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23/06/2010

Une gestion du risque pour une socièté qui vire aux risques!

Nous allons vers une socièté du risque...; Mais ne l' a t-elle jamais été?

 

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, on ne saurait trop conseiller la lecture de La société du risque, l’ouvrage majeur du sociologue allemand Ulrich Beck, dont la traduction française vient de paraître aux éditions Aubier. Rédigé en l986, juste après la catastrophe de Tchernobyl, il a déjà conquis un large public au Canada, aux Etats-Unis et en Europe du Nord.

Voici sa thèse centrale : après une « première modernité », qui prit son essor aux XVIIIe siècle, domina le XIXe et s’achève aujourd’hui, nos sociétés occidentales seraient entrées dans une deuxième phase, marquée par une prise de conscience des risques engendrés en son propre sein par le développement, puis la mondialisation des sciences et des techniques. C’est tout à la fois l’opposition frontale, mais aussi les liens secrets qu’entretiennent ces « deux modernités » qu’il faudrait d’abord comprendre pour saisir la situation radicalement nouvelle dans laquelle est plongée l’Occident le plus avancé. Arrêtons-nous un instant à ce diagnostic. Il en vaut la peine.

 

 

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Une première modernité, encore « tronquée » et « dogmatique »
.

Elle se caractérisait par quatre traits fondamentaux, indissociables les uns des autres.


D’abord une conception encore autoritaire et dogmatique de la science : sûre d’elle-même et dominatrice à l’égard de son principal objet, la nature, elle prétendait, sans le moindre doute ni esprit d’autocritique, rimer avec émancipation et bonheur des hommes. Elle leur faisait promesse de les affranchir de l’obscurantisme religieux des siècles passés, et de leur assurer d’un même mouvement les moyens de se rendre, selon la fameuse formule cartésienne, « comme maîtres et possesseurs » d’un univers utilisable et corvéable à merci pour réaliser leur bien-être matériel.


Solidement ancrée dans cet optimisme de la science, l’idée de progrès, définie en termes de liberté et de bonheur, s’inscrivait très logiquement dans les cadres de la démocratie parlementaire et de l’Etat-nation . Science et démocraties nationales allaient de pair : ne va-t-il pas de soi que les vérités dévoilées par la première sont, à l’image des principes qui fondent la seconde, par essence destinés à tous ? Comme les droits de l’homme, les lois scientifiques possèdent une prétention à l’universalité : elles doivent, du moins en principe, être valables pour tous les être humains, sans distinction de race, de classe ni de sexe.


Dès lors, l’affaire majeure des nouveaux Etats-Nations scientifico-démocratiques était la production et le partage des richesses. En quoi leur dynamique était bien, comme l’avait dit Tocqueville, celle de l’égalité ou, si l’on préfère les formulations marxiennes, de la lutte contre les inégalités. Et dans ce combat difficile mais résolu, la confiance en l’avenir était de rigueur de sorte que la question des risques s’y trouvait très largement reléguée au second plan.


Enfin, les rôles sociaux et familiaux étaient encore figés, voire naturalisés : les distinctions de classe et de sexe, pour ne rien dire des différences ethniques, bien que fragilisées en droit et problématiques en principe, n’en demeuraient pas moins
de facto perçues comme intangibles. On parlait alors de La civilisation au singulier, comme s’il allait de soi qu’elle était d’abord européenne, blanche et masculine.

Sur ces quatre points, la seconde modernité va entrer en rupture avec la première. Mais elle va le faire, non par l’effet d’une critique externe, en s’appuyant sur un modèle social et politique nouveau, mais au contraire par l’approfondissement de ses propres principes.



Une seconde modernité, qui accomplit la première en se retournant contre elle : la naissance de « l’auto-réflexion » ou l’avènement de la « société du risque »
.

Du côté de la science tout d’abord, et de ses rapports avec la nature, le XXe siècle finissant est le lieu d’une véritable révolution : ce n’est plus aujourd’hui la nature qui engendre les risques majeurs, mais la recherche scientifique, ce n’est donc plus la première qu’il faut dominer, mais bien la seconde, car pour la première fois dans son histoire, elle fournit à l’espèce humaine les moyens de sa propre destruction. Et cela, bien entendu, ne vaut pas seulement pour les risques engendrés, à l’intérieur des sociétés modernes, par l’usage industriel des nouvelles technologies, mais tout autant pour ceux qui tiennent à la possibilité qu’elles soient employées, sur le plan politique, par d’autres que nous. Si le terrorisme inquiète davantage aujourd’hui qu’hier, c’est aussi, sinon exclusivement, parce que nous avons pris conscience du fait qu’il peut désormais – ou pourra bientôt – se doter d’armes chimiques, voire nucléaires redoutables. Le contrôle des usages et des effets de la science moderne nous échappe et sa puissance débridée inquiète.

 

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Du coup, face à ce « procès sans sujet » d’une mondialisation qu’aucune « gouvernance mondiale » ne parvient à maîtriser, le cadre de l’Etat-nation, et, avec lui, des formes traditionnelles de la démocratie parlementaire, paraît étrangement étriqué, pour ne pas dire dérisoire. Le nuage de Tchernobyl ne s’arrête pas, par quelque miracle républicain, aux frontières de la France. De leur côté, les processus qui commandent la croissance économique ou les marchés financiers n’obéissent plus au dictat de représentants du peuple désormais bien incapables de tenir les promesses qu’ils voudraient lui faire. De là, bien sûr, le succès résiduel de ceux qui entendent nous convaincre, à l’image de nos néo-républicains, qu’un retour en arrière est possible, que la vieille alliance de la science, de la nation et du progrès n’est qu’affaire de civisme et de « volonté politique » : on aimerait tant y croire qu’un coefficient non négligeable de sympathie s’attache inévitablement à leurs propos nostalgiques…

Face à cette évolution des pays les plus développés, la question du partage des richesse tend à passer au second plan. Non qu’elle disparaisse, bien sûr, mais elle s’estompe devant les nécessités nouvelles d’une solidarité devant des risques d’autant plus menaçants qu’étant mondialisés, ils échappent pour une large part aux compétences des Etats-Nations comme à l’emprise réelle des procédures démocratiques ordinaires.


