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02/06/2011

L'Europe et les révolutions arabes

Plusieurs mois après le début des révolutions arabes, quelles leçons l'Europe doit-elle en tirer ?

 

Pour Arshin Adib-Moghaddam, professeur à l'université de Londres, le Vieux Continent ne doit pas succomber au mythe du conflit entre islam et Occident et se lancer dans une diplomatie plus ambitieuse et plus indépendante. Imaginez que je suis un Martien tout juste arrivé sur Terre et que j'ignore tout du Moyen-Orient. Comment m'expliqueriez-vous ce qu'il se passe actuellement dans le monde arabe? Il s'agit d'un grand soulèvement en faveur de la démocratie, de la liberté, de l'indépendance et des droits de l'homme. Et c'est un fait inédit depuis la chute de l'Empire ottoman. Tous les pays arabes sont nés de la désintégration de cet empire. Certains possèdent une histoire distincte en tant qu'Etats-nations, comme l'Iran, la Turquie, et dans une certaine mesure l'Arabie saoudite, mais l'époque coloniale a eu de profondes répercussions sur leur politique intérieure à tous. Des structures étatiques autoritaires y ont fait leur apparition parce que les nouveaux Etats se sont efforcés de faire naître une idée de ce signifiait être syrien, irakien, jordanien, etc. Les soulèvements actuels sont enracinés dans les sociétés elles-mêmes et appellent à une autre politique. De nouvelles chaînes de télévision diffusent l'information avec une grande indépendance, ce qui est aussi une nouveauté pour la région. Grâce à elles, une conscience politique d'un nouveau genre, une nouvelle approche de la vie politique et, par là-même, de nouvelles exigences, ont pu se faire jour. La population exige que les élites au pouvoir rendent des comptes et exige la justice sociale.

 

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Cela signifie-t-il que les sociétés arabes sont en train de triompher de cet héritage autoritaire ?


Que se passe-t-il vraiment?

Pour comprendre le phénomène de l'autoritarisme dans cette région, il faut rappeler que ces pays sont les héritiers d'une période coloniale violente, puis de la résistance postcoloniale.

 

Les militaires se sont installés au sommet de ces Etats, sans développer de structures étatiques organisées. En Europe, ces structures-là sont le produit de plusieurs siècles d'évolution. Il y a eu la Révolution française, deux guerres mondiales, Hitler, les guerres de Mussolini et de Franco. La société civile ne s'est développée en Europe que très lentement, et c'est sur ses fondements, ensuite, qu'est née une démocratie viable et qui a dû faire ses preuves. Le monde arabe, lui, n'a jamais eu le “luxe” d'avoir une Histoire. Mais aujourd'hui, les structures nées à la base de la société se rebellent contre l'autorité de l'Etat et sa souveraineté. Et il n'y a pas de marche arrière possible.


Quel sens donner à ces révolutions arabes pour l'Europe?

Les défis en matière de stratégie et de sécurité sont nombreux, car c'est tout le paysage politique qui change. On est face à des gouvernements émergents qui prêteront une oreille plus attentive à leur société, et à des sociétés nouvelles qui exigeront une politique étrangère indépendante de l'Occident. Ce n'est pas un hasard si l'Egypte et la Tunisie n'ont pas soutenu l'intervention en Libye. L'Egypte se prépare par ailleurs à revoir ses relations avec l'Iran, ce qui jusqu'ici était un tabou absolu. L'Union européenne et les Etats-Unis vont devoir se préparer à ces nouvelles relations qui vont apparaître dans la région, et qu'elles pourront bien moins contrôler qu'il y a encore tout juste un an. Il y a là des ressemblances avec l'Amérique latine, où les régimes furent par le passé beaucoup plus dociles avec les Occidentaux. Et tout comme les ingérences impérialistes ne sont plus possibles en Amérique latine, elles ne le seront bientôt plus en Asie occidentale [terme privilégié ces derniers temps par certaines organisations internationales, dont l'ONU, pour éviter l'eurocentrisme de “Moyen-Orient” ou “Proche-Orient”].

 

Serait-ce une sorte de deuxième vague de décolonisation?

Moins d'influence politique directe des Occidentaux, mais malgré tout, une influence accrue des idées occidentales? Incontestablement. Après tout, on n'a pas vu d'antiaméricanisme déclaré dans ces révolutions arabes. La Turquie coopère par ailleurs avec l'Europe, tout en poursuivant aussi ses propres objectifs. Personnellement, je pense que c'est une bonne chose. Ou plutôt que cela soutient la cause de la paix dans toute la région. Le Moyen-Orient a besoin d'une stratégie de sécurité qui ne serve pas les intérêts d'acteurs extérieurs.


Que pensez-vous des politiques adoptées en Occident à l'égard des révolutions arabes?


L'Union européenne devrait avoir une politique bien plus indépendante des Etats-Unis qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent. Cela s'est vu dans bien des domaines, en Irak, dans le conflit israélo-palestinien, et plus récemment avec l'Iran. L'Europe devrait défendre ses propres intérêts. Et l'Iran devra être amené à la table des négociations. La politique de marginalisation et de sanction à son égard est un échec. On ne peut rien pour arrêter le projet nucléaire iranien, et il n'y a pas de solution militaire. Tout le monde le sait. Et l'Union européenne fait un meilleur interlocuteur pour ce dialogue que les Etats-Unis, parce qu'elle ne porte pas de fardeau historique [avec l'Iran]. Il y a aussi des considérations stratégiques à prendre en compte. Par exemple, comment acheminerons-nous le pétrole et le gaz d'Afghanistan à l'avenir ? Ne vaudrait-il pas mieux faire passer les oléoducs et les gazoducs par l'Inde, le Pakistan et l'Iran plutôt que par la Russie ? De la même façon, l'opération libyenne est une erreur. L'Europe a des liens étroits avec le monde arabe et musulman, il faut qu'elle l'admette.


Vous dites que l'opération libyenne est une erreur: pensez-vous que l'Europe n'aurait pas dû intervenir? Même si cela voulait dire pour elle assister au massacre de l'opposition par Kadhafi?


La solution aurait consisté, dès le départ, à organiser si possible une conférence réunissant
Kadhafi et son opposition autour des grands acteurs régionaux. Si des initiatives diplomatiques avaient été prises au tout début, je pense que Kadhafi n'aurait pas réagi de la
même façon : quand vous voyez qu'une autre voie est possible, vous hésitez davantage à massacrer votre propre peuple. L'intervention militaire a au contraire aggravé les violences en Libye. On ne soumet pas les gens en les bombardant, pas plus qu'on n'intervient militairement en espérant créer une situation nouvelle.


Qui défend le régime de Kadhafi, selon vous?

Il bénéficie encore de soutiens, cela ne se résume pas à l'emploi de mercenaires. Que va-t-il advenir des vestiges de ce régime? Une diplomatie stratégique pourrait permettre de sortir de cette impasse.


La Libye serait-elle un nouvel Irak pour l'Occident, plus proche des frontières de l'Europe?


Personne ne connaît exactement la nature du mouvement dans l'est de la Libye. Il est en tout cas loin de n'être formé que de libéraux et de démocrates. Il réunit d'innombrables forces tribales qui ont chacune leurs ambitions, ainsi que des djihadistes. Cette situation est du pain bénit pour Al-Qaida, car ces événements s'intègrent parfaitement dans sa conception d'un monde défini par le conflit entre islam et Occident. Une résolution militaire de la situation libyenne serait déplorable.

 

Ce que nous disent les révolutions arabes.
Source, journal ou site Internet : mlada Fronta DNES
Date : 30 mai 2011
Auteur : Jan Fingerland


Profil Arshin Adib-Moghaddam
Né dans une famille iranienne, Arshin Adib-Moghaddam a grandi essentiellement en Allemagne. Il enseigne aujourd'hui à la prestigieuse faculté d'Etudes orientales et africaines à l'université de Londres. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont le dernier en date, A Metahistory of the Clash of Civilizations [“Une métahistoire du choc des civilisations”], passe
en revue les conflits interculturels dans l'histoire européenne, des guerres médiques à la lutte contre le terrorisme aujourd'hui, en passant par les Croisades.

 

11:05 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : révolution, arabe, europe, autoritarisme, démocratie | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

27/05/2011

Dette: 120 000 € par salarié irlandais! Vite un trèfle à 4 feuilles!

Le gouvernement irlandais est bien parti pour devoir assumer une dette de près de 250 milliards d’euros en 2014. Le spectre d’une faillite nationale durable et chaotique se précise,
prédit l'économiste Morgan Kelly. L’Irlande est menacée de ruine économique. Six mois après le renflouement de 85 milliards d’euros orchestré par l’UE et le FMI, alors que la dette publique irlandaise se retrouve classée à peine un cran au-dessus du néant et que la ruée sur les banques irlandaises commence à menacer les comptes privés, on pourrait croire que l’opération de sauvetage déclenchée en novembre dernier a déjà lamentablement échoué. Au contraire, du moins du point de vue de ses architectes de la BCE, elle a connu un succès retentissant. Il y a une chose que vous devez comprendre à propos du renflouement irlandais.

 

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Il n’avait pas pour but de redresser suffisamment les finances du pays pour que le gouvernement puisse recommencer à emprunter sur les marchés obligataires à des taux raisonnables. Pour la plupart des gens, c’est ça, théoriquement, un renflouement. Au lieu de
cela, le renflouement irlandais n’avait qu’un seul objectif, c’était de faire peur aux Espagnols pour qu’ils rentrent dans le rang, en démontrant de façon frappante que les sauvetages de l’UE ne sont pas pour les timorés. Et jusqu’à preuve du contraire, le plan de la BCE a fonctionné.


Ayant le choix entre finir pieds et poings liés comme l’Irlande — objet de la dérision internationale, contrainte de payer des taux exorbitants sur les fonds du renflouement tandis
que ses ministres rendent des compte à un maître de conférence hongrois — et s’amender, ils ont évidemment choisi cette dernière solution.


