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27/01/2011

Monique CANTO-SPERBER - L’université, l'embauche, les fonctionnaires - La critique de Médiapart!

L’université a besoin d’embaucher en CDI

 

L’accès aux Responsabilités et compétences élargies (RCE, ou plus simplement loi d’autonomie) permet aujourd’hui aux établissements publics d’enseignement supérieur et de recherche de mener une politique ambitieuse en matière scientifique et pédagogique. Incités à se développer, ils sont amenés, en particulier, à recruter des personnels plus nombreux afin d’assurer les fonctions nécessaires à la vie scientifique et académique : tâches d’encadrement administratif, mais aussi tâches nécessaires à l’entretien des laboratoires et centres de recherche ou à la vie d’un campus universitaire.

 

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Les emplois de fonctionnaires étant aujourd’hui à nombre constant, les universités, grandes écoles et grands établissements n’ont d’autre choix que de recruter des personnels contractuels qui sont assimilés aux trois catégories (A, B, C) de la fonction publique, selon les tâches qui leur sont confiées. Malheureusement, les dispositions législatives qui permettent ces recrutements contraignent ces établissements à maintenir la plupart de leurs personnels dans une situation d’incertitude et dans certains cas de précarité.


En effet, la loi sur l’emploi contractuel dans la fonction publique (article 4 et article 6-2 de la loi du 11 janvier 1984) n’autorise à proposer à des personnels contractuels que des contrats à durée déterminée (dix mois), et seulement pour des emplois saisonniers ou à temps partiel. Or, la plupart des tâches sur lesquelles sont employés ces personnels, dans un établissement d’enseignement supérieur et de recherche correspondent à un besoin permanent et qui doivent être remplies par un employé travaillant à temps complet. En conséquence, les responsables d’établissement public n’ont d’autre choix que de faire comme si des emplois saisonniers pouvaient s’enchaîner sans interruption et se répéter chaque année, ce qui leur permet de proposer à leurs employés contractuels des contrats de dix mois, renouvelés à échéance, parfois plusieurs années de suite.


Le contrat à durée indéterminée, qui est dans le secteur privé le contrat de droit commun, n’existe quasiment pas dans le secteur public, - c’est seulement depuis juillet 2005, en raison de la transposition de la directive européenne 1999/70/CEE, que des personnels de catégorie A qui ont plus de six ans d’ancienneté peuvent prétendre à un CDI, mais non les personnels assimilés aux catégories B et C.


A l’heure où l’on se soucie de la précarité des emplois, ne faut-il pas se pencher sur les conditions de l’emploi précaire dans la fonction publique ? A l’heure où l’on demande aux universités d’être au sens plein les employeurs de leurs personnels, avec les responsabilités afférentes, à l’heure où on les incite à mener une politique de ressources humaines, ne faut-il leur donner les moyens de proposer à ces personnels des conditions d’emploi dignes de leur engagement au service de l’institution ?


Lors de sa prise de fonction il y a quelques semaines, le ministre de la Fonction publique annonçait un projet de loi sur la résorption progressive des situations précaires chez les employés de l’Etat. Avoir les moyens d’offrir un contrat à durée indéterminée, un CDI, sous certaines conditions, à leurs personnels permettrait aux établissements d’enseignement supérieur de reconnaître la contribution de leurs personnels contractuels et d’assumer pleinement leurs responsabilités d’employeur.


Une communauté universitaire ne peut se développer sans un engagement de tous : c’est là une condition de nature humaine qui a trait aussi à la vie des personnes, et elle est, dans une institution où l’on transmet des savoirs et où l’on mène des recherches, non moins nécessaire que les conditions matérielles. De nombreux responsables d’établissement public ont alerté le législateur sur l’impossibilité où ils se trouvaient face à des personnels qui ont fait preuve d’un dévouement sans faille, lorsqu’ils ne peuvent rien leur proposer d’autre qu’un emploi indéfiniment précaire, sans perspective de carrière. L’insécurité de l’emploi n’a jamais été une condition favorable où chacun peut donner le meilleur de lui-même en s’associant à un projet commun.