Enfin, sous les effets d’une auto-critique (auto-réflexion) désormais généralisée, les anciens rôles sociaux sont remis en question. Déstabilisés, ils cessent d’apparaître comme inscrits dans une éternelle nature, ainsi qu’en témoignent de manière exemplaire les multiples facettes du mouvement de libération des femmes.



On pourrait bien sûr compléter et discuter longuement ce tableau. Il mériterait sans nul doute plus de détails et de couleurs. Son intérêt n’en est pas moins considérable si l’on veut bien admettre qu’il tend à montrer de façon convaincante comment la « seconde modernité », malgré les contrastes et les oppositions qu’on vient d’évoquer, n’est rien d’autre en vérité que l’inéluctable prolongement de la première : si les visages traditionnels de la science et de la démocratie républicaines sont aujourd’hui fragilisés, ce n’est pas simplement par « irrationalisme », ni seulement par manque de civisme, mais paradoxalement, par fidélité aux principes des Lumières. Rien ne le montre mieux que l’évolution actuelle des mouvements écologistes dans les pays qui, contrairement au nôtre, possèdent déjà une longue tradition en la matière – au Canada et en Europe du nord par exemple : les débats sur le principe de précaution ou le développement durable y recourent sans cesse davantage à des arguments
scientifiques ainsi qu’à une volonté démocratique affichée. Dès lors qu’on distingue deux modernités, il nous faut aussi apprendre à ne plus confondre deux figures bien différentes de l’antimodernisme : la première, apparue avec le romantisme en réaction aux Lumières, s’appuyait sur la nostalgie des paradis perdus pour dénoncer les artifices de l’univers démocratique, elle soulignait la richesse des sentiments et des passions de l’âme, contre la sécheresse de la science. Un bonne part de l’écologie contemporaine y puise sans doute encore ses racines. Mais une autre s’en est émancipée : si elle remet en question la science et la démocratie d’Etat-Nation, c’est au nom d’une scientificité et d’un idéal démocratique élargis aux dimensions du monde et soucieux de pratiquer l’introspection. Autrement dit, c’est désormais à l’hyper-modernisme et non à l’esprit de réaction, que les principales critiques du monde moderne s’alimentent. Ce constat, s’il est juste, emporte une conséquence décisive : la société du risque, fondée sur la peur et l’auto-réflexion, n’est pas derrière nous, mais bel et bien devant, elle n’est pas un archaïsme, une survivance des anciennes figures de la résistance au progrès, mais son dernier avatar.

 

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Voici le paradoxe auquel nous confrontent ces deux analyses : d’une part, il nous faut plus que jamais peut-être, envisager sérieusement de donner un contenu concret à l’idée de développement durable. D’un autre côté, cependant, ses conditions de possibilités semblent bien problématiques au sein d’un univers mondialisé où le contrôle exercé par les êtres humains sur leur propre destin tend à se réduire comme une peau de chagrin. Voilà, il me semble, la contradiction cruciale qu’il nous faudra apprendre à résoudre au cours du siècle que nous venons d’inaugurer.

 

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22/06/2010

Les "Lobbies" par le philosophe Yves Michaud

La démocratie d'opinion en question

Les lobbies, court-circuits de la souveraineté

 

 

La démocratie est l'exercice du pouvoir souverain par le peuple. Les Constitutions organisent cet exercice, et notamment l'expression de la souveraineté populaire. Un premier paramètre d'organisation est la taille de la communauté. Comme le notait Rousseau, une petite communauté habitant un territoire réduit peut fonctionner démocratiquement avec un petit nombre de règles simples et une expression directe de la volonté générale. Le second paramètre est la nature des occupations des citoyens. Selon qu'ils sont entretenus par leurs esclaves et serviteurs ou artisans et agriculteurs, rentiers ou travailleurs, ils ont plus ou moins de temps à accorder à la chose publique. Oscar Wilde l'a résumé d'une boutade selon laquelle le socialisme, ce serait bien mais cela demanderait trop d'après-dîners.

 

http://www.linternaute.com/actualite/savoir/06/lobbies-france/images/lobbies-index.JPG

cliquez lire les lobbies bio

 

Il faut compter enfin avec le paramètre des moyens techniques de communication et de déplacement. Des élections fiables supposent des moyens de déplacement, de communication et d'information rapides. Quand on voit des mulets acheminer des urnes et des bulletins en Afghanistan, on a des doutes sur la validité du scrutin, quelle que soit la vertu des citoyens là-bas.

 

En fonction de ces paramètres, l'appareil de représentation et celui d'administration du pouvoir politique sont plus ou moins compliqués.

Que l'on songe seulement à la variété des systèmes électoraux, à commencer par la "proportionnelle" et ses diverses modalités de calcul. Même une démocratie directe ou participative demande à être organisée pour ne pas succomber au désordre ou à la manipulation par les démagogues. On peut, pour l'anecdote, lire les 47 volumes des Œuvres complètes de Lénine sans trouver une définition de ce qu'est un soviet, un conseil ouvrier fonctionnant selon la démocratie directe.