Une dette de 120 000 euros par salarié
Mais pourquoi était-il nécessaire, ou du moins opportun, pour l’UE d’imposer un effondrement économique à l’Irlande afin d’effrayer l’Espagne ? La réponse tient à un défaut
fondamental, et potentiellement mortel, dans la conception de la zone euro : elle ne dispose
d’aucun moyen de faire face à de grandes banques insolvables. Du temps où l’euro était en
projet, vers le milieu des années 90, il ne serait venu à l’esprit de personne que des banques prudentes et robustes comme AIB ou la Banque d’Irlande, dirigées par d’anciens rugbymen un peu lents, pourraient un jour emprunter des dizaines de milliards à l’étranger, puis tout perdre sur des prêts immobiliers louches. Si le naufrage n’avait concerné que les banques irlandaises, il aurait été possible de concocter un vague plan de sauvetage. Or, d’aucuns soupçonnent encore les banques espagnoles — qui ont accouché d’une bulle immobilière presque aussi boursouflée que celle de l’Irlande, mais au sein de la neuvième économie de la planète — de dissimuler des pertes aussi énormes que celles qui ont fait sombrer leurs homologues celtes. Fait unique au monde, la Banque Centrale Européenne ne s’appuie sur aucun gouvernement capable de lever des impôts. Pour sauver un système bancaire aussi étendu que celui de l’Espagne, il faudrait que des pays d’Europe engagent des ressources massives dans un Fonds Monétaire Européen : une idée si complexe sur le plan politique, et si coûteuse sur le plan financier qu’elle ne sera envisagée qu’en dernier recours, pour éviter l’effondrement de la zone euro. Pour la BCE, il est plus simple aujourd’hui de croiser les doigts en espérant que l’Espagne s’en tirera toute seule, aiguillonnée par l’Irlande, dont on a fait un exemple. L’insolvabilité irlandaise est désormais moins une question d’économie que d’arithmétique. Si tout se passe comme prévu, ce qui est d’ailleurs toujours le cas, la dette publique irlandaise atteindra les 250 milliards d’euros, mais ces différences sont sans importance. D’une façon ou d’une autre, on parle d’une dette publique supérieure à 120 000 euros par salarié, soit 60 % plus élevée que le PIB.

 

D’après les règles empiriques des économistes, quand la dette publique dépasse le revenu national, une petite économie est menacée de défaut de paiement (les grandes économies, comme le Japon, peuvent aller beaucoup plus loin). L’Irlande est tellement dans le rouge que des modifications de détail dans les termes du renflouement ne feront aucune différence : nous allons boire la tasse.


Satisfaite, la BCE a prêté à l’Irlande l’argent nécessaire au remboursement des banques qui
avaient prêté à l’Anglo et à la Nationwide. Elle se retrouve maintenant dans une situation où, par conséquent, les banques qui ont prêté au gouvernement irlandais risquent de perdre
l’essentiel de leur argent. Autrement dit, la crise bancaire irlandaise s’inscrit dorénavant dans une crise de la dette souveraine européenne plus générale.


L'Irlande ou la version européenne de Porto Rico
Face à la paralysie politique dans l’UE, et avec une Banque Centrale Européenne qui estime avoir avant tout pour mission d’apaiser les rédactions de la presse allemande à scandales, il est plus que probable que du fait de la crise de la dette européenne, d’ici un ou deux ans, le temps que les banques françaises et allemandes reconstituent leurs réserves amoindries, les économies insolvables soient contraintes à la faillite sous une forme ou sous une autre. Ne nous y trompons pas : si, dans des pays comme la Grèce ou l’Argentine, il est presque normal que le gouvernement soit en défaut de paiement, pour un pays comme l’Irlande, qui tirait parti de sa réputation de havre de sécurité financier, une faillite serait une catastrophe. Les faillites souveraines durent des années, les créanciers s’abstenant jusqu’à ce qu’ils soient sûrs d’obtenir de meilleures conditions, ou revendant leurs créances à ce que l’on appelle des fonds vautours, qui s’engagent dans des procédures interminables à l’étranger pour faire saisir des actifs nationaux comme les avions. Ces fonds d’investissement spécialisés n’ont qu’un but, extorquer de l’argent contre la promesse de ne plus nuire aux Etats concernés. Pire encore, une faillite ne permettra en rien de redresser les finances de l’Irlande. Compte tenu des autres engagements de l’Etat irlandais (vis-à-vis des banques, de la National Asset Management Agency [NAMA structure publique de défaisance de l'Etat irlandais, chargée de racheter les actifs toxiques des banques], de l’UE, de la BCE et du FMI), pour qu’une faillite ramène la dette publique à un niveau gérable, il faudra plus ou moins éliminer les titulaires d’obligations régulières. Malheureusement, les obligations en question sont pour la plupart entre les mains de banques et d’assureurs irlandais. En d’autres termes, nous nous sommes embarqués dans un jeu futile de passe à dix : l’insolvabilité a d’abord été transmise des banques à l’Etat irlandais, puis de nouveau de l’Etat aux banques et aux compagnies d’assurance. Il est probable que l’Irlande finira comme une sorte de protectorat de l’UE, version européenne de Porto Rico. Et si nous ne voulions pas nous laisser entrainer sur la pente actuelle et dégringoler vers une faillite commanditée par la BCE et une ruine nationale inexorable, pouvons-nous y faire quelque chose ? Il nous reste un moyen d’en sortir. Un moyen qui n’est pas sans douleur, mais qui nous ferait quand même moins mal que ce que l’Europe est en train de nous préparer. Que l'Irlande refuse le plan de sauvetage, c'est une question de vie ou de mort nationale. Et cela exige deux choses du gouvernement : qu'il se désengage des établissements bancaires, et qu'il remette son budget à l'équilibre immédiatement. Les banques, d'abord. Si la BCE ne veut pas sauver les banques irlandaises, elle ne peut pas non plus les laisser aller à la faillite et provoquer une vague de panique qui s'emparerait de toute l'Europe.


S'arracher aux griffes d'institutions malfaisantes
L'Irlande a intérêt à se retirer du système bancaire en rendant aux établissements bancaires les actifs rachetés par la NAMA et en reprenant ses billets à ordre aux banques. La BCE découvrira alors cette vérité économique fondamentale qui veut que, si vous prêtez 160 milliards d'euros à des banques insolvables soutenues par un Etat insolvable, vous n'êtes plus un créancier : vous devenez le propriétaire. La Banque centrale européenne pourra à terme prendre une gomme et, là où figurait le terme "Prêt d'urgence" dans les comptes des banques irlandaises, effacer et écrire “Capitaux” à la place. Et quand elle le fera, ce sera son problème à elle, pas le nôtre. D'un seul coup, l'Etat irlandais diminuerait ainsi sa dette de moitié pour revenir à la somme plus vivable de 110 milliards d'euros. La BCE n'aura aucun moyen de sanction contre les banques irlandaises, à moins de vouloir déclencher une panique catastrophique en Espagne et dans le reste de l'Europe. Pour l'Europe, la seule réaction possible serait de couper ses financements à l'Irlande. D'où le deuxième volet d'action pour la survie national : ramener le budget national à l'équilibre, et sans délai.

 

Ramener les emprunts de l'Etat à zéro immédiatement n'est certes pas sans douleur, mais c'est le seul moyen de nous défaire de ces requins du crédit qui entendent nous punir pour l'exemple. En équilibrant sans délai notre budget, nous montrons que les problèmes de l'Irlande sont dus presque exclusivement aux activités de six banques privées et, du même coup, nous nous arrachons aux griffes de ces institutions malfaisantes. Qui plus est, cette mesure envoie au reste du monde le message que l'Irlande (qui a montré il y a vingt ans comment un petit pays pouvait se sortir de la pauvreté grâce à l'énergie et travail de ses habitants, mais est tombée depuis aux mains de voleurs et de quelques politicards qui sont leurs sbires) est de retour et n'a aucune envie de plaisanter. Evidemment, nous savons tous que rien de tout cela ne se produira. Le monde politique irlandais a trop pris l'habitude de recevoir des récompenses de Bruxelles pour se mettre à attaquer l'UE, même lorsqu'il s'agit d'une question de vie ou de mort du pays. Il est plus facile de se laisser conduire les yeux bandés, en attendant qu'on nous passe la corde au cou et qu'on ouvre sous nos pieds la trappe de la faillite.

 

L’Irlande vers le naufrage
Source, journal ou site Internet : The Irish Times
Date : 17 mai 2011
Auteur : Morgan Kelly

07:41 Écrit par HUMANITAS dans Parlons vrai et sans détours | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : irlande, dette, morgan kelly, économiste, économie, fmi, ue, banques | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

12/05/2011

Les Etats face à la drogue, a quand la dépénalisation, la légalisation du cannabis?

Pourquoi la guerre antidrogue lancée dans les années 1970 est-elle un échec ?

Le nombre de consommateurs et la production ont augmenté. Or, les dirigeants mondiaux n'ont jamais tenté de changer de stratégie. C'est inédit. On dépense des milliards dans un plan qui ne marche pas. La prohibition de la cocaïne, par exemple, alimente l'activité des mafias et des guérillas meurtrières dans les pays producteurs.

 

Législation du cannabis thérapeutique dans le monde en 2006


Depuis 2001, consommer une drogue dure ou en détenir une petite quantité n'est plus un délit au Portugal.
Quels sont les résultats?
Globalement la situation sanitaire s'est améliorée. Le nombre d'overdoses a diminué. La consommation n'a pas connu le boom auquel on aurait pu s'attendre. Enfin, la criminalité liée aux drogues a reculé. C'est positif pour les Portugais. Mais il s'agit d'une initiative isolée qui ne résout rien au niveau mondial.


Comment résoudre ce problème planétaire?
La dépénalisation prend seulement en compte l'aspect consommateur, et non les problèmes qui concernent les pays producteurs. Elle ne considère pas le trafic de drogue dans son ensemble. C'est pourquoi il faut une révision mondiale des politiques antidrogue et pas seulement des ajustements au cas pas cas. C'est d'ailleurs ce que préconisent les signataires de l'appel de Vienne lancé fin juin 2010, parmi lesquels figurent des prix Nobel et trois anciens présidents d'Amérique Latine, le Colombien César Gaviria, le Mexicain Ernesto Zedillo, le Brésilien Fernando Enrique Cardoso.


A quoi ressemblerait ce nouveau modèle de régulation des drogues ?
On peut imaginer des solutions différentes selon les pays et selon les types de drogue. Un système souple pour le cannabis, de type coffee shop, comme aux Pays-Bas. Pour les drogues dures, un système un peu plus verrouillé de type pharmaceutique, où les produits seraient vendus par des pharmacies labellisées qui effectueraient un accompagnement du consommateur. La publicité de ces produits serait évidemment interdite et les doses strictement régulées par l'Etat. A ce jour, 180 à 250 millions de consommateurs ont essayé ces substances alors qu'elles sont interdites et dangereuses. Dans un système légalisé et contrôlé, la pression sociale pèserait sur le consommateur. La légalisation de la drogue mérite au moins qu'on y réfléchisse. Mais le sujet reste tabou. En France, l'idée d'une dépénalisation ou d'une légalisation des drogues fait peur. Pourtant, le nombre de consommateurs de psychotropes remboursés est très important dans notre pays. Il y a une schizophrénie. Le débat est nettement plus avancé aux Etats-Unis ou en Angleterre, et je ne parle pas du Portugal et des Pays-Bas. Il faut appliquer à la drogue les méthodes que l'on emploie dans la lutte contre l'alcoolisme : légalisation accompagnée de prévention et d'éducation. Pour le moment, la lutte antidrogue est aussi inefficace que la Prohibition dans les années 1930 aux Etats-Unis.