 

Par MONIQUE CANTO-SPERBER directrice de l’Ecole normale supérieure (ENS)

Source : Libération du 15 décembre 2010, rubrique Socièté

 

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La critique de Médiapart

 

L'Université a besoin de fonctionnaires

 

Réponse à Monique Canto-Sperber, directrice de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, par le Comité de mobilisation des élèves, étudiants et personnels de l'ENS. Mis en place à l'automne, le comité coordonne le mouvement social en cours dans l'établissement.

 

Jeudi 16 décembre, dans une tribune publiée dans Libération, Monique Canto-Sperber en appelait à une loi pour recruter en CDI les salariés indispensables au bon fonctionnement des établissements publics comme l'Ecole normale supérieure (ENS), afin de les faire sortir de la précarité. Les personnels précaires, très nombreux, enchaînent en effet CDD sur CDD depuis parfois plus de dix ans et pour un salaire de misère malgré la pénibilité de leur travail, voire un véritable harcèlement de leurs chefs.

Mme Canto-Sperber est en poste depuis cinq ans, cinq ans durant lesquels la précarité s'est considérablement aggravée à l'ENS. Si elle se soucie soudainement du sort des personnels, ce n'est pas sans raison. Ce qu'elle omet de dire dans son article, c'est que depuis plus de deux mois, une mobilisation sans précédent, unissant étudiants et salariés, se déroule à l'ENS.

Suite au mouvement national pour la défense des retraites, la mobilisation, loin de faiblir, s'est transformée en lutte locale, organisée par des assemblées générales de personnels et d'élèves, avec l'appui de syndicats locaux. Des revendications claires ont été portées à la Direction et adressées à Mme Pécresse, ministre de l'enseignement supérieur : titularisation des personnels précaires et dans l'immédiat des CDI, augmentations des salaires, embauches supplémentaires et amélioration des conditions de travail, parfois révoltantes dans une Ecole qui a d'importants moyens et se veut « prestigieuse ». Les principaux services de l'ENS (restaurant, bibliothèque, administration, logistique, ménage, travaux, jardin...) ont été bloqués par des étudiants ou fermés en raison de la grève de plusieurs dizaines de salariés précaires et titulaires.

© DR

En réponse à cette mobilisation, Mme Canto-Sperber, qui n'avait d'abord réagi que par une sévère répression (emploi de vigiles, menaces d'appel à la police contre les blocages et de sanctions disciplianires, fermetures administratives), continue d'affirmer qu'elle n'a pas la possibilité légale d'embaucher en CDI les précaires assimilés aux catégories B et C de la fonction publique, ni ceux employés depuis moins de 6 ans par l'Ecole.  Elle refuse cependant de demander au Ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche des postes qui permettraient de titulariser ces personnels. Ainsi, la tribune qu'elle a signée n'est que de la poudre aux yeux : elle peut accorder les CDI demandés, cela se fait déjà dans d'autres établissements publics comme à l'université Pierre et Marie Curie, dont le Président, M. Pomerol, a dû céder face à une mobilisation similaire et embaucher des précaires en CDI. A l'Université d'Evry, des titularisations ont même été obtenues par un mouvement social du même type.

Quoi qu'il en soit, les contrats à durée déterminée existants sont déjà illégaux et résultent d'une magouille bien connue, comme l'explique elle-même la directrice : les personnels sont employés sur des emplois dits « saisonniers » alors que leur fonction est bien entendu permanente. Pourtant, le cadre de la fonction publique est clair : tout poste permanent doit être pourvu par un fonctionnaire, sauf rares exceptions qui n'ont rien à voir avec la situation. Ce sont les politiques gouvernementales - non-remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite et loi sur la responsabilité des universités (LRU) - qui obligent à remplacer les fonctionnaires par des contrats de type CDD ou CDI. Cela conduit à briser le service public, régi par le statut général de la Fonction publique, en une multitude d'établissements autonomes fonctionnant comme des entreprises privées, sans même être soumis aux contraintes du droit du travail privé, qui interdit les CDD à répétition.

