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03/10/2010

Ou en est l'idéal démocratique?

Le déclin de la démocratie est assurément l'un des mystères de cette première décennie du XXIe siècle. Non que le nombre de pays démocratiques ait diminué, mais la démocratie elle-même a perdu de son lustre, et cela est préoccupant.


J'ai parlé de "mystère". Ceux qui ont été les témoins du sang payé au cours du XXe siècle pour défendre les sociétés libérales doivent sans nul doute éprouver une grande perplexité devant cette perte d'attrait de la démocratie. Il y a pourtant des raisons à ce phénomène.

 

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Aussi émouvantes que soient les images d'électeurs aux doigts maculés d'encre étourdis à l'idée révolutionnaire qu'ils peuvent décider de leurs dirigeants, les interminables guerres menées au nom de la démocratie en Irak et en Afghanistan lui font du tort. Vu le chaos sanglant auquel ont donné lieu ces guerres, il a été facile de voir la "démocratie" comme une feuille de vigne dissimulant les visées belliqueuses de l'Occident.


Et pendant que l'Occident démocratique guerroyait, une Chine non démocratique a pris son essor. Elle a émergé sur la scène internationale, en accordant du prix à la stabilité, en évitant les aventures militaires et en affichant une croissance annuelle de 10 % dont les démocraties occidentales ne peuvent que rêver.


La frontière entre autoritarisme et démocratie est devenue plus floue. La dichotomie entre liberté et tyrannie semble soudain terriblement XXe siècle. Plus malaisé à définir, le nouvel autoritarisme de la Chine et de la Russie est de ce fait plus difficile à affronter.


"Des régimes comme le russe gagnent en stabilité du fait qu'ils n'ont pas d'idéologie, souligne Ivan Krastev, chercheur associé à l'Institut des sciences humaines de Vienne. Il n'existe aucun moyen idéologique de les attaquer." Leur résilience vient aussi du fait que leurs frontières sont ouvertes. "La classe moyenne ne cherche pas à changer le système car ceux à qui il déplaît peuvent toujours prendre l'avion pour Londres", remarque Krastev.
Krastev, qui a grandi dans la Bulgarie communiste, pense que la démocratie a été survendue"dans les années 1990. A la fin de la Guerre froide, on a chargé toutes les bonnes choses dans le panier démocratique :
prospérité, croissance, paix. Et quand la démocratie a commencé à faillir dans ces différents domaines, sa crédibilité en a pâti. L'on avait trop peu mis en avant les valeurs démocratiques, parmi lesquelles la liberté.


Pendant ce temps, la technologie commençait à faire sentir ses effets avec ce que l'écrivain Jonathan Franzena appelé ses "myriades de petits bruits distrayants". Les gens se sont repliés sur des réseaux privés, délaissant l'espace public où la politique démocratique se déroulait jusqu'alors.


Les démocraties apparaissent bloquées comme en Belgique, corrompues comme en Israël, parodiques comme en Italie ou paralysées comme aux Pays-Bas. Il y a des exceptions, comme le puissant mouvement de masse qui a porté Barack Obama au pouvoir en 2008. Mais Obama lui-même s'est rapidement trouvé pris au piège de cette cacophonie partisane dont il avait promis la fin. À peine à mi-parcours de son mandat, la perspective d'une paralysie législative paraît quasiment inévitable. La démocratie la plus puissante du monde, dont les promesses venaient juste d'être renouvelées avec éclat, semble une fois de plus embourbée dans ses frustrations et ses divisions.


Et alors ? Qu'est-ce que cela peut bien faire si, pour des centaines de millions de personnes, l'argent prime sur la démocratie et la stabilité sur la liberté ? Quelle importance si l'Etat de droit ou la liberté individuelle sont bafoués, la presse muselée, et si des présidents qui ont la mainmise sur les médias pensent pouvoir utiliser la "démocratie" pour régner à vie avec parfois des pauses de quatre ans ? Quelle importance si les gens ne croient plus que leur vote va changer quoi que ce soit parce que la politique se vend au plus offrant ?
Peut-être après tout que la démocratie libérale, dans son berceau occidental, a amorcé son déclin.
Erreur ! Il est important d'endiguer la vague antidémocratique sur laquelle surfent l'oppression et les crapules. Et pour ceux qui auraient besoin d'une piqûre de rappel, il faut lire le remarquable Tony Judt, l'historien qui a manifesté la même lucidité sans faille devant la terrible maladie de Charcot qui l'a emporté le 6 août dernier que dans son analyse pénétrante de l'histoire européenne au XXe siècle. Judt était un intellectuel britannique installé à New York dont le rigoureux esprit d'investigation incarnait idéalement la civilisation
libérale anglo-américaine. Personne ne connaissait mieux que lui les systèmes répressifs qui engendrent des esprits captifs. Personne n'a écrit de manière aussi convaincante sur le combat qu'il importe de mener contre eux en faveur du pluralisme, de la liberté et de la justice. Judt est décédé au moment même où j'effectuais le trajet inverse depuis New York pour aller m'installer à Londres.
C'est un voyage à travers un continuum linguistique mais aussi à travers le continuum de la civilisation anglo-américaine, la civilisation de John Locke, d'Adam Smith et d'Isaiah Berlin, aussi marginalisés que ces "hommes blancs décédés" [expression censée remettre en cause l'importance accordée aux grands hommes européens, au détriment des femmes, des non-européens, etc] puissent-ils paraître à l'aube du siècle asiatique qui s'ouvre.


C'est pourquoi je suis reconnaissant à Timothy Garton Ash d'avoir exprimé la quintessence de l'idée démocratique en empruntant, dans son hommage à Tony Judt publié par la New York Review of Books, les mots d'un Anglais du XVIIe siècle, le colonel Thomas Rainsborough : "Car vraiment je pense que le plus pauvre d'entre les pauvres d'Angleterre peut vivre pleinement sa vie : et donc en vérité, Monsieur, je crois qu'il est clair que tout homme devant vivre sous un gouvernement devrait d'abord de son propre gré se placer sous l'autorité de ce gouvernement." Entre cette phrase écrite en 1647 et le discours prononcé par Abraham Lincoln à Gettysburg en 1863 - "que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne disparaîtra pas de la terre" - il existe une progression naturelle. Et la démocratie restera toujours une idée pour laquelle il vaut la peine de se battre.

 

Défendre la démocratie plus que jamais
Source journal ou site Internet : The New York Times
Date : 1er octobre 2010
Auteur : Roger Cohen

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