 

Même si l'organisation constitutionnelle est correctement agencée pour prendre en compte à intervalles réguliers la diversité du peuple, elle échoue à le faire dans les moments de crise ou quand apparaissent des éléments nouveaux. Temps de crise ? Que l'on songe aux manifestations contre le contrat première embauche (CPE) de 2005. Besoin de prendre en compte de nouveaux éléments ? Que l'on songe à la manière dont la participation des syndicats à des négociations préalables à l'étape législative est devenue une constante de la vie politique française.

 

Des députés peuvent représenter directement des intérêts économiques, comme ce fut le cas lorsque le Comité des forges avait ses représentants à la Chambre au XIXe siècle, mais ce n'est pas conforme à l'esprit de la représentation du peuple souverain - et c'est pour cela que les lobbies professionnels, syndicaux, sociaux, mènent leurs actions auprès des représentants du peuple.

 

 

 

 

Les choses paraissent changer de nature quand ces circuits courts, informels, non institutionnels, se substituent aux procédures constitutionnelles qui ne semblent plus avoir pour fonction que de valider périodiquement le jeu des intérêts.

 

Depuis les années 2000, les sondages d'opinion (ceux qui sont diffusés par les journaux comme ceux que les politiques commandent pour leur propre usage au jour le jour), les débats journalistiques, les interventions sur Internet, que ce soit celles de blogueurs ou celles de journalistes et de politiques, les actions des lobbies relayées et mises en forme par des communicants spécialisés dans le spin politique pèsent plus sur la politique que les décisions politiques prises dans les cadres institutionnels de la démocratie. Le citoyen importe moins par son vote que par la manière dont il participe à la fabrique de l'opinion.

 

Prenons un seul exemple, celui des lois récentes sur la sécurité (Perben 1 et 2, durcissement des peines, récidive, actions en bande, etc.). Elles ont compliqué le code pénal jusqu'à l'inintelligibilité et à l'inapplicabilité, mais qu'importe, elles répondaient aux demandes de l'opinion publique à la suite de faits divers révoltants. C'est en ce sens que l'on peut parler de courts-circuits de la démocratie. Ces courts-circuits, il faut d'abord en mesurer les effets. Ils ont toujours eu une place dans la vie politique, à travers la manifestation ou le référendum.

 

Enjeux profonds

A-t-on affaire à quelque chose de nouveau, et quel est leur impact réel ? Ensuite, représentent-ils un danger pour la démocratie, ou non ? Sur ce point, les choses sont ambiguës. Les sondages induisent une politique court-termiste, font perdre de vue les enjeux profonds, mais ils permettent aussi d'éclairer la réception de l'action. Internet permet la diffusion des affreuses rumeurs sur les si honnêtes vies privées, mais c'est aussi un moyen d'expression que n'apprécient pas les pouvoirs autoritaires. Les intellectuels pèsent, n'en doutons pas, sur la politique avec leur grande sagesse, mais ils sont aussi parfois d'inoffensifs et pas trop coûteux comédiens pour les émissions de seconde partie de soirée.

 

C'est probablement du côté de l'action des lobbies que les phénomènes les plus inquiétants se dessineraient. John Locke, premier authentique théoricien de la démocratie représentative, appelait "société civile" la société des individus citoyens, et cette société civile était identique à la société politique. Avec le pouvoir des associations, des organisations non gouvernementales, se dessine une nouvelle société civile (à laquelle il est de plus en plus fait appel pour pourvoir certains postes politiques), manipulatrice, aux ressorts et intérêts obscurs et parfois franchement opaques, et les factions et les intérêts reviennent de manière encore plus pesante au coeur de la démocratie...

 

Cela dit, il faut se souvenir de Max Weber : le pouvoir, y compris démocratique, est une gestion des intérêts. Quand les intérêts sont, comme aujourd'hui, intriqués et partagés, en dépit de leurs oppositions, la gestion politique n'est plus celle de l'intérêt commun, mais celle, foncièrement imparfaite, des équilibres provisoires de ces intérêts divers.

 

Cela engendre populisme et manipulation communicationnelle. Cela engendre plus encore court-termisme et absence de vision. Mais on ne voit pas comment revenir à une démocratie des citoyens libres, responsables, raisonnables et éclairés... qui n'a jamais existé, sauf dans les pires moments de ces tyrannies où des purs très purs trouvent encore plus purs pour les épurer.

 

Par Yves Michaud, philosophe

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cliquez, lire son blog

 

source: Le Monde | 18.06.10 |

 

Autre article sur L&L sur ce thème:

 

Réflexion sur le lobbying en France (groupe de pression)

 

09:25 Écrit par HUMANITAS dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lobbying, démocratie, socialisme, sarkozy, john locke, max weber, yves michaud | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

15/06/2010

Le libéralisme par Jean-Claude Cazanova

Libéralisme

Jean-Claude Cazanova

 

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cliquez l'image source de l'interview

en lire la globalité, ci-dessous écrits partiels

 