Mme Canto-Sperber se sert du mouvement en cours à l'ENS pour argumenter en faveur de la casse de la fonction publique, conformément à ses choix politiques à l'Ecole, où elle entend réserver le statut de fonctionnaire aux seuls enseignants, chercheurs ou autres personnels de catégorie A et l'interdire à tous les autres employés qui font vivre l'ENS. Elle instrumentalise un mouvement qui exige avant tout des titularisations pour tenter de justifier un pré-projet de loi gouvernemental, récemment présenté aux syndicats, visant à généraliser les CDI dans la Fonction publique. Elle tente ainsi de faire passer une position politique assumée et catastrophique pour le service public pour une « question d'éthique » dont elle se dit, comme chacun sait, spécialiste.

Cependant, la mobilisation à l'ENS est loin d'être terminée, le conseil d'administration a été bloqué par des étudiants et des salariés de l'Ecole avant Noël, empêchant ainsi le vote d'un budget qui reconduisait la précarité pour un an. Après avoir fait plusieurs journées de grève, les personnels ont déposé un préavis de grève reconductible pour la rentrée de janvier. Cette détermination et la solidarité exemplaire entre étudiants et salariés peuvent nous permettre d'obtenir une victoire. Cela contribuerait à la nécessaire construction d'un mouvement d'ensemble contre la précarité à l'Université et dans la Fonction publique en général, pour la défense du statut, l'augmentation des salaires et l'embauche des personnels nécessaires au service public.

 

 

Source: Jeu.27Janv.

MEDIAPART

26/01/2011

Débat #2, avec Marcela IACUB, la "libertaire"

Juriste philosophe, en quelque sorte, mais aussi féministe d’un nouveau style. Elle trouve les Chiennes de garde (et le féminisme en général), trop moralisantes sur les questions sexuelles, notamment celle de la prostitution (cliquez, voir la vidéo). Elle voudrait, comme le philosophe Michel Foucault, l’un de ses maîtres, « faire du sexe une liberté comme la liberté du commerce ». Où le consentement de chacun prévaut.

 

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Où l’Etat n’intervient pas.
Son approche provocatrice – mais toujours argumentée – lui vaut beaucoup d’inimitiés. Certains lui reprochent de trop jouer avec les paradoxes et la mauvaise foi. De ne pas respecter une certaine forme de sacré qui entoure encore les questions biologiques et sexuelles en France.


Mais il faut reconnaître à Marcela Iacub un véritable génie pour convaincre. Avec humour et créativité. Enfin, elle n’est pas seulement une obsédée juridico-sexuelle ! Elle s’intéresse aussi aux animaux et à leurs droits. Elle vit d’ailleurs avec… un perroquet ! L’histoire ne dit pas s’il a le même accent que sa maîtresse.


Consentir pour être libre.
Mai 68 n’est pas terminé. Un peu comme le philosophe Michel Onfray, Marcela Iacub pense que la révolution sexuelle est tombée en panne au milieu du chemin. Il faudrait la relancer sur bien des aspects. Celui des corps, notamment. De l’usage que l’on en fait. Sa grande bataille reste la notion de « consentement ». Si deux personnes consentent à un rapport sexuel, marchand, voire violent, il n’y a aucune raison que la loi, l’Etat, la société viennent y mettre leur grain de sel. Or, la répression de la prostitution et des crimes sexuels s’est durcie. Le symptôme pour elle d’un « nouvel ordre moral et sexuel », qui criminalise a priori le corps et la sexualité. En oubliant le libre arbitre des individus.

 



Désacraliser l’instinct maternel
Il faut libérer les femmes (mais aussi les hommes) de la « surpuissance procréatrice » que la société a accordée à la mère. « Le désir d’enfant des femmes qui ne peuvent pas en porter se trouve criminalisé », explique-t-elle. Autrement dit, tous ceux qui, homosexuels ou couples stériles, sont obligés de procréer via les mères porteuses, par exemple, ne sont pas légalement ou socialement soutenus. « L’instinct maternel » est devenu un inattaquable totem, ce qu’elle appelle L’Empire du ventre, titre d’un de ses ouvrages. Selon elle, la maternité est une construction historique qui, de la louve romaine à la Vierge Marie, empêche des femmes de devenir mères non biologiques.


