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16/07/2010

Liberté implique Responsabilité ?

« L’engagement a-t-il encore un sens ? »
Comment préparer
les jeunes générations au XXIème siècle



Intervention de Xavier GUILHOU



Ce que je vais vous dire en quelques minutes ne va
sûrement pas vous plaire ! Plaire est bien le verbe à la mode,
n’est ce pas. Il est celui d’une génération, celle des « trente
piteuses », qui a vendu à sa jeunesse le plaisir et l’hédonisme
comme clé de voute de l’existence. La précédente, celle des
« trente glorieuses », avait offert le luxe de cette folie qui
commence à nous coûter très cher et qui a « plombé l’avenir de
notre jeunesse pour plusieurs décennies» (pour reprendre le
titre de l’un des derniers numéros de l’Express). Mais comme
l’écrit Stendhal « Si vous voulez plaire infiniment aujourd’hui, il
faut vous résoudre à être ridicule dans vingt ans ».

C’est donc
sur le champ de mes convictions que je vais vous convier et
non sur celui des chimères ambiantes.

Juste avant de préparer mon intervention l’un d’entre vous
m’a dit dans un couloir : « surtout ne les effraye pas ! ». Ce
second verbe, aussi à la mode, m’a interpellé. Les responsables
que nous sommes auraient-ils peur ? Il est un fait que cette
génération, dont je viens de parler et qui a été fortement
marquée par les préceptes libertaires de 68, a posé comme
finalité de vie : le « risque zéro », le « zéro mort », la « qualité
totale », le « développement durable », le « commerce
équitable », que sais-je ? Tout doit être lissé, aplani, sans
aspérité. Rien ne doit déranger. Tout doit rentrer dans de
bonnes moyennes, des normes bien certifiées afin de pouvoir
jouir enfin de la vie. C’est amusant de voir une génération qui
n’a eu de cesse de détruire l’autorité et l’ordre d’être aussi
obsédée par les risques inhérents à la vie. Tous les ans nous
inventons un nouvel oxymore pour nous donner une nouvelle
raison d’être en le finançant à crédit. Le dernier à la mode étant
« l’égalité des chances », comme si la chance pouvait être
égalitaire. Si tel était le cas, nous le saurions depuis longtemps.

Tout ceci n’a pas de sens et notre jeunesse se rend compte de
plus en plus des limites de ces impostures. Notre société vit
désormais sous cette emprise de la philosophie de la peur et de
l’angoisse.
Pour sublimer cette pathologie collective, nos élites
ont même érigé le fameux « principe de précaution » comme
nouvelle clé de voute de notre coexistence. Comment inciter les
jeunes générations à plus d’audace quand ceux qui sont aux
commandes « pètent de trouille » et confinent leurs enfants
dans un cocooning totalement décalé avec la réalité de la vie!
Ne nous étonnons pas que les jeunes dans cette ambiance
surréaliste fassent plus confiance à leurs « tribus», la plupart
du temps virtuelles (comme l’a très clairement exposé Michel
Maffesolli lors des premières rencontres des auditeurs en 2004,
face à un auditoire récalcitrant) qu’à une société anxiogène,
égoïste et un tantinet schizophrène. Je ne parle pas de leur
attitude de défiance vis-à-vis des modèles transnationaux
bureaucratiques et dénués de tout rêve. Cela explique
sûrement le succès parallèle des organisations caritatives et
non gouvernementales sur le champ de l’humanitaire en
l’absence de véritables projets politiques au sein de nos
sociétés. Cela explique aussi le résultat - à priori surprenant -
des jeunes au référendum sur la constitution européenne.

Un autre camarade, fortement attaché à la légitimité d’un
certain nombre d’institutions, m’a aussi précisé : « parle de
tout sauf de l’éducation nationale, de l’université, de
l’intégration…Je connais ton opinion, c’est vrai que cela ne va
pas très bien, mais je t’en prie ne touche pas à ces « domaines
sacrés », ne mets pas le bazar, ce sont des sujets tabous! ».
Incroyable ! La même génération impose le déni de réalité et
s’enferme dans un autisme préoccupant. Pourtant l’audit est
largement fait et les français savent depuis longtemps à quoi
s’en tenir La jeunesse sait très bien elle aussi que nos modèles
éducatifs sont actuellement en faillite. Ils sont à l’image du
pays. Depuis une bonne décennie les meilleurs d’entre eux vont
chercher à l’étranger les qualifications, les diplômes et les
ouvertures que nous ne sommes plus capables de leur offrir.
Certains vont les chercher aussi de plus en plus dans la rue,
tant notre modèle d’intégration a échoué. Ce n’est pas faute
d’avoir injecté des moyens dans les dispositifs en question et
comme l’a dit un Président de la République : « Pourtant on a
tout essayé ! ». Je crains que nous ayons sur tous ces sujets un
vrai problème de méthode !

Il faut plaire, il ne faut pas effrayer, il ne faut pas bouger:
voilà notre véritable handicap vis-à-vis des jeunes générations.

Notre pays compte parmi les plus riches de la planète et même
si nous sommes en quasi implosion, il nous reste encore des
moyens et des capacités pour réagir. Mais je suis désolé nous
avons un problème de base qu’il va falloir surmonter si nous
voulons mieux préparer les jeunes générations aux défis qui se
présentent à l’horizon. Nous n’avons rien compris aux nouvelles
grammaires qui sont en train d’émerger. Elles conditionnent de
nouvelles règles du jeu partout et de nouveaux rapports de
force à tous les niveaux. Beaucoup pensaient voir émerger un
monde où l’égalitarisme, le partage des ressources, la paix, les
loisirs, allaient enfin être accessibles et partagés par tout le
monde.
En fait les jeunes générations sont confrontées à autre
chose de totalement inconcevable pour les générations au
pouvoir. Le monde dans lequel elles entrent est marqué par des
ruptures sans précédents avec des mutations gigantesques sur
tous les fronts. Le monde est en train de changer à très grande
vitesse et nous vendons à notre jeunesse l’illusion que le
monde va revenir dans l’épure parfaite et vertueuse de celui
« d’Amélie Poulain », des « choristes » ou voire des
« indigènes », ce qui nous permettrait de régler nos frustrations
vis-à-vis de l’histoire. Mais ce n’est pas de cela dont il s’agit,
l’histoire est en train de s’écrire ailleurs et sans nous.
Elle ne
sera pas indulgente et les nouveaux entrants ne vont pas
attendre que nous ayons fini notre psychothérapie collective.
Notre véritable handicap tient dans le fait que nous avons
perdu le sens de l’ambition et de la clairvoyance nécessaires
aux grands peuples, nous vendons aux jeunes générations
l’angélisme et la lâcheté des médiocres. Il ne faut pas s’étonner
s’ils nous produisent, en marge des difficultés bien connues du
chômage, des incivilités, de la drogue…, des phénomènes de
catharsis violents et désespérés comme ceux que nous venons
de connaître, hier avec les manifestations du CPE et surtout
celles des banlieues de novembre 2005, dont les braises sont
loin d’être éteintes. Denis Jeambar et Jacqueline Remy ont
finalement bien raison quand ils affirment dans leur dernier
livre « nos enfants nous haïront » ;
Le monde qui émerge n’est pas celui dont vous avez rêvé,
mais c’est celui qu’ils vont avoir à prendre en compte.
De quel
cahier des charges parlons-nous pour les prochaines
décennies ? D’un quasi doublement de la population mondiale
sur le prochain demi-siècle (de 6 à 10 milliards entre 2000 et
2050). Les protocoles d’organisation, de communication et de
coexistence qui se mettent en place sont déjà radicalement
différents de ceux des précédentes générations. Ils vont vivre
une rupture qui pour la plupart des experts est similaire à celle
du néolithique et en très peu de temps. Nous avons tout juste
réussi à maîtriser avec les modèles d’organisation de masse
(taylorisme, démocratie, consumérisme) un doublement de
cette population en un siècle (progression de 3 à 6 milliards sur
l’ensemble du XXème siècle). Or la plupart de ces modèles dits
démocratiques, pyramidaux et hiérarchiques sont aujourd’hui
quasiment obsolètes. Ce sont des jeunes à Bangalore, en
Californie, à Sao Paulo…qui inventent les modèles de demain.
Ils fonctionnent en réseaux sur des protocoles que certains
comme Joel de Rosnay qualifient de « symbiotique ». La
création de « sens » devient pour eux la nouvelle valeur
ajoutée du monde de demain. Pour y arriver, ils fonctionnent en
communautés ingénieuses autour de noeuds de compétences et
de partage de la connaissance.
Ces dynamiques n’ont rien à
voir avec notre vision colbertiste et centralisatrice des pôles de
compétitivité….et encore moins avec notre « création de valeur
financière et manufacturière » d’hier.

Par ailleurs cette croissance démographique ne se produit
plus en Europe comme au siècle des lumières. Aujourd’hui
l’Europe ne fabrique plus que des vieux. Cette révolution
démographique se déroule essentiellement sur les rives du
Pacifique et de l’Océan Indien, générant de fait un spectaculaire
déplacement des centres de gravité de toute l’activité politique
et économique mondiale de l’Atlantique nord vers cette
nouvelle Méditerranée du monde qui est à l’opposé de nos
modèles de vie. Nous ne pouvons plus dire à nos jeunes que
nous sommes au centre du monde. Cette affirmation liée à 4
siècles de maîtrise du vieil occident est désormais forclose.
Nous sommes confrontés à un rapide déclassement tant en
terme de géocentrisme que de leadership sur le plan
stratégique.
Cela signifie qu’il va falloir apprendre non plus à
profiter de nos dividendes de la paix et du progrès (comme
c’est encore le cas dans la plupart de nos grandes écoles) mais
à se confronter à des situations de plus en plus asymétriques et
déséquilibrées.