Les Français ont utilisé puis déformé trois mots classiques inventés par les Anglais, qui sont "libéral", "conservateur" et "radical". Les Anglais qui ont forgé ces trois mots pour désigner les trois familles politiques de l’âge moderne, en ont conservé le sens et l’usage. Les Français, plus malins ou plus confus en politique, ont tourné autour de chacun de ces mots et en ont fait varier le sens au fil du temps. "Radical", comme vous le savez, s’applique à Monsieur Tapie ou à Clémenceau et à quelques autres comme Caillaux, Herriot, Alain ou Borloo, tous plutôt conservateurs par rapport a n’importe quel "radical" anglais ou américain. Le mot "libéral" a connu ce genre d’avanies, mais enfin il a été revendiqué et porté en France, au XIXe siècle, avec le même sens qu’en Angleterre. Il désigne le parti de la liberté, et dans l’esprit d’Aron, et je crois de nous tous, libéral est toujours pris dans son sens politique. Il désigne ceux qui défendent les libertés publiques, le régime représentatif, la liberté d’expression, les droits individuels, la propriété privée, la concurrence et le libre échange. Vous savez que pendant tous le XXe siècle beaucoup de pays et beaucoup d’intellectuels, particulièrement en Russie, en Italie et en Allemagne ont condamné, refusé, combattu, emprisonné des libéraux. Vous savez aussi que la France est le pays qui a compté le plus d’admirateurs, parmi ses intellectuels, ses artistes et ses écrivains, de Lénine, Staline, Hitler, Mao, Castro et de quelques autres moins importants. Le libéralisme est une tradition intellectuelle française puissante, aussi puissante que la tradition anglaise, mais qui, en France, est restée minoritaire et a moins influencé notre histoire que le libéralisme anglais depuis la Glorieuse Révolution et la Révolution américaine n’a façonné le monde. Notez que Montesquieu est marié à une protestante, et que comme Voltaire, il admire  l’Angleterre : c’est le "parti de l’étranger" en quelque sorte. S’il y avait eu des gaullistes au XVIIIe siècle, comme ceux du XXe ont dénoncé l’atlantisme d’Aron, ils auraient dénoncé Montesquieu, et par la suite encore, plus Benjamin Constant ou Madame de Staël, qui sont également du "parti de l’étranger" et par-dessus le marché  protestants et même suisses, bien que Benjamin Constant ait revendiqué la nationalité française. Tocqueville, lui, est incontestablement un aristocrate français, marié à une anglaise cependant, et de centre gauche pendant toute la période où il fait de la politique, et devient ministre de la République. Aron a toujours revendiqué cette tradition. Il a écrit une phrase que nous citons souvent : "la tradition libérale en France ce sont Montesquieu, Benjamin Constant, Tocqueville" et il ajoutait, un des hommes qui l’a le plus influencé : Élie Halévy. À cette lignée, nous, nous ajoutons Aron, et nous essayons d’imiter en admirant, de comprendre ce qui est nouveau et de défendre les mêmes principes.

 

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nonfiction.fr(source de cette interview) : Est-ce que l’opposition ne tourne pas, justement, principalement autour de la définition de la liberté ? Est-ce que finalement le socialisme tendrait à dire que le libéralisme n’est pas une liberté réelle et proposerait une autre forme d’émancipation ? Et comment pourrait-on peut-être caractériser, pour clarifier justement les termes, le projet de liberté propre du libéralisme, et en quoi est-il distinct de celui du socialisme ?

Cela dépend de quel socialisme on parle. Parce que c’est un mot qui recouvre aussi des choses extrêmement différentes. Qu’est-ce qui reste du socialisme ? Peu de choses. Si vous prenez les partis, laissons le cas de la France, d’abord vous constatez qu’il n’y a jamais eu de parti socialiste influent aux États-Unis, néanmoins il y existe une tradition démocrate et une tradition "libérale". Or les États-Unis incarnent le monde moderne et l’Europe ne fait que les imiter. Le socialisme européen se transforme lentement en parti démocrate américain depuis un siècle. Les Anglais et les Allemands sont les premiers de la classe ; les Français les derniers. En quoi la gauche américaine se différencie-t-elle des purs libéraux économiques ? Essentiellement par la fiscalité et par les mécanismes de redistribution. Ce sont les seules différences. Peut-être avec une tendance protectionniste. Sur les droits civiques ou les libertés individuelles l’opposition est entre conservateurs et libéraux, le socialisme est étranger au débat. Sur ces trois problèmes politiques qui sont la progressivité de l’impôt, l’importance relative de la fiscalité qui favorise l’importance de la puissance publique et la redistribution, et enfin le degré de protection – le degré de protection étant d’une certaine façon une forme de nationalisme – vous trouvez peu de libéraux protectionnistes mais vous trouvez des libéraux qui acceptent un protectionnisme éducateur, si vous trouvez naturellement des socialistes protectionnistes, vous trouvez aussi des socialistes libre-échangistes. Marx était pour le libre-échange. Comme il était très intelligent, il comprenait que quand on est protectionniste, cela veut dire qu’on préfère un national à un étranger, et que si on préfère un national à un étranger, ça veut dire qu’on n’a pas tout à fait une conception universaliste. Si vous pensez que c’est mieux de préserver un agriculteur breton qu’un agriculteur argentin, c’est parce que vous pensez que le breton est, à vos yeux, supérieur à l’argentin. Donc d’une certaine façon, si je voulais m’amuser je dirais que tout protectionniste est un raciste, et ainsi je rendrai hommage à la religion de l’époque pour laquelle toute différence entre les hommes est bannie.
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Les libéraux économiques sont des libre-échangistes. Mais, si vous prenez un libéral non orthodoxe comme Keynes, vous constatez qu’il pense que les Anglais méritent un peu mieux que les autres, notamment que les Argentins, que 1929 va ruiner, et à partir de 1930, il devient mercantiliste. Il le dit lui-même, il adopte le mot qui définissait la doctrine économique de l’Espagne du XVIe siècle.

