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27/05/2010

L'origine de la démocratie vue par Jean Baechler

La thèse repose sur plusieurs propositions logiquement reliées. « La » — et non pas « une » ou « telle » — démocratie est un régime politique, défini comme une « certaine » manière de régler les relations de pouvoir entre acteurs humains réunis en société. Ce régime particulier est le régime naturel de l'espèce, au sens où il est le plus approprié à la résolution des problèmes de conflits violents qui se posent à une espèce distinguée, dans le règne vivant, par sa liberté et sa faillibilité. Pour que la nature puisse s'exprimer, certaines conditions de possibilité sont requises, qui permettent de définir les origines de la démocratie comme la réunion actuelle de ces conditions et de distinguer ses origines de sa genèse, de son développement, de son installation dans la durée. Or, ces conditions sont loin d'être toujours et partout réunies. En effet, les données empiriques révèlent une inclination démocratique dominante dans le monde primitif, et d'autant plus qu'il est plus archaïque ; une quasi-disparition de la démocratie en conséquence de la néolithisation, à l'exception des cités villageoises et urbaines ; une redécouverte de la démocratie en Europe moderne grâce à des circonstances contingentes improbables.

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Qu'est-ce que la démocratie ?

La démocratie est un régime politique. En tant que régime, elle compose un ensemble institué de dispositifs et de procédures appropriés à l'effectuation de la fin du politique. Une fin — de l'homme — est la solution d'un problème de survie ou de destination adressé à l'espèce humaine par sa nature et sa condition. Le problème dont le politique a la charge est le conflit entre humains vivant ensemble. Nous sommes une espèce querelleuse, privée de tout dispositif inné de contrôle de l'expression de la violence, si bien que tout conflit humain fait courir le risque de la montée aux extrêmes de la lutte à mort. Le conflit violent est le problème. La solution et la fin sont, non pas la prévention des conflits, car elle est impossible, mais leur résolution pacifique, sans recours à la violence. La pacification ne peut s'opérer que par la médiation de la justice, aux deux sens aristotéliciens de la loi et du droit. Un régime politique est donc, plus précisément, un ensemble institué de dispositifs et de procédures appropriés à la paix par la loi et le droit. La mise en oeuvre du régime s'effectue au sein d'un cercle social, défini comme espace de pacification tendancielle vers l'intérieur et de guerre virtuelle vers l'extérieur. Convenons d'appeler « politie » ce cercle social et « transpolitie » le système de jeu qui s’instaure entre au moins deux polities. De ces définitions conceptuelles résulte la constitution de la politie en acteur collectif sur la scène extérieure et, à l'intérieur, en scène, sur laquelle se déroulent les comédies humaines et sociales. Du moment qu'un régime est le moyen approprié à une fin, on définit par là même un moyen inapproprié. Il est donc assuré, pour des raisons de cohérence logique, qu'au moins deux régimes politiques sont possibles, un bon et un mauvais.

La démocratie est donc un régime politique à côté d'au moins un autre. Deux questions distinctes sont ainsi posées, l'une portant sur les régimes possibles et l'autre sur leur appropriation à la fin du politique. La première question doit trouver une réponse dans la construction d'une typologie des régimes politiques. Une typologie doit être simple, cohérente et exhaustive, au sens où tous les cas repérables doivent pouvoir y être inclus, y compris les exceptions et les aberrations. Le régime étant défini comme le moyen de contrôler la violence, le concept de pouvoir paraît procurer un fondement solide à une typologie politique. Le pouvoir est la capacité actuelle d'un acteur d'imposer sa volonté à une autre volonté, laquelle pourrait refuser de s'y plier. Le ressort du pouvoir n'est pas dans celui qui impose sa volonté, mais dans celui qui obéit. Le pouvoir repose donc sur quatre éléments liés : une volonté donneuse d'ordre, une obéissance, une désobéissance potentielle et un conflit résultant de la désobéissance. Le lieu stratégique de la relation étant l'obéissance, il convient de s'interroger sur ses ressorts possibles. Il apparaît qu'ils sont au nombre de trois seulement : on peut obéir par peur, par respect ou par calcul. On peut convenir d'appeler « puissance » la relation de pouvoir qui le fonde sur la peur des obéissants face à la force, définie comme violence et ruse. « Autorité » peut désigner la relation reposant sur toutes les nuances du respect ou de la révérence, manifestés envers un charisme tenu pour concédé par un principe supérieur. On appellera « direction » la relation instaurée par le calcul intéressé à la réussite d'une entreprise collective.