Les jeunes qui entrent dans la vie active sont surpris de la
fin de la parité dans les rapports de force actuels et ce quel que
soit le domaine. Ils sont paniqués à l’idée qu’il faut qu’ils
apprennent à se battre à un contre dix. Même si
intellectuellement ils ont tout compris à la mondialisation, ils se
sentent profondément démunis face aux réalités qu’ils ont à
assumer, que ce soit dans le monde des affaires face au
chinois, à l’indien dont il n’est plus question de sous-estimer les
talents. Mais aussi face à l’islamiste de service ou le migrant
africain ou mexicain qui sont prêts à tout, jusqu’au sacrifice
suprême soit pour affirmer leur identité, soit pour manger.
Avons-nous bien compris que la moyenne d’âge de 80% de la
population mondiale est de moins de 25 ans (quand chez nous
elle est de 47 ans). Nos enfants n’ont pas idée du niveau de
combativité, de pugnacité, de volonté qui est en train
d’émerger sur les autres continents. Nous leur avons vendu des
modèles de vie où « la prospérité est au coin de la rue », où
l’oisiveté, l’indolence, la gratuité et la sécurité sont des acquis.

En aucun cas nous ne les avons préparé à la confrontation avec
le jeune polonais, pour ne pas aller chercher top loin et trop
compliqué, qui sort de 50 ans de totalitarisme et qui a « faim ».
Lui a compris qu’il pouvait sans attendre ramasser le pouvoir,
s’enrichir et jouer un rôle. Pour lui l’histoire sera indulgente car
il a l’intention de l’écrire. Le problème est qu’il n’est pas le
seul ! La véritable concurrence pour nos jeunes est de cet
ordre. Nous ne leur avons pas facilité les choses avec un
processus de formation trop idéologique et théorique, un
accompagnement éducatif absolument pas pragmatique, et un
bilan socio-économique particulièrement catastrophique avec
des passifs monstrueux pour démarrer dans l’existence.

La véritable question qui se pose aujourd’hui est :
Comment faire pour redresser la situation et mieux les préparer
aux enjeux de demain.
Pour cela il faut changer radicalement
de méthode et leur apprendre « à pêcher le poisson plutôt que
de continuer à leur en donner». Cela signifie qu’au déni de
réalité permanent il va falloir opposer le travail de lucidité. Mais
il faudra aller encore plus loin et ne pas se contenter de clarifier
les choses de la vie. Il faudra aussi mettre un peu plus de
profondeur dans ce « savoir être » qui fait tant défaut
aujourd’hui et sans lequel nos jeunes ne pourront pas être à la
hauteur des enjeux tant locaux que globaux. Pour cela il va
falloir les endurcir et leur faire travailler leur « force de
caractère », mais il faudra aussi les « durcir » et affiner leur
« force d’âme ». Pour que ces deux dynamiques trouvent leur
pleine expression, il faudra privilégier la pédagogie de l’action
et de la prise de risque à celle de la théorisation et de la
précaution actuelle.

Je comprends que mes propos puissent
terroriser ceux qui privilégient d’abord des « têtes bien
pleines » même si elles vous produisent à l’arrivée des
catastrophes, elles l’auront fait au moins dans le respect des
normes et des bonnes moyennes. Je suis désolé mais ce n’est
pas de cela dont nous avons besoin et encore moins nos
jeunes.
A cette politique qui fabrique de plus en plus
d’irresponsables ou au pire de décideurs qui ne veulent plus
prendre de responsabilités, j’oppose cette phrase de Benjamin
Franklin que j’aime beaucoup et qui a toujours guidé ma
relation avec les jeunes : « Tu me dis, j’oublie ; tu
m’enseignes, je me souviens ; tu m’impliques, j’apprends ».Ma
conviction est qu’il faut sans attendre travailler cette « force de
caractère » et cette « force d’âme » pour qu’ils puissent faire
face aux choses telles qu’elles sont et non pas telles que les
nostalgiques d’un passé révolu les souhaitent. Il faut les aider à
redresser la tête et leur réapprendre à marcher face à un
monde qui devient de plus en plus impitoyable.
Cela signifie
quoi ?
Pour la « force de caractère » nous devons leur redonner
de la vitalité et de la pugnacité. Face aux réalités il faut les
faire travailler beaucoup plus sur le champ de l’intuition que sur
celui d’une rationalité trop bien finie. Cela suppose de mettre
l’accent beaucoup plus sur le questionnement et l’esprit critique
que sur les processus et les solutions. Face aux mutations en
cours il faut les encourager à renouer avec le mouvement et
l’action sur le terrain plutôt que d’attendre tout de modèles
théoriques. Face aux ruptures sécuritaires, économiques,
technologiques il faut leur faire comprendre que seule la vitesse
est leur clé de survivance face aux multiples concurrences qui
émergent de partout plutôt que de les entretenir dans l’illusion
des sempiternelles lignes Maginot que nos élites inventent ici
avec le patriotisme économique, ou là avec les discours francofrançais
sur « l’intelligence économique », « la citoyenneté » …
Arrêtons de leur raconter des histoires et de leur mentir. Ne les
programmons pas pour une énième défaite, elle commence
toujours dans les esprits quand la méthode est confuse et
trompeuse.
Cessons d’être défensifs et plaintifs, renouons avec
le goût de la victoire et redonnons-leur le sens de l’ambition.
Face à l’inconcevable qui émerge il faut privilégier l’imagination,
l’audace, les décisions et surtout le sens des responsabilités.
Aujourd’hui, quelles que soient les bonnes intentions des
cahiers des charges politiques, nous enseignons l’inverse et
tuons systématiquement toute initiative ! Je suis désolé mais
désormais il faut remettre l’action et le rêve au coeur de la
formation et de l’accompagnement des jeunes générations. Il
ne faut pas qu’elles aient peur de l’échec, bien au contraire,
celui-ci est la meilleure pédagogie : « On ne progresse qu’à
force de se tromper ». Cette culture de l’apprentissage du
risque doit être au coeur du nouveau projet de société que nous
devrions privilégier. Pour le moment nous en sommes loin.
Pour la « force d’âme » nous devons leur redonner une
éducation humaniste et ouverte au monde.

Face aux défis qui
les attendent il faut compte tenu des limites de l’expertise
scientifique, des idéologies, des technologies les ouvrir à une
meilleure connaissance des cultures et à cette éducation de la
« centralité de l’autre » qui fait tant défaut aujourd’hui. Ma
pratique de la vie internationale m’a appris à faire la différence
entre la performance des « boîtes à outils » que l’on nous
enseigne dans les écoles et dans les séminaires, et qui peuvent
en effet aider à résoudre des problèmes techniques, et la
nécessaire, si ce n’est indispensable, ouverture d’esprit qu’il
faut sans cesse cultiver face aux autres cultures. Surtout quand
on est confronté sur le terrain à des projets complexes ou des
défis à priori impensables.

La plupart des approches positivistes
ne répondent pas en effet aux questions d’identité, aux
mystères de l’existence, aux ruptures existentielles que nous
vivons de plus en plus sur le terrain dans les rapports humains.
Certains me diront que cela ne concerne qu’une minorité
contrainte d’affronter la mondialisation de nos économies et la
globalisation de nos systèmes de vie. Là aussi je suis désolé,
mais je vous dis non : Quand on est responsable d’une filiale,
d’une association, d’une collectivité locale quelque part sur le
territoire français ce sont les mêmes défis à surmonter lorsque
l’on se trouve confronté à une banlieue difficile ou au rachat de
ses actifs par un actionnaire asiatique. Il n’y a plus besoin de
franchir les frontières pour se trouver impacté par les
turbulences du monde. Chaque fois la règle des 80/20
s’inverse, ce ne sont plus les instruments qui priment mais
l’humanité, la spiritualité, la proximité que l’on incarne qui fait
la différence.
Qu’en est-il de l’apprentissage de ces disciplines dites
« molles », de ces marques de considération et de respect
entre les cultures, les religions, les philosophies ? Nous avons là
un véritable déficit de vécu, de connaissance, de partage à
remonter. Il nous faut sortir du nihilisme et du cynisme
ambiant. Nietzche nous avait pourtant prévenus : « Si je suis le
bien, le mal c’est l’autre ». Rester dans cette dialectique serait
suicidaire pour notre jeunesse. Du reste elle en est consciente.

Un jour dans les rues de Paris j’ai vu sur un mur l’inscription
suivante « Dieu est mort, signé Nietzche » sous laquelle
quelqu’un avait ajouté : « Nietzche est mort, signé Dieu ». Je
crois en effet que ce début de XXIème siècle va nous obliger à
renouer avec un nouvel humanisme qui passera par un
approfondissement philosophique et spirituel. Sans ce
complément d’humanité (au sens classique du terme) notre
jeunesse n’aura pas toute la profondeur attendue pour assumer
les grands rendez-vous qui se présentent à l’horizon.
Ne nous leurrons pas, ils n’auront pas affaire qu’à ces
franchissements de seuil escomptés autour des
nanotechnologies, de la biologie, de l’environnement, de
l’énergie que sais-je et qui nécessitent en effet que notre
recherche soit plus que jamais mobilisée. Ils auront aussi à
assumer ce que leurs parents n’auront jamais connu à savoir le
retour de la guerre, de ces grands désastres qui frappent de
plus en plus durement des populations concentrées sur des
zones à risques majeurs, de ces grandes épidémies, telles le
SIDA, la grippe aviaire…, qui menacent de plus en plus nos
prétentions prométhéennes et la quiétude de notre modernité.