 

La lutte contre la drogue est un échec mondial
Source, journal ou site Internet : L’Express
Date : 10 mai 2011
Auteur : Jules Giraudat

 

Législation du cannabis thérapeutique en Europe en 2006

 

 

Par ailleurs, voir ici les différents dossiers se référant de la drogue; Aussi une nouvelle étude démontrant que le cannabis non seulement ne permet pas le cancer du poumon, mais pourrait plutôt le guérir.. source:

Marijuana cuts lung cancer tumor growth in half, Harvard study shows

 

The active ingredient in marijuana cuts tumor growth in common lung cancer in half and significantly reduces the ability of the cancer to spread, say researchers at Harvard University who tested the chemical in both lab and mouse studies.

They say this is the first set of experiments to show that the compound, Delta-tetrahydrocannabinol (THC), inhibits EGF-induced growth and migration in epidermal growth factor receptor (EGFR) expressing non-small cell lung cancer cell lines. Lung cancers that over-express EGFR are usually highly aggressive and resistant to chemotherapy.

THC that targets cannabinoid receptors CB1 and CB2 is similar in function to endocannabinoids, which are cannabinoids that are naturally produced in the body and activate these receptors. The researchers suggest that THC or other designer agents that activate these receptors might be used in a targeted fashion to treat lung cancer.

 

Le cannabis existe sous plusieurs formes médicales, dont la disponibilité dépend de la législation du pays où il est autorisé :

  • Bedrocan (18% dronabinol) Bediol (11%) et Bedrobinol (6% + 7,5% CBD): formes naturelles disponibles en pharmacie depuis 2005 (Hollande et pays importateurs : Espagne, Italie, finlande par exemple) et délivrés sur prescription médicale ;
  • Marinol (dronabinol) : prescrit par exemple pour le traitement des nausées et des vomissements liés à la chimiothérapie, ainsi que pour l'amélioration de l'appétit chez les malades atteints du sida. Il est autorisé dans la plupart des pays européens, comme par exemple l'Allemagne, l'Italie et le Royaume-Uni ;
  • Cesamet (nabilone) : voir Marinol ;
  • Sativex : prescrit par exemple pour le traitement des douleurs associées à la sclérose en plaques. Il est autorisé au Canada depuis 2005.
  • Aujourd'hui, les applications thérapeutiques du cannabis sont de plus en plus reconnues. Les applications thérapeutiques connues sont répertoriées par l'Association Internationale pour le Cannabis Médical:

  • Nausées et vomissements
  • Anorexie et cachexie
  • Spasmes
  • Troubles du mouvement
  • Douleurs
  • Glaucome
  • Épilepsie
  • Asthme
  • Dépendance et état de manque
  • Symptômes psychiatriques
  • Maladies auto-immunes et inflammations
  • Divers, syndromes variés

Les connaissances scientifiques dans ce domaine ne cessent de progresser, comme le montre l'évolution exponentielle du nombre d'études réalisées ces dernières années (Graphe). Durant la dernière décennie, ce nombre a plus que doublé, élevant le nombre total de publications à plus de 8000 entre 1990 et 2000. Le nombre de maladies, pathologies ou troubles traitables s'élève à plus de 200[8],[9],[10]

  • Il est question de propriétés scientifiquement reconnues :
    • analgésiques : malades en phase terminale et pour les douleurs chroniques résistantes aux traitements traditionnels ;
    • relaxantes et somnifères : malades en phase terminale, troubles du sommeil ;
    • anti-spasmodiques : sclérose en plaque, épilepsie ;
    • anti-vomitives : traitement des effets secondaires de la chimiothérapie ou d'autres traitements lourds ;
    • stimulant l'appétit et redonnant l'envie de manger : lutte contre la cachexie (maigreur extrême) et favorise la prise de poids ;
    • broncho-dilatatrices : asthme ;
    • anti-inflammatoires : le cannabinol CBD (voir Cannabinoïde) non psychoactif est connu pour ses affinités avec les récepteurs CB2 situés sur les cellules immunitaires T.
    • anti-psychotiques [2] : traitement alternatif de la Schizophrénie[11] ;
    • anti-depresseur[12] ;
    • anxyolitiques ;
    • sédatives[13] ;
    • vaso-dilatatrices : glaucome, migraines.
  • Depuis les années 90, le cannabis et les cannabinoïdes qu'il contient suscitent un engouement croissant de la part des laboratoires de recherche. Entre 2000 et 2007, plus de 9000 articles scientifiques ont été publiés [14]. Ce nombre a plus que doublé en dix ans. Ainsi, ces études, répertoriées sur la base de données scientifique de IACM, suggèrent que le cannabis pourrait être utilisé à des fins thérapeutiques dans un grande diversité de maladies et de pathologies[15]:
    • une alternative efficace pour le traitement des symptômes chroniques (impulsivité, anxiété, distractibilité, ...) du Trouble Déficit de l'Attention / Hyperactivité (TDAH) (modulation de la Dopamine par le système endocannabinoique, ciblé par les phytocannabinoides du cannabis) ;
    • une alternative efficace pour le prurit cholostatique réfractaire ;
    • un agent thérapeutique contre des maladies neuro-dégénératives et la dystonie (perturbation du tonus musculaire), la paraplégie, l'hyperkinésie,
    • un agent thérapeutique pour le traitement de la maladie de Parkinson,
    • un agent thérapeutique pour la réduction des tics liés au syndrome de Tourette [16],
    • un agent thérapeutique pour le traitement des maladies auto-immune comme la Sclérose en Plaques,
    • un agent anti-prolifératif : rémission de tumeurs cancéreuses au cerveau (ainsi que ralentissement de la progression de certains cancers du poumon, sein et de la leucémie) ;
    • un agent inhibant les sécrétions d'acide gastrique et pouvant jouer un rôle favorable sur la prévention des ulcères, des diarrhées ;
    • un agent améliorant les troubles comportementaux des patients atteints de la maladie d'Alzheimer ou d'Autisme ;
    • une alternative pour le traitement de la dépression passagère ou chronique (implication CB1 dans la modulation de la Sérotonine, des troubles de l'humeur, des angoisses et des Troubles Post-Traumatiques ;
    • une alternative pour le traitement des troubles du sommeil et de l'anxiété ;
    • un agent de substitution pour le traitement des dépendances à l'alcool, aux opiacés (Héroïne), aux stimulants (Cocaïne) et aux somnifères (Benzodiazépine).


Aujourd'hui il existe un seul ouvrage↑ (Ref: Docteur en Médecine Franjo Grotenhermen - Cannabis en Médecine : Un guide pratique des applications médicales du cannabis et du THC, 2009, Editions Indica) qui répertorie l'ensemble des conditions traitables par les cannabinoides, écrit par un médecin et recemment traduit en français (www.editionsindica.com) il parcourt l'ensemble des capacités médicinales de cette plante et certains de ces usages. Par ailleurs de nombreux ouvrages existent en langues étrangères (anglais, allemand,espagnol, ...).

10/05/2011

Des libéraux en Chine, cela existe...!!

Le régime de Pékin est en désarroi, estime le professeur de droit He Weifang. D’où le retour des méthodes répressives d’un autre âge Dans le climat de répression accrue et de reprise en main politique qui règne en Chine, faire entendre sa voix d’intellectuel libéral est une gageure. He Weifang, professeur de droit à l’Université de Pékin, en sait quelque chose: quand il a tenté de faire paraître un papier d’opinion sur les dérives de l’exercice de la justice dans la ville de Chongqing (sud-ouest), où une «campagne rouge» bat son plein, les trois titres les plus ouverts de la presse chinoise se sont vu refuser l’autorisation de le faire.

 

http://carnetsdenuit.typepad.com/carnets_de_nuit/images/stg_6442.jpg

 

Seul un quotidien de Shanghai a osé.

 

«Vous comprenez, Bo Xilai [chef du Parti de Chongqing] peut faire chanter des chansons rouges et dire que c’est socialiste, mais les libéraux peuvent difficilement exprimer ouvertement leurs critiques. Sinon, ils sont épinglés comme faisant le jeu de l’Occident et comme ennemis de la Chine»

 

,nous explique-t-il. La pirouette idéologique qui a permis de lancer les réformes économiques en Chine communiste il y a trente ans – «Ce qu’on ne peut pas dire, on peut le faire. Ce qu’on peut faire, on ne peut pas le dire», avait lancé Deng Xiaoping – devient un exercice périlleux dans les périodes de tension, comme aujourd’hui, où la Chine craint une contagion des révoltes arabes.


Hystérie sécuritaire
Jeudi 28 avril, le camp libéral, une nébuleuse intellectuelle et sociologique davantage que politique, a pourtant tenté de donner de la voix. Sous la forme d’un article d’opinion cinglant publié par le très officiel Quotidien du peuple. Une citation attribuée à Voltaire – «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire» – ouvre la danse. Une «forme d’ouverture et surtout de confiance», continue l’auteur, alors que «les insultes et les batailles rangées» sont un «signe de faiblesse et d’étroitesse d’esprit».

La Chine est à «un tournant historique», où «la diversité est le secret de la prospérité». L’éditorialiste fustige ceux qui, face à la critique, «utilisent leur pouvoir pour faire taire ceux qui ont une voix distincte». Cette apologie de la tolérance est une attaque ouverte contre l’hystérie sécuritaire qui a conduit ces dernières semaines à des dizaines d’arrestation d’avocats, mais aussi de l’artiste Ai Weiwei, toujours au secret. Le même jour, le premier ministre Wen Jiabao, le seul des hauts dirigeants chinois à encourager une réforme politique du régime, réitérait lors d’une rencontre avec la presse chinoise à Kuala Lumpur (Malaisie), où il était en visite officielle, l’obligation pour la Chine «de faire avancer les
réformes politiques, économiques et judiciaires». La chose «la plus importante pour le développement futur de la Chine», a-t-il insisté, est de «promouvoir une manière de pensée indépendante et la créativité». Ses propos n’ont pas été repris par la presse chinoise, et sont surtout le signe, juge le politologue Joseph Cheng, de la City University de Hongkong, de la «frustration» d’un homme d’Etat qui, même en tant que premier ministre, n’a pu initier les réformes politiques malgré des appels répétés en ce sens. Selon Joseph Cheng, cité par le South China Morning Post de Hongkong, Wen Jiabao multiplie ce genre de messages, car il n’aura plus voix au chapitre après son départ à la retraite en 2012.


Aristocratie rouge-brune
S’il n’y a pas de fracture au sein des instances dirigeantes du Parti, comme il y en eut en 1989, au moment des événements de Tiananmen, la remise au goût du jour du maoïsme et de méthodes répressives anachroniques est très mal ressentie par les milieux les plus libéraux de la société et du Parti. Le durcissement est attribué à une partie de l’élite au pouvoir, une sorte d’aristocratie rouge-brune qui défend bec et ongles ses prébendes. Le pouvoir et l’argent à sa disposition lui ont permis de soumettre, ou de coopter, un grand nombre d’alliés. La répression dont font les frais les avocats et les voix dissidentes traduit une crise plus profonde: un désarroi du régime face aux aspirations de moralité, de justice et de spiritualité de la population, estime He Weifang. «Tout le monde se rend compte qu’il faut un système judiciaire juste, estime-t-il. Mais la capacité des avocats à révéler les dysfonctionnements du système à l’opinion publique, et à s’appuyer sur la loi pour défendre des victimes, a poussé le gouvernement à réagir. La haute direction du pays les considère comme des fauteurs de troubles, comme une source de problèmes et de dangers. La construction du système judiciaire est donc tout à coup passée au second plan.»

