBLEME DE L'EMERGENCE DE L'EUROPE (2/6) par G.H. SOUTOU

15/05/2010

La Mondialisation Politique (1/6), vue par un élève de ARON: Jean BAECHLER

Comment débarrasser le thème de la mondialisation de son vague, de sa banalité et de ses résonances idéologiques ?

 

Une issue part du constat qu'elle désigne, en fait, la rencontre de deux lignes évolutives distinctes, d'une part la marche lente et obstinée des histoires humaines vers une histoire unique, commune à l'humanité entière, et, d'autre part, l'extension à l'humanité unifiée de traits émergés dans une civilisation particulière, celle de l'Europe. Une question décisive pour la compréhension de l'état présent de l'humanité dépend de l'interprétation que l'on retient de la modernité, soit comme un développement culturel d'une civilisation particulière, soit comme l'émergence, à l'occasion de particularités européennes, d'une matrice inédite de possibles culturels proposés au génie humain.

Retenons la seconde hypothèse, comme plus plausible et plus féconde. De là, il est permis de poser que la mondialisation est l'entrée de l'humanité dans un stade inédit de son aventure millénaire.

 

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Que découvre-t-on, une fois le seuil franchi ?


L'enquête rationnelle ne prédit pas l'avenir, radicalement inconnaissable, elle porte exclusivement sur le passé et, avec des précautions infinies, sur le présent. Dans ce présent, les germes du futur proche sont déjà semés, si bien qu'il doit être possible de les repérer et d'en tirer certaines conséquences. L'exercice ne consiste pas à prédire l'avenir, mais à repérer, dans le présent et à la lumière du passé, les indices de futurs possibles et à peser leurs probabilités respectives de se réaliser. L'exercice se réserve des chances de ne pas échouer complètement, à condition de porter sur les indications les plus générales et de refuser d'entrer dans des détails, qui ont des chances infinies d'être démentis par les événements. Le passage de l'humanité entière à une économie de type capitaliste, d'ici une ou deux générations, est un pronostic que l'on peut tirer d'indices actuels, avec des chances raisonnables de toucher juste. Il serait tout à fait déraisonnable de chercher à décrire à l'avance les épisodes par lesquels le passage s'effectuera, et encore plus de construire un tableau des activités économiques pays par pays.


La première ligne évolutive, celle de l'unification des histoires humaines, dont le moteur principal et presque exclusif a été politique, indique le point de vue qu'il est judicieux d'adopter en premier, si l'on veut aborder ces questions délicates avec prudence et efficacité. Il faut commencer par supputer la structure politique de la mondialisation. Pour ce faire, deux concepts doivent être retenus, qu'il vaut mieux désigner par des mots inédits, pour éviter toute ambiguïté et tout malentendu.


Convenons d'appeler:
- politie un groupe humain, dont les membres s'entendent entre eux, pour résoudre les conflits inévitables entre eux par le recours à des dispositifs et des procédures efficaces, et
- transpolitie le système d'interaction défini par au moins deux polities, qui, faute de dispositif et de procédures " politiques ", courent le risque de voir leurs conflits dégénérer en
guerres.


Des définitions plus ramassées désignent la politie comme un espace social de pacification tendancielle et la transpolitie comme un espace social de guerre virtuelle.
Tenter de lire dans le présent une structure politique probable de la mondialisation revient à examiner la planète définie comme transpolitie. Celle-ci dépend, pour sa constitution et son fonctionnement, de deux paramètres principaux et presque exclusifs : le nombre des polities incluses dans le système et leur poids respectif les unes par rapport aux autres en termes de puissance mobilisable et/ou mobilisée.


En combinant les deux paramètres, on parvient a définir trois systèmes transpolitiques, dont les jeux et les logiques sont très différents :
- un système dipolaire - dont la logique est la même dans les jeux à trois et quatre polities - réunit deux polities de puissance comparable et ne connaît aucune position d'équilibre stable : à terme, il conduit irrésistiblement à l'unification impériale de la transpolitie
- un système polypolaire, rassemblant plusieurs dizaines de polities, est intrinsèquement instable, faute de règles du jeu et de la possibilité de les faire respecter : chaque politie a intérêt à attaquer pour ne pas l'être, dont résulte une guerre sauvage perpétuée et la marche irrésistible à l'unification politique par la guerre
- un système oligopolaire unit et oppose de cinq à dix polities, dont aucune n'est assez puissante, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres, ce qui les conduit ensemble vers des positions successives d'équilibre stable à très long terme.


La question de la " transpolitie planétaire " se précise. Quelle sera sa configuration la plus probable : di-, tri-, tétrapolaire, polypolaire ou oligopolaire ? La question peut paraître
inactuelle, puisque la situation présente ne répond à aucune de ces trois figures. La fin du jeu dipolaire de la Guerre Froide a couronné l'hégémonie américaine. Une hégémonie ne définit pas une transpolitie, mais une situation par nature transitoire. De deux choses l'une. Ou bien la politie hégémonique fonde un empire en bonne et due forme : en termes techniques, elle transforme la transpolitie en politie. Ou bien l'hégémonie se dissipe et un nouveau système transpolitique se met en place. La mondialisation, entendue comme l'intégration de la planète et de l'humanité dans une politie américaine unique, doit être réputée impossible. Les Américains n'en veulent pas et leur régime politique leur rendrait l'entreprise impraticable.
Les autres n'en veulent pas et ont tous les moyens de s'y opposer avec succès, en portant le coût d'une domination impériale à des niveaux prohibitifs. Le fait inédit d'une hégémonie
éclatante empêchée de toutes parts de s'achever en emprise impériale est une bonne clef, pour comprendre et expliquer l'état présent du monde, mais elle est inutile pour pressentir l'avenir.
Une transpolitie mondiale reposant sur deux, trois ou quatre polities est possible et plausible. Une transpolitie polypolaire n'est pas impossible, mais peu probable. Une solution
oligopolaire est possible, plausible et probable. À l'horizon d'une ou deux générations, les
candidats pressentis sont connus : les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Russie, l'Europe, le
Brésil, l'Asie Antérieure. L'Afrique paraît devoir s'exclure du jeu pour une durée indéfinissable. L' issue n'est pas certaine, tant s'en faut, car la Russie est bien mal en point,
l'Europe n'est pas une politie, le Brésil semble avoir dans son génie de toujours tromper les
espérances placées en lui, l'Asie Antérieure ne semble pas en état de produire prochainement un oligopôle capable de faire figure sur la scène mondiale. Mais nous n'avons pas à prédire l'avenir, une entreprise impossible et inutile. Nous décidons de retenir l'hypothèse oligopolaire, de manière à en tirer des enseignements pouvant servir à deux usages très différents. Un usage pratique serait de prendre toutes mesures efficaces, pour favoriser la mise en place d'une transpolitie planétaire oligopolaire, si, du moins, cette issue apparaît comme la plus souhaitable pour le genre humain. Un usage cognitif consisterait à tâcher de repérer dans l'histoire en train de se faire les symptômes de l'émergence plausible de cette structure.