Libérer (encore) la sexualité des femmes
Pourquoi les femmes ne pourraient-elles pas prétendre à une sexualité débridée, sans forcément désirer procréer avec leur partenaire ? Telle est la question gênante que pose Marcela Iacub. « Au lieu de lutter pour l’égalité des sexes, et notamment faire en sorte que les femmes puissent avoir un rapport à la sexualité aussi libre, multiple et pluriel que les hommes, on tente en ce moment de civiliser la sexualité masculine […], écrit-elle. Au lieu de dire que les femmes peuvent avoir envie de consommer les hommes comme les hommes ont envie de consommer les femmes. »

 

"J'aimerais faire du sexe une liberté comme la liberté du commerce".  Un livre.

 

 

 


Extrait :

Dans Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (Flammarion, 2002. Extrait du chapitre « Les prostituées sont-elles libres ? »), Marcela Iacub met en scène une sorte de « double », Louise Tugènes, personnage faussement candide qui pointe les contradictions de nos mœurs. " On n’hésite pas à condamner d’une manière très sévère aussi bien le système de la prostitution que les gens qui font appel à des prostituées.Cette condamnation est d’ailleurs de moins en moins anodine ou symbolique. […] La raison pour laquelle j’ai toujours eu du mal à comprendre ces interdictions, c’est que les femmes qui s’y livrent sont consentantes. Moi, j’avais appris depuis ma jeunesse que la seule chose qui compte en matière de sexe (je veux dire la seule chose qui compte pour que la police ne vienne pas vous dire que vous avez commis un crime ou que vous en avez été victime), c’est le consentement, du moins lorsque l’on a plus de 15 ans. Il me semblait donc que, dans ce domaine, il fallait revenir à ces évidences premières.


Nos mères ne se sont-elles pas justement battues contre ceux qui forçaient les femmes à avoir des rapports sexuels ? Je dis bien “forcer”, car échanger un consentement à un rapport sexuel contre de l’argent n’est pas, que je sache, forcer. Celle qui dit “oui” parce qu’elle est payée est libre de ne pas le faire. […] Mais quand je leur dis cela, les féministes bondissent aussitôt et à peine ai-je prononcé le mot “désir” qu’elles s’emportent : “Décidément vous ne comprendrez jamais rien ! La prostitution est mauvaise parce que, au moment où elles s’y livrent, les femmes ne désirent pas. Seul le client a du désir, la prostituée est objet, et non sujet. On ne doit faire l’amour que quand on a du désir, vous comprenez, […] sinon ce n’est pas de l’amour, c’est du viol, un viol déguisé en accord contractuel.” […]


Cette explication m’a mise très mal à l’aise. Car je me suis dit que si telle était la vérité, il y avait deux choses que je n’arrivais pas à comprendre. D’abord, une femme qui est violée par un homme que par ailleurs elle désire, ou qui ressent du plaisir au moment d’un acte sexuel imposé, ne devrait pas, selon cette explication, être considérée comme victime d’un crime. Pourtant, ce qui compte pour qu’il y ait viol, ce n’est ni le désir ni le plaisir mais l’absence de consentement, et c’est heureux. Le second point est encore plus gênant. Je me souviens des confessions intimes de ma sœur aînée et de l’une de mes cousines, à l’époque où j’étais encore une toute jeune fille et qu’elles s’étaient mises en tête de faire mon éducation sexuelle. Elles ne cessaient de me dire qu’elles couchaient parfois avec leurs maris sans désir parce qu’il faut bien avoir des rapports plus ou moins réguliers avec son époux.