 

He Weifang est un lecteur assidu d’Alexis de Tocqueville, en particulier de L’Ancien Régime et la Révolution. On y comprend, explique-t-il, comment la monarchie française a raté le tournant, pris en Angleterre avec l’habeas corpus, qui a consenti plus d’espace à la défense des droits et aux avocats. Une lecture, qu’il conseille, dit-il aux… dirigeants chinois.

 

Chine : le camp libéral tente de faire entendre sa voix
Source, journal ou site Internet : Le Temps
Date : 5 mai 2011
Auteur : Brice Pedroletti

 

Un modèle de socialisme libéral en Chine

 

 

Cet entretien avec un politologue chinois diplômé de l’Université de Chicago offre un aperçu de la politique chinoise d’expérimentation locale à travers l’expérience de Chongqing. Cui Zhiyuan explique comment la politique sociale de la ville s’allie à l’économie de marché en s’appuyant sur les bénéfices des entreprises publiques.

 

Un modèle de socialisme libéral en Chine (PDF - 273.3 ko)
par Emilie Frenkiel

 

Au milieu des années 1990, les conséquences sociales de l’intensification de la politique de Réforme et d’Ouverture consécutive à la répression de juin 1989 ont provoqué un vif débat au sein de l’intelligentsia chinoise. Cette période marque la fin du large consensus des années 1980 sur la nécessaire implantation du libéralisme et de la démocratie en Chine. Des divisions ont vu le jour, principalement marquées par l’opposition entre les libéraux Hayekiens opposés à l’intervention de l’État et la Nouvelle Gauche, composée de sociaux-démocrates acceptant l’économie de marché, contrairement à la gauche traditionnelle. Sur cet échiquier politique fragmenté, Cui Zhiyuan se situe très à gauche. On catégorise généralement ce chercheur en économie politique et philosophie politique en poste au département de politique publique et d’administration de la prestigieuse Université Tsinghua à Pékin comme un membre de la Nouvelle Gauche. Il s’identifie plus volontiers comme un socialiste libéral dans la tradition de John Stuart Mill et de James Meade. Mill a développé le concept de socialisme libéral dans le chapitre « De l’avenir probable des classes laborieuses » de ses Principes d’économie politique, où il infléchit considérablement le droit à la propriété privée en ce qui concerne les moyens de production et défend l’idée d’une économie de marché dominée par des entreprises coopératives démocratiques et décentralisées. Quant à James Meade, économiste Keynésien Britannique lauréat, avec Bertil Ohlin, du Prix Nobel d’économie en 1977, Cui Zhiyuan a exprimé son admiration pour ses velléités de réconciliation des principes d’efficacité économique et d’une juste répartition des revenus [1].

Après avoir terminé sa thèse consacrée à la contrainte budgétaire lâche [2] sous la direction de Jon Elster, Adam Przeworski et Lester Telser à l’Université de Chicago en 1995, Cui a enseigné la science politique à MIT pendant six ans. Il y rencontra Charles Sabel, un des plus grands spécialistes de la production post-Fordiste et auteur de Second industrial divide. À l’École de droit d’Harvard, il fit la connaissance de Roberto Unger, qui mit entre parenthèse sa carrière universitaire de 2007 à 2009 afin de devenir ministre des Affaires Stratégiques dans le gouvernement de Lula. Les recherches de Cui Zhiyuan portent sur la question de la démocratie économique. Or, selon lui, « la Chine est un terrain privilégié pour l’exploration mondiale d’innovations institutionnelles et théoriques ». C’est une des raisons principales qui l’a décidé à revenir en Chine, où « l’on trouve davantage de flexibilité et où les choses ne sont pas déterminées de façon irrévocable » (interview du premier février 2009 avec l’auteur). Ses articles ont reçu là-bas des réponses parfois violentes de libéraux tels que Xu Youyu et Qin Hui, qui appartiennent à une autre génération et dont les opinions politiques remontent à leur expérience des pires moments de la Révolution Culturelle. Cui est en effet un des rares intellectuels chinois qui se risque à évoquer des éléments positifs du passé maoïste. Il déclare en effet qu’ils peuvent servir de fondations aux innovations institutionnelles. Dans un article sur la Constitution Angang [3], la charte interne datant des années 1950 d’une aciérie du Nord-Est de la Chine, Cui déclare que ses principes – liangcan (deux participations : les dirigeants de l’entreprise doivent participer au travail de production et les ouvriers à la gestion de l’entreprise) yigai (une réforme : réformer les régulations déraisonnables du lieu de travail) sanjiehe (trois combinaisons : les ouvriers et les ingénieurs devraient s’associer etc.) – prouvent que les idées de co-détermination et de démocratie économique n’ont rien de nouveau en Chine et peuvent être approfondies.

La stratégie chinoise d’innovation et l’expérience de Chongqing

À l’occasion du trentième anniversaire de la politique de Réforme et d’Ouverture et du soixantième anniversaire de la République Populaire de Chine, un grand nombre de publications ont tâché de chercher la recette du succès chinois. Certains chercheurs tels que Sebastian Heilmann et Wang Shaoguang se sont concentrés sur l’approche expérimentale pragmatique, résumée dans la célèbre image de Deng Xiaoping, « traverser la rivière à tâtons », que le gouvernement chinois a adoptée. Heilmann a décrit ce « mode distinct de gouvernance » qu’il nomme « expérimentation hiérarchisée » (experimentation under hierarchy). Wang Shaoguang affirme que c’est précisément la « capacité d’adaptation » (shiying nengli) du système politique chinois qui a permis au pays de dépasser un nombre incalculables d’obstacles institutionnels et politiques. Il montre que les dirigeants chinois ont su répondre aux problèmes tels qu’ils se posaient et qu’ils ont beaucoup appris des expériences contrôlées menées à petite échelle dans le but de découvrir des instruments propres à résoudre certaines difficultés. Cette approche progressive s’explique en partie par la formation d’ingénieur de cette génération de dirigeants, mais aussi à leur expérience, souvent cruelle, des méthodes révolutionnaires. « Tout en préservant l’unité politique, le système autorise des prises de décisions décentralisées dans autant d’endroits que possible et crée ainsi les conditions institutionnelles pour la recherche de diverses méthodes de résolution des problèmes à travers des pratiques et expériences décentralisées » [4]. Les gouvernements locaux sont enclins à innover car leur performance n’est désormais plus seulement évaluée en termes de croissance économique. On leur demande d’asseoir leur légitimité auprès des groupes sociaux de leur juridiction pour maintenir la stabilité sociale devenue prioritaire et sans laquelle ils n’ont aucune chance d’être promus. Dans ce contexte d’expérimentations locales multiples et généralisées, des chercheurs comme Cui Zhiyuan ont trouvé de nouveaux exutoires à leurs propositions théoriques. Dans un article intitulé « Comment comprendre la Chine d’aujourd’hui : une interprétation du concept de petite prospérité », Cui développe l’idée que la Chine est un terrain propice aux innovations institutionnelles, en particulier en ce qui concerne l’économie de marché socialiste : un mélange original de biens publics et d’économie de marché distinct de la social-démocratie en ce sens qu’il se situe au niveau de la distribution des revenus primaires et non de la redistribution. Le chercheur a récemment trouvé un terrain d’application pour ses théories et il se consacre désormais à ce qu’il appelle l’expérience de Chongqing (Chongqing jingyan). Comme il l’explique lors d’un entretien mené en avril dernier à Chongqing :

« Chongqing est une ville très importante en Chine. C’est une des quatre municipalités placées directement sous la juridiction du gouvernement central avec Pékin, Shanghai et Tankin (zhixiashi). C’est la plus récente et la plus peuplée de ces municipalités. Elle comprend 33 millions d’habitants alors que Pékin n’en a que 20 millions. Elle a reçu ce statut en 1997, au moment où Chongqing a été séparée du reste de la province du Sichuan, pour faciliter la gestion de la construction du Barrage des Trois Gorges. En outre, Chongqing a, comme Chengdu, été choisie par le Conseil des affaires de l’État pour devenir une zone expérimentale de développement intégré des zones urbaines et rurales (chengxiang zonghepeitao gaige shiyanqu). La municipalité de Chongqing est plus grande et plus peuplée et 70% de sa population vit à la campagne. Sa taille et sa distribution démographique propices expliquent que le cas de Chongqing revêt une importance nationale d’autant plus grande que la crise financière mondiale a renforcé le besoin de dynamiser la demande intérieure. Cela peut également permettre de réduire les tensions commerciales entre les États-Unis, l’Europe et la Chine. Si la demande intérieure chinoise pouvait être développée, la Chine dépendrait moins des devises étrangères et des exportations et cela réduirait le soi-disant déséquilibre de la balance commerciale mondiale. Or, il faut augmenter le revenu de la population rurale pour stimuler le marché intérieur. D’où la centralité de l’expérience menée à Chongqing. J’ai décrit l’expérience de Chongqing dans plusieurs articles récents. Nous nous trouvons à présent dans les bureaux de la commission des biens publics du gouvernement municipal (guoziwei). Le gouvernement central, mais aussi les gouvernements locaux, détiennent des entreprises et des propriétés publiques. Je suis depuis peu l’assistant du directeur de la commission. J’aurai le statut de vice-directeur pendant un an. J’ai accepté ce poste officiel sans hésitation parce qu’il me semble plus stimulant que de rester à l’université, où la plupart des gens sont trop détachés de la réalité. Ces dix dernières années, dans la plupart des provinces, les gouvernements locaux ont impulsé de larges privatisations. À Chongqing, même si des privatisations de grande envergure ont aussi eu lieu, les biens publics locaux ont crû six à huit fois. Les entreprises privées locales ont en parallèle crû au même rythme. L’expérience de Chongqing montre donc que la propriété publique n’est pas nécessairement incompatible avec l’entreprenariat privé et que l’un ne se substitue pas à l’autre. Il me semble qu’ils ne sont pas en relation de substitution mais de complémentarité. Un des principaux mécanismes en jeu repose sur les bénéfices produits par ces biens publics dans l’économie de marché. Récoltés par le gouvernement municipal, ils lui permettent de réduire le taux d’imposition des entreprises privées et des individus. Il n’est ainsi pas nécessaire de les taxer lourdement puisque les biens publics ont multiplié par huit leurs revenus en huit ans ».