I. La logique oligopolaire

Une analyse par modèle, qui réduit la réalité à ses composantes essentielles et l'exempte de toute perturbation extérieure, révèle les trois caractères fondamentaux d'un jeu à cinq-dix joueurs : leur stratégie dominante est défensive ; la distinction est tranchée entre la guerre et la paix ; la paix repose sur l'équilibre.
Par définition, un jeu n'est oligopolaire que si aucune politie n'est assez puissante, ni actuellement ni virtuellement, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres. Si l'on
postule des joueurs informés et rationnels, la situation est telle que pas un d'eux ne doit viser l'hégémonie et encore moins l'empire, puisque c'est impossible. Une politie ne peut assigner à sa politique extérieure que deux objectifs, la sécurité ou la puissance. Dans tous les autres jeux, le calcul indique qu'ils doivent être visés par des stratégies offensives et que la conquête de la transpolitie entière est le but intermédiaire à atteindre. Quand, en effet, toutes les polities ont été détruites au bénéfice d'un vainqueur ultime, celui-ci bénéficie, quelles que fussent ses intentions à l'origine et au long de son ascension vers l'empire, d'une sécurité absolue et d'une puissance suprême. Bien entendu, cette situation enviable suppose qu'il ne puisse surgir la menace d'une politie issue d'une transpolitie extérieure.

 

Dans un modèle, on peut décider d'ignorer cette complication. Dans l'hypothèse de la mondialisation, on peut l'ignorer avec confiance, sauf à supposer des mondes extra terrestres habités, avec lesquels notre Terre pourrait former une transpolitie cosmique. L'hypothèse n'est pas tout à fait fictive, mais elle n'est pas d'actualité. La conclusion demeure que la sécurité ou la puissance par la conquête ne sont pas, en régime oligopolaire, des stratégies ouvertes à des acteurs rationnels.
Dès lors, chaque politie intégrée au jeu doit se contenter d'exister et de chercher à persévérer dans l'existence. L'existence elle-même des polities est une donnée, héritée d'histoires antécédentes et qui n'a pas à être justifiée. La modestie contrainte des ambitions
impose une réinterprétation des deux objectifs exclusifs de la politique extérieure. La sécurité n'est plus la suppression par la conquête de toute agression potentielle, elle devient la capacité à répondre avec succès à une attaque éventuelle. La puissance ne s'exprime plus dans un triomphe ultime, elle doit servir à prévenir les attaques en les décourageant ou à se rendre capable de relever le défi d'une attaque éventuelle. La capacité à prévenir et à relever une attaque n'est exigée d'aucune politie en particulier, mais de la coalition qui se formerait en cas d'attaque. Les objectifs de sécurité et de puissance en sont rendus encore plus modestes, puisque chaque politie doit contribuer pour sa part à la sécurité et à la puissance de la coalition. Le principe de la justice distributive s'impose ici : la contribution de chacune à l'objectif commun doit être proportionnée à ses capacités objectives. Si l'histoire a produit des polities de capacités défensives très variées, même les plus faibles et les plus menues peuvent contribuer à la défense de la coalition et bénéficier de ses succès, ce qui leur donne le droit et la possibilité de persévérer, elles aussi, dans l'existence. Un jeu oligopolaire bloque le mouvement de coalescence politique qui travaille les sociétés humaines depuis l'aube du néolithique.