Tous ces rendez-vous demandent autre chose que de
l’angélisme et de l’indolence. Ils demandent des convictions et
de l’engagement. Pour les rendre possibles il faut les rendre
accessibles. Les médias ont dans ce domaine une responsabilité
considérable. Ils peuvent faciliter cette ouverture au monde ou
au contraire poursuivre sur la voie de l’abrutissement et
l’appauvrissement actuel des esprits. Pour les professionnels de
l’écran plat, les choix sont encore possibles : Celui du
voyeurisme et du populisme facile ou celui de la culture et du
divertissement intelligent ? N’oublions pas que notre jeunesse
passe entre 6 à 8 h par jour devant des écrans plats, qu’elle ne
sait vivre qu’au milieu d’un bruit permanent et qu’elle ne
perçoit les signaux du monde qu’au travers d’un filtre virtuel.

Chers amis, chers camarades, nous sommes à un moment
crucial pour notre société. Soit nous choisissons de poursuivre
dans la voie de l’hédonisme et de l’angélisme actuel pour
satisfaire les rêves désormais dérisoires des « papy boomer »,
soit nous décidons d’opter à nouveau pour une société
responsable, ambitieuse et volontariste. Dans le premier cas il
faut savoir que nous prenons en otage les jeunes générations,
que nous ne leur demanderons que de payer les factures
sociales et fiscales. Dans ce cas il nous faudra être clairs avec
elles car elles ne pourront pas satisfaire les exigences d’une
population à majorité inactive et être aux rendez-vous de
l’histoire. Elles en seront soit les victimes soit les exclus, mais
sûrement pas les bénéficiaires comme leurs aïeux. Dans le
second cas cela signifie que face au conflit de génération qui
semble poindre à l’horizon nous décidons d’assumer nos erreurs
et de mettre nos enfants en situation pour redresser le pays,
rayonner à nouveau sur le plan international, inventer de
nouvelles lignes d’horizon et cultiver d’autres formes
d’espérance que celle du matérialisme actuel. Mais ce choix
impose une rupture dans le pilotage de notre société.
N’oublions pas qu’elle vieillit et que la tendance est au repli sur
soi plutôt qu’à l’aventure, à la jouissance de nos dividendes
plutôt qu’à l’innovation, au déni de réalité plutôt qu’à la lucidité.

Les jeunes générations nous demandent l’inverse. Elles nous le
crient parfois silencieusement, parfois de plus en plus fort et de
plus en plus régulièrement, mais nous sommes emmurés dans
un autisme qui devient de plus en plus aberrant et consternant.
Elles nous demandent aussi de leur faire confiance et de savoir
les accompagner à bon escient. Il y a là un double défi pour
notre société : celui de l’écoute réciproque et celui du respect.
Cette citation de Gottfried Benne ne peut que nous interpeler
par son actualité : « On sait bien que les hommes n’ont pas
d’âme, si seulement ils avaient un peu de tenue ».
Qu’attendons-nous pour sortir de notre égoïsme et nous
engager à leurs côtés. Pourquoi exiger d’eux qu’ils s’engagent
comme nous ne l’avons jamais fait pour eux ? Ils n’attendent
que cela, que nous nous réveillons et que nous n’ayons enfin
plus peur.
Pour y arriver il faudra passer par une remise à plat de nos
modes éducatifs à tous les niveaux ? en commençant par
l’échelon familial, sans oublier celui de la formation
professionnelle qui accompagne l’ensemble de notre société
bien au-delà l’école et l’université, qui mobilisent les débats
politiques actuellement.
Tous ces niveaux devront permettre
aux jeunes générations de s’endurcir pour faire face aux
réalités et de se « durcir » pour sortir de l’angélisme actuel. Ils
devront privilégier l’entraide à l’individualisme forcené en
apprenant à travailler de façon plus intelligente en collectif et
en réseau. Ils devront aussi réapprendre le respect mutuel afin
de mieux connaître les limites et mieux appréhender les talents
de l’autre. Ils devront surtout permettre à notre jeunesse de
libérer son imagination et de recentrer ses convictions.

Retrouver le sens de l’audace et de l’engagement ne pourra
véritablement se faire qu’à ce prix. Certes heureusement
quelques-uns comme toujours incarnent ces valeurs, mais il
faut aujourd’hui les faire partager par l’ensemble de la société.
Je crois que celle-ci est en attente et est prête à aller sur ces
voies exigeantes et responsables. Il faut simplement face aux
nouvelles grammaires du futur changer le paramétrage de
notre façon de vivre et remettre un peu plus de « savoir-être »
à tous les niveaux. Arrêtons donc de tricher avec la réalité et de
mentir aux jeunes. Cessons de jouer avec ces mots qui ont été
trop entachés par des comportements ambigus et des actes
délétères, comme celui d’exemplarité, de transparence et de
solidarité… Essayons d’être tout simplement plus authentiques,
sincères, et audacieux. Là est notre vrai défi pour les jeunes
générations : c’est celui de la confiance et de la responsabilité
partagée. C’est aussi celui de la liberté ! Après tout, comme le
dit Bernard Shaw : « Liberté implique responsabilité. C’est là
pourquoi la plupart des hommes la redoutent ».

Raisons de plus
pour se battre dans ce sens et ne pas se tromper de priorités.

12/07/2010

Etat et service public

Le rôle du gouvernement dans l’économie

 

Nous sommes là au coeur d’une des grandes interrogations du moment.

Les gouvernements, les Etats de nos pays occidentaux ne sont-ils pas devenus trop pesants ?

 

Trop pesants par les pouvoirs qu’ils s’arrogent, mais aussi par les prélèvements
qu’ils opèrent sur le revenu national pour assumer les fonctions qu’ils se sont attribuées ?


Et la défense des services publics représente-t-elle vraiment autre chose qu’une lutte
désespérée pour préserver dans l’économie nationale un secteur qui puisse encore échapper au paradigme du marché ?

 

Un secteur qui resterait ainsi sous l’emprise de ces Pouvoirs Publics dont les attributions sont en train de leur glisser entre les doigts ?


A supposer même que le service public conserve dans son principe un contenu
minimum, les rapports avec l’Etat des entreprises ou des administrations qui en assument les missions ne sont-ils pas amenés, en tout cas, à évoluer profondément ?

 

http://babypolochon.files.wordpress.com/2009/07/080401_servicepublic.jpg

 

Ces questions, à l’évidence, ne se posent pas dans les mêmes termes - ou, en tout cas,
avec la même acuité - dans tous les pays.
Certaines nations sont restées foncièrement libérales, malgré les aventures dirigistes
qu’elles ont connues pour se relever des ravages engendrés par les deux grandes guerres du XXème siècle. Elles n’ont pas la même attitude vis-à-vis de leur gouvernement qu’un pays comme la France, habitué depuis quelques siècles à un Etat fort et centralisateur. Chez nous, en effet, l’intérêt général est revêtu d’une sorte de transcendance qui confère, tant au gouvernement qu’à l’Administration sur laquelle ledit gouvernement s’appuie, des droits et des pouvoirs d’exception, droits et pouvoirs refusés aux acteurs ordinaires de la sphère marchande.

 

Le système de la planification soviétique s’étant effondré avec le régime du même
nom, c’est sans doute la France qui, parmi les économies dites de marché, réserve encore à son Etat la place la plus prééminente. Au point qu’avec ses administrations toutes puissantes, ses grands monopoles de service public, ses interventions incessantes dans les mécanismes de la concurrence, on a pu dire à la fin des « trente glorieuses » que l’économie française était une économie soviétique qui avait réussi. Le fait est, en tout cas, qu’avec le niveau des prélèvements obligatoires que nous connaissons aujourd’hui dans notre pays, le revenu national des français est collectivisé à plus de moitié.


I - L’EROSION DES ETATS-NATION
S


Mais, avant d’en venir au coeur du sujet, un dernier scrupule conduit à se demander si
cette remise en cause des Etats nationaux ne serait pas seulement la conséquence éphémère des excès de dirigisme antérieurs. Il s’agirait alors d’une sorte de mouvement de balancier, qui nous pousse aujourd’hui vers l’Etat minimum, mais nous en éloignera à nouveau, bientôt, pour fuir la jungle concurrentielle et revenir vers les jardins à la française.
Il y a, certes, toutes raisons de penser qu’après avoir vanté les mérites de l’Etat sans
Pouvoir, les plus fanatiques de ce que d’aucuns appellent l’ultralibéralisme reviendront à des
conceptions moins extrêmes. Mais, sauf conflits et désastres mondiaux qui nous ramèneraient tous, qu’on le veuille ou non, à des économies de guerre, un certain retrait des Etats nationaux apparaît aujourd’hui inéluctable.


D’abord pour des raisons géographiques. Le progrès des transports, mais surtout
ceux de l’électronique ont bouleversé la dimension des espaces de décision. Déjà, pour la
Finance, pour les Bourses, l’espace efficace est mondial, et les Fonds de pension gèrent leurs actifs dans une fluidité internationale quasi parfaite. Ce qui importe à ces financiers, ce sont les perspectives d’évolution des cours des actions ; les Etats ne les préoccupent que dans la seule mesure où, par leurs interventions, ils peuvent nuire aux entreprises cotées qui les intéressent, ou fausser le jeu du marché international par le biais de leur fiscalité.


Cela étant, les Etats nationaux ne peuvent plus mener de politiques économiques et
financières qui soient réellement autonomes. En prenant peu à peu conscience, ils s’intègrent dans des ensembles plus vastes - la Communauté européenne en l’occurrence - où certaines spécificités économiques et sociales auxquelles ils tiennent ont quand même plus de chances d’être préservées qu’en affrontant tout seul la dimension mondiale. Mais, en même temps, ils perdent les pouvoirs qui sont transférés au niveau de la Communauté d’Etat à laquelle ils adhérent.