Comme il est manifestement impossible de maximiser simultanément les trois modes du pouvoir, un régime politique se noue par accentuation de l'un d’eux et par la subordination des deux autres. On est ainsi conduit à la conclusion que trois régimes politiques fondamentaux sont possibles. Un premier régime — appelons-le « autocratie » — repose sur la puissance, où le pouvoir est conquis, exercé et conservé par la violence et la ruse. En y ajoutant des principes de différenciation plus fins, on obtient des sous-types. On distinguera le despotisme, où le puissant gère la politie comme une propriété privée ; la tyrannie, où il use du pouvoir pour satisfaire ses passions ; le régime autoritaire — mal nommé, mais il paraît trop tard pour changer la terminologie —, où une équipe, généralement de militaires, monopolise le pouvoir politique, sans prétendre imposer sa loi exclusive à toutes les activités non politiques, économiques, religieuses et autres ; l’idéocratie, qui recourt à tous les moyens pour réaliser une utopie. Un deuxième régime se nommera « hiérocratie », où le pouvoir est légitimé par l'appel à un principe supérieur, tenu pour le siège authentique du pouvoir et son dispensateur au bénéfice d'un vicaire terrestre, qui, au demeurant, peut l'avoir conquis par la force à l'origine. La légitimité du régime est acquise, dès lors que les sujets reconnaissent tant la transcendance du principe que la lieutenance du vicaire, moins un individu qu’une dynastie. La hiérocratie se différencie en tempérée et en absolue, selon que, dans l'une, des contre-pouvoirs autonomes contiennent et contrôlent le pouvoir, ou que, dans l'autre, la confusion est tendancielle entre élites sociales et appareil du pouvoir politique. Enfin, on ne peut manquer d'appeler « démocratie » le régime, où le pouvoir est enraciné dans ceux qui obéissent et qui le délèguent au service d'entreprises collectives, exigeant, en raison de contraintes d’efficacité, que certains commandes et que d'autres obéissent. La démocratie se différencie en trois sous-types, en fonction des critères de sélection du pool des délégants. On retrouve ainsi la tripartition classique, entre le régime aristocratique, où les sièges du pouvoir sont les bien nés, c'est-à-dire des individus originaires de lignées riches, puissantes et prestigieuses ; le régime oligarchique, où le pouvoir émane des riches ; et la démocratie proprement dite, où le peuple est source de pouvoir au même titre que les élites.

On peut être sensible à l'argument, que les affaires humaines entrent difficilement dans les cadres rigides d'une typologie. Ils ont aussi l'inconvénient de gommer les transitions. Aussi bien, une figuration peut-être plus convaincante et plus proche de la réalité verrait dans les trois modes du pouvoir les trois dimensions d'un espace politique, de telle sorte que tout régime politique serait inscrit dans cet espace et réaliserait une combinaison originale de puissance, d'autorité et de direction, tout en se situant dans une proximité plus grande de l'une des trois.