La politique de développement de l’Ouest de la Chine

Dans les années 1990, certains chercheurs chinois ont averti les dirigeants politiques que les inégalités, notamment inter régionales, croissaient à un rythme dangereux. Dans Political economy of uneven development : the case of China, Wang Shaoguang et Hu Angang ont montré que la région Ouest de la Chine était particulièrement sous-développée et ont recommandé au gouvernement de réagir : « les inégalités croissantes ne sont pas une fatalité. L’action politique s’impose ». Les rapports rédigés par ces deux chercheurs constituent des prises de position qui font date pour la Nouvelle Gauche. En Janvier 2000, le Conseil des affaires de l’État a créé un groupe dirigeant (lingdao xiaozu) chargé du développement de l’Ouest de la Chine afin d’aider cette région a rattraper le niveau de développement des régions côtières, grandes bénéficiaires des réformes économiques. Cette politique couvre six provinces (le Gansu, le Guizhou, le Qinghai, le Shaanxi, le Sichuan, et le Yunnan), cinq régions autonomes (le Guangxi, la Mongolie intérieure, le Ningxia, le Tibet, et le Xinjiang) et une municipalité (Chongqing), et vise à stimuler la croissance économique endogène, à réduire les inégalités socio-économiques, et à garantir la stabilité sociale et politique des régions non majoritairement Hans.

« La Chine a lancé sa stratégie de développement de l’Ouest du pays (xibu da kaifa) en 2001 en 2001. Chongqing est une des villes les plus importantes de l’Ouest de la Chine et elle a le rang administratif d’une province. Le gouvernement central a accordé des privilèges politiques aux douze régions concernées par cette politique : elles sont autorisées à ne taxer les entreprises qu’à hauteur de 15% de leurs revenus alors que la moyenne nationale s’élevait à 33% jusqu’en 2008 et s’élève à présent à 25%. Certaines provinces ont pourtant volontairement abandonné ce privilège après deux ou trois ans et sont revenues à un taux d’imposition de 33% afin de financer des dépenses sociales fondamentales telles que le versement du salaire des enseignants ou la construction d’axes routiers. Seule Chongqing a finalement gardé un taux d’imposition des entreprises locales de 15%. C’est ce qui lui a permis d’attirer des investissements étrangers colossaux provenant d’entreprises telles qu’Hewlett-Packard et Foxconn, qui prévoient de produire 20 millions d’ordinateurs portables par an à Chongqing. Hewlett-Packard a même transféré son centre de gestion de Singapour à Chongqing. Cette démarche est suffisamment inhabituelle pour être remarquée : les investisseurs étrangers n’avaient encore jamais déplacé leurs centres de gestion en Chine. Ils sont habituellement localisés à Singapour, où le taux d’imposition est de 17,5%, ou à Hong-Kong. Le taux d’imposition faible est un moteur de l’entreprenariat local privé ; paradoxalement, il ne peut être viable que si les biens et entreprises qui appartiennent au gouvernement municipal font des bénéfices et lui rapportent. C’est pourquoi l’on peut parler d’un nouveau modèle. Ce n’est en aucun cas un retour à la période précédant les réformes ; les biens publics ne généraient alors pas de revenus sur le marché. Le cas de Chongqing donne par conséquent corps au concept d’économie de marché socialiste et à la coexistence de différentes formes de propriété sur le marché. Beaucoup de gens n’y voyaient d’abord qu’un slogan masquant une véritable économie de marché concurrentielle. C’est un aspect fascinant du modèle de Chongqing ».

Le statut particulier et le succès économique de la ville lui ont permis de lancer plusieurs projets pilotes. Bien que ce sont les mesures populistes telles que la campagne de grande envergure contre la corruption locale qui ont reçu une large couverture médiatique locale, nationale et internationale, d’autres mesures consacrées à l’échange des terres ou au logement social n’ont quasiment pas fait attiré l’attention avant que le gouvernement municipal et Cui Zhiyuan ne lancent une grande campagne de publicité.

Un échange de titres de propriété d’un genre nouveau

En Chine, les terres cultivables sont des propriétés collectives divisées en petites parcelles réparties entre les agriculteurs sous forme de baux d’une durée de trente ans. Les gouvernements villageois chapeautés par les secrétaires du Parti locaux sont les véritables détenteurs du pouvoir décisionnel. Des élections sont organisées depuis les années 1980 pour permettre aux villageois de désigner directement leurs dirigeants locaux. Cela leur donne un meilleur contrôle des ressources locales et leur permet d’accroître leur indépendance et leur auto-suffisance ; notamment à travers la création d’entreprises coopératives villageoises et la gestion des terres habitées, des zone cultivables et des forêts [5]. En octobre 2008, le Parti Communiste a dévoilé une nouvelle politique de réforme des terres destinée à relever le niveau insuffisant des revenus des 750 millions d’habitants des campagnes et à les encourager à louer ou à transférer leur droit d’usage de la terre dans un marché des terres en devenir. Cette politique correspond à l’extension des projets pilotes menés dans la province du Guangdong et dans la municipalité de Chongqing. Les terres collectives y étaient échangées directement sans acquisition préalable par les gouvernements locaux. Avant cette loi, les gouvernements acquéraient en effet les terres à des prix absolument dérisoires et faisaient des profits substantiels en les revendant bien plus cher à des promoteurs. Le Parti promeut à présent le transfert des droits d’utilisation de la terre car 226 millions des 500 millions de travailleurs des campagnes trouvent du travail ailleurs et ne sont ainsi plus engagés dans la production agricole. Ce phénomène est à l’origine d’une grande inefficacité et de la sous-utilisation des terres cultivées. La politique mise en place encourage l’accélération du processus d’urbanisation : la population urbaine migrante peut transférer plus facilement ses droits d’utilisation de la terre et financer ses dépenses dans les villes où elle est installée par le revenu stable que lui apporte la location de ses terres [6]. L’expérience pilote de Chongqing nous permet par conséquent d’entrevoir les conséquences de cette nouvelle politique nationale. Cui Zhiyuan explique :

« Un des aspects cruciaux de l’expérience menée à Chongqing correspond à la politique de développement intégré des zones urbaines et rurales, qui consiste à partager plus équitablement les bénéfices de l’urbanisation avec la population rurale. L’urbanisation conduit en effet nécessairement à l’augmentation de la valeur de la terre. L’année prochaine marquera le centenaire de la révolution de 1911. Le volant économique de la théorie des trois principes du peuple de Sun Yat-sen a été explicitement inspiré par la pensée d’Henry George, le penseur américain de l’impôt unique sur la terre. Celui-ci défendait la théorie que la hausse des prix des terrains n’avait rien à voir avec les efforts des propriétaires terriens mais s’expliquait plutôt par les routes et chemins de fer construits par le gouvernement et les boutiques et activités diverses montées par des individus à un endroit précis. Selon lui, c’était l’agrégation de ces différents individus qui poussait les prix des terrains à la hausse par un effet de conglomération. La prise de valeur de la terre ne devait par conséquent pas profiter à un unique individu privé mais à l’ensemble de la société. D’après ses estimations, si le gouvernement parvenait à représenter l’ensemble de la société et à profiter de la majeure partie de la hausse des prix des terrains, il se libérait de la dépendance envers d’autres formes de taxation. Il a appelé ce processus le mouvement pour une taxe unique. C’est lorsque Sun Yat-Sen étudiait la médecine à Hawaii qu’il a fait la connaissance d’un ami d’Henry George. Il désirait rencontrer ce dernier en personne mais Henry George est mort d’une crise cardiaque au cours de sa campagne pour gagner la mairie de New York. Ces idéaux de socialisation des revenus provenant de la terre conçus par Henry George et Sun Yat-Sen ont inspiré l’élaboration à Chongqing d’une méthode originale de captation de la valeur de la terre. En décembre 2008, Chongqing a créé la première bourse d’échange de terres en Chine. Shanghai et Shenzhen ont leurs bourses financières, mais Chongqing est la première ville de Chine à avoir établi une bourse des baux ruraux (dipiao).

Deux politiques nationales majeures entrent en contradiction : la Chine veut une urbanisation rapide mais elle ne veut pas dépendre de l’importation de nourriture. Les dirigeants ont donc fixé une surface minimale de terres arables à ne pas réduire. L’ensemble des terres arables en Chine ne pas être réduit à moins d’1,8 milliards de mus (120000 hectares). Le Conseil d’État a accordé le statut de zone spéciale d’expérimentation à Chongqing pour que la ville contribue à résoudre la contradiction entre ces deux objectifs nationaux grâce des expérimentations pionnières. Dans un premier temps, peu de publicité était faite à ces projets de pointe ; on a attendu d’obtenir des résultats complets. La stratégie adoptée ne consiste pas à réduire les terres arables existantes mais au contraire à les augmenter. Ceci ne peut être rendu possible que par la reconversion de terres constructibles en terres arables. Dans les villages, les terres sont en effet divisées en terres cultivables et en terres constructibles, elles-mêmes divisées en lopins résidentiels et en lopins industriels. Les paysans ont donc commencé à reconvertir certaines usines et vieilles routes désaffectées en terres cultivables. Ils ont aussi ramassé davantage leur espace résidentiel, habituellement très épars, et ils vivent désormais dans des zones plus denses mais aussi rendues plus confortables par de nouveaux aménagements, notamment d’accès à l’eau. Cela leur a permis de reconvertir le terrain de leur ancien lieu de résidence en terre cultivable. La surface totale de terres arables a ainsi pu augmenter et leurs baux pu être vendus à la bourse de Chongqing sans réduire la superficie globale des terres cultivables. N’importe qui - qu’ils soient promoteurs, acheteurs privés ou publics - peut participer aux enchères qui ont lieu à la bourse des échanges au centre financier de Chongqing. Depuis son instauration en décembre 2008, dix enchères ont déjà eu lieu. Lors de la dernière, qui date du 28 avril, le prix d’un bail d’un mu était fixé à RMB 140000 (16000 euros). Cette somme est ensuite revenue au village qui a converti ses nouvelles terres cultivables. C’est par ce biais que les paysans peuvent profiter de la plus-value des terres due à l’urbanisation. Ailleurs, à Pékin par exemple, seuls les résidents de zones limitrophes aux villes profitent, en cas de confiscation de leur terre, de cette hausse des prix grâce à l’urbanisation, même s’ils se plaignent de l’insuffisance des compensations financières qui leur sont offertes. Au contraire, à Chongqing, même ceux qui résident loin des villes peuvent bénéficier du processus d’urbanisation et recevoir une rétribution pour les terres cultivables qu’ils ont reconverties. L’argent est ainsi versé à l’ensemble du village, qui peut ensuite le réutiliser comme il le souhaite. Cela dépend de ce que le comité villageois décide. Les décisions doivent être entérinées par deux tiers des voix du village ».

Les logements sociaux

En ce qui concerne le logement de la population urbaine, après l’abolition en 1998 de l’affectation en nature de logements publics, les appartements ont été vendus aux locataires à des prix subventionnés et un système d’offre immobilière a été établi, comportant des programmes de logements aux loyers à faible coût pour les revenus les plus modestes, et abordables pour les foyers aux revenus plus élevés et ordinaires. D’autres mesures ont été prises pour assouplir les régulations sur les prêts immobiliers et développer un marché de l’immobilier ancien et un marché des locations. Les conditions d’habitation des citadins se sont considérablement améliorées, mais les besoins des populations les moins favorisées restent inassouvis dans beaucoup de villes. L’évolution de la politique gouvernementale, non seulement vouée au développement et à la croissance économique, mais aussi à l’amélioration de la qualité de vie de la population depuis 2007, a fortement dynamisé les programmes de logements sociaux. Cui Zhiyuan explique que Chongqing a lancé son propre programme immobilier puisqu’une des principales préoccupations des Chinois à l’heure actuelle concerne la flambée des prix des appartements commerciaux.