Or il se trouve que le mari de ma sœur m’a un jour confié la même chose. […] Son aveu m’avait beaucoup touchée. »

 

Marcela Iacub

Source:

Le sexe en toutes libertés

Juriste spécialisée en bioéthique, Marcela Iacub est une fine observatrice des mœurs contemporaines. Libertaire, provocatrice pour les uns, choquante pour les autres, elle défend toutes les formes de sexualité et dénonce avec force leur encadrement légal. Seules les sonorités de son accent, et de son prénom, trahissent ses origines sud-américaines. L’Argentine, précisément, où elle est née il y a quarante-trois ans. Cette précoce juriste y a exercé la profession d’avocate dès l’âge de 21 ans. « J’étais trop jeune, c’était un peu ridicule », confessera-t-elle plus tard. Pour le reste, Marcela Iacub présente tous les attributs typiques de « l’intellectuel à la française » : prises de positions tonitruantes, passes d’armes avec des hommes politiques ou des chercheurs, chroniques régulières dans les journaux, production littéraire riche et surprenante… Et un parcours universitaire sans fautes. Sa marque de fabrique ? Observer nos mœurs à travers le droit.

 

Voir ici les posts de ce même auteur sur L&L:

 

La propriété de son corps et la prostitution

La propriété de son corps et la prostitution

article - 17/12/07 - Cliquez l'image: lire "l'homme n'a pas d'avenir" Par : Marcela iacub On aurait pu croire qu'avec la révolution sexuelle, tous les stigmates frappant la…

Madame bovary ou les vertus de la pornographie

article - 18/12/07 - sexe explicite, demain peut-être certaines représentations des femmes ­ mais toujours la volonté entêtée, indifférente aux résultats, de faire de l'esprit un espace d'intervention …


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La politique aurait-elle quitté la cité? de Pierre Manent

Pierre Manent observe les sociétés et les règles qui en déterminent la politique. Ce spécialiste du libéralisme, qui fut un proche de Raymond Aron, publie un essai et un livre d’entretien où il déplore que la politique ait quitté la cité…

 


(Couverture du livre «Les métamorphoses de la cité : essai sur la dynamique de l'Occident» de Pierre Manent)

« Les métamorphoses de la cité : essai sur la dynamique de l’Occident » de Pierre Manent, Flammarion, 430 pages, 23 €.

 

La politique s’est diluée dans le discours politicien. Il suffit d’observer. L’appauvrissement du débat est patent. Ce qui domine aujourd’hui, c’est l’économie et le droit, deux domaines sur lesquels les discussions ne peuvent se nouer puisqu’ils échappent aux citoyens.


Nous restons hors du monde. Nous faisons comme si le monde n’existait pas. Le discours politique est devenu consensuel. Il n’y a plus véritablement de camps politiques. Tout le monde traite des mêmes thèmes et souvent sous les mêmes aspects. Les hommes et les femmes politiques parlent désormais non plus une mais toutes les paroles politiques. Ils ne se distinguent plus. Comme le débat de fond est inexistant, les attaques personnelles deviennent plus stridentes et monopolisent toute l’attention des observateurs comme des citoyens.


Depuis maintenant pas mal d’années, je travaille sur les formes politiques, c’est-à-dire sur les types d’association humaine dont la succession articule notre histoire. J’ai donc essayé de comprendre l’histoire de l’Occident à un moment où l’Europe s’interroge sur son identité, à un moment où cette Europe s’apprête à se dissoudre dans l’humanité sans laisser de traces. J’y vois comme un abandon de poste.


Nous considérons que nous ne pouvons rien sur notre destin, que tout nous échappe, que nous sommes au balcon de l’histoire comme disait Raymond Aron. La politique, c’est justement le contraire. C’est vouloir peser sur le destin, c’est vouloir nous organiser, c’est établir une règle commune pour affronter l’avenir. Les partisans de la mondialisation nous expliquent que tout nous dépasse. Les adversaires, les alter-mondialistes, disent sensiblement la même chose puisqu’ils considèrent que nous sommes écrasés par cette mondialisation. On finit par penser que les hommes politiques n’ont plus de choix. C’est faux.