On est ainsi conduit à définir la démocratie comme le régime politique, où le pouvoir est détenu d'origine par les acteurs individuels ou collectifs d'une politie, qui le délèguent à des compétents putatifs, pour favoriser la réalisation du bien commun, à savoir la paix par la justice, favorable à l'effectuation des conditions du bien vivre, au sens d'Aristote. Cette définition permet de répondre à la seconde question : quel est le bon régime ? L'analyse se développe, pour le moment, au niveau conceptuel de réalité et ne cherche pas à décider le meilleur régime dans tel ou tel contexte particulier. Du point de vue de l'espèce, la démocratie est le régime le plus approprié, à n'en pas douter, et l’autocratie le moins, la hiérocratie hésitant entre l'appropriation atténuée en fonction de son degré de tempérance et l’inappropriation variable selon l'intensité de son absoluité. On n’en peut douter, car la démocratie répond le mieux à deux caractères fondateurs de l'espèce. Sa liberté soutient la volonté libre de ses représentants, que seule la direction permet de respecter scrupuleusement. La liberté fonde aussi la faillibilité de l'espèce, qui ne peut être contenue dans des bornes compatibles avec la survie que par le recours perpétuel à des explorations par le mécanisme des essais et des échecs. Or, le principe majeur de régulation des activités en démocratie repose précisément sur des mécanismes exploratoires. On pressent la validité de cette assertion, en observant comment les conflits se résolvent en démocratie, comment les règles du jeu sont tirées de la virtualité et soumises à l'épreuve de l'expérience, comment ce qui revient à chacun, en termes de contrat, de rétribution et de punition, s'effectue dans les faits.

De cette définition conceptuelle de la démocratie, on déduit tous les caractères d'une démocratie idéale, celle qui serait fidèle à son concept. Retenons-en quelques-uns en forme d'énumération, sans les analyser plus avant, car ce serait nous éloigner de notre propos, qui porte sur les origines. Dans un modèle de démocratie, la direction régit toutes les relations de pouvoir, partout où elles s'exercent, et non seulement dans le cadre de la politie ; l'autorité est conférée à la loi non-écrite et à ses expressions positives, qu'elles soient coutumières ou écrites ; la puissance est exercée par les citoyens et leurs délégués à l'encontre des tricheurs intérieurs et des ennemis extérieurs. Le régime est mixte de fondation, car la souveraineté investie dans chaque citoyen lui donne sa dimension démocratique, la délégation du pouvoir à des compétents sa dimension aristocratique, au sens étymologique du mot, et la désignation de dirigeants capables de diriger sa dimension monarchique, également au sens étymologique. En démocratie, toute délégation de pouvoir ne peut l'être qu'à titre temporaire, circonscrit et réversible. Toutes les activités sont distribuées en trois sphères : le public est consacré à l'effectuation du bien commun, entendu comme ce qui est de l'intérêt de chacun qu'il soit réalisé, de bonnes lois, le respect des droits de chacun, la punition de ceux qui transgressent la loi et le droit, la sécurité extérieure, les conditions générales de la prospérité ; le privé est occupé à la poursuite des intérêts particuliers, variés et divergents, si bien qu'ils doivent être conduits à des compromis moyens par des négociations sur des marchés, soustraits à la violence et à la ruse par la loi et l'imposition de la loi ; l'intime, enfin, est accaparé par le soin et le souci du bien vivre ou de ce que Renan appelait le roman du bonheur que chacun se construit à son propre usage. La justice distributive, en démocratie, exige que le pouvoir aille à la compétence, le prestige au mérite et la richesse à la contribution à sa production. Dont il résulte que la démocratie s'accommode fort bien des inégalités, à condition qu'elles soient justes et qu'elles puissent être atténuées par l’équité au nom d'une justice supérieure. L'inégalité en termes de pouvoir, de prestige et de richesse ne compromet pas de soi le principe fondateur, qui affirme l'identité des citoyens en tant que sièges du pouvoir, sources de ses délégations et obéissants. En démocratie, tout groupe, y compris la politie, appliqué à atteindre ensemble des objectifs auxquels ses membres sont intéressés, dénie à tous le droit d'entrer, tout en accordant à chacun le droit de solliciter la faveur d'entrer, et garantit à tous et à chacun le droit de ne pas entrer et de sortir. La démocratie ne reconnaît que des « droits de », c'est-à-dire les libertés — d'opinion, d'expression, d'association, de conviction, d'initiative... — qui sont incluses analytiquement dans le concept de citoyen, et tient pour des corruptions et des usurpations tous les « droits à » et « droits sur ». Enfin, une démocratie modèle marche normalement mal, est indéfiniment réformable et perfectible, et demeure insubvertible de l'intérieur, car la probabilité est nulle que les mécontents radicaux parviennent à occuper des positions stratégiques ou que ceux qui jouissent de ces positions n'en tirent pas des bénéfices suffisants pour les prévenir de ruiner le régime qui les sert.