Mais ne pourrait- il pas se faire que les polities se coalisent contre l'une d'elles, qui serait incapable de résister ? Sans doute. Mais leur calcul serait à si courte vue et si stupide,qu'il ne saurait être retenu par des acteurs rationnels. Il est certain qu'une coalition de toutes contre une l'emporterait. Mais la clause oligopolaire qui veut qu'aucune politie ne soit plus
puissante que la coalition des autres, a pour conséquence que n'importe quelle politie pourrait tomber victime d'une coalition. Comme aucune ne peut savoir à l'avance quelle sera la victime désignée et que chacune sait que ce pourrait être elle, la prudence et la sagesse conseillent d'éviter absolument ce genre de tentation. Une seconde considération doit en détourner résolument. Supposons que, malgré tout, une coalition se soit formée et ait aboli une politie. Il faut partager les dépouilles. Ou bien les vainqueurs sont de puissance équivalente et chacun recevra une part égale, négligeable au regard de ce qu'il détenait déjà. Ou bien ils sont de puissance très inégale et les plus forts toucheront plus que les plus faibles. Ceux-ci feraient un très mauvais calcul, car il se pourrait que le surcroît de puissance attribuée au plus puissant le rendît supérieur désormais à la coalition des autres. En un mot, cette stratégie offensive à l'intérieur de la transpolitie oligopolaire est soit inutile soit suicidaire.
Tout change. Les rapports de puissance entre polities ne sont pas figés. Ils se
modifient tant dans le potentiel de chaque politie que dans le coefficient de mobilisation du
potentiel atteint par chacune. Chaque acteur doit scruter perpétuellement le rapport des forces et se préparer en conséquence. Une politie ne peut pas se contenter d'être passive ni s'estimer prête à jamais. Elle doit être présente activement sur la scène transpolitique et ne cesser de définir sa stratégie en fonction des développements nouveaux. Ceux-ci peuvent prendre deux formes. Une innovation peut accroître la puissance potentielle de la politie qui la reçoit.
Toutes sortes de nouveautés peuvent contribuer à la puissance, scientifiques, techniques,
économiques, démographiques, mais aussi religieuses, idéologiques, politiques. À dire vrai,
tout peut servir à la puissance, directement ou indirectement. L'autre forme porte sur le coefficient de mobilisation de la puissance potentielle. Les innovations sont, ici, plutôt de nature organisationnelle et institutionnelle, et peuvent être quasi instantanées. Le jeu oligopolaire est ainsi défini que la politie la plus innovante sous l'une et/ou l'autre formes impose à toutes les autres de l'imiter dans les meilleurs délais. Aucune ne peut se permettre de rester longtemps à la traîne, sous peine de cesser d'être active et de disparaître dans l'inexistence. Le jeu est le plus favorable qui se puisse concevoir, pour la diffusion immédiate des innovations les plus fécondes en applications transpolitiques.
Au total, chaque politie poursuit une stratégie défensive active, dont l'objectif et l'enjeu sont la perpétuation de la politie. C'est, du moins, à quoi doivent se résoudre des joueurs informés et rationnels. Même dans un modèle pur et parfait, l'une et l'autre conditions peuvent ne pas être remplies. Dans un modèle, il est interdit d'envisager la négligence ni
l'ignorance. Il faut envisager des situations, où l'information fait objectivement défaut.
D'abord, une transpolitie oligopolaire ne résulte pas d'une décision délibérée, mais émerge
d'une manière contingente à l'échelle des siècles. Pendant la phase d'émergence, aucune
politie ne connaît encore le jeu qui finira par triompher. Aucune ne peut se permettre de jouer à l'avance le jeu oligopolaire. Chacune doit jouer un autre jeu, qui ne peut être que celui de la conquête pour la sécurité ou la puissance, soit directement soit indirectement, en devenant l'allié et le satellite d'un vainqueur potentiel. Comme il est difficile et même impossible de décider précisément, quand une transpolitie s'inscrit fermement dans la configuration oligopolaire, les joueurs peuvent ne pas s'en rendre compte et poursuivre, pendant un certain temps, des stratégies offensives devenues obsolètes et contre-productives. Ensuite, même une transpolitie oligopolaire peut finir par périr, par accentuation des déséquilibres internes audelà d'un certain seuil et/ou par menace extérieure. Personne ne peut savoir avec assurance que le système n'est pas déjà engagé sur une voie conduisant inexorablement à un autre jeu, un jeu de tout ou rien, qui impose une stratégie offensive. Enfin, tout repose sur l'équilibre général des puissances développées par chaque joueur. La puissance d'une politie est dans la dépendance de tant de facteurs variables qu'elle ne peut être connue dans sa réalité vraie qu'à l'occasion d'une guerre. En attendant, c'est en partie une inconnue, y compris pour elle-même.
Par exemple, les généraux sont confiants dans leur capacité de gagner, mais ils n'en savent
rien en fait et ne peuvent pas savoir à l'avance. Le rapport entre puissances incertaines est
encore plus incertain. Il peut se faire qu'apparaisse une " fenêtre d'opportunité ", réelle ou
imaginaire, où une puissance peut se croire en position hégémonique et vouloir saisir l'occasion d'une conquête de la transpolitie.
Plusieurs circonstances peuvent obnubiler la rationalité des acteurs. Ils peuvent tirer une conclusion rationnelle de prémisses fausses, si les informations utilisées sont faussées par
les circonstances précédentes. Le régime politique intérieur de la politie peut favoriser l'accès d'un irrationnel à une position stratégique : un roi ou son favori dans un régime hiérocratique ; un dérangé mental dans un régime autoritaire et encore plus idéocratique ; un faible dans un régime démocratique, qui confonde stratégie défensive et passivité veule. L'appréciation par les autres de l'irrationalité supposée de tel ou tel dirigeant peut être gravement en défaut. Les autoritaires et les tyrans ont du mal à ne pas confondre l'esprit de compromis démocratique avec de la faiblesse et de la lâcheté. Enfin, on ne peut jamais exclure un accès idéologique collectif, qui soulève les passions et brouille la perception de la réalité.
Ces considérations et ces circonstances sont autant de contraintes pesant sur les acteurs. La nature humaine étant ce qu'elle est, il faut s'attendre à ce que chacun s'estime probablement bien informé et certainement rationnel, tout en envisageant que les autres puissent ne pas l'être. Une source intarissable d'incertitude est ainsi créée, même dans les
conditions éthérées d'un modèle heuristique.
Un deuxième caractère du jeu oligopolaire est la distinction claire et nette de la guerre et de la paix. Conceptuellement, la paix n'est pas l'absence de conflits, mais la résolution non violente des conflits par le recours à la justice. Vers l'intérieur de la politie, la fin peut être approchée par des dispositifs et des procédures, qui instaurent une pacification tendancielle par la loi et le droit. Vers l'extérieur, deux états sont possibles, soit l'absence de conflits et la paix soit des conflits et la guerre, puisque, par définition, entre polities, il n'existe ni dispositifs ni procédures de pacification, sinon elles seraient réunies en une politie. Mais l'espèce étant conflictuelle de nature, l'absence de conflits suppose l'absence de contacts. Dans ce cas, la paix n'est pas une victoire sur la violence, mais un état de passivité. La guerre, déclarée ou latente, est donc l'état normal entre polities. Cette normalité est la réalité dans les systèmes di- et polypolaires, où la guerre est perpétuelle et la paix belliqueuse. La seule voie vers la paix passe par la guerre et la conquête, qui conduisent à la paix impériale.
En système oligopolaire, la stratégie défensive dominante renverse la situation. La paix passive, qui mérite à peine son nom, la paix reposant sur l'absence de conflits faute de contacts est exclue par l'existence même de la transpolitie. La conquête étant rendue impossible par le rapport des forces, la paix impériale n'est pas une issue réaliste. Il n'en
résulte pas que la guerre soit permanente ni perpétuelle, mais que son statut peut vivre, du fait de la stratégie défensive, deux évolutions contrastées. Ou bien la guerre devient une sorte de sport musclé, un genre de vie guerrier, où l'on risque sa vie mais pas celle de la politie : elle a ses saisons et ses règles du jeu. Ou bien la guerre devient un dernier recours, quand un conflit entre polities dégénère en violence, faute de pouvoir recourir à des dispositifs et à des procédures de résolution pacifique des conflits : elle est un échec de la paix. Retenons la seconde branche de l'alternative, plus réaliste dans le monde actuel. Elle entraîne plusieurs conséquences. La paix et la guerre sont deux états distincts et étanches ; l'on passe de l'un à l'autre par un effet de commutateur. La guerre est un dernier recours ; en cas de conflit, le premier recours est la négociation pacifique, pour essayer de le résoudre : la diplomatie devient une dimension transpolitique essentielle. Si la diplomatie échoue et que la guerre éclate, celle-ci a pour objectif non pas l'abolition politique de l'ennemi, mais le retour à la table de négociations et la restauration de la paix, après résolution du conflit : la guerre est non seulement un dernier recours, mais ses enjeux sont encore limités. Enfin, en temps de paix, les relations privées interpolitiques sont libres, sauf à se plier à la loi et au droit des polities dont relèvent ceux qui nouent des relations privées.
Mais, la guerre a sa logique propre, qui est celle du conflit violent. Clausewitz a montré que cette logique était celle de la montée aux extrêmes de la lutte à mort. Elle naît et s'impose du fait que chaque belligérant cherche à gagner et a intérêt a mobiliser plus de moyens que l'autre, y compris les passions. Comme chacun ne peut pas ne pas faire le même calcul, la montée aux extrêmes ne rencontre aucun cran d'arrêt interne et automatique : il doit être fixé de l'extérieur. La guerre oligopolaire a des enjeux limités, mais, une fois éclatée, elle peut dégénérer en lutte à mort, surtout si des passions collectives s'en mêlent. Ainsi, la guerre, en régime oligopolaire, peut dégénérer de deux manières, soit par le coup de folie idéologique à visées impériales soit par le dérapage d'une guerre limitée en guerre totale.