Nous entrons dans un monde où les puissances seront plus égales, c’est-à-dire aussi dans un monde où nous aurons moins d’assurance. Que feront la Chine et l’Inde ? Comment va se comporter une Amérique qui ne sera plus la première puissance mondiale ? Quelle sera la place de l’Europe dans ce nouveau monde ? Nous n’en savons rien. Mais il est sûr que nous nous dirigeons vers des événements très surprenants. Face à ces changements, il serait bon que l’Europe se réveille politiquement. Six ou sept milliards d’êtres humains chaussés de Nike, parlant anglais et échangeant des messages sur le web, font peut-être un monde homogène mais pas nécessairement uni.


Je suis lucide. L’Europe a hérité de l’Empire romain qui a succédé à la cité grecque. La cité, l’Empire et l’Église, ce sont les trois socles de l’Occident. La notion de « nation » a permis de sortir de l’impasse religieuse, de construire de nouvelles règles politiques. Quand on regarde l’histoire, on constate que jamais il n’y a eu autant d’incapacité à penser ce que nous faisons qu’au XXème siècle avec les résultats que l’on sait. Je voudrais qu’il en soit autrement au XXIème et je constate que, pour l’instant, cela n’en prend pas le chemin.


Depuis que la gauche a renoncé à la classe sociale et la droite à la nation, on pense se rattacher au monde quand on se rattache aux droits de l’homme. Mais on ne peut pas réduire la politique à la moralisation du monde. La condition de l’homme ne change pas. Il doit donc s’organiser politiquement et établir des règles de vie commune. On voudrait se passer de politique, mais c’est impossible. Et surtout ce n’est pas souhaitable.

 

La gauche a souvent tendance à dénoncer les désordres du système, quelquefois avec raison. Moi, c’est plutôt l’ordre qui m’épate. Je suis fasciné qu’une société comme la nôtre fonctionne tout de même autour d’un ordre, d’une règle collective. C’est ce qui motive tout mon travail : comment, malgré les contraintes, une telle règle évite à la société d’exploser. Donc, je veux bien qu’on dénonce le désordre, mais je voudrais qu’on s’intéresse un peu plus à ce qui fonctionne, ne serait-ce que pour le préserver.

 

Aux Etats-Unis on s’interroge sur ce qu’est l’Amérique au regard du monde. On débat sur son rôle. En France l’identité nationale se limite à une passe d’armes entre nous et nous-mêmes. Regardez les couvertures des hebdomadaires français et comparez les aux hebdomadaires américains. Vous y verrez peu de sujets internationaux. En France on se pose des questions et on polémique comme si le monde était la France.

 

Le rôle du « politiquement correct » s’explique à partir du divorce entre l’action et la parole. On n’attend plus que la parole soit liée à une action possible, donc elle est prise au sérieux comme si elle était elle-même une action. Si cette parole déplaît, elle est considérée comme une action épouvantable. Jusqu’alors, la liberté consistait à mesurer les paroles à l’aune des actions visibles. Le « politiquement correct » consiste à mesurer les paroles à l’aune des actions invisibles.

Par exemple dans les mesures prises par la plupart des pays européens qui se résument à des actions en conformité avec une règle sans parole et des paroles sans rapport avec une action possible.

 

Nous le voyons dans la création romanesque. Dans les années 1950, Sartre et Camus écrivait pour le monde. Les auteurs français d’aujourd’hui écrivent pour le monde francophone. Il faut désormais nous résoudre à n’être qu’une petite province du monde. Cela limite les grandes ambitions intellectuelles et littéraires. Je pense d’ailleurs que ce sentiment est répandu dans les autres pays européens et j’y vois une conséquence du recul de la politique, c’est à dire de l’histoire. Il est évident que l’absence de perspective politique induit un manque d’ambition intellectuelle et artistique.

 

Source:

Nous manquons d’ambitions intellectuelles

Propos recueillis par Laurent LEMIRE



Cet entretien a été publié dans Livres Hebdo, N° 833,

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25/01/2011

Moins de pays libres selon "freedom house"

Le nombre des pays libres continue d'évoluer à la baisse : tel est le constat le plus récent de Freedom House, organisme qui s'est donné pour mission de prendre le pouls de la démocratie et des droits de l'homme dans le monde.

