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05/10/2010

Nos militaires, entre désarroi et patriotisme!

Les conclusions du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008,
ainsi que le processus qui a mené à sa rédaction, semblent avoir provoqué
dans le monde militaire une certaine frustration. Beaucoup, en particulier
chez les officiers, y voient un signe supplémentaire d’un véritable « déclassement »
de l’armée en France. Ce terme renvoie à une perte de puissance de l’outil militaire
mais aussi d’influence auprès des sphères décisionnelles, qu’accompagnerait une
indifférence croissante de la société française pour la politique de défense et ceux
qui la mettent en oeuvre. La perte de puissance irait de pair avec une perte de prestige.

 

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Aussi, nombreuses sont les voix qui s’élèvent au sein de l’institution, pour
dénoncer cette évolution et appeler à la reconquête, par le lobbying et par la plume,
de la place qui revient aux militaires.


Nos armées voient leur poids relatif diminuer, au moins en termes d’effectifs,
mais il convient toutefois de nuancer l’idée d’un déclin, ce jugement étant
avant tout affaire de perception. Ce n’est que par référence à un âge d’or largement
mythifié que se propage le sentiment d’un déclassement dans une institution dont
l’importance demeure, aux yeux de la population comme des décideurs, encore
considérable. Au-delà des faits et des chiffres, c’est donc la représentation que les
militaires se font de leur propre disgrâce, développée par contraste avec un passé
idéalisé, qui pourrait bien être à l’origine d’un tel sentiment.


Un certain pessimisme ambiant peut sans peine trouver des arguments
dans l’actualité récente. Il doit toutefois être nuancé et peut être contredit, ce qui
permettra de dresser un bilan plus positif. C’est ensuite en se référant aux mythes
présents dans l’imaginaire collectif du militaire français qu’il sera possible de mieux
comprendre son actuelle frustration et de relativiser, grâce à une mise en perspective
historique, la réalité d’un déclin.


« La déchéance d’une armée française méprisée par le pouvoir
et ignorée par le peuple »


La thèse du déclin s’appuie sur des éléments objectifs et chiffrés, mais aussi
sur des évolutions plus subtiles à appréhender et qui relèvent du « ressenti ».

 

Premier contributeur à « l’effort de guerre » des déficits publics, la Défense,
consent un sacrifice considérable en supprimant prochainement 54 000 postes
civils et militaires. Avec 225 000 hommes et femmes à l’horizon 2015 (civils compris),
les forces armées françaises atteindront les effectifs les plus bas qu’elles aient
connus depuis 1792. Le ministère de l’Intérieur, qui vient d’absorber la
Gendarmerie nationale, dépassera alors par le nombre de ses agents celui de la
Défense. Certes, pratiquement tous les autres ministères devront accepter une
déflation, mais aucune n’atteint cette ampleur : l’Éducation nationale devrait
perdre au plus 8 à 10 % de ses postes budgétaires dans les six prochaines années,
contre 18 à 20 % pour la Défense. À cette perte de poids relatif concédée au sein
de l’État s’ajoute la révision à la baisse de nombreux plans d’équipement. Ainsi
notre Marine verra-t-elle par exemple le nombre de ses frégates de premier rang
réduit à 18, seuil historique dans l’histoire de la Royale, même si les comparaisons
dans ce domaine ne sont pas toujours pertinentes.


Non seulement la Défense voit ses effectifs et le nombre de ses équipements
réduits de façon considérable, mais elle semble céder du terrain à d’autres acteurs,
que le Livre blanc met en avant. Ainsi la logique d’une vision globale de la sécurité
valorise-t-elle l’Intérieur, qui va jusqu’à lui « ravir » ses gendarmes. C’est le
ministère des Affaires étrangères, qui assurera le pilotage interministériel des crises
extérieures, prenant à la Défense un leadership que l’état-major des armées aurait
pu légitimement revendiquer.

 

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Cette régression, manifestée dans les chiffres et les structures, trouverait par
ailleurs ses causes dans la perte d’influence générale des militaires, « marginalisés »
dans le débat d’idées et réduits au rôle d’exécutants. Les années 2000 confirmeraient
donc la « défaite des généraux » et l’échec de leur stratégie d’influence décrite
dès 1994 par le journaliste Samy Cohen. La présence de seulement 6 d’entre eux
(dont un officier général de la Gendarmerie nationale et un contrôleur général des
armées) sur les 37 membres de la commission du Livre blanc de 2008 révélerait le
peu d’intérêt à recueillir l’avis d’une expertise vue comme une corporation dans un
processus dont l’objectif pouvait bien être de « trancher dans le vif ». À titre de
comparaison, la Commission du Livre blanc de 1996 comptait, pour 30 membres,
8 officiers généraux. Cette régression serait liée aux difficultés qu’éprouve depuis
plusieurs décennies l’institution à rayonner et à être reconnue pour sa contribution
au débat stratégique : dans ce domaine, la réflexion serait accaparée par les experts
civils ou les instituts privés et on semble chercher en vain les nouveaux Beaufre ou
Poirier. Détail symbolique mais révélateur, l’Académie française ne compte plus de
militaire dans ses rangs depuis la mort du maréchal Juin en 1967, tandis qu’elle en
comptait 3 en 1930.