Le concept d'équilibre complète la description et le démontage d'un système oligopolaire. L'équilibre oligopolaire est une donnée objective, puisque le jeu repose de nature sur la condition que pas une politie ne soit plus puissante que la coalition de toutes les autres.
Cet équilibre objectif détermine la stratégie défensive, où chaque politie a pour objectif premier et dernier de persister dans l'existence. La survie perpétuelle reposant sur l'équilibre, c'est lui qui doit devenir l'objectif prioritaire pour les acteurs. Les polities et leurs
responsables doivent subjectiver l'équilibre objectif. Comme, par ailleurs, la paix est l'objectif
commun, on obtient que la fin d'une transpolitie oligopolaire est la paix par l'équilibre, au
risque de la guerre. Trois conséquences peuvent être tirées de cette conclusion en forme de
théorème. Les enjeux principaux des guerres deviennent le maintien, la restauration ou
l'amélioration de l'équilibre. Les négociations de paix portent avant tout sur la restauration et
l'amélioration de l'équilibre. Le rapport des forces ne cessant de fluctuer et d'évoluer, des
changements et des renversements d'alliance sont indispensables, pour éviter que les fluctuations n'en viennent à déséquilibrer l'ensemble.


II. L'espace quasi politique


L'examen de la logique oligopolaire a révélé deux espaces sociaux, qui ne correspondent exactement ni à la politie comme espace de pacification tendancielle ni à la transpolitie comme espace de guerre virtuelle. En temps de paix, les habitants des diverses polities sont libres d'entretenir entre eux toutes les relations privées qu'ils veulent. La situation ne se distingue pas de celle qui règne normalement à l'intérieur de chaque politie, sauf sur un point. En cas de conflit entre deux ressortissants de polities différentes et si l'on veut éviter la guerre, il faut prévoir des recours. D'autre part, en tant de paix comme en temps de guerre, la diplomatie ne cesse jamais, soit qu'elle cherche à ramener la paix soit qu'elle s'évertue à prévenir la guerre, en résolvant pacifiquement les conflits entre polities ou entre particuliers originaires de polities différentes. Mais la diplomatie ne rejoint sa destination que si les polities tombent d'accord, pour éviter la guerre ou restaurer la paix. Les deux espaces et les situations qui s'y développent, ne correspondent ni à l'état politique" ni à l'état de nature ", tout en retenant des traits de chaque état. Faute de mieux, convenons d'appeler " quasipolitique" cet espace et cet état. L'expression convient mieux que celle de " quasitranspolitique", non pour des raisons d'euphonie et de décence langagière, mais parce que l'espace considéré incline davantage vers la politie que vers la transpolitie, comme il ressort de l'analyse de ses rapports avec la loi et le droit, des sources de ceux-ci et de leur mise en oeuvre.
Pour repérer avec une précision et une rigueur satisfaisantes ces réalités délicates et subtiles, la méthode la plus sûre demeure l'analyse conceptuelle. Elle doit partir du politique
et de sa fin. Le politique est un ordre d'activités humaines, en charge de la gestion des
problèmes posés par la conflictualité humaine. L'espèce humaine n'est pas la seule à vivre des conflits, mais elle est la seule, dont les conflits, faute d'un mécanisme inné d'expression et de contrôle de la violence, court toujours le risque de se transformer en duel mortel. Le problème posé à une espèce conflictuelle et libre peut s'énoncer ainsi : " comment vivre ensemble, sans s'entretuer ? " La solution la plus générale possible de ce problème est la fin du politique.
Cette fin est la pacification - la résolution non violente de conflits inévitables- par la loi et le
droit. La loi désigne les règles du jeu, auxquelles les acteurs doivent se soumettre, pour
minimiser les risques de conflit et maximiser les chances de leur résolution pacifique. Le droit consiste à " donner à chacun le sien ", en matière de contrat, de distribution, de punition et de correction. Pour couvrir tout le champ du politique, il faut encore introduire le concept de régime politique, qui est l'ensemble des dispositifs et des procédures convenant à la recherche de la loi et du droit. Comme le problème originel est la violence et sa maîtrise, un régime politique se définit essentiellement par la manière dont il institue les relations de pouvoir entre acteurs participant ensemble à la poursuite de la paix par la loi et le droit.
Cette analyse conceptuelle concerne directement le quasi-politique, qui, par nature et par définition, place la guerre en position de dernier recours. Par implication, il a pour fin la paix, puisque, en renonçant " pour le moment " à la guerre et en confiant la gestion des conflits à la diplomatie, il prétend les résoudre sans recourir à la violence. La prétention ne peut être remplie que par le recours à la loi et au droit, ce qui revient à renoncer, implicitement ou explicitement, à l'état de nature, où règne seule la ruse et la violence.
Recourir à la loi signifie définir des règles du jeu entre polities. Ces règles ont deux fonctions.
L'une est d'éviter les conflits en les prévenant. L'autre est de permettre à chaque politie d'entretenir une confiance raisonnable dans les autres et dans leurs mouvements possibles, de telle manière qu'il devienne inutile de prendre les devants, pour éviter le pire. En systèmes diet polypolaires, la confiance est impossible et interdite aux acteurs. À deux polities, celle qui gagne et élimine l'autre, gagne toute la sécurité et toute la puissance possibles. Chacune connaît l'enjeu et doit soupçonner l'autre de vouloir profiter de la première occasion, pour tout emporter. Remplacer le soupçon par la confiance serait pure folie. En conséquence, chaque politie saisira effectivement la première occasion de gagner. À deux, trois ou quatre polities, la confiance est impossible ou suicidaire et la paix est belliqueuse. Quand les polities sont très nombreuses, des règles du jeu pourraient peut-être être énoncées, mais il est tout à fait impossible de les faire respecter. Les coûts de coalition sont si élevés que, en cas de transgression des règles par une politie, chacun a intérêt à attendre de voir ce que feront les autres, car, si personne ne bouge, l'imprudent risque de tout perdre. De ce fait, - comme à l'occasion d'une agression dans un lieu public -, l'agresseur bénéficie d'une chance positive d'impunité, ce qui doit inciter chaque politie à attaquer quand elle peut, pour éviter d'être attaqué en position de faiblesse. La confiance est impossible et la guerre permanente. C'est en régime oligopolaire seulement que la confiance peut naître, grâce à une circonstance précise :
les coûts de coalitions sont assez bas, pour que la confiance naisse et se nourrisse de la
certitude raisonnable qu'un tricheur se verra puni par une coalition assez forte pour l'emporter.
Le second moyen de la pacification tendancielle est le droit. Dans le contexte des relations entre polities, il consiste à donner à chaque politie ce qui lui revient, qui la satisfait et n'est pas contesté par les autres. De quoi peut- il s'agir ? La réponse est donnée par le concept
de politie. D'un côté, elle a droit à l'indépendance, c'est-à-dire au droit de gérer elle-même ses propres affaires, sans interférences extérieures. Les anciens parlaient de la liberté " de la cité, les modernes ont préféré retenir l'expression de " souveraineté ". Garantir à une politie son droit et en faire reposer le respect sur des coalitions efficaces, c'est en faire une quasicitoyenne dans une quasi-politie. Comme elle est libre et souveraine, elle est libre de consentir des délégations de pouvoir, si elle les estime propices au succès d'entreprises communes à toutes les polities incluses dans le jeu. D'un autre côté, une politie a droit au respect du cadre, à l'intérieur duquel la souveraineté peut être exercée et la paix recherchée entre citoyens par la loi et le droit. Ce cadre est un territoire, ainsi défini qu'il puisse être défendu et donner à ses habitants les moyens de la bonne vie.
On saisit mieux le statut ambigu et indécis de cet espace intermédiaire. Il penche vers celui d'une politie, puisque la loi et le droit peuvent émerger et être imposés par des coalitions
efficaces. Mais ce n'est pas une politie, car un acteur peut toujours user de sa souveraineté,
pour rejeter une règle ou un accord et entraîner les autres dans la guerre. La situation peut
toujours et à tout moment basculer dans l'état transpolitique. Décidément, il est quasipolitique.
Le constat permet de poser la question : quel est le régime politique de cette quasipolitie
? Un régime politique est conceptuellement défini par le pouvoir et le pouvoir par l'obéissance. Trois ressorts de l'obéissance peuvent être distingués : la peur, l'admiration et le calcul. Le ressort retenu par la quasi-politie est évidemment le calcul. La peur est exclue, car elle postule une politie en position d'imposer par la force sa volonté aux autres, ce qui