Toutes ces remarques dispersées pour vous dire que le socialisme, comme doctrine, est une hérésie chrétienne née au début du XIXe siècle, issue d’un passage des Actes des Apôtres, transformé en une utopie d’organisation économique opposée au capitalisme de marché. Sous ce double aspect, le socialisme a disparu. Il reste le capitalisme, le libre-échange que l’on baptise mondialisation, et surtout la démocratie. Pour plaire aux électeurs et à cause des pesanteurs idéologiques, il existe en Europe des socialistes. Vous m’accorderez que Marx penserait le plus grand mal d’eux. Et que les libéraux peuvent penser qu’ils ne sont pas différents d’eux, qu’il y des questions à débattre, des problèmes à élucider et des élections à gagner.
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19:11 Écrit par HUMANITAS dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : libéralisme, jc.cazanova | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

13/06/2010

A 99 ans Maurice ALLAIS, ne deviendrait-il pas membre du ML-G?

A ce le demander! Maurice Allais (utilitariste libéral) ne pourrait-il pas se rapprocher du tout nouveau ML-G (Mouvement Libéraux de Gauche), ne flirte t-il pas plus aujourd'hui avec Walras, qu'avec Hayek ou Salin? Impressionnante vision, aurait-il peur d'une Liberté, sa maturité le rendrait pleutre, ou au contraire l'expérience, l'analyse effectuée, la sagesse, lui donnerait raison? Deviendrait-il libéral dérivé de Keynes? Remarquez bien, me concernant je ne suis guère surpris dans la mesure cela fait bien dix ans qu'il s'exprime contre la mondialisation.

Vaste débat!

 

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cliquez lire bio

 

Né le 31 mai 1911. 1947 : Participe avec les économistes libéraux (Hayek, Friedman, Mises) à la création de la Société du Mont-Pelerin (anti-étatisme). 1988 : Nobel d’économie pour sa théorie des marchés et l’utilisation efficace des ressources. 1994 : abandon des théories reaganiennes et combat contre le "libre échangisme"


"Le libéralisme ne saurait être un laisser faire", insiste Maurice Allais(lire wikibéral), 99 ans depuis mai dernier et seul Français Nobel d’économie (1988). Dans la livraison de mai de Réalités Industrielles, publiée avec le soutien de Bercy, l’économiste ouvre le bal d’un dossier consacré au diagnostic de la crise, avec un petit article décapant sur "Les causes véritables du chômage".

Pour Maurice Allais, le chômage n’est pas essentiellement dû à des questions monétaires, même si celles-ci devraient "continuer de jouer un rôle néfaste grandissant", mais il pointe en premier lieu, les responsabilités d’un système global, celui né de " la conséquence de la libéralisation inconsidérée du commerce international."

La profonde ignorance des économistes

Professeur honoraire à l’Ecole nationale supérieure des Mines de Paris, il rappelle à ses anciens disciples quelques vérités pas très politiquement correctes et s’en prend à l’idéologie mainstream actuelle des économistes. Farouchement anti-échangiste comme il fut exactement le contraire, reaganien invétéré jusqu’en 1994, il estime que "nous avons été conduits à l’abîme par des affirmations économiques constamment répétées, mais non prouvées. Par un matraquage incessant, nous étions mis face à "des vérités établies, des tabous indiscutés, des préjugés admis sans discussion. Cette doctrine affirmait comme une vérité scientifique un lien entre l’absence de régulation et une allocation optimale des ressources. Au lieu de vérité il y a eu, au contraire, dans tout ceci, une profonde ignorance et une idéologie simplificatrice.

Le doyen des économistes français perçoit dans la crise financière actuelle, un poison majeur : "L’enjeu capital actuel est le risque d’une destruction de l’agriculture et de l’industrie françaises. Ce danger est réel et j’emploie le mot destruction car il est représentatif de la réalité. Un tel risque provient du mouvement incessant des délocalisations, elles-même dues aux différences de salaires entre, d’une part, des pays développés tels que ceux de l’Amérique du Nord ou d’Europe de l’Ouest, et, d’autre part, ceux d’Asie ou d’Europe orientale, par exemple la Roumanie ou la Pologne", accuse t-il. Démonstration : "Un écart de salaire élevé, aussi extrême qu’un rapport de un à six par exemple, n’est pas supportable sur le long terme par les entreprises des pays où le revenu est plus élevé."

 

 

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Tous victimes

Mais le quasi-centenaire met en garde également ceux qui voudraient attiser les haines xénophobes de cette situation. "Cela ne veut pas dire que j’oppose entre elles ces différentes régions, qui me semblent toutes des victimes actuelles ou à venir du libre-échangisme voulu par l’OMC, le FMI et par Bruxelles en ce qui concerne l’Europe." En 2005 déjà, le Nobel d’économie estimait que l’abandon de la préférence communautaire, décidé en 1974 par Bruxelles, avait entraîné une réduction du taux de croissance du PIB réel par habitant de chaque pays du traité de Rome de l’ordre de 30 à 50%.

En 2010, Maurice Allais propose une réforme rétablissant les préférences régionales au sein du commerce international. "Un point essentiel tient à la définition de ces espaces régionaux, qui ne devront pas être trop vastes et devront rechercher une homogénéité interne, ce que je définis comme "des ensembles régionaux groupant des pays de développement économique comparable, chaque association régionale se protégeant raisonnablement vis à vis des autres." Visée : ne pas supprimer la concurrence, mais enrayer les distorsions de concurrence, telles que celles engendrées par ces écarts trop importants de coûts salariaux.