Notons pour mémoire qu'il serait tout autant possible de déduire, pour les dénoncer, le catalogue complet des « hérésies » démocratiques, entendues comme des mésinterprétations.

 

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Les avatars historiques de la démocratie

S'attacher aux origines de « la » démocratie impose d'adopter le point de vue de l'histoire universelle de l'humanité en tant que telle, et non pas de tel segment, quartier ou épisode. À cette hauteur, l'échelle de temps à considérer est le millénaire. La documentation disponible est lacunaire au-delà de toute déploration. Elle est historique sur les cinq derniers millénaires. Pour oser remonter plus haut, l'archéologie est d'un secours limité. Force est de recourir aux données ethnographiques, qu'il est, sans doute, impossible de reporter telles quelles dans un passé lointain. Mais, maniées avec prudence et dépouillées de leurs déterminations singulières et particulières, elles permettent de dessiner l'esquisse d'un tableau plausible ou, pour reprendre Platon, sinon vrai du moins ressemblant à la vérité.

Si l'on adopte ce point de vue et la typologie des régimes politiques comme grille de lecture, on voit émerger un tableau cohérent. Fixe pendant des dizaines de millénaires, il s'anime, aux lendemains de la dernière glaciation, il y a dix à douze mille ans, d'un mouvement indéfiniment accéléré, pour aboutir finalement à un paysage politique bouleversé de fond en comble. Dans le monde primitif des prédateurs, la démocratie la plus pure règne sans partage, car la ténuité des sociétés et le face-à-face perpétuel annulent les coûts de coalition et rendent la puissance impossible, d'un côté, et ne permettent pas d'aller, de l'autre, dans le sens du respect envers quelqu'un, au-delà de l'estime voire de l'admiration que l'on peut ressentir pour un mérite personnel supérieur, dont le propre est de n'être pas héréditaire. Rien n'est fermement institué, mais tous les problèmes intéressant le politique, pour l'essentiel la gestion des conflits et la gouvernance de l'action collective, reçoivent des solutions, que l'on peut toujours rapporter au principe de la direction. Les données ethnographiques utilisables sont procurées soit par les bandes, comme celles des Bochimans du Kalahari, des Pygmées de la forêt congolaise ou des Esquimaux d’au-delà du cercle polaire, soit par les bandes matinées de tribus composées par les Aborigènes australiens. La démocratie est même d'autant plus pure que l'économie repose plus entièrement sur la cueillette. En effet, à mesure que l'on remonte les degrés de latitude vers le nord, dans l'hémisphère septentrional, la chasse au gros gibier tient une place croissante dans l'alimentation et les activités, ce qui a pour conséquence, passé un seuil incertain dans le rapport chasse/cueillette, de conférer aux hommes un pouvoir de décision plus grand qu'aux femmes et d'approfondir la répartition sexuelle des tâches.