Les mesures drastiques de la nouvelle politique de défense traduiraient également
une méconnaissance et une incompréhension croissantes d’un pouvoir qui,
de plus en plus étranger aux questions militaires, n’écouterait plus son armée et se
concentrerait sur les problèmes de sécurité intérieure : la relégation du ministère de

la Défense au 11e rang protocolaire dans l’actuel gouvernement illustrerait cette
déconsidération. Il s’agirait là d’une tendance lourde dans le monde politique, les
nouvelles générations de responsables et d’élus n’ayant ni l’expérience de la guerre,
ni celle du service militaire : les anciens militaires sont pratiquement absents de la
représentation nationale, tandis que la IIIe République a compté 55 ministres et
220 députés issus des armées. La politique de défense serait ainsi, à leurs yeux, au
mieux une politique publique comme une autre, au pire un gisement d’économies,
en aucun cas une priorité, laquelle ne pourrait susciter que l’incompréhension de
la population.


C’est enfin aux yeux de cette population que les militaires verraient une
preuve ultime de leur déclassement, le désintérêt des politiques faisant écho à celui
de l’opinion publique. Il y aurait ainsi dans la communauté nationale une perte de
prestige de l’institution, ce qui expliquerait en partie ses difficultés à recruter et à
fidéliser. À cela il faut ajouter le sentiment d’une incompréhension de la part d’une
société communément jugée comme individualiste et imperméable aux valeurs
militaires. Un fossé d’indifférence se creuserait entre la France et ses militaires.


L’ensemble de ces évolutions composerait le Requiem d’une armée en perte
de vitesse. Dépossédée de son prestige auprès des Français et de leurs élites, son histoire
récente serait celle d’une déchéance et les orientations du Livre blanc constitueraient
la dernière étape en date de cette régression ininterrompue.


Une perception à relativiser, voire à contester
Si certains des arguments exposés plus hauts sont avérés, ils doivent cependant
être mis en perspective avec d’autres évolutions qui permettent de nuancer la
thèse du déclin.


Tout d’abord, les armées conservent un poids considérable en matière budgétaire.
Certes, le Royaume-Uni, puissance aux ressources et aux ambitions comparables,
fournit un effort supérieur au nôtre, avec 2 % du PIB. Le budget français
demeure toutefois le deuxième au niveau européen, en volume comme en pourcentage
de la richesse nationale. De plus, si les crédits baissent de 2,6 % en 2010,
ils avaient augmenté de 5,4 % en 2009 et la loi de programmation militaire (LPM)
2009-2014 est jusqu’à présent respectée. En outre, le chef de l’État s’est engagé à
consacrer 377 milliards d’euros à la Défense d’ici 2020 et les crédits votés en 2009
et prévus pour 2010 donnent à celle-ci une priorité budgétaire qui vise à s’inscrire
dans la durée ; même s’il faut se garder de toute naïveté dans ce domaine, le budget
de la Défense étant traditionnellement la variable d’ajustement de la dépense
publique et les promesses politiques « n’engageant que ceux qui y croient », selon
la formule consacrée. Cet effort, consenti par une majorité élue sur un programme
d’assainissement des finances publiques, et maintenu en temps de crise, témoigne
de la reconnaissance par l’exécutif et les élus de l’importance de la défense. Cela

prouve qu’il existe un relatif consensus sur la nécessité pour la France de peser dans
les affaires du monde et donc de disposer de forces crédibles et présentes dans tout
l’éventail des capacités.