On pourra toujours objecter à l’auguste économiste qu’il cultiva comme un forcené l’idéologie reaganiene, ou que ses théories ont été vampirisées par le Front National, Maurice Allais quant à lui se considère définitivement comme un libéral socialiste : "C’est-à-dire socialiste quant aux objectifs, et libéral quant aux moyens. Les deux ne me semblent, ainsi, plus opposables de manière antagoniste, mais deviennent complémentaires."

 

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Le Mouvement Libéral Citoyen

(pour une démocratie libérale populaire)

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cliquez l'image pour visiter leur site

11:33 Écrit par HUMANITAS dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : maurice allais, libéralisme, ml-g | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

31/05/2010

L'État et la crise de la politique

En Occident, la tendance est, semble-t-il, celle-ci : l’État change de statut. Il occupait une position suréminente, il se subordonne à la " société civile " ou à ceux qui parlent en son nom, il s’accommode de l’emprise croissante de logiques instrumentales : les découvertes techniques, le processus du marché tracent la route. Quel est notre avenir ? Il apparaît qu’il ne dépend plus guère de choix collectifs incarnés et portés par l’État. La politique est découronnée.

 

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En un sens, cette vision des choses est une illusion. L’extension des droits (des individus et des groupes), les progrès de la technique, le développement du marché dépendent aujourd’hui comme hier de conditions politiques : la paix internationale et la paix civile, la liberté d’expression, des droits de propriété, la liberté des échanges etc. La politique conserve son statut à part : elle conditionne les activités des hommes. Que par malheur et par extraordinaire, une guerre civile éclate dans un pays d’Occident ou une dictature s’installe et la dimension architectonique de la politique éclatera à nouveau à tous les regards. Si aujourd’hui le rôle clef de la politique est peu visible, l’une des raisons en est le succès même de la politique. Ce succès est à porter au crédit de la politique moderne (version libérale) : les hommes s’accordent sur la manière de se gouverner et les nations sur la manière de coexister et de coopérer. Le régime démo-libéral est devenu un régime incontesté et les démocraties libérales ne se font pas la guerre. Le progrès est indéniable.
En un autre sens cependant, les propositions de départ disent vrai. Le succès de la politique moderne va de pair avec une crise de la politique et par voie de conséquence de l’État. Cette crise se manifeste ainsi : la politique se vide de substance, elle se réduit à des procédures, par là elle se dérègle ou se prête à des dérèglements.1- Sur l’ambivalence de l’égalité moderne
On s’accorde généralement sur ce qui est au coeur de l’esprit moderne : l’idée d’égalité couplée avec celle d’émancipation. Les hommes sont égaux ou appelés à l’être, ils sont également émancipés ou destinés à l’être. L’égalité moderne est une conquête qui donne aux hommes leur vrai statut : ils deviennent majeurs. Seulement à partir de là, les difficultés commencent : il y a bien des manières de comprendre cette égalité et cette émancipation. Comment les Modernes les entendent-ils ? Les hommes sont égaux, ils sont également libres, au nom de quoi, jusqu’à quel point ? Ou autrement dit : ces idées modernes sont-elles un développement ou un redressement de la pensée d’avant ou marquent-elles une rupture radicale ? Ces questions sont disputées, elles divisent de grands esprits parfois à l’intérieur d’eux-mêmes. Tocqueville dit deux choses qui s’accordent mal : 1/ L’avènement de l’égalité moderne n’est pas un épisode de l’histoire humaine mais quelque chose d’immense et de prodigieux. Le vieux monde prend fin, un monde neuf se dessine, l’homme change d’horizon. 2/ Ce changement est l’aboutissement d’un long processus qui travaille les sociétés occidentales depuis la naissance du christianisme. L’égalité n’a cessé de progresser à travers les siècles, sa marche est irrésistible et même providentielle. Si les secondes propositions sont justes, les premières doivent être revues et corrigées : il y a de l’ancien dans le nouveau. Tocqueville bute en particulier sur le rôle historique du christianisme. Pour quelles raisons ? La pierre d’achoppement se situe, semble-t-il, ici : à ses yeux, le monde nouveau est d’un seul tenant parce que les mêmes principes y sont à l’oeuvre partout. Mais avec le recul que nous avons, le monde moderne nous apparaît plus composite qu’il ne le dit. Derrière l’apparente unité des principes générateurs, il y a des interprétations très différentes. Par là on peut expliquer que le monde moderne est à la fois l’héritier et l’adversaire du monde classique-chrétien.
La proposition reste vraie, semble-t-il, si l’on s’en tient à la seule modernité libérale. En d’autres termes, la modernité libérale est ambivalente. Le vocabulaire est trompeur. Il y a égalité et égalité, émancipation et émancipation, et par voie de conséquence démocratie libérale et démocratie libérale, droits de l’homme et droits de l’homme... Une ligne de partage invisible sépare les différentes versions des mêmes principes. Soit l’idée moderne d’égalité. Elle est tendue entre deux conceptions. La première relève d’une interprétation substantielle. Les hommes sont égaux, ils ont vocation à être également libres parce qu’ils partagent une même humanité, parce que cette humanité commune leur confère une dignité qui interdit de forcer les consciences. La qualité d’homme donne des droits. L’idée n’est guère explicitée mais le fonds de l’affaire est un mystère : cette dignité attachée à l’être humain même quand il n’a pas encore ou n’a plus sa raison, cette dignité qui est nôtre et ne dépend pas de nous. Ici le legs de l’ancien - l’idée chrétienne de personne - se mêle au nouveau - la rupture avec un ordre politico-religieux qui avait partie liée avec le christianisme.