« Avant la réforme, tous les logements appartenaient à l’État et ils étaient loués à très bas prix. Après la réforme, les biens publics ont été privatisés par un processus équitable. Par exemple, mes parents ont loué un appartement à Pékin pendant près de quarante ans jusqu’à ce qu’on leur propose de l’acheter dans les années 1990 à très bas coût étant donné qu’ils avaient travaillé pour la même unité de travail (danwei) et loué cet appartement pendant de longues années. Le pourcentage de propriétaires en Chine est par conséquent plus élevé qu’aux États-Unis. On peut parler d’une véritable tradition dans les villes chinoises. Les attentes de la population sont très élevées. J’ai épousé ma femme aux États-Unis, car nous étions tous les deux étudiants là-bas, et la plupart de mes collègues américains se mariait sans acheter d’appartement ou de maison. Cependant, beaucoup de jeunes Chinois pensent qu’ils doivent d’abord acheter un appartement avant de se marier. La plupart des gens se plaint des prix des appartements commerciaux en Chine. 5% des logements seulement sont des complexes immobiliers à bon marché. Ils sont réservés aux citadins aux revenus les plus faibles. Cela ne suffit pas. C’est la raison pour laquelle Chongqing a lancé un nouveau programme immobilier. Outre le marché des appartements commerciaux, les appartements locatifs publics devraient constituer 35 à 40% du parc immobilier. Cette mesure vise à offrir des appartements à des prix raisonnables aux jeunes diplômés. Ceux-ci ne sont pas pauvres mais ils ne devraient pas s’endetter aussi lourdement qu’ils tendent à le faire pour acheter un appartement. Chongqing a donc commencé à construire ces complexes dans vingt quartiers différents de la ville. 40 millions de m2 sont construits dans ce but par les entreprises publiques gérées par la commission des biens publics dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Ces appartements aux loyers contrôlés rapportent moins aux promoteurs, qui sont réticents à participer à ces programmes. C’est pourquoi les autres grandes villes ne peuvent s’embarquer dans ce type de projets ; il leur manque les entreprises publiques locales pour s’en charger ».

Du campus au gouvernement local

Les universitaires chinois sont déchirés entre deux traditions intellectuelles : l’idée occidentale de l’université autonome introduite pendant la dynastie Qing par des fonctionnaires formés à l’étranger ; et les valeurs confucéennes de formation des lettrés destinés à devenir fonctionnaires telles qu’exprimées dans le principe des Entretiens de Confucius « devenir fonctionnaire quand on est un grand lettré » (xue er you ze shi) [7]. Ces deux traditions coexistent dans le milieu académique chinois. Certains chercheurs se consacrent à la recherche pure alors qu’une sorte de marché des idées se développe, au sens où certains universitaires s’efforcent d’apporter une contribution et de trouver des solutions aux nombreux obstacles et difficultés rencontrés par le pays dans sa quête effrénée de modernisation et de développement. Les dirigeants sélectionnent les idées qui leur conviennent le plus. La nature technocratique et pragmatique du gouvernement chinois - et ses dirigeants qui tentent d’identifier, d’analyser et de résoudre les problèmes quand ils se posent pour conserver le pouvoir - encourage ces pratiques. Divers moyens de communication entre les chercheurs et les dirigeants existent. Les canaux confidentiels qui permettent d’attirer l’attention des dirigeants par le biais de publications internes (neibu) et de relations interpersonnelles se révèlent aujourd’hui moins efficaces que les publications destinées au grand public [8]. Étant donné que les dirigeants chinois lisent attentivement les débats et publications qui paraissent dans la presse traditionnelle et sur Internet, ils prennent connaissance des suggestions que les économistes, sociologues et juristes - pour ne citer que les disciplines considérées comme les plus pertinentes aux dirigeants - ont à leur faire et ils les invitent régulièrement à partager leurs idées avec eux, voire à participer à l’élaboration ou à la révision de certaines nouvelles politiques. Ces rencontres ont lieu au niveau central, mais aussi local, où les pratiques expérimentales permettent davantage d’innovation et de flexibilité. Dans le cas de Cui Zhiyuan, le gouvernement de Chongqing a amorcé ses réformes avant de prendre contact avec lui :

« En novembre 2008, j’ai participé à la conférence annuelle de l’association chinoise des économistes organisée à Chongqing. À cette occasion, le secrétaire du Parti Bo Xilai et le premier adjoint au maire, le maire actuel de Chongqing, Huang Qifan, ont rencontré cinq économistes. C’est au cours de cette longue discussion que j’ai entendu parler pour la première fois de l’expérience de Chongqing. Je suis retournée ici huit fois en 2009 pour mener des recherches et participer à des réunions organisées par le gouvernement local. J’ai aussi écrit un certain nombre d’articles sur la question. Je me suis consacré à l’étude de la politique de la municipalité et j’ai commencé des recherches plus poussées pour comprendre la démarche du gouvernement local mais aussi pour l’aider à mieux la présenter. Certains dirigeants locaux obtiennent de très bons résultats mais ils ne maîtrisent pas nécessairement toutes les implications de ce qu’ils entreprennent ni n’en ont une bonne vision d’ensemble. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. En outre, l’idéologie qui domine parmi les économistes chinois, et tout particulièrement à Pékin, est très marquée par la pensée néo-libérale. La politique du gouvernement de Chongqing a ainsi été très critiquée. Les économistes de Pékin somment le gouvernement municipal de privatiser davantage sans comprendre que le secteur privé se développe à Chongqing plus vite encore que le secteur public. Les économistes restent obnubilés par la croissance du secteur public. Il s’agit en réalité d’un modèle de développement simultané des entreprises publiques et privées. Des justifications théoriques sont nécessaires car la pensée dominante, même à l’étranger, considère l’un comme un substitut de l’autre.

J’avais ainsi déjà commencé à m’exprimer sur l’expérience de Chongqing avant de venir travailler ici. Cette année, je vais continuer à publier des articles internes s’adressant aux fonctionnaires mais aussi des articles qui paraîtront dans des revues générales. Il se passe beaucoup de choses à Chongqing actuellement. De nombreuses difficultés perdurent et le niveau de départ était très bas. Toutefois, la ville a ses avantages, tels que l’importance de la culture et de diverses traditions dans ce lieu qui fut la capitale de la Chine pendant l’occupation de la Deuxième Guerre Mondiale ».

La méthode chinoise d’expérimentation locale

Le découpage administratif de la République Populaire de Chine se fait en provinces (sheng), préfectures (diqu), districts (xian), cantons (xiang) ou villes (zhen). Les villages (cun) correspondent à un cinquième échelon informel. Les performances des gouvernements locaux n’ont longtemps été mesurées qu’en termes de croissance économique, mais la société chinoise est devenue de plus en plus fracturée (duanlie), pour reprendre l’expression employée par le sociologiste Sun Liping lorsqu’il a tiré la sonnette d’alarme [9], et les priorités ont légèrement évolué. De formidables inégalités ont contribué à l’augmentation de l’instabilité. Le ministère de la Sécurité Publique décomptait ainsi 87000 soulèvements populaires en 2005, en augmentation de 6,6 pour cent par rapport à 2004, et de 50 pour cent par rapport à 2003. Le ministère ne rend depuis plus publiques ses dernières estimations. Ces protestations sont dans la plupart des cas provoquées par des cas manifestes de corruption ou d’abus de pouvoir de la part des gouvernements locaux, des expropriations injustes, des bavures policières ou judiciaires, ou encore des cas graves de pollution. Il ne faut pourtant pas négliger le fait que les protestataires ne conçoivent pas l’État chinois de façon monolithique et que leur première démarche consiste à présenter leurs doléances aux échelons supérieurs. Le gouvernement central est censé résoudre ou arbitrer leurs disputes avec les autorités locales [10]. Les cadres locaux peuvent, quant à eux, perdre toute chance d’être promus si des soulèvements éclatent dans leur juridiction. C’est la raison pour laquelle ils mettent en place des innovations institutionnelles destinées à la pacifier les conflits sociaux et à asseoir leur légitimité. Les innovations les plus réussies sont copiées et implantées ailleurs avant d’être généralisées à l’échelle de toute une province ou du pays tout entier.

« Dans l’Union Européenne, une sorte d’examen politique par des « méthodes souples de coordination » est évoqué dans le programme communautaire de Lisbonne. On y lit que chaque pays membre de l’Union Européenne doit respecter les principaux objectifs de l’Union et subir un examen annuel par une délégation constituée d’autres pays membres. Bien que les objectifs généraux de l’Union Européenne sont fixés collectivement, chaque pays membre bénéficie d’une grande marge de manoeuvre quant aux méthodes choisies pour les atteindre. Ces innovations font toutefois l’objet d’un examen périodique. Ce mécanisme formel pourrait servir d’exemple à la Chine. Nous devrions nous référer à ce genre de mécanisme et organiser une conférence politique.

On trouve de nombreux exemples d’instabilité sociale dans diverses provinces chinoises. Les événements qui ont suivi la privatisation d’une usine locale de sidérurgie à Jilin, par exemple, ont reçu une couverture médiatique nationale. Des soupçons de corruption pesaient sur cette privatisation et le nouveau gérant de l’entreprise a été tué alors qu’il tentait de renvoyer des employés. C’est un cas légal d’une grande complexité car il est difficile de prouver que les employés de l’usine l’ont tué et des témoignages convergent pour dire qu’un homme, qui aurait été envoyé par des concurrents, s’était mélangé aux travailleurs. Des exemples comme celui-ci ont montré au gouvernements locaux que trop de privatisations rapides peuvent non seulement engendrer de l’instabilité mais aussi la perte des revenus potentiels apportés par les propriétés et entreprises publiques. Ces privatisations les amènent à taxer plus lourdement les entreprises privées au grand dam des entrepreneurs et propriétaires privés dont les gouvernements espéraient recevoir le soutien. Plusieurs provinces telles que le Shandong ont par conséquent envoyé des groupes d’études dans la région de Chongqing pour comprendre comment la commission des biens publics géraient les entreprises et propriétés municipales. À l’échelon central, les dirigeants commencent à s’intéresser aux expériences menées à Chongqing. Le secrétaire du Parti, Bo Xilai, qui a été envoyé à Chongqing à la fin 2007 est en effet membre du Bureau Politique et son père, Bo Yibo, appartenait à la première génération de dirigeants communistes. Son statut politique a ainsi renforcé la proéminence de l’expérience de la ville ».