 

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Dans son rapport 2011 sur la liberté dans le monde, rendu public récemment, Freedom House constate que 87 pays seulement - soit deux de moins qu'en 2009 - sur les 194 que compte le monde peuvent être désignés comme étant véritablement « libres ». Soixante autres sont dits « partiellement libres » et 47 sont estimés « non libres ».


La liberté dans le monde, mesurée en fonction du niveau de protection qui est accordé aux droits politiques et aux libertés publiques, a régressé pour la cinquième année consécutive en 2010, affirme Freedom House. Ce phénomène représente la plus longue période continue de déclin enregistrée par cette ONG depuis l'établissement de son premier rapport il y a près de quarante ans. À l'heure actuelle, 43 % seulement de la population mondiale vivent dans des pays considérés comme « libres ».

 

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Quelles sont les causes du recul des libertés dans le monde ? M. Arch Puddington, directeur de la recherche à Freedom House, met au banc des accusés l'audace accrue des régimes autoritaires conjuguée à l'insuffisance de la résistance des pays démocratiques.


« La combativité accrue des régimes autoritaires les plus puissants au monde a coïncidé avec l'incapacité ou le refus croissants de la part des démocraties mondiales de tenir tête aux régimes autoritaires », déclare M. Puddington dans le rapport, en tirant la sonnette d'alarme : « Si les démocraties du monde s'abstiennent de s'unir et de parler haut et fort pour défendre leurs valeurs, dit-il, les despotes vont continuer sur leur lancée. »


Les États-Unis comptent toutefois au nombre des pays qui ont fait de la démocratie et des droits de l'homme une composante majeure de leur politique étrangère. Le secrétaire d'État adjoint pour la démocratie, les droits de l'homme et le travail, M. Michael Posner, qui participait à une discussion d'experts organisée par Freedom House sur ce rapport le 13 janvier, a souligné que le gouvernement Obama multipliait les discussions avec les gouvernements « pour faire clairement ressortir le lien entre leur performance, leur comportement en matière de droits de l'homme et de démocratie, et les possibilités de collaboration avec les États-Unis à titre d'alliés proches ou de partenaires ».


Au chapitre des droits politiques et des libertés civiques, Freedom House a réservé ses notes les plus sévères à la Birmanie, la Corée du Nord, l'Érythrée, la Guinée équatoriale, la Libye, l'Ouzbékistan et la Somalie ainsi qu'au Soudan, au Tibet et au Turkménistan. Pour leur part, la Chine, l'Égypte, l'Iran, la Russie et le Vénézuéla sont pointés du doigt pour avoir intensifié leurs mesures répressives avec une grande impudence, lit-on dans le rapport.


L'un des incidents les plus notoires de 2010 concerne les tentatives faites par la Chine en vue de persuader le comité du prix Nobel de la paix de ne pas récompenser Liu Xiaobo, opposant chinois en prison. Ses tentatives ayant été infructueuses, note le rapport, la Chine a ensuite fait pression sur des gouvernements étrangers pour les inciter à boycotter la cérémonie de remise du prix Nobel de la paix et elle a brandi la menace de représailles économiques contre la Norvège, où sont remis ces prix.


L'Égypte a tenu des élections sans grand souci de transparence, déplorent les auteurs du rapport. L'Iran a arrêté des centaines de militants politiques qui protestaient contre les élections de 2009, dont beaucoup disent qu'elles ont été « volées ». La Russie a affiché un mépris flagrant pour l'indépendance du judiciaire en condamnant Mikhaïl Khodorkovski, opposant au régime. Quant au Vénézuéla, il a adopté des lois qui permettent au président Hugo Chavez de gouverner par décrets, de serrer la vis aux organisations non gouvernementales et d'élargir à l'Internet les restrictions imposées aux médias.


Par ailleurs, les auteurs du rapport de Freedom House ont évoqué au nombre des tendances nouvelles celle du rôle de la criminalité organisée. Ainsi le Mexique a-t-il été rétrogradé au rang des pays « partiellement libres » en raison de l'incapacité du gouvernement mexicain d'enrayer la vague de violence liée au trafic des stupéfiants.