Au-delà des pouvoirs formels ainsi transférés, ils perdent aussi des libertés de fait.
Au sein de la communauté, les Etats eux-mêmes se trouvent en concurrence pour leur gestion propre : là où les prélèvements obligatoires excèdent par trop la valeur des services rendus (en terme de sécurité, d’infrastructures et de services publics), les entreprises, les cerveaux et les fortunes sont poussés à s’enfuir. En l’occurrence, d’ailleurs, c’est moins le niveau global de la fiscalité qui est en cause que les modalités de celle-ci mais, surtout, ses contreparties pour les entreprises et les résidents. Car cette concurrence entre Etats exige dorénavant de ceux-ci, non qu’ils soient minimums, mais qu’ils soient efficaces dans les services qu’ils prétendent rendre : c’est dans la seule mesure où l’Etat ne peut être efficace qu’il lui revient, alors, d’être minimum.


Mais dès lors que l’Etat voit ses pouvoirs amputés, donc son Pouvoir, et dès lors que
c’est l’efficacité de ses prestations qui est le juge du niveau de sa fiscalité, s’accroît la poussée à la décentralisation. Nombre de tâches, en effet, seront plus efficacement exercées au niveau de la Région qu’au niveau national.
Ainsi l’Etat, déjà déshabillé en dessus par la Communauté à laquelle il adhère, se voit
l’être aussi en dessous par les entités régionales qu’il coiffe.
A côté de ces raisons géographiques d’un déclin inéluctable des Etats nationaux, on
trouve aussi des raisons culturelles. Il y a un siècle, la proportion d’analphabètes de nos états occidentaux était relativement élevée. Avec la diffusion des connaissances de base, les gens n’acceptent plus aujourd’hui d’être dirigés par une aristocratie du savoir, ou prétendue telle - ce qui était déjà un progrès par rapport à celle de la force ou de la richesse. Ils remettent en cause la transcendance de l’Etat. La France n’est-elle pas une des dernières nations où l’Administration échappe au Droit de tout le monde, pour se retrancher derrière un Droit Administratif qui lui est propre, et qui est le symbole même de sa transcendance ?
Certes, le schéma traditionnel de la république subsiste, qui veut que le peuple
souverain élise des parlementaires pour le représenter, lesquels délèguent leur pouvoir à un
gouvernement qui s’appuie sur une administration à ses ordres.
Mais l’administration est-elle toujours aux ordres du gouvernement ? Le gouvernement est-il bien contrôlé par le parlement ? Et le parlement représente-t-il vraiment le peuple souverain ? D’aucuns en doutent, tiennent à s’exprimer directement par le biais d’associations ad hoc ou, plus brutalement, en manifestant dans la rue. La méfiance règne sur les mobiles réels de ceux qui nous gouvernent et l’on craint que ce qui est baptisé intérêt général ne soit que l’intérêt de la classe au pouvoir - à supposer qu’il ne recouvre pas, tout simplement, de puissants intérêts financiers. L’existence même de ces « grands commis de l’Etat », entièrement dévoués à la chose publique et qui suscitaient autrefois le respect, cette
existence est mise en doute et, au mieux, renvoyée à un passé périmé
.


Puisque l’Etat est lourd, empêtré, peu efficient, pas toujours impartial, disent les
opposants, qu’on réduise son domaine au minimum nécessaire - c’est-à-dire aux tâches dites régaliennes. Et chaque fois qu’un problème important pour la société se trouvera posé, l’Etat ne doit plus dorénavant en décider seul. Au delà du contrôle parlementaire, à supposer qu’il s’exerce vraiment, il faut laisser sourdre de la société civile des réseaux de contre-expertise qui, avec l’appui des médias, obligeront à ouvrir un débat public et sans préalable. L’Etat, l’Etat français tout spécialement, voit ainsi ébranlée sa fonction de mère tutélaire, qui aime et protège ses enfants-citoyens.
Certes qu’un volcan érupte, qu’une marée noircisse les côtes, qu’une tempête casse
tout, et l’on se retourne aussitôt vers l’Etat. Il s’agit sans doute, alors, de l’Etat redistributeur,
qui mutualise très utilement les risques anormaux - encore que des Compagnies d’assurance et de réassurance pourraient s’en charger. Mais c’est aussi l’Etat tutélaire auquel on fait appel, cet Etat tutélaire qui est censé protéger le citoyen contre tous les risques de la vie. On conteste son autorité, son droit à l’exercer, mais on lui reproche aussi de n’en pas faire assez, puisqu’il prétend s’occuper de tout et faire le bonheur des gens malgré eux.

 

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II - SERVICE PUBLIC, SERVICE MARCHAND


C’est clair, l’Etat-nation n’est plus ce qu’il était. Mais il est encore. Alors, de quoi
est-il dorénavant fondé à s’occuper ?
Eh bien, on attend de lui qu’il rende des services à la mesure des ponctions qu’il fait
sur le revenu national. Et que, ces services, lorsqu’il ne s’agit pas de tâches spécifiquement
régaliennes, il les rende mieux ou pour moins cher que le feraient des entreprises privées
soumises aux dures lois de la concurrence.
Au surplus, l’Etat doit-il édicter le Droit ou le laisser sourdre librement de la société
civile ? S’arroger le monopole de son exercice, ou se contenter de normaliser des procédures ?
Vaste sujet, parmi bien d’autres qui sortent du cadre de cet exposé. On se limitera ici
aux services susceptibles d’entrer dans la sphère économique - expression alambiquée pour éviter l’expression de « services marchands ».
Pourquoi ne pas parler d’emblée de services marchands ? Parce que, si la catégorie
factuelle est bien définie, elle n’est pas la même dans chaque pays, et elle a beaucoup évolué dans l’histoire.
Il n’y a pas si longtemps, à en croire les romans de cape et d’épée, la police était une
activité privée. Les carrosses de personnalités, les convois de marchandises étaient entourés par une troupe de cavaliers, recrutés et rémunérés par les intéressés pour assurer leur protection contre les brigands ou les paysans affamés. Certes, dans les grandes villes, la prévôté assurait quelques rondes de nuit, mais il ne s’agissait là que d’un service minimum,
tout à fait insuffisant pour garantir la sécurité de toute personne détenant la moindre forme de richesse, qu’il s’agisse de l’or des messieurs ou de la vertu des dames.
Aujourd’hui, la gendarmerie est nationale, la police est urbaine et, en principe, un
niveau très satisfaisant de sûreté est assuré partout... hors quelques banlieues chaudes et
certains trains de nuit. Mais, lorsqu’il s’agit de risques spéciaux, hors normes, force est encore de recourir à l’initiative privée. Les ministres et les gangsters s’offrent des gardes du corps, les grandes surfaces recrutent des vigiles et les convoyeurs de fonds font appel à des polices privées qui protègent leurs véhicules blindés.
La sécurité des personnes et des biens n’est donc pas une tâche régalienne par essence.
Du minimum exercé autrefois par les pouvoirs publics, on est passé à un bon niveau,
réputé assuré à tous par la collectivité, au bénéfice tant de ceux qui pourraient rémunérer des gardes du corps que de ceux qui n’en auraient pas les moyens : il s’agit bien là d’un service public fourni aux pauvres comme aux riches.
Est-ce à dire que dans un monde ultralibéral et sans préoccupations redistributives, on
en reviendrait aux milices et gardes du corps privés ? Sans doute pas car, à partir d’un certain niveau de sécurité, la fonction relève de la catégorie économique des monopoles naturels, du fait de son rendement croissant : il est clair que le long d’une rue bourgeoise, et sauf risque spécial (potentat ou malfrat), il est beaucoup moins coûteux d’assurer collectivement la sécurité que d’avoir, devant chaque porte, des gardes du corps qui ne s’intéressent qu’à l’occupant et laisseront égorger les autres.


Rendement croissant, monopole naturel, redistribution et égalité de traitement entre
les riches et les pauvres, on est bien là devant un service public, un service public se
substituant à des initiatives qui, si elles étaient restées privées, auraient été trop coûteuses et trop inégalitaires.
Mais ce n’est pas un service public marchand, parce que le service rendu n’est pas
individualisable - sauf à en revenir au garde du corps spécialisé. En effet, dès lors que, dans un segment de rue, un habitant s’abonnerait à une police publique payante, tous ses voisins en bénéficieraient gratuitement, de sorte que chacun attendrait que l’autre s’abonne. Dans ce cas là, pas d’autre solution que l’abonnement obligatoire, payé par tous. C’est ce qu’on appelle l’impôt - lequel, en fait, n’est pas payé par tous, mais pour d’autres raisons qui sont sans effet sur les effectifs de la police.


Arrêtons-nous un instant, par contraste, sur un autre service public qui, lui, pourrait
être privé et payé par les bénéficiaires : l’éducation nationale.

Sachant ce que coûte l’élève moyen dans les classes successives du collège et du
lycée, on pourrait imaginer que l’Etat, après avoir décrété l’enseignement obligatoire, distribue des bons d’éducation à tous les enfants d’âge scolaire, et laisse les parents choisir les écoles qui leur paraîtraient les plus efficaces. Soucieux de ne pas distribuer son argent pour rien, l’Etat conserverait la certification du produit en fixant un noyau de programme obligatoire et des examens normalisés de fin d’études secondaires. Entre les établissements scolaires en concurrence, c’est le taux de réussite à cet examen final qui serait la principale mesure du succès et l’objet de la compétition.