contredit la clause fondatrice d'un jeu oligopolaire. L'admiration ou le respect supposerait la
reconnaissance par chaque politie d'une autorité commune à toutes, assez impartiale et
prestigieuse, pour que ses arbitrages et ses sentences soient acceptés sans contestations.
L'occurrence est improbable, car le soupçon est irrésistible de partialité. De toute façon, une
politie peut toujours refuser de s'incliner et contester la légitimité de l'autorité. Le calcul est le ressort naturel de polities libres, dont la souveraineté implique la capacité de déléguer des pouvoirs à des instances compétentes, pour conduire des entreprises communes. Ce calcul est au coeur du régime démocratique, comme la peur fonde le régime autocratique et l'admiration justifie le régime hiérocratique. Une transpolitie oligopolaire incline de nature à une quasipolitie démocratique.
Quelles sont les sources de la loi et du droit quasi-politiques ? Au sein d'une politie
constituée et en se plaçant au point de vue conceptuel du politique, la réponse est double. La source réelle de la loi et du droit est leur contenu objectif. Une règle du jeu qui prévient
effectivement des conflits potentiels, parce qu'elle propose la bonne solution d'un problème
inévitable entre citoyens, telle est la source. De même, est source du droit toute règle de droit qui donne à chacun ce qui lui revient effectivement. Cette part juste est celle qui respecte le principe de justice concerné. Dans les échanges, la justice exige que chaque échangiste reçoive la contre valeur exacte de ce qu'il cède. Dans les distributions, chacun doit recevoir une part des richesses proportionnée à sa contribution à leur production, de pouvoir correspondant à ses compétences et au besoin qu'en ont ses associés, de prestige équivalant à son mérite. Chacun doit être puni en fonction d'une faute prouvée et engageant sa responsabilité. La justice corrective redresse les déviations constatées sur tous ces points.
Mais, personne, ni individu ni groupe, n'a un accès direct et assuré à cette source réelle. Tous n'en ont qu'une opinion fortement marquée de préjugés et d'intérêts égoïstes. Concéder à une opinion un poids prépondérant, c'est non seulement fonder une autocratie ou une hiérocratie, mais c'est aussi mettre toutes les chances du côté de mauvaises lois et de dénis de justice, car l'hiérocrate et l'autocrate n'ont, eux aussi, accès qu'à des opinions. La seule issue hors du dilemme est d'organiser une concurrence entre les opinions informées par les préjugés et les intérêts, de telle sorte que, par essais, échecs, tris et cumulations, soient sélectionnées et précisées de plus en plus celles qui vont dans le sens d'une adéquation plus grande avec la source réelle. L'issue postule les libertés d'opinion, d'expression, d'initiative, d'association, toutes les libertés qui habilitent les citoyens à participer à l'exploration et à l'invention de la loi et du droit, sur la scène publique et sur des marchés privés.
La source réelle de la loi et du droit et la solution technique pour en capter les émanations justes fondent la distinction entre le " non écrit " et le " positif ". Le non écrit est la justice objective, mais son statut est celui de la virtualité, puisque personne n' y a d'accès direct. Le positif est ce qui est posé au fur et à mesure que l'exploration se poursuit et que la virtualité s'actualise. On peut postuler que le positif ne transcrit pas avec une fidélité absolue le non écrit, ne serait-ce que parce que la loi est toujours trop générale par rapport à ses applications toujours singulières et que le droit ne peut pas intégrer l'infinité des déterminants qui interviennent en chaque occurrence singulière. C'est pourquoi tout repose, finalement, sur des dispositifs et des procédures qui maximisent la probabilité que le positif exprime le plus adéquatement possible le non écrit et minimise les risques de disjonction excessive. Ces dispositifs et ces procédures doivent être des espaces sociaux réglés, sur lesquels les acteurs puissent échanger, partager et explorer librement.
L'espace quasi-politique connaît la même distinction entre le non écrit et le positif.
Le non écrit est la situation, en termes de règles et de droit, qui permet de reculer le plus possible le dernier recours qu'est la guerre. C'est la situation, où chaque politie n'aurait aucune raison de déclarer la guerre, car sa souveraineté serait reconnue et respectée, son territoire en sécurité et ses citoyens libres d'entretenir des rapports privés avec tous les autres, à condition de respecter les lois et le droit posés dans chaque politie. Le positif résulte des transcriptions du non écrit, obtenues par l'entremise de négociations entre polities. On l'appelle le droit international ou le droit des gens. Ces négociations, conduites par la diplomatie pour prévenir ou apaiser une guerre, se plient à la même procédure exploratoire des essais et des échecs qu'à l'intérieur de chaque politie. Mais, le simple fait que la procédure repose sur des négociations en bonne et due forme et non sur un espace social dont il est seulement exigé qu'il soit soustrait à la violence et à la ruse, ce seul fait indique que le droit des gens n'est, lui aussi, qu'un quasi-droit.
Le "quasi " de quasi-politique prend ici toute son importance, car il ne suffit pas d'énoncer un droit positif, il faut encore le mettre en oeuvre et le faire respecter. Par nature et par définition, il n'existe pas d'organes communs habilités à sanctionner le droit, au besoin en
recourant à la force. En d'autres termes, chaque politie demeure souveraine et décide ellemême de la guerre et de la paix. D'où la question: qu'est-ce qui peut inciter les polities
oligopolaires à préférer se plier au droit plutôt que de recourir à la violence et à la guerre ? La réponse est que, étant donné le rapport général des forces, la guerre est une solution toujours plus coûteuse. Pour y recourir, une politie doit se sentir ou se croire supérieure en puissance.
Pour la contraindre à la raison et l'y ramener, les autres doivent se coaliser et recourir à la
menace de guerre ou à la guerre. La situation oligopolaire est une incitation générale à
respecter et à faire respecter le droit. C'est ici que le "quasi " devient décisif. La paix n'est
jamais garantie ni la guerre rendue impossible ou inutile, même dans un modèle pur et parfait.
Le droit positif est toujours plus ou moins décalé par rapport à la loi non écrite. Des contestations sont toujours possibles, qui sont peut-être légitimes et dont les protagonistes se convainquent aisément qu'ils sont dans leur bon droit. D'autre part, tout change, y compris le contenu même du non écrit, si bien que le positif doit être perpétuellement réactualisé. Toute modification peut être l'occasion d'un conflit et tour conflit transpolitique peut dégénérer en guerre, car les polities sont souveraines. Le sens de l'honneur peut les conduire au point, où l'on ne calcule plus et où l'on estime que mieux vaut la mort que le déshonneur et la perte de la liberté.
Entre ces accès belliqueux, le droit transpolitique posé par les négociateurs est reconnu et chaque politie a intérêt à le voir respecter. Quels dispositifs et quelles procédures adopter, qui en assurent une mise en oeuvre convenable ? Deux grandes solutions sont concevables. Ou bien chaque politie intègre le droit transpolitique dans sa législation intérieure et s'efforce de le faire respecter par ses citoyens, avec les mêmes moyens que ceux mis au service de son droit endogène. Ou bien la mise en oeuvre repose directement sur l'engagement des polities, qui se transforment volontairement en quasi-citoyennes d'une
quasi-politie. Deux développements sont possibles. Elles peuvent décider des réunions ad hoc, pour traiter un problème précis. Elles peuvent aussi créer des organes permanents, pour traiter des classes définies de problèmes, et s'engager à en respecter les décisions. Les solutions et les développements ne sont pas des alternatives absolues, ce sont des instruments différents à mettre en oeuvre alternativement selon les cas.
Au total, le parallèle entre politie et quasi-politie est si poussée, que l'on peut se demander, si une transpolitie oligopolaire mûre n'est pas une politie sans le nom ni la prise de conscience. Où est la différence spécifique ? Elle est très précise et très repérable. Dans une politie, celui ou ceux qui voudraient ne pas respecter la loi et le droit, se mettraient hors la loi et dans une position infiniment désavantageuse, en termes de puissance, par rapport aux forces de l'ordre. Dans une quasi-politie, le rapport des forces est moins désavantageux pour la politie qui ne s'inclinerait pas. Le hors la loi peut recourir à la loi du plus fort et trouve
toujours de bonnes raisons pour le faire, à moins que, s'il n'est décidément pas assez fort, il
n'exerce son pouvoir de nuisance.