S’agissant de la place des militaires dans « l’appareil d’État » et leur influence
dans la prise de décisions, on peut également nuancer le pessimisme ambiant.
La dernière réforme du statut du chef d’état-major des armées valorise sa fonction
et apparaît comme un arbitrage net en faveur du premier des officiers pour les
questions opérationnelles. Conseiller du président de la République et du gouvernement
pour les questions de défense, c’est bien lui que l’on a vu « en première
ligne » devant les médias lors des affaires récentes de piraterie dans la corne de
l’Afrique. De plus, l’état-major particulier du président de la République est une
structure qui place des officiers au plus près du chef des armées. Or, dans la
Ve République, véritable « monarchie républicaine », posséder un accès privilégié
au chef de l’État, c’est pouvoir éclairer les décisions. Présents auprès de l’exécutif,
les militaires n’ont pas non plus disparu des préoccupations du pouvoir législatif.

 

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En effet, avec la révision de l’article 35 de la constitution, c’est désormais aux parlementaires qu’il appartient de décider de l’engagement de nos troupes en opération
au-delà de quatre mois. Cette évolution, qui répond à une préoccupation
exprimée par certains élus, témoigne de l’intérêt porté par la représentation nationale
aux questions de Défense et ne pourra que le renforcer. Dans ce domaine,
l’Afghanistan a sans doute largement contribué à sensibiliser les parlementaires aux
problèmes rencontrés en matière d’équipements et aux défis posés par les nouveaux
engagements opérationnels.


Quand au désintérêt des Français pour leurs militaires et pour la Défense,
c’est une idée reçue qu’il convient non de relativiser mais de contredire car les
forces armées n’ont pratiquement jamais été aussi populaires. La dernière enquête
d’opinion réalisée pour la Dicod à ce sujet fait ressortir 84 % d’opinions favorables,
chiffre qui s’inscrit dans la continuité d’un indice de popularité maintenu au dessus
de 80 % depuis 2002. La très bonne image des armées s’accompagne d’une
solidarité budgétaire. Début 2009, en pleine crise économique, une nette majorité
de Français considérait que la situation internationale justifiait un effort supplémentaire
dans les dépenses militaires (57 % des personnes interrogées, contre 34
en faveur d’une réduction). Une majorité encore plus large (63 %) approuvait l’engagement
pris par le président de la République d’augmenter le budget de la défense.


Prêts à accorder aux armées une part substantielle de leurs impôts en période de
« vaches maigres », les Français se montraient également soucieux du maintien de
leurs effectifs, 60 % des personnes interrogées jugeant la réduction de format non
appropriée « au vu du contexte international actuel ». Au final, le baromètre de la
défense commandé par la Dicod début 2009 montrait que l’opinion publique avait
une image positive de son armée et s’inquiétait des moyens qui lui étaient alloués.
L’étude faisait également apparaître que 30 % des personnes interrogées avaient
forgé leur opinion sur des contacts directs avec des militaires de carrière, ce qui

montre que la disparition du service national n’a pas totalement coupé la France
de ses militaires.


Ces chiffres devraient rassurer ceux qui, dans l’institution, pensent que la
Nation s’éloigne de ses armées. L’émotion manifestée dans l’opinion publique à
l’occasion de l’embuscade d’Uzbin, même si elle doit beaucoup à la médiatisation
particulière de ce drame, traité comme un fait divers, est une preuve supplémentaire
de l’attachement que les Français conservent pour leurs armées. Certes les
manifestations de soutien sont chez nous moins démonstratives qu’en Amérique
du Nord (les pertes sont sans commune mesure : le Canada compte 133 tués au
combat en Afghanistan, les États-Unis 932, source www.icasualties.org), mais on
constate une réelle empathie, y compris journalistique, pour le sort des militaires
engagés en Afghanistan (ce qu’il ne faut pas confondre avec le soutien de l’opinion
publique à notre engagement dans ce théâtre). Les reportages consacrés à ce sujet,
rassemblent une audience importante et, plus généralement, les sujets militaires,
récurrents, sont des valeurs sûres de l’audimat, ce qui témoigne d’un intérêt réel.


Le déclin des armées françaises serait donc loin d’être une évidence. C’est
bien dans un contexte de paix relative, même s’il est marqué par l’incertitude, et de
rigueur budgétaire sur fond de grave crise économique, qu’il faut considérer les
réformes appliquées aux armées. Dans cette perspective, la France maintient un
effort considérable, approuvé par une opinion publique très favorable à ses militaires.

 

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La nostalgie d’un « âge d’or fantasmé »
Ayant tenté de démontrer que la réalité était largement en décalage avec la
perception qu’en ont les militaires, il s’agit de comprendre ce qui crée ce sentiment
de déclassement. Au-delà des causes immédiates décrites plus haut, il pourrait trouver
une origine plus profonde dans l’imaginaire collectif du militaire français.


