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15/09/2010

L'industrie française, bilan et perspectives

Manque de spécialisation, structure inadaptée, coût du travail prohibitif... L'industrie française ne bénéficie pas vraiment des meilleures conditions pour surpasser ses concurrents internationaux. Mais, la France peut développer une politique industrielle, capable de la relancer cette vieille machine, selon le patron d'EADS, Louis Gallois qui s'exprimait à la Fondation Res Publica.

 

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La France est engagée dans un processus de dés-industrialisation extrêmement inquiétant. Ce secteur
représentait 22% de la valeur ajoutée en 1998, contre 16% en 2008. Alors qu'en Allemagne, la part de
l’industrie dans la valeur ajoutée globale a augmenté, l'Hexagone a lui connu la plus forte baisse (6%) de
l'ensemble de l'Union Européenne (3% en moyenne), au point d'être actuellement au niveau de la Grande-
Bretagne dont on considère qu’elle a laissé filer son industrie.


Les causes de l'essoufflement de l'industrie française


- L'industrie française ne peut se vanter d'une spécialisation internationale prestigieuse. Hormis quelques
domaines de haute technologie -dont l'aéronautique-, les activités industrielles, très sensibles aux variations
de prix, restent directement impactées par la surévaluation de l'euro. La France, tout comme l'Espagne et
l'Italie, est donc confrontée à un double obstacle. La monnaie unique pénalise les exportations françaises
hors de l'Europe, tout en réorganisant le paysage industriel européen au bénéfice de ceux qui ont une
spécialisation internationale beaucoup moins sensible aux prix -notamment l’Allemagne-.


- Une structure de coût, peu avantageuse, pénalise les entreprises industrielles. Le temps de travail annuel
n’est pas actuellement adapté, tandis que la durée de vie active des Français (en nombre d’heures de travail)
reste la plus courte d’Europe, peut-être même du monde : ils rentrent plus tard que les autres salariés sur le
marché du travail et en sortent plus tôt.


- La fiscalité des entreprises doit aussi être mise en cause. Si les multinationales peuvent optimiser leur
fiscalité, l’essentiel du tissu industriel français, lui, subit un niveau de prélèvements -fiscalité et charges
sociales- désavantageux, en particulier en ce qui concerne les prestations sociales, financées sur le facteur
travail dans les entreprises. Un problème majeur!


- La structure des entreprises se révèle inadaptée. La France compte 4 000 entreprises de 500 à 5 000
employés, l’Allemagne en a près de 16 000. Dans la décennie 80, la génération de ceux qui avaient construit
l’industrie française après guerre a disparu, sans être remplacée. Au point qu'on peut parler aujourd'hui d’un
capitalisme sans capital : les moyennes entreprises sont sous-capitalisées, incapables d’investir et donc
asphyxiées. Le patron d’un des plus grands distributeurs français m’a avoué acheter des biscuits allemands,
non pas en raison d’une qualité supérieure mais parce que les usines allemandes, automatisées, modernisées,
offrent des coûts de production inférieurs à ceux de leurs concurrents français. Des concurrents incapables de
faire de tels investissements parce qu’ils sont complètement sous-capitalisés.


- Une recherche publique et une recherche privée qui sont déconnectées l'une de l'autre. À l’inverse des
autres pays (Allemagne, États-Unis, etc.), la France est dotée d'une recherche publique assez puissante, mais
d'une recherche privée plutôt faible. De plus, elle pâtissent d’une relation insuffisante entre elles. La
recherche publique peut mener un dialogue d’égal à égal avec l’industrie sans s’y perdre, ce qui n'est pas le
cas actuellement.
Ces remarques structurelles sur l’industrie française et son évolution se trouvent bousculées par la nouvelle
donne engendrée par la crise, qui, d’ailleurs, avait été anticipée.


Malgré une désindustrialisation massive, les États-Unis, eux, continuent de dominer le secteur des hautes
technologies grâce à des programmes gouvernementaux extrêmement puissants, des universités et des
centres de recherche remarquablement financés, capables d’attirer les meilleurs scientifiques du monde
entier. Pas un chercheur qui n’ait envie d’aller passer quelques années aux États-Unis.