A une époque où notre système éducatif, quoique moins pire que beaucoup d’autres,
suscite bien des critiques, ce recours à la concurrence ne serait pas sans mérite. La compétition existe déjà, d’ailleurs, entre les écoles publiques et les écoles privées subventionnées. N’est-il pas intéressant de noter que nombre de personnalités dites de gauche, dès lorsqu’elles en ont les moyens, envoient leurs enfants dans ces écoles privées, payantes et souvent religieuses ?
On n’en hésite pas moins à aller jusqu’au bout de l’idée. Car le risque d’une
concurrence exacerbée entre établissements scolaires, c’est de transformer ceux-ci en ces
« boîtes à bachot » dont l’objectif n’est pas de contribuer à l’éducation et à la culture de
l’élève, mais de s’en tenir strictement aux caractéristiques de l’examen qui est censé vérifier la qualité du produit. Comme c’est inévitablement le cas face à tous les processus de
certification normalisés, le système joue d’abord la qualité puis, avec le temps, joue les critères de la qualité.
D’aucuns objecteront que les parents sont là pour faire la distinction entre les
établissements réellement formateurs et les usines à baccalauréat. Certes. Mais ce n’est vrai que pour les parents qui ont déjà, eux-mêmes, un certain niveau d’éducation.
On n’avancera pas plus loin sur ce terrain miné. Il est clair que notre système éducatif
français manque cruellement d’émulation concurrentielle. Mais il est clair aussi que celle-ci
peut facilement dégénérer. Du moins pour les collèges et les lycées car, pour les universités, l’exemple des Etats-Unis notamment montre qu’à ce niveau, la concurrence est possible. Et cela, tout simplement, parce que la qualité du diplôme, la qualité du produit, est sanctionnée par le niveau et l’étendue des embauches à la sortie. Autrement dit, par le marché. Ce qui n’est plus le cas, aujourd’hui, pour la masse des bacheliers.

 

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III- LES SERVICES PUBLICS MARCHANDS


Ayant noté que la distinction entre service public d’Etat et service public marchand
n’est pas inscrite dans le marbre, venons-en aux activités de service public qui étaient
généralement assumées, dans nos pays, non par les administrations d’Etat mais par des
entreprises - que celles-ci soient privées ou publiques.

L’énumération de ces activités est intéressante. On trouve dans la catégorie le service
des eaux, l’électricité, le gaz, le chemin de fer, les télécommunications, la poste, autrefois les lignes aériennes.
Il apparaît aussitôt que toutes ces activités ont une caractéristique commune : ce sont
des activités de réseaux, réseaux de fils électriques, réseaux de conduite de gaz ou d’eau,
réseaux de chemins de fer, « réseau » aérien ou postal.
Ce n’est pas un hasard.
Les activités de réseaux sont foncièrement, en effet, des activités à rendement
croissant. Pour distribuer deux fois plus de kwh sur une zone d’un kilomètre carré, la dépense passe de 100 à 140 si l’on est seul, parce qu’il suffit de renforcer le réseau en le « maillant » .
Elle double de 100 à 200 si l’on s’y met à deux pour le doubler. On a donc intérêt à opérer seul le plus tôt possible, donc à constituer un monopole. Et, si l’on vous en empêche pour
maintenir deux compétiteurs face à face, le coût du service augmente considérablement. De 140 à 200. Dans les activités de réseaux, l’apparition de monopoles territoriaux est donc naturelle et spontanée : on parle de « monopoles naturels ».
Mais dès lors qu’elle détient un monopole, l’entreprise peut abuser de la situation et
rançonner sa clientèle afin de maximiser ses profits. Elle en a même le devoir, si elle est privée, pour assumer ses obligations à l’égard de ses actionnaires.
L’Etat doit donc intervenir d’une manière ou d’une autre pour protéger la clientèle
contre les abus du monopole.
Il le peut
• soit en transférant la propriété de l’entreprise à la collectivité pour substituer
un autre objectif à celui du profit maximum,
• soit en fixant les prix du service, ou du moins en les plafonnant,
• soit en mettant en concurrence les candidats à l’activité en cause, le gagnant
étant celui qui s’engage à pratiquer durablement les prix les moins élevés.
On reconnaît là les trois méthodes de maîtrise des monopoles : la nationalisation, la
régulation et la concession.
Mais, à partir du moment où la collectivité prend les choses en main, elle est conduite
à manifester des préoccupations sociales. Il ne viendrait à l’idée de personne d’intervenir dans le secteur concurrentiel pour faire en sorte que l’épicerie d’un village de montagne pratique les mêmes prix que ceux de la grande ville voisine : il faut bien tenir compte des frais de transport de la marchandise. Mais dès lors qu’il y a réseau, donc monopole naturel, donc intervention de la collectivité, celle-ci se sent tenue de manifester des préoccupations de service public, d’organiser l’accès le plus large possible au service, de veiller à ce que celui-ci soit rendu
partout à un prix abordable — si ce n’est péréqué à travers tout le territoire — et de s’assurer que le fournisseur du service ne se rattrapera pas sur la qualité là où, du fait de la péréquation, les recettes ne couvrent pas les coûts.


Autrement dit, l’électricité, l’eau, le chemin de fer ne sont pas des services publics
par essence. Pourquoi pas, aussi, la boulangerie, la boucherie, la cordonnerie ? Tout le monde a besoin de pain, de viande, de chaussures. Et l’on peut imaginer un monde - kafkaïen si ce n’est soviétique - où ces biens essentiels verraient leurs prix péréqués sur l’ensemble du territoire par le truchement d’un organisme central ad hoc, planificateur et redistributif.
Les obligations de service public de ces activités marchandes de réseau ne tiennent
donc pas à la nature du service rendu. Elles résultent du caractère de monopole naturel desdites activités, qui oblige la collectivité à se manifester. Dès lors que celle-ci intervient
démocratiquement sous le contrôle des électeurs, plus nombreux chez les pauvres que chez les riches, elle ajoute à sa fonction indispensable de surveillance des prix, celle de faire respecter des obligations de service public.


Mais le caractère de service public des activités de réseaux tient aussi à une autre
raison. Pour implanter leurs réseaux, les entreprises de la catégorie sont amenées à emprunter des voies publiques ou leur sous-sol. Et, lorsqu’il s’agit de traverser des propriétés privées, la collectivité intervient par voie d’expropriation et d’indemnisation chaque fois que le promoteur du réseau et la victime de son implantation ne peuvent parvenir à un accord qui satisfasse les deux parties. Qu’elle autorise l’usage de la voie publique, ou qu’elle exproprie, la collectivité est amenée à invoquer l’intérêt général, et donc à garantir des contreparties de caractère social, qui sont celles du service public.
Il n’en reste pas moins que le fait primaire, le fait essentiel, c’est qu’il s’agit de
réseaux, donc de monopole naturel. Et le problème majeur qui est posé à l’économiste, ce n’est pas de définir et de discuter les obligations du service public - problème politique - mais de savoir comment l’Etat peut contrôler, ou faire contrôler, ces monopoles naturels et les empêcher d’abuser de leur pouvoir... du moins quand ils en ont réellement.

 

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IV - LE CONTROLE DES MONOPOLES NATURELS


Comment contrôler les monopoles ?
C’est certainement une grossière erreur, bien que répandue, que de mettre toutes ces
entreprises de réseaux dans le même sac.
On peut, pour simplifier, en distinguer trois grandes catégories :
1/ celles pour qui le monopole du produit entraîne celui du service rendu : c’est le cas
de la distribution de l’eau potable, dont les concurrents susceptibles de rendre le même service
à savoir l’eau en bouteille ou le puits - sont si lointains que le monopole du produit, l’eau du robinet, entraîne celui du service : disposer d’eau potable à discrétion.
C’est aussi le cas de l’électricité, qui n’est réellement concurrencée par le
gaz ou le fuel dans les services qu’elle rend que pour la chaleur « bête », c’est-à-dire la chaleur livrée sans aucune sophistication - à la différence de la chaleur électrique fournie en atmosphère contrôlée ou le long d’une chaîne de fabrication.
2/ La deuxième catégorie est celle des entreprises qui ont le monopole du produit - le
voyage en chemin de fer - sans avoir le monopole du service rendu (le transport, soumis à la concurrence de la Route ou de l’Air). C’est aussi le cas de la distribution du gaz, concurrencée par le fuel ou l’électricité sur toute sa gamme de services qu’elle rend.
3/ La troisième catégorie, enfin, est formée des monopoles qui ont cessé d’être
naturels. La cas typique est celui des lignes aériennes. Du temps de Mermoz, remplacer un
avion hebdomadaire entre deux capitales par deux avions plus petits ou à moitié vides était
parfaitement exclu. Il y avait monopole naturel par effet d’indivisibilité. Aujourd’hui, une
centaine d’avions quotidiens relient Nice à Paris, et il n’y avait plus aucune raison de maintenir par la force du Droit un monopole qui avait cessé de s’imposer par la force des choses.
Les télécommunications sont entrées dans cette catégorie depuis quelques années.
D’abord parce que se trouvent dorénavant en compétition trois types de réseaux, le réseau
hertzien, les câbles optiques et les satellites. Mais aussi parce que le coût des réseaux euxmêmes, dont le progrès a formidablement développé les capacités, est devenu très faible vis-àvis des charges terminales d’émission et de réception des messages. Or ce sont des réseaux, et non des installations terminales, que naissent les phénomènes de rendement croissant qui conduisent à l’apparition et à l’acceptation d’un monopole naturel.
Ces trois catégories, à l’évidence, appellent un traitement différent.
Pour la troisième, puisque les causes d’un monopole naturel ont disparu, qu’on laisse
tout simplement jouer la concurrence, et que les meilleurs l’emportent.