Conclusion. De la quasi-politie oligopolaire à la politie planétaire


Pourquoi ne pas sauter le pas, en créant une politie planétaire ? Le bénéfice serait

immense, puisque la guerre, née à l'aube du Néolithique, disparaîtrait définitivement des
histoires humaines. Car le pas à sauter consiste très précisément dans la renonciation, par
chaque acteur de la quasi-politie, à la guerre comme au dernier recours. La renonciation
équivaut à confier la gestion de tous les conflits à des dispositifs et à des procédures
communs. La guerre se fond dans la virtualité, dont elle ne peut ressortir que sous la forme de la guerre civile.
Quelles indications peut-on tirer du modèle oligopolaire sur les raisons et les moyens du saut dans une politie planétaire ? Après tout, certains pourraient trouver des satisfactions dans la guerre et d'autres préférer conserver des polities souveraines héritées d'histoires très longues et très estimables, au risque même de la guerre. Deux arguments rationnels - et non pas des préférences sentimentales ou idéologiques - peuvent être avancés. L'un est utilitariste. Il soutient, avec bon sens, que le dernier recours peut mal tourner et la guerre devenir totale.
À l'âge des armements atomiques, il vaut mieux éviter tout risque. L'argument tire sa
rationalité du fait que la guerre ne peut être justifiée comme une fin de l'homme que pour
autant qu'elle demeure un sport dangereux et excitant. Avec l'introduction du feu et, encore
plus, avec la mise au point, depuis la fin de la Deuxiè me Guerre Mondiale, d'armes de plus en plus efficaces et destructrices, la guerre comme jeu ludique n'est plus crédible. Les raisons utilitaristes sont toujours un peu courtes et ne donnent jamais le sentiment d'aller au fond des choses humaines. Après tout, pourquoi faudrait-il absolument épargner à l'humanité de disparaître dans une apocalypse nucléaire ? Un argument humaniste est plus solide et plus définitif. La paix est une fin de l'homme. Un devoir de l'état d'humain est de toujours choisir la paix, à condition qu'elle préserve la liberté, car celle-ci définit l'humanité comme espèce distincte sur l'arborescence du vivant. La paix ne peut devenir perpétuelle et les libertés garanties que dans une politie démocratique planétaire. Donc celle-ci est un objectif souhaitable, dont il se trouve que, par ailleurs et par un concours millénaire de circonstances, il a commencé à émerger dans le champ des possibles humains.
Le " comment ? " du saut dans la politie planétaire est plus facile à résoudre. Les oligopoles la fondent en gérant en commun les problèmes communs. La réponse ouvre sur deux solutions techniques. La plus immédiate, celle qui sollicite le moins l'imagination, exige la création d'organes politiques communs, sur le modèle hérité des polities émergées au long
des dix derniers millénaires. Cette solution se heurte au problème délicat du transfert de
souveraineté. Jusqu'ici, l'histoire n'a produit aucun précédent, car toutes les coalescences
politiques ont résulté de la guerre et de la conquête ou de la pression d'un fédérateur
hégémonique. La construction européenne est la première expérience historique qui cherche à démentir les enseignements du passé. L'expérience explore, selon les apparences, plutôt la seconde solution technique. Elle consiste à créer, pour gérer pacifiquement des problèmes circonscrits, des agences communes, distinctes et ad hoc. Au lieu d'exiger un transfert brutal de souveraineté, la solution consiste à vider celle-ci de sa substance par soustractions successives, en enlevant aux organes politiques de chaque politie un nombre croissant de problèmes à gérer. À la limite, le transfert ultime de souveraineté est devenu une formalité.
La différence entre la construction politique européenne et une construction politiqueplanétaire éventuelle est précise et décisive. Si l'Europe ne devient pas un oligopole sur une planète oligopolaire, elle glisse hors de l'histoire, pour en devenir un objet. Pour pouvoir jouer dans la cour des grands, il faut être une politie en bonne et due forme, car c'est la seule solution technique, pour devenir un acteur sur une scène transpolitique. Au contraire, l'humanité unifiée politiquement serait l'acteur unique, si bien que le concept même de politie perdrait de sa consistance et retrouverait le caractère de virtualité qu'il pouvait avoir avant la Néolithisation.

 

par Jean BAECHLER

 

afin de mieux connaitre cet homme, cliquez ce lien:

Peut-on maîtriser sa mort ?