Avec la néolithisation, on observe une hiérocratisation de la démocratie. Elle suit deux modèles fondamentaux. Le modèle du « clan royal » domine chez les agriculteurs purs, où un même clan charismatique, bénéficiant d'un statut plus ou moins sacré mais toujours supérieur, procure tendanciellement les titulaires de toutes les positions de pouvoir à tous les niveaux d'une construction politique, qui est encore loin d'avoir adopté, pour la politie, la forme qui nous est familière en Europe, d'une entité circonscrite distinctement et tendanciellement homogène et isotrope. On a, au contraire, affaire à des structures segmentaires hiérarchisées, en remodelage perpétuel. Le second modèle est celui de la « pyramide », dominant chez les pasteurs, où la politie est structurée par la juxtaposition d'une pluralité d'unités sociales, chacune dirigée par une lignée charismatique placée en position éminente au-dessus d'un peuple de roturiers. Généralement, une lignée l'emporte en dignité sur les autres et peut procurer à une position royale ses titulaires, à des fins d'arbitrage, de représentation symbolique et de mobilisation collective. Chacun des deux modèles favorise unilatéralement la hiérocratie tempérée, car le clan royal est contrebuté par la structure lignagère de la société et par sa dispersion en villages, chefferies et superchefferies, et la pyramide par la pluralité de ses unités fonctionnelles, chacune capable de mobiliser autour de sa lignée dominante ses « gens » et toutes susceptibles de se coaliser contre toute tentative d'usurpation du pouvoir dans un sens absolu.

Cette évolution est lente, progressive, probablement imperceptible à vue humaine. Elle se poursuit, sur tous les continents, sur cinq à sept mille ans. Elle a pour moteurs principaux le passage progressif à la production alimentaire et au stockage, la sédentarisation, l'émergence d’une stratification sociale, le croît démographique, la tribalisation, l'élargissement du volume des sociétés, bref, elle est une dimension d'une mutation culturelle appelée « néolithisation ». Il faut souligner que la guerre, quoique présente dès les premiers stades de cette mutation, affecte peu l'évolution politique. En effet, les facteurs de la tempérance hiérocratique la cantonnent dans le sport musclé, dans le raid de pillage ou de capture des femmes, dans la piraterie. Ils préviennent toute stratégie de conquête, car les moyens manquent pour s'y lancer et encore plus pour contrôler durablement des territoires et des populations subjuguées par l'épée et la lance.

Au terme de ce mouvement millénaire, la démocratie a partout disparu, sauf survivances locales ou régionales et à l'exception notable des cités villageoises. Il s'agit d'un faciès de la tribu, caractérisé par la transformation de villages, réunis en grappe, en polities souveraines. Ces polities minuscules sont strictement conformes au concept de politie comme espace des interactions sociales vers l'intérieur et comme acteur collectif sur une scène transpolitique extérieure. Il est possible qu'elles naissent d'une consolidation d'un niveau dans la structure tribale segmentaire et hiérarchisée, peut-être en conséquence d'une plus haute densité démographique et/ou d'une intensité plus prononcée des entreprises guerrières. Quoi qu'il en soit, le régime à peu près exclusif de ces cités est l'oligarchie, en ce que les délégations et les positions de pouvoir sont gérées par les lignées et les maisons les plus prospères. La dominante oligarchique peut être expliquée par un calcul spontané des acteurs et par les conclusions opposées qu’ils en tirent, selon qu'ils sont riches ou pauvres. S’occuper des affaires publiques impose aux pauvres des coûts prohibitifs en termes de temps, d'énergie, de manque à gagner, de ce que les économistes appellent « les coûts d'opportunité ». Au contraire, les riches ont les moyens d'essuyer ces coûts et peuvent poursuivre, en se dévouant au bien commun, des objectifs d'ambition, de vanité, d'orgueil, de cupidité. Les pauvres ne courent guère de risques à se détourner des affaires et à les abandonner aux riches, car leurs coûts de coalition sont nuls dans ces univers minuscules. Ils peuvent imposer aux oligarques la modération et les inciter à une gestion satisfaisante, en maintenant la menace implicite de l'émeute.

Une seconde étape succède à la première, il y a quatre à cinq mille ans, en Chine, en Inde, en Asie Antérieure, en Amérique. Elle a pour point d'aboutissement et pour attracteur l'établissement d'empires continentaux. L'Asie Antérieure est la première à atteindre le but, en - 539 par le ministère des Perses achéménides. L'Inde suit au IIIe siècle avant notre ère par le fait des Mauryas et d’Ashoka. La Chine est unifiée en -221 par les Qin et la poigne de Qin shi huangdi. Le Pérou y parvient bien plus tard, qui est unifié par l’inca Pachacutec au XVe siècle. Ce décalage chronologique de deux millénaires est probablement la conséquence de l'isolement géographique, ce qui suggère que des forces sont à l'oeuvre à l'échelle de l'ensemble de l'Eurasie, induites par des contacts intercontinentaux. L'Afrique demeure extérieure à ces mouvements de coalescence aboutie, soit que les développements néolithiques aient été abolis par la désertification et le Sahara, soit qu'ils aient subi un retard considérable au sud de celui-ci, peut-être à cause de la barrière de la forêt équatoriale.