D’un autre côté, l’esprit moderne est animé par un mouvement d’émancipation qui pointe vers une conception différente de l’égalité. Les hommes sont égaux non pas parce qu’ils partagent quelque chose de substantiel qui les fait hommes mais au contraire par défaut de substance. Le propre de l’homme est son indétermination et donc sa liberté pure : rien n’est donné, chaque individu est son propre souverain, chacun est la mesure de son bien. La nature s’efface au bénéfice de la volonté. L’égalité substantielle dit que les hommes sont semblables par delà leurs différences, cette égalité dit que les hommes sont semblables parce qu’il n’y a pas de différences significatives. En ce sens elle est une égalité par défaut. Le nouveau ici tend à gommer l’ancien. Nul héritage mais des fondations nouvelles.
Si l’on passe de la distinction entre les deux directions de pensée au cheminement précis des idées, les choses deviennent compliquées ou confuses. Qu’il suffise ici de repérer un moment de basculement. Ce sont les années 1960. Notre monde entre alors dans une nouvelle période qu’on peut appeler celle de la modernité tardive où l’égalité substantielle agit toujours mais où l’égalité par défaut donne de plus en plus le ton. La conception du régime politique suit et avec elle, celle de la communauté politique.2- Sur la mutation de la démocratie libérale
Les deux versions de l’égalité commandent deux versions de la démocratie libérale, la version substantielle et la version procédurale. La ligne de pente est tracée par l’égalité par défaut : nos démocraties libérales deviennent de plus en plus procédurales.
Quelle est cette version procédurale ? Le monde de l’égalité par défaut, celui des hommes émancipés, ne connaît que des fins particulières : chacun est juge de son bien et personne ne s’égare. Il s’ensuit que la politique n’a plus rien à voir avec les " horizons de signification " (Charles Taylor). Le régime démo-libéral se réduit à des règles formelles qui doivent permettre aux hommes de poursuivre pacifiquement leurs objectifs propres. Autrement dit la raison humaine est impuissante à fonder un quelconque accord substantiel entre les hommes, elle n’a d’autre objet que la recherche d’un accord formel entre des acteurs qui n’ont rien en commun. Les hommes en désaccord doivent s’accorder sur des règles du jeu qui leur permettent de vivre dans le désaccord. La raison politique est purement procédurale.
La démocratie libérale dans cette optique n’est rien d’autre qu’un cadre juridique formel, elle se définit et se définit seulement par deux règles du jeu fondamentales. La première est la règle démocratique qui s’applique dans la sphère publique ou politique. Cette règle institutionnalise les désaccords et met en place une procédure d’arbitrage : le suffrage universel et la loi de la majorité. D’un point de vue formel, cette procédure se suffit à elle-même. Le citoyen n’est pas investi d’une dignité propre, il détient son bulletin de vote pour les raisons mêmes qui justifient l’autonomie de l’individu, des raisons essentiellement négatives. Les qualités des acteurs importent peu, le système pourvoit à tout. La démocratie est une mécanique qui est en ordre de marche dès lors que chacun en respecte des procédures.
La seconde règle est la règle libérale (version formelle) qui vise à neutraliser les désaccords, les différences d’opinion quant à la manière de vivre. Elle s’énonce comme suit : ces questions échappent totalement à la sphère politique, elles ne relèvent que des choix souverains des individus. L’État se veut neutre, agnostique face aux différentes " valeurs " et aux différents " styles de vie ", et une frontière étanche sépare le public et le privé. La politique est laïque dans un sens radical, son indifférentisme s’étend aux moeurs. De ce point de vue, l’économie de marché a de grandes vertus, elle se passe de tout accord autre que sur les règles du jeu, elle organise la coopération sans nul besoin d’un consensus. La relation entre producteurs et consommateurs, commerçants et acheteurs est une relation impersonnelle, indifférente aux convictions et à la manière de vivre du partenaire. Le bon fonctionnement du marché n’exige aucun accord substantiel, un accord formel suffit.
La version substantielle de la démocratie libérale ne récuse pas ces règles du jeu - le régime a par nature une dimension procédurale -, mais elle les interprète différemment. Le point essentiel est celui-ci : les règles du jeu ne suffisent pas à faire du régime démo-libéral un bon régime. Nul système n’est providentiel, les procédures n’engagent pas les choix, beaucoup dépend des conduites des acteurs. Considérons à nouveau le citoyen. Les droits politiques traduisent la reconnaissance de sa qualité de créature raisonnable, capable de choix et du souci de l’intérêt commun. Il en résulte que le vote doit avoir la solennité qui convient à l’exercice d’une magistrature et qu’il doit être préparé, agencé de manière à faire prévaloir autant que possible la raison sur les passions et le bien commun sur les intérêts particuliers. La volonté du peuple ne se confond pas avec le caprice d’un moment, ni la démocratie libérale avec de simples procédures.