Une vidéo de 1975 relatant le suicide

15:46 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mondialisation, jean baechler, oligopolaire | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

26/04/2010

Réflexion sur le lobbying en France (groupe de pression)

Un peu d’histoire :
L’origine du mot anglais lobby signifie littéralement « vestibule » ou « couloir ». Le dictionnaire nord-américain Webster rappelle que ce mot désigne aussi l’enclos dans un champ où sont rassemblés les animaux avant d’être envoyés à l’abattoir.
Les premières utilisations dites politiques de ce terme datent du XIXe siècle. Dès 1830, le terme lobby désignait les couloirs de la Chambre des communes britannique où les membres de groupes de pression pouvaient venir discuter avec les « MPs » (Members of Parliament).
De même, lors de la guerre de Sécession, le général Grant, après l’incendie de la Maison Blanche, s’était installé dans un petit hôtel dont le rez-de-chaussée (lobby) était envahi par des groupes d’intérêt. Aujourd’hui encore, à la Maison Blanche, cette pièce est accessible à de tels groupes.

 

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Lobbying et séduction

La France manque cruellement de pratique en matière de lobbying, contrairement aux anglo-saxons qui sont des inconditionnels des modes d'influence qu’ils pratiquent allègrement. Cela méritait bien de traiter le sujet au moins partiellement. D'autant plus que cette discipline, dont on peine à reconnaître l'existence sous sa forme, a fait récemment l'objet d'un rapport d'information auprès de l'Assemblée Nationale. Probablement est-on en passe de réaliser que le lobbying possède des vertus stratégiques, au-delà de cette piètre et naïve représentation d'outil de corruption qu'on lui attribut plus communément,  en  lui appropriant la qualité de vecteur de stratégie d'influence en matière de compétitivité sur la scène internationale. Le Rapport Charié le définit clairement, en s’appuyant sur la représentativité du monde anglo-saxon sur l'échiquier mondial, sans que nous puissions y faire quoique ce soit.

A l'origine, le lobbying est véritablement une technique d'origine anglo-saxonne : c'était une action d'influence auprès de la Chambre des Commune (qui regroupe les représentants du peuple anglais). Des intermédiaires attendaient dans les couloirs (lobby) du Parlement ou des ministères pour pouvoir s'entretenir avec les députés ou les ministres pour leur exposer des arguments de défense d'intérêts privés. Le système britannique a ensuite été exporté aux Etats-Unis. Ainsi, au carrefour du Droit, de la politique et de la communication, le lobbyiste est souvent à l'origine politicien, avocat ou encore responsable de communication, en l’occurrence l’un de ses manipulateurs de l’information et de son application en vue de séduction. Dans la terminologie anglo-saxonne, le lobby peut se traduire par « couloir ». Les premiers lobbyistes attendaient dans les couloirs lors des débats parlementaires pour avoir la possibilité de rencontrer des décideurs politiques pour échanger quelques mots destinés à orienter le débat parlementaire ou encore prendre des rendez-vous.

 

La France présentait en 2000 un retard important et un déficit d'actions en matière de lobbying, longtemps resté empirique et artisanal. Le lobbying à la française repose effectivement sur des personnes d'un certain âge et d'une grande expérience, souvent d'anciens hauts fonctionnaires français avec un carnet d'adresses très fourni. En France, cette discipline est biaisée car elle est souvent assimilée au trafic d'influence, donc considérée comme peu déontologique. Dans les entreprises françaises, le terme lobbying est peu utilisé, alors qu'il est largement répandu chez les américains ainsi que chez les anglais. En France, on lui préfère celui de Directeur des relations institutionnelles, titre moins sulfureux.

 

Aux Etats-Unis, la défense des intérêts particuliers est reconnue comme un Droit par une jurisprudence de la Cour Suprême qui remonte à 1876. A Bruxelles, on pratique le lobbying comme on respire depuis la création de la CEE dans les années 60. De nombreux observateurs étrangers constatent ainsi avec effarement le nombre d'occasions manquées par la France pour faire entendre sa voix sur la scène européenne. En 2000, les lobbyistes parisiens en étaient encore réduits à user de subterfuges pour pouvoir s'introduire à l'Assemblée Nationale, en essayant par exemple d'obtenir une carte d'assistant parlementaire de complaisance auprès d'un député qui en vérité n'avait pas besoin d'assistant parlementaire.

 

Le lobbying a pour but de défendre et promouvoir l'intérêt d'une entreprise, d'une profession, d'un secteur d'activité auprès des institutions publiques. C'est l'action de rencontrer les représentants des pouvoirs publics; démarche parfaitement légitime car c'est l'action de rencontrer les élus donc les représentants du peuple, ce qui n'a rien d'illégal. C'est un jeu d'influence parfaitement légal qu'il ne faut pas confondre avec des méthodes sulfureuses proches du trafic d’influence, de la corruption ou de la manipulation, qui peuvent être les armes immorales de la séduction. Il est devenu une véritable technique, un vrai métier qui demande beaucoup de relationnel et de temps. Il faut s’y consacrer à plein temps. Il y a maintenant des méthodes de management qui permettent de gérer son influence comme on gère son image. Le lobbying est un domaine à la croisée de la politique, de l'information, de l'argent, mais qui peut facilement basculer dans la corruption si on n'y prend pas garde. Plus important est l'impact que les politiques européennes (par exemple dans le cadre des batailles commerciales dans le cadre des négociations de l'OMC) peuvent avoir en influence au niveau des investissements en Europe, en augmentant par exemple les contraintes ou en favorisant les délocalisations.

 

Encore une fois, les meilleurs lobbyistes sont actuellement britanniques: dans les universités britanniques, on enseigne depuis longtemps les techniques de lobbying dans des cursus spécialisés appelés souvent " European public affairs ". Réseaux d'influence, stratégies faisant intervenir le jeu séducteur de différents acteurs, le lobbying est devenu aujourd'hui une fonction stratégique pour l'entreprise, quelque soit son domaine d'activité. Mais la France peine à utiliser ce vecteur d'influence. De même, une partie de ces lobbyistes représente les intérêts d'Etats tiers (hors CEE) comme par exemple les Etats-Unis, ou encore des Etats ou des groupements d'Etats asiatiques. Nous restons donc somme toute fragiles face à une politique de lobbying largement répandue chez les américains et les anglais, dont l'impact séducteur est quantifiable au vu du succès du monde anglo-saxon au sein même de l'Europe.

 

Le Rapport Charrié invite donc à la réflexion quant au champ d’application légal du lobbying, et de la nécessité pour notre pays de disposer de telles infrastructures en la matière pour contrer l’influence de la concurrence sur les décideurs européens. Détenir nos propres réseaux de séduction et d’influence semble primordiale pour, à défaut de ne pas pouvoir maîtriser l’agenda international, faire en sorte de le faire coïncider avec les intérêts de la France au sein de l’Europe. De plus, institutionnaliser le lobbying pourrait offrir une certaine transparence quant à l’identification de la profession et de ses méthodes, qui aurait comme effet de « rassurer » ceux qu’elle préoccupe de part son opacité des pratiques.