Si l’Etat doit encore intervenir, c’est pour réglementer la sécurité, veiller à ce que ne se
constituent pas des cartels. Mais le régulateur, c’est le marché.
Ainsi en va-t-il dorénavant pour les lignes aériennes. Encore faudra-t-il un jour se
décider à régler le problème des aéroports, et des créneaux, où ce sont trop souvent des moeurs de monopoles nationaux qui règnent encore.
Pour les télécoms et avec l’explosion d’internet, l’ouverture à la concurrence est
certainement indispensable. Mais celle-ci doit encore être organisée et disciplinée. D’où la
création d’autorités de régulation en charge de faire fonctionner équitablement le marché. Il
n’est pas exclu, d’autre part, qu’apparaissent un jour, après la phase de bouillonnement actuel
autour d’internet, d’autres monopoles dans le domaine du virtuel, monopoles qu’il faudra bien maîtriser.
Pour la deuxième catégorie, celle où le monopole du produit n’implique pas celui du
service rendu, qu’on laisse là encore jouer la concurrence : la SNCF ne peut abuser de ses tarifs ni de sa clientèle pour la bonne et simple raison que le transport en chemin de fer est
étroitement concurrencé par le transport routier ou aérien.
Nulle nécessité, là, de faire intervenir artificiellement de nouvelles concurrences,
comme on l’a fait en séparant le réseau et son emploi, avec l’apparition de trains privés et
concurrencés sur des voies qui, restées monopolistiques, factureront leurs services sous la
surveillance d’une autorité régulatrice. Si une telle novation peu avoir des effets bénéfiques
pour le fret, elle n’est guère adaptée aux trafics de voyageurs, pour lesquels les problèmes
d’horaire et de sécurité lient intimement l’exploitation du réseau et la circulation des trains.
S’il y a un problème avec les chemins de fer, ce n’est pas l’absence de concurrence
mais l’absence de sanction au déficit : dans le secteur privé, il est clair que la concurrence
échouerait dans sa tâche de compression des coûts, et de service de la clientèle au meilleur prix, si les entreprises concurrentes pouvaient accumuler indéfiniment des déficits sans la sanction de la faillite et de la disparition.
La SNCF doit conserver les lignes qu’elle déclare rentables. Les lignes dites non
rentables seront mises aux enchères par les collectivités intéressées, qui choisiront
l’enchérisseur acceptant la subvention la plus faible - quitte à renoncer au service ferroviaire si ladite subvention leur paraît excessive, comparée à celle dont se contenterait un
concessionnaire de lignes d’autobus. La SNCF, du fait de son expérience et de ses installations, gagnera nombre de ces enchères. Dorénavant en charge des seules lignes qu’elle a déclarées rentables, sans ou avec subvention, elle se doit d’équilibrer son budget. Et, si elle n’y parvient pas, on remettra aux enchères les lignes déficitaires.
Dès lors que la concurrence récupérera ainsi sa morale, la SNCF pourra retrouver le
prestige que lui valent ses mérites, et les libertés qui sont la contrepartie de son retour dans le monde des sociétés responsables de leurs résultats.
Ainsi, dans cette catégorie d’entreprises déjà soumises à la concurrence pour les
services qu’elles rendent, le problème qui se pose aux Etats est moins de susciter de nouvelles concurrences internes, que de redonner sa morale au compte de résultats.
Quant à la première catégorie, celle des monopoles qui, faute de concurrence sur les
services qu’ils rendent, peuvent abuser de leur prix, elle appelle une régulation qui n’est plus, comme pour les télécoms, une « régulation de marché » mais une « régulation tarifaire ».
Dans le cas de l’eau, la tradition est à la concession. Les candidats au service de l’eau
sont mis en concurrence par les collectivités intéressées, et l’emportera celui qui s’engage à

pratiquer durablement les tarifs les plus faibles. Ce qui est, sur le papier, un système parfait de régulation tarifaire. Mais il est impossible de s’engager pour trente ans sur un niveau (ou une séquence) de tarifs. Des procédures de révision doivent être prévues, dont l’expérience montre que, dans le passé, elles ont quasiment toujours joué en faveur du concessionnaire. Autrement dit, la prospérité est assurée dès lors qu’on a gagné la concession. Ce qui incite à tous les sacrifices pour l’obtenir, sacrifices qui sont parfois sanctionnés par les tribunaux.
Le cas de l’électricité appellerait un long développement. Mais ce n’est pas en tant
qu’ancien patron d’EDF que j’ai été sollicité de m’exprimer devant vous. Au surplus, vous
pourriez être tentés de me taxer de partialité ou, pire encore, de conservatisme si je critiquais par trop les solutions préconisées par les autorités de Bruxelles. Je me contenterai donc de dire quelques mots du sujet.
a) Le monopole de l’électricité est un vrai monopole, quasiment libre de ses prix de
vente s’il échappe à tout contrôle. Qu’il suffise de rappeler que, sauf pour quelques très gros
clients, les tarifs allemands étaient supérieurs de 25 à 35 % aux tarifs français ; et cela, sans
conséquence notable sur l’étendue du marché - ce qui est bien la caractéristique d’un vrai
monopole.
De leurs côtés, les tarifs anglais excédaient les tarifs français d’au moins 20 %...
On voit l’importance de la rente de monopole qu’EDF aurait pu exploiter.
b) Les caractères du monopole naturel ne portent que sur les réseaux, pas sur les
activités de production. Il peut être commode, et économique, de maintenir cette production
dans un ensemble intégré, mais la concurrence a aussi ses mérites, et seule la pratique peut trancher. Rien n’y oblige en tout cas.
c) On ne sait pas facturer les services du réseau de transport. La preuve en est qu’on
a dû se rabattre un peu partout sur le « tarif timbre-poste », qui fait payer forfaitairement
l’entrée ou la sortie du réseau sans tenir compte de la distance. Or, à la différence des télécoms, ce ne sont pas les charges terminales d’accès ou de sortie qui sont coûteuses dans l’électricité, c’est le réseau lui-même, avec ses pertes et ses coûts d’infrastructure. Au surplus, apparaît désormais une sorte de rareté intrinsèque des lignes, donc de la distance, dès lors qu’il est pratiquement impossible aujourd’hui d’installer de nouvelles lignes à travers les paysages. Un tarif qui facture les charges terminales, lesquelles ne posent aucun problème, et pas la distance, qui en pose un, ne peut prétendre orienter rationnellement les choix du consommateur...
d) Le régulateur, si régulateur il y a, n’est plus un régulateur de marché mais un
régulateur tarifaire. C’est lui qui fixe les tarifs ou les plafonne. De lui dépendent les cours de
Bourse (si les acteurs sont de statut privé) : on l’a bien vu avec l’explosion des cours des
actions, et des stock-options, dans les premières années d’activité du régulateur britannique de l’électricité. C’est un pouvoir exorbitant.
e) L’électricité étant foncièrement non stockable, l’abandon des contrats à long terme,
à base de tarifs, pour y substituer des marchés spot conduit à une formidable instabilité des
prix.

Telles sont les données du problème. Sous la pression des autorités bruxelloises,
auxquelles les divers pays de la communauté se sont peu à peu ralliés, parfois à leur corps
défendant, le secteur de l’électricité a été traité selon le modèle standard des théoriciens du
sujet : dissocier le réseau, siège du phénomène de rendement croissant et condamné au
monopole, d’une part, et l’emploi libre et concurrentiel de ce réseau, d’autre part.
Ce qui était naturel pour le réseau routier - personne n’a jamais songé à nationaliser la
circulation automobile pour rationaliser l’emploi des routes ;
ce qui était judicieux pour les télécoms où apparaissent partout des ferments de
concurrence ; on l’a fait aussi pour les chemins de fer, ce qui n’était ni évident, ni nécessaire ; et on l’a fait aussi pour l’électricité : le monopole des réseaux sera conservé puisqu’on
ne peut faire autrement ; et n’importe qui pourra s’adresser au producteur de son choix pour
acheter son électricité, quitte à payer un péage forfaitaire au responsable du réseau chargé
d’acheminer l’électricité à son destinataire.
A un régulateur ad hoc la charge de veiller alors au bon fonctionnement du marché là
où la concurrence va jouer, de fixer ou de plafonner les péages du réseau resté monopolistique, et d’autoriser les tarifs destinés à la clientèle restée captive.
Qu’un vent de concurrence puisse ainsi traverser le secteur en balayant quelques
archaïsmes et défauts de productivité, plus ou moins importants selon les pays, ce n’est sans doute pas inutile. Mais, dans la durée, la solution est mauvaise eu égard aux caractéristiques très particulières de l’électricité. Le seul problème est de savoir si les autres solutions ne sont pas pires. L’avenir le dira.


 

Conclusion


Ainsi les rapports entre Etat et services publics sont-ils en pleine effervescence.
Même les services assurés depuis des décennies en tant qu’activité publique
pourraient échapper à un Etat dorénavant limité à ses fonctions essentielles.
En tout cas, les disciplines de la concurrence et du marché ont bien des mérites, dont
les Etats devraient plus souvent s’inspirer pour nombre de tâches réputées régaliennes.
Quant aux grands services publics de réseaux, qui furent souvent inefficaces ou le sont
devenus, la tendance est de livrer à la concurrence tout ce qui peut l’être, le monopole naturel n’étant reconnu et accepté que pour les réseaux eux-mêmes, pas pour leur emploi.
Mais cette solution ne s’impose pas nécessairement dans les secteurs où le monopole
du produit n’implique pas celui du service rendu : il suffirait de laisser jouer la concurrence et
de sanctionner les déficits.

Et ladite solution soulève de gros problèmes dans les secteurs où, faute de
concurrence sur les services rendus, les prix de monopole doivent être maîtrisés : la
nationalisation fut trop souvent inefficace, et la mise en concurrence des concessions trop
souvent faussée, mais la régulation est trop inévitablement acrobatique.
On peut sans doute regretter que l’esprit de système ait conduit les Etats à traiter
tous les monopoles de la même manière, sans s’arrêter un instant aux particularités des métiers de chacun. Peut-être le balancier reviendra-t-il en sens inverse, ici ou là, après quelques années d’expérience.
Mais, même si cette expérience doit être limitée dans le temps, une bonne cure de
concurrence, quels que soient les secteurs, n’aura pas été inutile.

 

M. Marcel BOITEUX,

http://www.strategie.gouv.fr/IMG/gif/boiteu.gif

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Texte paru dans Economie Publique, n° 8, 2001/2

08:46 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : économie, état, etats-nations, etat-providence, europe | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

08/06/2010

Les entreprises publiques, jusqu'à quand?