Pendant au moins deux siècles, ce dernier a tenu les fonctions de rempart et de
pilier de la Nation ; il a ainsi pu incarner la figure du héros. Tel est l’âge d’or révolu
que se représentent sans doute plus ou moins consciemment les armées françaises
et c’est de la nostalgie de cet « avant » mythifié que naît également l’idée de
la « déchéance ».


Les armées françaises se souviennent en effet qu’il n’y a pas si longtemps
elles faisaient corps avec la Nation. Elles constituaient alors, avec l’école, un des
piliers structurants de la société française et se voyaient reconnues comme telles.
Cette armée de conscription, qui voyait passer dans ses rangs la totalité de la jeunesse
mâle du pays, était nécessairement familière de la population qui, en retour,
la connaissait bien. Or, depuis la suspension du service national, le passage sous les
drapeaux ne fait plus partie du vécu commun des Français. Toutefois cette expérience
partagée de la chose militaire ne correspond qu’à une période limitée de notre histoire nationale. Si la loi Jourdan date de 1798, la conscription n’aura été universelle et égalitaire que de 1905 à 1997 (le service militaire, recréé par la loi Gouvion Saint Cyr en 1818, ne devient personnel qu’en 1872, universel qu’en 1889 et égalitaire qu’en 1905 lorsque sa durée est fixée à deux ans pour tout le monde), « levée en masse » et mobilisations mises à part.

Encore les exemptions ont-elles été massives dans les années 20 ainsi qu’à partir des années 80.

Cette période n’est finalement qu’une parenthèse, dans la longue histoire des armées
françaises organisées et permanentes qui remonte à 1445, avec la création des
compagnies d’ordonnance par Charles VII.


De plus, l’image fusionnelle de la Nation et de son armée, dont l’union
était consacrée par la conscription, relève largement de l’histoire idéalisée : alors
que le service national n’existe plus, l’institution bat des records de popularité.


Quant à l’antimilitarisme, il a été récurrent dans la société française dès le XIXe
siècle : depuis les républicains des barricades de 1830 jusqu’aux comités de soldats
des années 70 en passant par les anarchistes de la Belle Époque, l’institution n’a
pas manqué de détracteurs. Au-delà de ces militants pas toujours représentatifs,
l’hostilité a pu concerner des catégories entières de la société. Ainsi il y a eu, au
début du XXe siècle, un antimilitarisme important dans le monde ouvrier qui
voyait dans le soldat l’outil de la répression sociale, ou même au sein d’une certaine
paysannerie opposée à un service militaire qui l’arrachait à sa terre. Si le pacifisme
est toujours en vogue (31 % des Français préfèrent la domination d’une
grande puissance à la perspective d’une guerre !), l’antimilitarisme en France est
bien une idée du passé, morte sans doute avec la conscription.


La fin du service national, qui prive les armées de leur fonction intégratrice
et structurante sur le plan social, correspond à la disparition d’une menace directe
et vitale, et avec elle du rôle de rempart dévolu à l’institution. « Malheureusement »,
la France n’a plus d’ennemi structurant. Les nouvelles menaces, toujours plus nombreuses
et terrifiantes décrites par le menu au fil de l’abondante littérature spécialisée,
peinent à lui en fournir un, même si la figure du terroriste, confuse et
fourre-tout par ailleurs, paraît en produire l’ébauche. Mais même en Afghanistan
notre pays n’est pas en guerre. Or le militaire a besoin d’un ennemi, par tradition
et par vocation, mais aussi pour justifier son existence et ses exigences auprès de la
Nation. N’étant plus celui qui accepte de se sacrifier pour la cité menacée dans sa
survie, il doit alors assumer le rôle « d’aventurier » au service de la République.


Peut-être cela participe-t-il d’une forme de désacralisation du métier, la gestion de
crise n’ayant pas le caractère absolu de la résistance à l’envahisseur. Pourtant, il n’y
a là aucune nouveauté : les soldats de Yorktown ou de Sébastopol étaient eux aussi
des « aventuriers » dont l’engagement échappait largement à la compréhension des
Français.


Conséquence directe de ce qui précède et signe de l’évolution des mentalités,
le militaire n’a plus la place qu’il occupait dans l’imaginaire collectif. Le vrai
héros aujourd’hui, c’est le journaliste ou l’humanitaire, et aussi le pompier ! Si les

armées jouissent d’un capital sympathie inégalé, ses membres demeurent ceux dont
le métier est avant tout de donner la mort, même si cela n’est pas exclusif d’autres
missions plus généreuses ou séduisantes. Cette réalité, rappelée par l’actualité
récente, suscitera toujours quelque incompréhension dans une Europe pacifiée.