Charié Jean-Paul, Rapport d'information sur le lobbying enregistré le 16 Janvier 2008, Assemblée Nationale.


je travaille par rapport a ce texte, si des libéraux voire autres personnes me soumettent leurs avis sur la question, merci d'avance. Alain Genestine , membre de l'IHEDN

 

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Jean-Paul Charié (dcd le 3/11/2009), rapporteur d'une mission d'information de la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale sur le développement du lobbying, a présenté à l'Assemblée nationale, le 15 janvier dernier, son Livre bleu sur le lobbying.
Ce projet a pour objectif d'"organiser et développer le lobbying" afin "d'améliorer le travail parlementaire". Jean-Paul Charié a notamment proposé l'élaboration d'un registre national des lobbyistes "pour faciliter leur identification et leurs échanges avec les parlementaires".

 

favoriser le lobbying au lieu de le craindre 5

Le Lobbying pour améliorer la Politique 7

comparaisons internationales 17

REdéfinir le Lobbying 38

nouveaux droits et devoirs 44

Annuaire européen Parlementaire 69

Le lobbying au niveau du bassin d’EMPLOI 71

suggestions Pour aider le politique 74

EXAMEN EN COMMISSION 79

Annexes 85

Une première à l’assemblée, salle Colbert, participation de 350 lobbyistes ! 87

Résultats bruts des consultations individuelles 95

Groupes d'intérêts auprès du Parlement européen 111

Charte de déontologie de l’Association pour les Relations avec les Pouvoirs Publics 113

Charte déontologique de l'Association Française des Conseils en Lobbying 115

 

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« Un système de monopole de la représentation des intérêts est-il préférable à un système de représentation marqué par une concurrence libre et non faussée entre l’ensemble des intérêts ? »

par Lecerf:

La véritable question n’est pas de revisiter nos dictionnaires à la moulinette du « lobbyinguement » correct, tel un Don Quichotte face aux moulins à vent. Il s’agit plutôt de se demander si le bénéfice sociétal d’un système où seuls quelques intérêts ont droit au chapitre, est préférable à un système où les pouvoirs publics permettent à tous les intérêts qui le souhaitent de s’exprimer. Autrement dit, un système de monopole de la représentation des intérêts est-il préférable à un système de représentation marqué par une concurrence libre et non faussée entre l’ensemble des intérêts ?
Aujourd’hui, la situation qui prévaut en France est celle d’un monopole de la représentation des intérêts. Celui-ci s’exprime de diverses manières, que ce soit dans le système de représentation syndicale qui confère la représentativité à seulement cinq centrales syndicales (selon des critères inchangées depuis les années soixante voire l’après guerre), ou plus prosaïquement dans l’accès aux institutions, et notamment au Parlement. Car, tout bon lobbyiste vous dira qu’arpenter les couloirs ne constitue en aucun cas la clef de son travail mais permet néanmoins de dénouer des dossiers. Comme l’avait souligné l’excellent rapport de M. Jacques Floch2, ancien député PS, il existe aujourd’hui un monopole de la représentation des intérêts qui s’appuie sur la distribution discrétionnaire de badges d’accès (badges « spéciaux ») par l’Assemblée nationale : les groupes d’intérêts titulaires de ces badges (le plus souvent des entreprises publiques ou anciennement publiques, des syndicats « représentatifs » ou des entreprises dépendant de la commande publique) ont donc un accès privilégié aux parlementaires. Cet accès privilégié peut également s’appuyer sur l’acquisition de badges de collaborateurs parlementaires par certains groupes d’intérêts voire s’appuyer sur des « laisser passer » attribués au cas par cas (jurisprudence dite « Virgin »).
Comment casser ce monopole et inscrire ainsi dans le marbre que « les lobbyistes naissent libres et égaux en droits », comme l’affirme le député européen Alexander Stubb3 ? Tout simplement en régulant l’accès aux institutions.

 

Des ressources fortement recommandable


 

Documentation
Florence Dieupart, Le rôle des groupes d'intérêt en France. Mémoire, DESS, Faculté des Sciences Economiques et Sociales - Institut Catholique de Paris, 1997 (texte intégral disponible en ligne; voir ici le sommaire et la bibliographie).
Éthique, probité et intégrité des administrateurs publics. Rapport du groupe de travail sur l'éthique, la probité et l'intégrité des administrateurs publics. Points saillants (Ministère de la Justice du Québec)
Guy Breton,
La prévention de la corruption dans la commande publique en Amérique du Nord. Conférence du Vérificateur général du Québec prononcée lors du colloque international portant sur la corruption tenu à Lyon, en France du 8 au 11 décembre 1997 (site du Vérificateur général du Québec)
François Petry, L'enregistrement des lobbyistes. Étude de cas, Groupe de recherche sur les interventions gouvernementales, Université Laval.
Howard R. Wilson, L'éthique et le gouvernement: L'expérience canadienne. Notes pour un exposé devant le Sénat de l'Australie, Canberra, ACT, Australie, 19 février 1999 (Bureau du conseiller en éthique du Canada)
Howard R. Wilson, Éthique et gouvernance. Notes pour un exposé présenté au «Forum mondial sur l'État démocratique et la gouvernance au XXIe siècle», le 29 mai 2000, Brasilia (Bureau du conseiller en éthique du Canada)
Jacques Basso, Les groupes de pression, Paris, PUF, "Que sais-je?", 1983.
Michel Clamen, Le lobbying et ses secrets. Guide des techniques d'influence. 3e édition. Dunod, 2000.
Gilles Lamarque, Le lobbying, Paris, "Que sais-je? no 895", PUF, 1994.
J. Franck Farnel, Le lobbying : stratégies et techniques d'intervention, Paris, Éditions Organisation, 1994, 174  p.
Patrice Mann, L'action collective, Mobilisation et organisation des minorités actives, Paris, Armand Colin, 1991, 155 p.
Jacqueline Nonon et Michel Clamen, L'Europe et ses couloirs, lobbying et lobbyistes, Paris, Dunod, 1991, 268 p.
Aminata Niang, "Vers une réglementation du lobbying à Bruxelles", Revue Enjeux, n° 138, octobre 1993.
Gilles Lamarque, Les lobbies à l'heure d'internet (AFCAP).
John Borland, Net Lobbying Grows Up, TechWeb News, 27 mars 1998.
Éric Laplantif et Éric Schell, La légitimité des affaires publiques (AFCAP)
Isabelle Hachey, "Lobby or not lobby", La Presse, 16 février 2002 (Cyberpresse). Sur le lobbying au Royaume-Uni
Richard Hétu, "Le lobbying à Washington: une industrie florissante", La Presse, 16 février 2002 (Cyberpresse)
Louis-Bernard Robitaille, "Bruxelles, royaume du lobbying", La Presse, 23 février 2002 (Cyberpresse)

21:59 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lobbying, rapport charié, reseaux d'influences, groupe de pression, enseignement | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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