La poussée des pays émergents doit également être mise dans la balance. La Chine certes, mais aussi la
Corée, qui fait preuve d’un dynamisme et d’un volontarisme incroyables. Les Coréens avaient décidé de
devenir leaders dans l’automobile, Hyundai est maintenant devant Toyota en termes de qualité. Ils avaient
souhaité être présents dans le secteur des biens de consommation électroniques, Samsung et LG sont devenus
les deux premiers leaders mondiaux devant Sony. Ils prévoient d’entrer dans dix ans dans le G7 de
l’aéronautique et de l’espace, ils y seront. Les pays émergents, comme le Brésil et bientôt le Vietnam, la
Russie et le Mexique, ont une ambition extraordinaire et n'interviennent pas uniquement dans des secteurs
ayant un coût du travail attractif. La Chine, qui est actuellement l’atelier du monde, deviendra le laboratoire
du monde. Troisième puissance mondiale en termes d’effort de recherche, elle est en train de s’équiper dans
tous les domaines et lance des programmes à jet continu. Elle a été capable d'envoyer un homme dans
l’espace tandis que les États-Unis renonçaient à aller sur la lune. Croire que les hautes technologies sont un
secteur protégé est une erreur, car il sera également attaqué par les pays émergents, forts d’un énorme
dynamisme et de l’action puissante des États.


Une politique industrielle à la française
L'industrie française ne part pas de zéro, des outils existent : les machines à fonds propres (type Oséo), le
Fonds stratégique industriel, le crédit d’impôt-recherche, les pôles de compétitivité... La France a aussi la
capacité de gérer et de mener de grands programmes, qui ont porté une partie de l’appareil industriel
français, comme l’aéronautique, le nucléaire, les télécommunications... Mais il y a urgence à dépasser ce
stade : c'est une priorité absolue. Sans industrie, sans usines, notre pays perd des emplois qualifiés mais aussi
son indépendance, sa marge de manoeuvre et sa capacité de développement. Les services ne prendront pas le
relais. La crise nous a appris que l’économie réelle, la fabrication des produits étaient essentielles.
Je ne suis pas contre un certain nombre de délocalisations : j’en fais moi-même, parce qu’il faut aller
chercher les marchés. EADS installe une ligne d’assemblage d’Airbus en Chine, un centre de recherches à
Bangalore, car elle ne trouve pas en Europe les ingénieurs dont elle a besoin. Alors que l’industrie
aéronautique recherche près de 12 000 ingénieurs par an, le marché du travail européen n'en propose que 9
000. À Supaéro, certaines années, le nombre d’ingénieurs se spécialisant dans l’aéronautique se compte sur
les doigts de la main, les autres se dirigent dans la banque. Dans cette école supérieure d’aéronautique,
l’option prioritaire n'est autre que... les Finances. Peut-être que les grandes entreprises ont leur part de
responsabilité, mais le fait qu’on détourne les gens de l’industrie pour les inciter à faire des produits
financiers structurés pose un grave problème !


Toutes les politiques doivent être jugées à l’aune de leurs impacts sur la compétitivité industrielle. La
politique fiscale et sociale doit être examinée, et la question du financement des prestations sociales par les
cotisations des salariés et des entrepreneurs doit être posée : selon moi, celles-ci devront être fiscalisées. Une
TVA sociale ne peut donc être mise en place, dès lors qu'un pays est capable d’établir un système fiscal
globalement plus équitable, plus juste.


L'allongement de la durée du travail tout au long de la vie active doit enfin être envisagé, non pour entrer en
compétition avec les Chinois ou les Indiens mais pour nous rapprocher du standard européen. On ne peut pas
comparer le travail en Allemagne au servage dans la Russie du XIXème siècle ! Les Allemands entrent sur le
marché de l'emploi plus tôt et en sortent plus tardivement que les Français, tout en accumulant un nombre
d'heures de travail annuel légèrement plus important. Ce choix impliquerait de développer l’apprentissage,
l’alternance et l’emploi des seniors, ce qui aura peut-être quelques impacts sur la réforme des retraites et sur
la durée annuelle du travail.


Les États généraux de l’industrie ont aussi abordé la politique des filières, qui requière un effort concerté des
maîtres d’oeuvre, de la sous-traitance ainsi qu'un effort concerté éducation-recherche-industrie et bien sûr
formation-éducation-recherche. L'idée de progrès technique et scientifique doit être valorisée pour remettre
au goût du jour la culture de l’innovation.