Cet article a été publié en anglais dans www.booksandideas.net.

par Emilie Frenkiel [25-01-2011]

 

Entretien avec Cui Zhiyuan

par Emilie Frenkiel [25-01-2011]

Emilie Frenkiel, « Un modèle de socialisme libéral en Chine. Entretien avec Cui Zhiyuan », La Vie des idées, 25 janvier 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Un-modele-de-socialisme-liberal-en.html

 

Notes

[1] Cui Zhiyuan, « Liberal Socialism and the Future of China : A Petty Bourgeoisie Manifesto », Tianyu Cao (ed.), China’s Model for Modern Development, Routlege, 2005.

[2] János Kornai, économiste hongrois, a été le premier à observer le phénomène de la contrainte molle du budget dans l’économie hongroise des années 1970, une économie socialiste qui s’ouvrait au marché dans le cadre de réformes expérimentales. János Kornai, Eric Maskin and Gérard Roland, « Understanding the Soft Budget Constraint”, Journal of Economic Literature, American Economic Association, Vol. 41, n°4, 2003.

[3] Cui Zhiyuan, “Anshan xianfa he hou Futezhuyi” (La Constitution Angang et le post-Fordisme), Dushu (Lire) 1, 1996. Cui Zhiyuan s’est aussi fait connaître pour avoir souligné l’importance de Dazhai, une commune modèle du temps de Mao.

[4] Wang Shaoguang, “Adapting by learning : the evolution of China’s rural health care financing”, Modern China vol. 35 n°4, July 2009 ; Heilmann, Sebastian. « From Local Experiments to National Policy : The Origins of China’s Distinctive Policy Process », The China Journal, No. 59, Jan 2008 : 1-30.

[5] Gunter Schubert, “Democracy Under One-Party Rule”, China Perpectives, 46, 2003 ; O’Brien, Kevin J. and Li, Lianjiang, Rightful resistance in rural China, by New York and Cambridge : Cambridge University Press, 2006.

[6] Sarah Y. Tong & Gang Chen, « China’s land policy », East Asian Institute Background Brief No. 419, 11 Décembre 2008)

[7] Entretiens de Confucius, chap. 19.13

[8] On peut citer les numéros spéciaux dédiés à Chongqing dans le 21st century business Herald et Outlook weekly.

[9] Sun Liping, Duanlie (Division), Beijing, Shehui kexui wenbian chubanshe, 2003.

[10] Kevin O’Brien ed., Popular Protest in China, Cambridge, Harvard University Press, 2008.

 

* Les articles de Cui Zhiyuan sont accessibles en ligne sur son blog

  • Xu Youyu, « The Debates between Liberalism and the New Left in China since the 1990s », Contemporary Chinese Thought, Vol. 34, No. 3, 2003
  • Marie-Claire Bergère, Sun Yat-sen, Fayard, 1994

07/05/2011

Histoire d'un homme: Al Qaîda n’existe plus depuis 2002, et Ben Laden depuis...

«Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie» André Malraux


«Ce soir, je suis en mesure d’annoncer aux Américains et au monde que les Etats-Unis ont mené une opération qui a tué Oussama Ben Laden, le dirigeant d’Al Qaîda, un terroriste responsable du meurtre de milliers d’innocents. (...) Et en un soir comme celui-ci, nous pouvons dire aux familles qui ont perdu des êtres chers à cause du terrorisme d’Al Qaîda: justice est faite.»

 

http://www.lasalle.aw/interessant/taliban/ben_laden2.jpg

 

C’est par ces mots que le président Obama s’est adressé urbi et orbi. Cela nous rappelle la posture de Bush en mai 2003 sur le porte-avions pour annoncer la fin de la guerre en Irak ou encore celle de Paul Bremer le proconsul américain en Irak:«Nous l’avons eu» quand Saddam, aux abois, a été arrêté: Lorsque Barack Obama emploie le mot «justice», il pense d’une part aux familles des victimes du 11 septembre 2001, et d’autre part, peut-être, à une forme de justice divine. De quoi s’agit-il en fait? Le soir du 1er mai 2011, vers 20h30 UTC, Oussama Ben Laden, qui n’était pas armé, est tué dans la ville d’Abbottabad au Pakistan lors d’une opération militaire au sol menée par une vingtaine de Seal (commandos de l’US Navy). Sa dépouille a été immergée en haute mer. Le corps aurait bien été recouvert d’un linceul blanc. Dans la tradition musulmane, l’inhumation doit avoir lieu dans les vingt-quatre heures suivant le décès. C’est d’ailleurs, ainsi que les Américains ont justifié leur décision de se séparer si vite du corps d’Oussama Ben Laden. Pourtant, en Irak, les corps de Uday and Qusay Hussein, les fils musulmans du dictateur irakien, ont été conservés onze jours par les autorités militaires américaines....Pour cet exploit, le président des Etats-Unis a salué la coopération des autorités pakistanaises à cette opération. Pourtant, le Pakistan a exprimé sa préoccupation estimant que de telles «actions unilatérales non autorisées» ne devraient pas se reproduire. Les Etats-Unis n’ont pas informé le Pakistan de l’opération contre Oussama Ben Laden, car ce pays «aurait pu alerter» le chef d’Al-Qaîda de l’imminence du raid, a déclaré le directeur de la CIA, Leon Panetta, dans un entretien au magazine américain Times.


La carrière de Ben Laden
Qui est ce personnage qui a déclaré, d’après les médias occidentaux, la guerre à l’Occident? Comment ce fils de milliardaire quitte le luxe et l’opulence familiale pour aller mener une vie, traqué à travers le monde, notamment dans les montagnes de Bora Bora? En 1979, à l’âge de 22 ans après ses études, ce riche fils d’un entrepreneur proche de la famille royale saoudienne est approché par le prince Turki Al Fayçal, alors chef des services secrets de l’Arabie Saoudite (de 1977 à 2001). À l’époque, le régime du shah d’Iran vient d’être renversé par une révolution qui porte à sa tête l’ayatollah Khomeini, tandis que l’Urss envahit l’Afghanistan quelques mois plus tard. L’islamisme commence à devenir une force géopolitique importante, remplaçant peu à peu le marxisme et le panarabisme comme principale idéologie populaire au Moyen-Orient. De nombreux moudjahidin viennent combattre en Afghanistan contre l’Urss, soutenus par l’Arabie Saoudite qui y voit une possibilité de diffusion du wahhabisme, le Pakistan via son Inter-Services Intelligence qui se
verrait à terme à la tête d’une future internationale islamique. Officiellement, la CIA a commencé à soutenir les moudjahidin en 1980. Selon Zbigniew Brzezinski, le président Carter aurait signé la première directive sur leur assistance clandestine le 3 juillet 1979, avec pour but d’entraîner une intervention militaire des Soviétiques, ce qui fut le cas. Le 24 décembre 1979, l’armée soviétique a envahi l’Afghanistan. Le prince saoudien Turki demande à Ben Laden d’organiser le départ des volontaires pour l’Afghanistan et leur installation à la frontière pakistanaise. En arrivant sur place, le jeune homme découvre des militants motivés, mais très peu organisés. L’amateurisme règne. Ben Laden aurait coordonné l’arrivée des militants à Peshawar via une organisation appelée «Bureau des services». Il aurait mis en place une véritable organisation et assuré la formation militaire et idéologique des combattants (camps d’entraînement, mosquées, écoles, etc.) ainsi que l’approvisionnement en armes. Peu à peu, il aurait pris en charge les familles. Il se serait occupé de veuves et de l’éducation religieuse d’enfants. D’après Noam Chomsky, les moudjahidin auraient en fait été entraînés, armés et organisés par la CIA, les services de renseignement français, l’Égypte, le Pakistan, etc. pour livrer une guerre sainte aux Soviétiques. En 1989, Oussama Ben Laden se retrouve alors à la tête de l’organisation. Elle est la base d’Al Qaîda, qui se transforme bientôt en logistique du djihadisme international, certains vétérans d’Afghanistan partant ensuite combattre sur d’autres fronts (en Tchétchénie, en Yougoslavie, etc.). Durant toute cette décennie, Ben Laden rend régulièrement compte au prince Turki, effectuant de nombreux voyages en Arabie Saoudite. (...) En février 1989, les Soviétiques annoncent leur retrait d’Afghanistan. Les djihadistes veulent poursuivre le combat jusqu’à la prise du pouvoir à Kaboul. Cependant, les États-Unis qui ont atteint leur objectif, et l’Arabie Saoudite, stoppent le financement et le soutien logistique massif en 1990. Oussama Ben Laden se sent trahi, mais à son retour en Arabie Saoudite, il est considéré comme un héros. Lors de la guerre du Golfe (1990-1991), Oussama Ben Laden propose au roi Fahd d’utiliser sa milice pour défendre le pays contre une éventuelle invasion des troupes irakiennes. Ce dernier refuse et préfère ouvrir son territoire à l’armée américaine, prêtant ainsi le flanc à l’accusation selon laquelle il aurait autorisé les «infidèles» à «souiller le sol sacré» de l’Arabie Saoudite...Au début d’avril 1994, l’Arabie Saoudite le prive de sa nationalité. Il vit alors à Khartoum, au Soudan, de 1992 à 1996. Il reste en relations discrètes avec certains membres du régime saoudien (la famille royale est en effet peu unie). De même, il aurait gardé des relations avec la CIA; nom de code «Tim Osman». Selon Leonide Chebarchine, ancien directeur adjoint du KGB, Al Qaîda serait une création des États-Unis et Oussama Ben Laden n’aurait jamais cessé d’être un agent de la CIA.(1)


Ben Laden condamne l’évolution de la civilisation islamique depuis la disparition du califat (le dernier calife était le sultan ottoman jusqu’en 1924). Cet objectif passe par un renversement des gouvernements arabes «laïcs» et «impies» protégés par les États-Unis. Ce fut l’une des raisons principales de son rejet par la famille royale d’Arabie Saoudite. Lors de son interview par le journaliste Robert Fisk en 1996, il avait notamment déclaré: «Le peuple comprend maintenant les discours des ouléma dans les mosquées, selon lesquels notre pays est devenu une colonie de l’empire américain. [...] La solution à cette crise est le retrait des troupes américaines. Leur présence militaire est une insulte au peuple saoudien.» Pour Oussama Ben Laden, les bases militaires présentes en Arabie Saoudite ne sont pas acceptables. Il souhaite que la présence américaine au Moyen-Orient disparaisse, afin, selon sa rhétorique, de retrouver la «liberté» du peuple musulman. À l’origine ces bases américaines devaient être provisoires, le temps de remporter la guerre contre Saddam Hussein. Lors de la dernière guerre en Irak, l’état-major américain n’a pas fait partir l’offensive américaine d’Arabie Saoudite, Par la suite, le FBI, qui a Ben Laden placé depuis juin 1999 sur sa liste des dix criminels les plus recherchés suite aux attentats des ambassades américaines en Afrique, offrait 25 millions de dollars pour tout renseignement permettant sa capture, somme portée par le Sénat à 50 millions de dollars en 2007.