Pour la France, la grande époque des entreprises publiques vient de couvrir les
deux tiers du XXe siècle avec trois dates majeures qui concernent trois amples
mouvements de nationalisations : 1936 et les nationalisations décidées par le
gouvernement du Front Populaire ; les nationalisations de 1945-1946
postérieures à la Libération, enfin les nationalisations de 1981-1982 sous le
gouvernement Mauroy.

 

http://www.ifag-alumni.com/documents/chiffre_daffaires_entreprises_publiques.jpg


Sans doute n’y a-t-il pas de lien juridique évident entre une politique de
nationalisation et la question des entreprises publiques, car il est toujours
possible de créer ex nihilo une entreprise de cette nature. Mais les faits nous
montrent que la quasi-totalité des entreprises publiques proviennent d’une
nationalisation, que les entreprises demeurent en apparence telles quelles ou que
les autorités publiques décident des regroupements ou la recomposition d’un
secteur économique.


Pendant la période considérée, les entreprises publiques ont fait partie du
paysage juridique et économique. Mais, depuis les années 1986-1990, des
opérations de privatisation ont montré que la tendance s’était inversée.
Aujourd’hui le paysage a changé et la place de ces entreprises se réduit chaque
jour en même temps que l’idéologie qui les sous-tendait est en train de s’étioler,
même dans les partis politiques qui avaient été les plus fermes partisans d’un
secteur public dominant ou, au minimum, d’une « économie mixte ».


Le thème de l’avenir des entreprises publiques mérite donc d’être étudié et
approfondi. Il appartient d’ailleurs à la plus proche actualité avec, par exemple,
la loi du 10 février 2000 sur l’électricité, la privatisation en cours du gaz de
France, les discussions des autorités françaises avec la Commission des
Communautés européennes sur les privatisations et les règles de la concurrence ;
Il faut rappeler que les politiques de nationalisation, à l’époque où elles
triomphaient, ont eu un puissant effet multiplicateur. Les raisons en sont
nombreuses. Il convient tout d’abord de rappeler que la France a, dans sa
constitution, un texte qui remonte au préambule de la constitution de 1946 mais
qui subsiste sans qu’il puisse être question de l’abroger :


« Tout bien, toute entreprise qui a ou acquiert les caractères d’un service
publique national ou d’un monopole de fait doit devenir la propriété de la
collectivité ».


Notre constitution est sans doute la seule au monde (si l’on excepte peut-être
les rares Etats communistes qui subsistent) qui contienne une pareille
disposition.


Pour donner une définition large, on dira qu’une entreprise publique est une
entreprise dont l’intégralité du capital appartient à la Nation., c’est-à-dire en fait
à l’Etat. Au surplus, la jurisprudence du Conseil d’Etat a décidé qu’était aussi
une entreprise publique celle dont la majorité du capital appartient à l’Etat. Il en
résulte donc que toutes les sociétés d’économie mixte qui ont ce caractère sont
aussi des entreprises publiques. Enfin, les unes et les autres, depuis qu’elles
existent, ont entrepris des politiques très actives de filialisations visibles ou
invisibles.


À la veille des premières privatisations, en 1986, le domaine des entreprises
publiques s’était amplifié de façon considérable d’autant plus que les expressions
de « service public » et de « secteur public » permettaient de justifier cette
extension.
Mais une privatisation n’est pas le contraire d’une nationalisation. Dans les
deux cas, le coût économique et financier de l’opération est supporté par la
nation, même si l’opération est en principe nulle.
Il est donc indispensable de savoir quel est aujourd’hui l’état de la question.

 

http://www.philippetastet.com/contenu/abonnes/Magic/images/president-f-t.jpg


Voici en pdf les différents dossiers détaillés:

 

En conclusion:


Les cinq importants rapports qui viennent d’être présentés permettent d’avoir

une vue claire de ce que sera l’avenir des entreprises publiques.

Qu’on permette d’abord à l’auteur de cette conclusion de faire une prédiction,

même si elle est périlleuse : dans un avenir prévisible et dans tous les États

modernes, il n’y aura plus jamais de nationalisations.


Les motifs qui justifient cette prédiction ont été exposés à plusieurs reprises.

Ils sont à la fais juridiques ,économiques et philosophiques.

Les motifs juridiques résultent essentiellement de règles internationales qui

s’imposent aux Etats, celles de l’OMC mais surtout celles de l’Union européenne

telles qu’elles sont interprétées et appliquées par la Commission et la Cour de

justice. Mais elles sont aussi d’ordre interne, telles qu’elles ont été formulées par

le Conseil constitutionnel aussi bien en 1982 qu’en 1986 et 1996.


Les raisons économiques tiennent à la mondialisation et au développement des

règles sur la liberté d’entreprendre et surtout sur la liberté de concurrence.

Quant aux raisons philosophiques, elles tiennent à la disparition d’une idéologie

qui entendait affirmer l’excellence des entreprises économiques gérées par l’Etat.

Est-ce dire que les entreprises publiques telles qu’on les entendait ne

constituent plus qu’un phénomène résiduel et que ceux qui les défendent ne

livrent plus qu’un combat d’arrière-garde ? La réponse est certainement négative

d’autant plus qu’aussi bien les juges européens que les juges français ont tracé un

périmètre à l’intérieur duquel celles de ces entreprises qui gèrent des services

publics pourront subsister. Mais ils ont retrouvé à ce propos la signification

initiale du service public avec toute sa valeur en rejetant les dévoiements atteints

dans les périodes précédentes.


Au surplus, la disparition des entreprises publiques, même dans les secteurs

monopolistiques (on pense à l’électricité et aux télécommunications), laisse la

place à des mécanismes de régulation par lesquels se maintient un certain

interventionnisme étatique. Mais, dans ce cas encore, on retrouve des notions

classiques du droit public. Ce qui aura disparu, même dans ce cas, c’est la gestion

camouflée ou non de secteurs économiques par l’État avec tous les abus qu’elle

comportait de façon consubstantielle.


Le retour à une vision épurée du service public et de la réglementation

économique permettra de rétablir un relatif équilibre dans les systèmes

étatiques. Mais quel temps perdu !


Hommage rendu à Roland DRAGO,

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lire bio, cliquez

03/06/2010

Promesse sarkozienne, limiter les fonctionnaires!

Certes certains ne seront pas remplacés 1/2; Mais sont-ils moins et mieux rétribués, mieux considérés? Que nenni !

 

Les  fonctionnaires sont toujours plus nombreux!


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cliquez, lire une piqûre de rappel de wiki; bio

En vingt-cinq ans, la France a gagné 7 millions d'habitants mais aussi 1 million de fonctionnaires. Quelques semaines avant sa mort, c'est plutôt sur un ton désabusé que Philippe Séguin, le président de la Cour des comptes, dressait le bilan des différentes lois de décentralisation. Comme à l'accoutumée, il n'épargnait personne et surtout pas l'État. Endetté jusqu'au cou, celui-ci tance régulièrement les collectivités locales. Il n'est pourtant pas le mieux placé pour faire la leçon aux maires et aux présidents de Conseils généraux.


Envol des effectifs

En dépit des transferts de compétences opérés depuis un quart de siècle, les administrations nationales ont continué à faire de la graisse. Fin 2006, elles délivraient 350 000 fiches de paie de plus qu'en 1981. Un phénomène que le ministère de l'Agriculture a illustré jusqu'à la caricature. Ses effectifs ont pratiquement doublé en trente ans alors que la France perdait près d'un million de paysans durant la même période.


Les chiffres

Au nombre de 5,2 millions, les fonctionnaires représentent aujourd'hui près de 20 % de l'emploi total en France. Ils se répartissent en trois grandes catégories. La fonction publique de l'État (2,4 millions), la fonction publique territoriale (1, 6 million) et la fonction publique hospitalière (1,2 million). Entre 1980 et 2006, la fonction publique territoriale est celle qui a connu la plus forte hausse de ses effectifs : 62 %. En 2007, les communes employaient 1 million de personnes, les structures intercommunales près de 420 000, les Départements 213 000 et les Régions seulement 22 000 agents. Les effectifs de ces dernières devraient encore augmenter avec le transfert à venir des personnels administratifs des lycées et des établissements d'enseignement agricole.

L'État a commencé à balayer devant sa porte. Fin 2011, 150 000 postes auront été supprimés en vertu du principe pas toujours pertinent du non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. En revanche, tout reste encore à faire au sein des collectivités locales qui ont recruté à tour de bras depuis vingt-cinq ans. De 1980 à 2006, le millefeuille administratif hexagonal a été très gourmand en emplois publics. Le nombre des fonctionnaires territoriaux est ainsi passé de 1 à 1,66 million.


Selon l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), un tiers seulement de la hausse des dépenses des collectivités locales s'explique par les transferts de compétences liés aux lois de décentralisation. Les Régions, qui ne représentent pas plus de 2 % des effectifs totaux, les Départements, dont la croissance des personnels (+ 28 %) s'explique par le renforcement de leurs prérogatives en matière d'éducation, de routes et d'action sociale, ne sont pas les premiers responsables de cet emballement.

L'explosion salariale s'est essentiellement concentrée dans les communes (+ 47 %) et les structures intercommunales (+ 147 %), là où paradoxalement les transferts de compétences ont été les moins significatifs. En 1999, la création de l'échelon intercommunal devait donner aux Communautés de communes, aux Communautés d'agglomération (+ de 50 000 habitants) et aux Communautés urbaines (+ de 500 000 habitants) les moyens de fournir des prestations de meilleure qualité à moindre coût. Elles ne sont pas au rendez-vous. Les préfets, dont la carrière dépend du pouvoir politique, n'ont pas voulu censurer les découpages des élus. L'adoption de contours géographiques non adaptés a maintenu en vie nombre de syndicats intercommunaux dont la disparition était pourtant programmée. L'intercommunalité a favorisé un empilement de dispositifs et de territoires. L'impact des 35 heures, le renforcement ou la création de services dans le cadre de nouvelles attributions ont certes pesé sur les effectifs. Mais ils n'expliquent pas tout et surtout pas cette incapacité à lutter contre la superposition des lieux de décision.