Peut-on d’ailleurs vraiment s’étonner qu’en l’absence de nécessité la jeunesse ne se
précipite pas aux portes des centres de recrutement pour obtenir le grave privilège
d’administrer la mort et le terrible honneur de la recevoir ? De là découlent sans
doute en partie les difficultés auxquelles nous sommes confrontés pour recruter,
mais il faut garder à l’esprit que cette situation constitue plutôt une constante dans
notre histoire militaire. Les sergents-recruteurs de l’Ancien régime, déjà, étaient
obligés de recourir à tous les subterfuges pour combler les besoins de leurs régiments
en « volontaires ». Si la conscription a ensuite réglé la question des effectifs
pour la troupe, les écoles d’officier n’ont pas toujours eu pléthore de candidats, loin
s’en faut. Ce fut particulièrement vrai au XIXe siècle, après la fin de l’aventure
napoléonienne, mais aussi pendant l’entre-deux-guerres, ainsi que de Gaulle le
déplorait dans Le fil de l’épée.


Quant à l’influence perdue des militaires auprès des politiques, elle tient
également en partie du mythe. Leurs relations avec le pouvoir ont rarement été
pacifiées. Du 18 Brumaire au putsch d’Alger, en passant par la tentation boulangiste
et le « coup d’état démocratique» de 1958, l’histoire a fourni au politique
quelques raisons de se méfier du militaire. À une méfiance chronique du pouvoir,
qui est allé avec Clemenceau jusqu’à se « mêler » de la conduite des opérations, fait
écho une défiance presque culturelle de l’institution pour la classe politique, soupçonnée
d’être, à gauche, « militaro sceptique » par culture et, à droite, avare des
deniers publics par principe. Pouvait-on parler de confiance et de considération
quand la Restauration plaçait en demi-solde les nostalgiques de l’Empire ou quand
les fiches du général André * jetaient le trouble dans le corps des officiers ? Dans
ce contexte de méfiance mutuelle, les militaires français ont rarement été aussi
influents qu’ils le souhaitaient. Les arbitrages budgétaires se sont rarement faits en
leur faveur en période de paix, même s’il n’y a dans cette perspective historique
aucun motif de consolation.

 

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OPINIONS
* LES FICHES DU GÉNÉRAL ANDRÉ
Nommé ministre de la Guerre en 1900, le général Louis André, qui doutait de la fidélité de l’armée à la République, fit réaliser 19 000 fiches sur les opinions politiques et religieuses des officiers. Le scandale éclata en 1904 et « l’affaire des fiches », qui faillit faire tomber le gouvernement, entama sérieusement le moral et la cohésion du corps des officiers.


Il semble donc qu’il existe dans les armées une tendance à idéaliser le passé
de ses rapports avec la société et les dirigeants, lesquels ne lui ont jamais été
complètement acquis. Cette propension à imaginer un âge d’or n’est certes pas
propre à l’institution, mais y semble plus développée qu’ailleurs. C’est sans doute

dans la culture militaire qu’il faut trouver une explication à ce phénomène.


L’armée, au sens générique du mot, pour maintenir sa cohésion et transmettre ses
valeurs, honore ses anciens, glorifie ses morts et cultive ses traditions. Le discours
légitime qu’elle tient sur elle-même, en interne, relève de l’historiographie et doit
permettre à ses membres de s’approprier un certain nombre de mythes, utiles par
ailleurs. De cette idéalisation du passé naît la frustration du présent, d’autant plus
que les militaires, volontaires pour une vie de contrainte et de danger, ressentent le
besoin d’être admirés et reconnus par leur peuple et leurs dirigeants.


Ainsi, en cette période de paix relative et de crise économique mondiale, il
convient de relativiser un discours souvent entendu sur la « déchéance des
armées », le sentiment de déclassement ressenti par une partie de ses membres, et
en particulier de ses cadres, paraissant largement exagéré. Le déclin est donc plus
dans les représentations que se font les militaires d’eux-mêmes et de leur passé que
dans la réalité.


ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE
Michel L. Martin : « Le déclin de l’armée de masse en France », note sur quelques paramètres organisationnels, Revue française de sociologie, 1981.
Samy Cohen : La défaite des généraux, le pouvoir politique et l’armée sous la Ve république ; Fayard, 1994.
Baromètre externe de la défense de janvier 2009 réalisé par l’institut BVA au profit de la Dicod, questions 25, 29, 41, 67, 21.

 

Source IHEDN

La chute ? La place des militaires en France
Le chef de bataillon Thomas Bertreux était stagiaire au Collège interarmées de
défense, promotion Maréchal Lyautey (2009-2010).

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