 

 

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De ce point de vue, la politique procédurale fondée sur l’égalité par défaut, si elle a la force des idées simples, a pour vice majeur d’effacer nombre de distinctions essentielles (ou substantielles) : entre un peuple corrompu et un peuple sain, un démagogue et un homme d’État, les passions et la raison, les procédures et les formes, le bien commun et la sommation d’intérêts particuliers. Ce faisant, elle dévalue les fins de la politique. Ce faisant elle s’attaque également à la communauté politique elle-même en tant que communauté historique concrète.3- Sur l’érosion de la communauté politique
Sous l’empire de l’égalité par défaut, les liens entre les hommes deviennent formels ou abstraits. La cité se réduit à un agrégat d’individus que ne s’accordent que sur le respect du règlement. Qu’est-ce qu’être français ? C’est respecter la démocratie et les droits de l’homme. Qu’est-ce qu’être européen ? C’est respecter la démocratie et les droits de l’homme. Il n’y a plus de différence entre être français ou être américain. Il n’y a d’autres limites à l’extension de l’Europe que le respect des règles du jeu. L’universel de la citoyenneté dévalue les attachements particuliers forgés par l’histoire. Les thèses multiculturalistes disent : le vivre-ensemble n’implique aucune solidarité élective, aucune affinité particulière, les différences ne font aucune différence. Ou plus précisément : les différences sont un bien parce qu’elles érodent le particularisme de l’identité nationale. La politique doit suivre, c’est-à-dire plier. Soit la question de l’immigration en France : elle n’est plus guère posée comme un problème politique français qui doit être traité en termes politiques (c’est-à-dire dans une perspective englobante en arbitrant entre les raisons dans le sens de l’intérêt public) mais bien davantage comme un problème exclusivement moral où les droits individuels gomment le reste et en particulier le souci des liens d’attachement. Toutes ces idées pointent vers l’idéal de l’homme cosmopolite ou du citoyen du monde. La relation humaine universelle efface les relations particulières.
La perspective substantielle dit autre chose : la condition humaine est tendue entre l’universel et le particulier. L’unité du genre humain ne saurait effacer le caractère historique concret de l’existence humaine et ses conséquences : l’attachement au nous, au chez soi. Après la chute de l’Autriche, Stefan Zweig fut contraint à l’exil et condamné au statut d’apatride. Voici son témoignage : " Il ne m’a servi à rien d’avoir exercé près d’un demi-siècle mon coeur à battre comme celui d’un " citoyen du monde ". Non, le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières " . Les progrès de la conscience de l’universel sont sans doute un progrès mais pourvu qu’ils ne jouent pas contre les affections naturelles qui commencent par le plus proche, pourvu aussi que l’homme n’y perde pas toute consistance - qu’y a-t-il d’aimable dans une humanité réduite à une liberté indéterminée ?
Le souci du bon fonctionnement de la démocratie plaide dans le même sens. Le régime requiert des liens communautaires qui, jusqu’à nouvel ordre, sont toujours des liens particuliers. Pourquoi cette exigence ? La société politique démocratique est un lieu où la minorité doit tenir pour légitimes les décisions prises par les représentants de ses adversaires, elle est aussi le lieu par excellence où s’exerce la solidarité et donc où s’opèrent des transferts de ressources. Ce prix à payer est supportable et supporté dans les régimes occidentaux pour deux raisons : 1/ parce que nos démocraties sont libérales (et la règle libérale limite la portée et le coût de la règle démocratique) ; 2/ grâce aux liens communautaires forgés par le sentiment d’appartenance commune. Il en résulte que le régime ne peut guère se passer d’une substance extérieure à lui-même : une mémoire partagée, des références identiques, la conscience d’un destin commun. En ce sens, vouloir éliminer la nation et, comme le propose J. Habermas, forger une Europe postnationale sur la base d’un " patriotisme constitutionnel " (autrement dit procédural), c’est préconiser une citoyenneté faible, une société politique sans consistance, c’est aussi prendre le risque de saper certains des fondements de la démocratie libérale.4- Sur la corruption de la démocratie libérale (esquisse)
La version procédurale de notre régime se prête à des détournements, elle est sans véritable défense contre sa propre corruption. Les raisons principales sont, semble-t-il, celles-ci : l’égalité par défaut tend à affranchir les élites d’une responsabilité morale (les inégalités deviennent fonctionnelles), elle tend aussi à gommer le souci des formes, par là elle laisse le champ libre à une " démocratie d’opinion " où l’opinion n’est démocratique qu’en apparence. La démocratie substantielle s’efforce de rationaliser le choix démocratique en vue de le hausser, la démocratie procédurale récuse cette rationalisation et ouvre un large champ d’action aux procédés déloyaux. En dehors des formes démocratiques, la voice est généralement l’arme des forts.
Que se passe-t-il aujourd’hui ? S’il est vrai, comme le dit Tocqueville, que l’opinion est reine dans les sociétés démocratiques, cette opinion régnante ou dominante, cette opinion socialement convenable ne se confond pas avec l’opinion commune. Elle se présente comme telle mais dans une large mesure (certes difficile à mesurer), elle est façonnée par des minorités grâce en particulier au relais bienveillant ou complaisant des média. Les hommes d’avant-garde donnent le ton. Les opinions sont égales mais les opinions modernes sont plus égales que les autres. Et tout moderne trouve un plus moderne qui de déborde.
En fin de compte, c’est l’égalité par défaut qui apparaît incompatible avec une démocratie loyale. La raison est celle-ci : personne n’y croit sinon en surface, personne n’y croit par une adhésion pleine et entière. Qui pense sérieusement, profondément, que toutes les opinions se valent, que tous les choix se valent, que toutes les " cultures " se valent ? Le relativisme est intenable jusqu’au bout. Notre temps se contredit quand il proclame le relativisme des " valeurs " en vertu du dogmatisme des droits. De la même manière l’égalité par défaut se contredit elle-même : elle se fonde sur une liberté indéterminée qu’elle borne aussitôt par le respect de celle d’autrui. Si la volonté est reine, l’égalité est sans appui. Que peut fonder la seule volonté humaine sinon la loi du plus fort ? La réhabilitation de la politique passe par la redécouverte des évidences premières, ces " muettes certitudes de l’existence " dont parlait Chesterton.

Par Philippe Bénéton

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