 

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qu'en est-il?


Compétences enchevêtrées

Chaque collectivité souhaite renforcer ses domaines d'intervention au motif qu'auparavant l'État le faisait mal avec un personnel insuffisant. À l'arrivée, cela se traduit par des bureaux, des informaticiens, des secrétaires et des voitures en plus sans que les besoins soient véritablement évalués. Insidieusement s'est créée une dynamique de dépenses que seule une véritable mutualisation des moyens pourrait contrarier. Là où les élus tentent de la mettre en œuvre, les résultats ne sautent pas aux yeux du profane. La Ville de Pau et la Communauté urbaine Pau-Pyrénées ont ainsi mis en commun divers services. Cela n'a pas empêché les effectifs de croître de 5 % et la masse salariale de 18 % entre 2003 et 2007.

Selon la Cour des comptes, l'envol des effectifs tient aux mesures d'accompagnement de la décentralisation, à l'extension des périmètres publics et la création de nouveaux échelons. Vingt-cinq ans après le premier mouvement de décentralisation, la répartition des compétences entre les collectivités et entre les collectivités et l'État reste aussi peu lisible qu'elle est coûteuse. Traitement des déchets, logement social, culture, formation… Trop souvent, il y a pléthore d'intervenants, à l'image de ce qui se passe dans la sphère éducative, où deux services cohabitent, l'un au Département, l'autre à la Région, pour s'occuper de l'immobilier des collèges et des lycées.


Conséquence de ce véritable cancer qu'est le cumul des mandats, les grands élus et les féodaux provinciaux qui siègent au Sénat et à l'Assemblée nationale forment des lobbies redoutables. Soucieux de protéger leur pré carré, ils bloquent toute refonte des attributions territoriales susceptible de rendre la prise de décision plus rapide et moins onéreuse. Les collectivités territoriales sont certes bien moins endettées et beaucoup mieux gérées que l'État. Mais, à l'heure où les contribuables acquittent en moyenne 1 500 euros d'impôts locaux chaque année, la chasse au gaspillage ne pourra pas être longtemps différée.

 

Source: provenance à priori d'un journaliste de Sud Ouest du 24 mai 2010 ?

 

Les trois fonctions publiques - d'Etat, territoriale et hospitalière - employaient au 31 décembre 2003, 5 millions de personnes, hors emplois aidés. Soit un salarié sur cinq, selon un rapport présenté mardi en Conseil supérieur de la Fonction publique d'Etat (FPE). "Entre 1982 et 2003, l'emploi public a augmenté de 24%" alors que dans le même temps, l'emploi total a augmenté de 13%. La Fonction publique territoriale (FPT) avec une croissance de 42%, absorbant à elle seule, 47% des emplois publics créés sur cette période, souligne le rapport. Dans le même temps, les effectifs de la fonction publique hospitalière (FPH) ont progressé de 28% et ceux de la Fonction publique d'Etat de 14%. Les emplois aidés (CES, CEC, emplois jeunes) représentaient fin 2003, 232.600 personnes.

Au delà, le rapport permet de préciser le portrait des fonctionnaires:  81% des agents sont titulaires ou militaires (4 millions de personnes), 15% sont non titulaires (768.000 personnes), le restant des effectifs, soit 4%, étant constitué d'ouvriers d'Etat (56.000 personnes), de médecins des hopitaux publics (94.000 personnes) et d'assistantes maternelles des collectivités territoriales (55.000 personnes). Les femmes - 59% des emplois - sont largement majoritaires de même que les agents de la catégorie C (la plus basse) - 49% des emplois -, suivis par les agents de la catégorie B qui représentent environ le quart des effectifs totaux et même 37% des agents de la Fonction publique hospitalière.

 

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ah oui!!

 

Vision IFRAP, fonctionnaire et agriculture

 

Bientôt un fonctionnaire par ferme !


Chaque année, la "ferme France" perd entre 20 000 et 30 000 exploitations agricoles. Ainsi, en 2005, notre pays comptait 884 000 actifs agricoles pour 545.000 fermes contre le double 20 ans plus tôt. Notre administration a donc suivi le mouvement, créant des postes supplémentaires de fonctionnaires pour "accompagner" cette révolution administrative de l’agriculture. Ils sont ainsi passés de 30.000 à 38.000, fonctionnaires de l’enseignement agricole compris, pendant cette période.

Depuis 1992, trois réformes majeures de la PAC (Politique agricole commune) ont eu lieu, s’accompagnant à chaque fois d’une plus lourde complexité administrative. Pour s’en rendre compte, il suffit d’essayer de remplir un des nouveaux documents de déclaration PAC, demandé chaque année aux agriculteurs et contenant pas moins de 7 pages de formulaires à remplir, accompagnés d’une notice explicative de 16 pages, d’une notice détaillée supplémentaire de 12 pages ainsi que de photos aériennes de leur exploitation sur lesquelles ils doivent compter les arbres de leurs parcelles.

Alors qu’enflait le volume de déclarations et formulaires en tous genres, les fermes disparaissaient et les fonctionnaires se multipliaient. En prolongeant les tendances observées depuis plus de dix ans, nous pouvons essayer de calculer la date exacte où le nombre de fonctionnaires agricoles égalera le nombre d’exploitations… L’iFRAP vous annonce qu’en 2025, la France n’aura plus besoin d’agriculteurs ! En effet, comme le montre le graphique ci-contre, si rien ne change, la France comptera à cette date autant de fonctionnaires que d’exploitations agricoles, soit à peine plus de 50.000 !



Espérons qu’à cette date, ils en auront profité pour faire des stages de formation, avec 3 à 4 millions de vaches à traire quotidiennement, ils risquent d’avoir du travail !

Julien Lamon IFRAP juillet 2006

13:33 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fonctionnaires, sarkozy | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

31/05/2010

Réforme de l'Etat, voire davantage changer les institutions!

Le changement de raisonnement, clé de la réforme de l'État

1 - La crise de l’État est universelle, du moins dans tous les pays développés. Elle est le résultat naturel et inéluctable de la révolution des activités humaines à laquelle nous assistons - l’élimination progressive des activités d’exécution et la transformation des pratiques manageriales et du cycle économique qui les accompagne.
L’État actuel est touché à deux niveaux à la fois, dans ses moyens et dans ses méthodes, d’une part, car il est la plus grande entreprise de services d’un pays moderne et dans ses objectifs, d’autre part, : servir une Société travaillant essentiellement sur le relationnel et l’immatériel.

 

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la Belgique ici, l'Etat poulpe

 

2 - Dans la plupart des pays occidentaux, des efforts considérables sont déployés pour faire face à cette crise, particulièrement en développant des modèles d’intérêt général fondés sur des raisonnements en système et non plus hiérarchiques.
La singularité de la France dans ce domaine, c’est son retard à expérimenter et à innover. Son attachement aux modèles anciens n’est pas dû à son hostilité à l’ultralibéralisme mais à la force de ses propres modèles élitiste, hiérarchique et déductif.


3 - Le modèle social est le plus souvent évoqué. Il est fondé sur l’existence d’une super élite très peu nombreuse sélectionnée trop tôt, sans expérience pratique, qui a vocation à occuper les grands postes de l’État et des affaires.
L’écart entre cette super élite et le reste des cadres de l’État entraîne naturellement une tendance au comportement hiérarchique qui reste, malgré ses efforts, le seul moyen de l’élite de peser sur la réalité. D’où, la difficulté à s’affranchir d’une tradition anachronique d’autoritarisme inefficace. Ce modèle a aussi, bien sûr, sa source dans les pratiques de formation de cette élite qui sont particulièrement contraignantes : ascèse des classes préparatoires et des concours, insistance sur les connaissances formelles et la logique du raisonnement.
Le modèle intellectuel est peut-être ce qui reste le plus profond. Il est fondé sur la priorité de l’idée et un certain mépris pour la mise en oeuvre. " L’intendance suivra " est un aphorisme qu’on ne retrouve qu’en France.

 

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L'idée est bonne et nécessaire, quoique c'est un changement d'institution et non une réforme, mais qu'attendez-vous ?

 

4 - La réforme de l’Etat en France est essentielle. Elle ne pourra réussir que si la France s’ouvre aux échanges dans le grand mouvement de réforme qui est en train de s’accomplir avec la rénovation des politiques publiques, à partir de techniques d’écoute et d’analyse permettant de meilleures prises de décision, d’une part, et une véritable évaluation de leurs résultats, d’autre part.
Au lieu de revendiquer l’exception, nous devons à tout prix jouer notre rôle de partenaire actif d’un changement majeur de civilisation. Cette ouverture au changement doit créer un climat ouvert à l’expérimentation et à l’innovation.


5 - La rénovation du système des grandes écoles et surtout des deux majeures, l’école Polytechnique et l’ENA, est la condition et le moyen de ce changement de raisonnement indispensable.
Ces écoles doivent devenir des foyers intellectuels pratiquant, au plus haut niveau international, recherche, conseil et formation.
Pour qu’elles s’écartent du modèle de raisonnement unique qui est encore le leur, il faut qu’elles ne prennent leurs étudiants que plus âgés, après une demi-douzaine d’années d’expérience, et que leur enseignement soit fondé sur la discussion de cette expérience.


La formation, elle-même, doit avoir pour objectif : l’apprentissage de l’écoute - les responsables français sont encore formés à tout savoir, donc à ne pas écouter - la gymnastique de l’analyse et de la stratégie. Les élèves devraient, d’autre part, apprendre sur le terrain les techniques d’évaluation et les modes de réflexion stratégique pour la préparation des décisions.

Par Michel CROZIER

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