 

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Aujourd’hui, le mot « industrie » rime avec « pollution », « conditions de travail inacceptables » et suscite
des interrogations sur la capacité de l'industrie française à faire face aux pays émergents. Autant de
préoccupations auxquelles il faudra répondre. En outre, sans industrie, il n’y aura pas d’économie verte. Les
conditions de travail ne sont plus celles du 19ème siècle, et sans progrès technique et scientifique, le progrès
tout court demeure inaccessible, y compris pour l’économie verte.


La dépense publique doit donc être orientée vers la préparation de l’avenir. Je crois à l’État amorceur, aux
grands programmes, au grand emprunt. Selon Jean-Michel Quatrepoint, cet emprunt national aurait dû être
réalisé autrement, mais il constitue une bouffée d’oxygène : il favorisera la remise à niveau des universités
ainsi que le lancement d'un certain nombre de démonstrateurs technologiques, permettant ainsi la
transformation de la recherche en produits. Ce qui s'avère essentiel.


Des relais européens s'imposent comme une nécessité
Le Président de la République a affirmé qu’il centrerait le G20 -qu’il présidera en 2011- sur les problèmes
monétaires. Il y a urgence! Il est à regretter que l’Europe, qui est la principale intéressée dans cette affaire, ne
prenne aucune initiative, alors même que l’euro est aujourd’hui la variable d’ajustement du système
monétaire mondial.


La politique de concurrence, telle qu’elle est menée par Bruxelles, est fondée strictement sur des critères
juridiques, sans possibilité d’appel à qui que ce soit. Selon moi, il faut créer un appel au niveau du conseil
européen. On ne peut pas laisser la commission de Bruxelles décider si le rapprochement Schneider-Legrand
est bon ou mauvais pour l’Europe. A un moment donné, un jugement politique doit intervenir. Si on avait
suivi la commission de Bruxelles, Alstom n’existerait plus. Quant à Péchiney, on lui a refusé une alliance
d’égal à égal avec Alcan alors que trois ans plus tard, Péchiney a été revendu à l’encan à Alcan.
Je ne remettrai pas en question le libre-échange et je tiendrai les propos convenus sur l’ouverture des
frontières. Mais cet échange doit être équitable. Des règlementations, qui ne s'appliquent pas aux biens
importés, ne doivent pas pénaliser les produits européens. En outre, l'Europe ne doit pas être ouverte à tous
vents à des pays qui se ferment. Une réciprocité est indispensable. Ce terme de « réciprocité », totalement
proscrit jusqu’à une date récente, commence aujourd’hui à réapparaître.


Il y a eu un emprunt national, pourquoi n’y aurait-il pas un emprunt européen finançant de grands projets
européens ? Cela est tout à fait essentiel.
Rien n’est possible sans l’adhésion du corps social. Après les états généraux de l’industrie, une conférence
nationale de l’industrie va s’ouvrir. Un débat public se révèle en effet nécessaire, car il s'agit d'une question
centrale pour l’avenir du pays. Les forces sociales devront être partie prenante dans ce débat public qui va
poser des interrogations très lourdes, telles que les rapports entre le capital et le travail. Il faut un équilibre :
les salariés et les actionnaires doivent s’y retrouver, car l'économie de marché ne peut pas vivre sans
actionnaires. Cela ne sera possible que si nous sommes capables de mener ce débat dans la clarté et si celuici
débouche sur un compromis social inévitablement transitoire. Puisqu’on demande des efforts aux salariés
(durée du travail, mobilité...), il faudra proposer des discussions sur la pénibilité, la « flexisécurité » (la
sécurité en cas de mobilité). La question des droits des personnels à l’intérieur des entreprises et le partage
de la valeur ajoutée sera également à aborder. Il ne s’agit pas de spolier les actionnaires : ils mettent leur
argent dans une entreprise et ont donc droit à une rémunération. Il faut donc qu’un équilibre soit assuré dans
la clarté et dans le débat. Sans cela, le corps social n'adhérera pas à une politique industrielle qui sera
obligatoirement une politique de l’effort. Même si elle sera mobilisatrice puisqu'elle sera la preuve d'une
véritable ambition.

 

Industrie française : pour Louis Gallois, rien n'est perdu !
Source journal ou site Internet : Marianne2
Date : 13 septembre 2010
Auteur : Louis Gallois

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