Pour rappel, Ben Laden a été accusé des attentats du 11 septembre malgré ses protestations. Le 16 septembre 2001, dans un communiqué diffusé sur la chaîne d’information internationale Al Jazeera et relayé par plusieurs médias occidentaux (Associated Press, 16/09/01; CNN, 17/09/01; Washington Post, 17/09/01), il déclare: «Je voudrais dire au monde que je n’ai pas orchestré les récents attentats [...]». Ce même jour, l’agence Afghan-Islamic Press reçoit également un démenti dans lequel Ben Laden affirme: «Les Etats-Unis pointent le doigt sur nous, mais je déclare catégoriquement que je ne l’ai pas fait.» (Reuters, 16/09/01; Daily Telegraph, 16/09/01; The Independent, 16/09/01; BBC News, 16/09/01; CBS, 16/09/01; Guardian, 17/09/01; Le Monde, 18/09/01). Le 28 septembre 2001, dans une interview donnée au quotidien pakistanais Ummat, Ben Laden explique une nouvelle fois qu’il n’est «pas impliqué dans les attentats du 11 septembre». Il précise: «Les Etats-Unis devraient rechercher les auteurs de ces attentats en son sein» (Ummat, 28/09/01). La soi-disante revendication des attentats par Oussama Ben Laden repose exclusivement sur deux «vidéosconfession » régulièrement présentées comme preuve indiscutable de sa culpabilité alors qu’elles sont en réalité falsifiées ou fortement sujettes à caution.


L’homme aux plusieurs vies
De plus, et selon Alain Chouet, ancien chef du service de sécurité de la Direction générale de la Sécurité extérieure, Al Qaîda n’existe plus depuis 2002. Ce qui n’empêche pas le renseignement américain de placer l’organisation de Ben Laden en tête des menaces auxquelles doit faire face l’Amérique, Alain Chouet intervenait, le 29 janvier 2010, à la Commission des affaires étrangères du Sénat. Ses propos viennent mettre en pièces bon nombre d’idées reçues: «Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j’estime, sur la base d’informations sérieuses, d’informations recoupées, que la Qaîda est morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora-Bora en 2002.»(2) A l’instar de highlander, le chef d’Al Qaîda a de nombreuses fois été annoncé mort. En janvier 2002, le président du Pakistan, Pervez Musharraf, estimait que l’islamiste serait mort de déficience rénale. En juillet 2002, le chef du FBI, Dale Watson, pensait qu’il n’était «probablement plus de ce monde». En décembre 2002, c’est le chef de la diplomatie pakistanaise, Khurshid Kasuri, qui affirme que Ben Laden avait succombé à la suite d’opérations militaires américaines. Le 23 septembre 2006, le quotidien français L’Est Républicain révèle l’existence d’une note classée «confidentiel-défense» de la Dgse qui indique que les services secrets saoudiens seraient convaincus qu’Oussama Ben Laden serait mort le 23 août 2006 d’une crise de fièvre typhoïde. Le 2 novembre 2007, Benazir Bhutto, candidate à la présidence du Pakistan, mentionne dans une entrevue avec David Frost sur les ondes d’Al Jazeera English, le nom d’un homme «qui a tué Oussama Ben Laden». Enfin, le 21 décembre 2008, Dick Cheney, vice-président américain sortant, a indiqué ne pas être sûr qu’Oussama Ben Laden soit encore vivant, dans un entretien à la chaîne de télévision américaine Fox News Channel.(1)


Les explications seraient nombreuses. A-t-il terminé sa mission historique à la lumière des révolutions arabes, ou était-il encombrant? Robert Bibeau s’interroge quant à lui sur la légitimité de cet acte. Ecoutonsle:
«De quoi avaient-ils peur? L’empressement marqué des assassins états-uniens à exécuter Ben Laden et à faire disparaître son cadavre laisse perplexe. Un escadron de paras, bardé d’armes sophistiquées, le casque à la Nintendo posé sur le nez, monté à la Zorro sur quelques hélicos, fond sur sa proie un jour de mai. La cible: un retraité, retiré dans sa datcha au nord d’Islamabad la mafieuse, peinard avec sa famille nombreuse, inactif depuis quelques années, regardant à la télé les franchisés légitimés de la soi-disant organisation Al Qaîda, s’exciter à la périphérie des combats que mène la résistance des peuples arabes opprimés, révoltés.


L’exécution extra- judiciaire des «injusticiers» surarmés aura permis de faire taire un témoin gênant, c’est la seule conclusion que l’on puisse tirer de ce coup fourré à l’américaine. (...) Il résistait et il en savait trop pour être rapatrié et interrogé; de toute façon, tout ce qu’il aurait pu révéler, l’état-major américain le savait déjà.


Alors, à quoi bon laisser parler ce ressuscité devant les caméras de la télé, à la face du public hébété; et lui donner l’occasion de raconter les malversations des puissants et les complots des malfaisants? Que nenni, il en savait trop ce «héros!»(...)


Pourquoi a-t-on fait taire Ben Laden maintenant?
Pouvait-il révéler des informations cachées, des complicités, l’origine de ses informateurs, la provenance des armes de son organisation, qui a entraîné ses satrapes (si ce sont bien eux qui ont fait le coup!), qui les a cachés, armés, payés, le nom de ses alliés? Autant de questions que l’on ne pourra jamais lui poser. (...)»(3)


Que peut-on dire de Ben Laden et de son héritage? Il faut comprendre que l’islamisme radical dont il était le porte-drapeau se mourait à la fin des années 1990: Ben Laden fut surtout la caution de tous ces gouvernements qui ont démesurément exagéré la menace terroriste pour faire voter des textes liberticides comme le Patriot Act aux Etats-Unis. Aussi condamnables que soient les actes de terrorisme, la loi du talion n’est pas censée régir les relations internationales...Sommes-nous dans la logique de «oeil pour oeil, dent pour dent»...Est-ce la fin de l’Histoire? pour paraphraser l’idéologue du Pentagone, Francis Fukuyama, ou est-ce un coup d’accélérateur de l’ouverture d’une nouvelle boîte de Pandore qui débouchera, à Dieu ne plaise, sur la guerre de tous contre tous et la mondialisation de l’insécurité? Paul Craig Roberts, ancien secrétaire adjoint au Trésor, explique la deuxième mort de Ben Laden par la diversion. Ecoutons-le: «Sans doute le président Obama a désespérément besoin d’une victoire. Il a commis l’erreur de l’imbécile, de redémarrer la guerre en Afghanistan, et maintenant, après dix ans de combat, la Zunie est dans l’impasse, si ce n’est la défaite. Les guerres des régimes Bush et Obama ont mis la Zunie en faillite, laissant dans leur sillage de formidables déficits et la baisse de la roupie. Et le moment de réélection approche. (...) Souvenezvous, dès le début, l’unique raison de l’invasion de l’Afghanistan était d’attraper Ben Laden. Maintenant que le président Obama a dit que Ben Laden a pris une balle dans la tête, il n’y a plus de raison de continuer la guerre.(4) Nous l’espérons.


1.Oussama Ben Laden Encyclopédie Wikipédia
2.http://nemesisnom.info/conspirations/al-qaida-n%E2%80%99existe-plus-selon-la-dgse/
3.Robert Bibeau: www.legrandsoir.info/L-assassinat-extra-judicaire de -Ben Laden.html
4.Paul Craig Roberts: La seconde mort d’Oussama Ben Laden. Alterinfo.net 2 mai 2011

 

Mort de Ben Laden : est-ce la fin de l’histoire ?
Source, journal ou site Internet : L’Expression
Date : 5 mai 2011
Auteur : Pr Chems Eddine Chitour

 

Tel Aviv embarrassé par la mort de Ben Laden


Obama, auréolé de son succès, est en position de force pour exiger de l’Etat hébreu plus de concessions.


Dans la "situation room", le président et son équipe ont suivi le déroulement de l'opération qui a conduit à l'élimination d'Oussama Ben Laden - Crédit : Pete Souza United States Government Work Oussama Ben Laden était l’homme le plus haï des Américains, le mal incarné dans toute sa splendeur. Le traumatisme qu’il a causé a déclenché une guerre en Afghanistan qui est toujours en cours et une autre en Irak qui n’est pas davantage près de se terminer. Il ne fait aucun doute que sa liquidation est un succès pour les Etats-Unis et pour Obama. La liquidation de Ben Laden envoie aux groupes extrémistes qui s’en inspirent un message aussi cinglant que celui généralement délivré par Israël en pareilles circonstances : même si cela doit nous prendre du temps, nous avons le bras long et nous finissons toujours par vous rattraper. Durant les trois premières années du mandat d’Obama, les Etats-Unis avaient perdu beaucoup de leur superbe au Moyen- Orient.

 

Jusqu’ici, Obama n’avait réussi à atteindre aucun des objectifs ambitieux qu’il avait lui-même placés en tête de ses priorités. Pour ses ennemis comme pour ses amis, il passait pour un dirigeant faible et inexpérimenté qui ne savait trop où il menait les Etats-Unis. Ces doutes n’avaient fait que se renforcer ces derniers mois, alors que sa diplomatie multipliait les décisions contradictoires envers les révoltes qui touchent les Etats arabes. La liquidation de Ben Laden lui donne maintenant l’opportunité de restaurer le statut des Etats-Unis et de mettre à profit ce retour à une position de leadership. Encore faut-il qu’il démontre sa capacité à saisir cette opportunité. Dans son discours le 2 mai, Obama a réitéré la distinction entre, d’une part, l’islam violent et extrémiste représenté par Ben Laden et qui doit être combattu par la force, et, d’autre part, l’islam modéré, avec lequel il entend coopérer. Cette distinction, il l’avait déjà soulignée au début de son mandat, lors des discours du Caire et d’Ankara. Jusqu’à présent, cette stratégie n’a pas été payante. Les sondages d’opinion réalisés dans le monde arabe témoignent au contraire d’une large et profonde hostilité envers les Etats-Unis. Il n’est pas sûr que la liquidation de Ben Laden et la distinction d’Obama entre islam extrémiste et islam modéré parviennent à susciter la coopération à laquelle il aspire. Il est même probable que l’hostilité antiaméricaine au Moyen-Orient ira s’aggravant. Obama risque également de croire qu’il est désormais davantage en mesure d’exercer des pressions sur plusieurs acteurs du Moyen-Orient qui, jusqu’à présent, boudaient ou sabordaient les initiatives de Washington. C’est ainsi qu’Obama risque de faire pression pour qu’Israël reprenne les négociations avec les Palestiniens. Lors de son prochain voyage à Washington, le Premier ministre Benyamin Nétanyahou risque donc fort de se retrouver face à un président américain beaucoup moins accommodant. Bref, la liquidation de Ben Laden risque d’avoir des conséquences cruciales pour le Moyen-Orient et tout particulièrement pour Israël.

 

Source, journal ou site Internet : Yediot Aharonot (Courrier international)
Date : 5 mai 2011
Auteur : Eytan Gilboa

 
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