La plupart des pays à majorité musulmane - hormis l'exception notable de l'Indonésie - n'ont pas fait de progrès sur le plan des droits civiques. Sur celui des libertés publiques, le manque d'humanisme face à l'immigration en masse a terni le blason de la France et celui d'autres pays.


Mais tout n'est pas négatif dans le rapport de Freedom House, qui fait état d'améliorations au Kenya, en Moldavie, au Niger, aux Philippines et en Tanzanie. En outre, la tenue d'élections comparativement libres et honnêtes au Kirghizistan et en Guinée a contribué à faire passer ces pays de la catégorie des pays « non libres » à celle des pays « partiellement libres ».


Pour tout renseignement complémentaire, prière de consulter le site de Freedom House.

15:23 Écrit par HUMANITAS dans Liberté individuelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : freedom house, liberté, démocratie, droit de l(homme | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

19/01/2011

Encore un mur!! Grèce/Turquie

La clôture que la Grèce a décidé de construire à sa frontière avec la Turquie pour arrêter les migrants éloigne un peu plus Istanbul de l’UE, estime le rédacteur en chef du quotidien stambouliote Sabah.

 

http://www.lesoir-echos.com/wp-content/uploads/Mur-du-Cashemire-DR.jpghttp://tony-pictures.fr/wp-content/uploads/2010/11/banksy.jpg

 

Les premières réactions de la Turquie vis-à-vis du projet grec de dresser un mur le long d’une partie de la frontière commune ont été extrêmement prudentes et discrètes. Pourtant, nous pensons qu'il est faux de croire que cette décision relève seulement de la politique interne et de la souveraineté grecques. En effet, ce mur ou cette clôture de fils barbelés qui sera dressé le long du fleuve Maritsa [Meriç en turc] va inévitablement affecter l'image internationale de la Turquie de manière négative.

 

Le mur qui court le long de la frontière sud des Etats-Unis, dont les autorités grecques disent vouloir s’inspirer, n'a d'ailleurs absolument rien apporté au Mexique. Bien au contraire, il a placé ce pays dans une situation d'Etat paria impuissant qui tente désespérément d'exporter ses problèmes économiques et sociaux de l'autre côté de la frontière.

 

Quant aux Palestiniens, ils sont humiliés par ces murs érigés tant du côté israélien qu'égyptien qui les condamnent à vivre dans une prison à ciel ouvert.

 

http://lacurieusehistoiredumonde.l.a.pic.centerblog.net/8dc5332a.jpghttp://www.terra-economica.info/IMG/png/mapgrece.png


La frontière de l'Europe s'arrête sur les bords de la Maritsa
Le fleuve Maritsa ne délimite pas seulement notre frontière avec la Grèce, il le fait aussi avec l'Union européenne. Dans ces conditions, établir une telle clôture revient à placer entre nous et l'Union européenne des obstacles infranchissables qui renforcent le concept de zone Schengen, symbole concret d'une circulation limitée dans l'espace européen.


Vient alors s'ajouter aux difficultés de visa entre nous et l'UE, un obstacle physique supplémentaire. Ce mur n'est donc pas seulement le problème de la Grèce, mais aussi le nôtre. En outre, la construction d'une telle clôture le long de la Maritsa serait malheureusement un moyen de concrétiser la vision sarkozyste des frontières de l'Europe que le Conseil des sages, présidé par l'ancien Premier ministre espagnol Felipe González, avait pourtant démentie en expliquant dans son rapport remis en mai 2010 que ce n'est pas la géographie, comme le prétend le président français, mais bien "ses valeurs qui constituent les limites de l'Union européenne". Dresser un tel mur serait ainsi une façon de faire passer un message selon lequel la frontière de l'Europe s'arrête sur les bords de la Maritsa.

 

Turquie - Grèce : de l’autre côté du mur.
Source, journal ou site Internet : Sabah
Date : 17 janvier 2011
Auteur : Erdal Safak

10:39 Écrit par HUMANITAS dans International | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mur, europe, maritsa, turquie, grèce | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

 
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