La guerre est le moteur à peu près exclusif de cette dynamique. Elle est devenue guerre de conquête, sous la pression de développements intérieurs et extérieurs. À l'intérieur, les polities sont de mieux en mieux circonscrites, les partages intérieurs tendent à s'effacer, les organes politiques se différencient de plus en plus : en un mot, le pouvoir est à même de mobiliser avec une efficacité croissante la puissance potentielle de la politie et de la projeter vers l'extérieur, où les conquêtes deviennent rentables en termes de puissance additionnelle. À l'extérieur, ces polities mieux armées se retrouvent affrontées les unes aux autres sur des transpolities, dont les configurations les plus probables sont à deux, trois ou quatre acteurs. Or, ces configurations imposent des jeux à somme nulle et du tout ou rien, ce qui les rend intrinsèquement instables et vouées à l'unification finale par un vainqueur ultime. Cette dernière étape de l'unification de la transpolitie par la guerre est beaucoup plus rapide et s'effectue en quelques siècles. La Chine des Royaumes Combattants, entre -480 et -221, est exemplaire à cet égard, comme l’est un cas plus exotique, l'unification de Madagascar par les Hovas entre le XVIe et le XVIIIe siècle, jusqu'au triomphe d’Andrianampoinimerina.

Au terme de la construction impériale, le régime exclusif est la hiérocratie absolue, car les contre-pouvoirs ont partout disparu. En Asie Antérieure et en Amérique, la structure lignagère a été décomposée et l'atomisation de la population acquise. Des mouvements dans le même sens sont repérables en Afrique sud-saharienne, où des royaumes ont adopté, pour ce faire, la méthode employée aussi par les Incas, celle du monopole des femmes bonnes à marier, qui ruine la structure lignagère en quelques générations. Là où des aristocraties dominaient antérieurement, elles ont été éliminées physiquement, en Inde, ou cantonnées dans l'oisiveté impuissante et réduites à l'insignifiance par les Achéménides. En Chine, les clans princiers ont été contraints de se transformer en réservoir de fonctionnaires au service de l'appareil impérial. La démocratie et la hiérocratie tempérée ne sont plus que des vestiges interstitiels ou des curiosités ethnographiques, à l'exception la plus notable des cités urbaines de Méditerranée. Elles se conforment, en termes de régime politique, à la norme commune des cités, les uns très purement aristocratiques, chez les Grecs, les Étrusques et les Italiotes, les autres très résolument oligarchiques, chez les Phéniciens et les Carthaginois.

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La résurgence démocratique en Europe

Pourquoi la démocratie a-t-elle réémergé et triomphé en Europe, et nulle part ailleurs, et d'une manière si assurée, qu'elle l’a définie comme « le » régime de la modernité ? Vaste sujet, s'il en fut ! Pourtant, les lignes directrices d'une explication plausible peuvent être repérées et précisées, en s'en tenant fermement à la catégorie des « origines », entendues comme la réunion des conditions de possibilité d'un phénomène humain. Trois moments successifs sont mobilisés par la catégorie appliquée à la question posée : les conditions de possibilité de la démocratie en général ; la réunion des conditions en Europe ; l'actualisation de la démocratie à l'occasion de cette réunion.

Les conditions de possibilité peuvent être décidées par une démarche double. Une démarche théorique de style kantien cherche à préciser, à quelles conditions les plus générales et les plus exclusives un régime politique de liberté faillible peut se mettre en place, se perpétuer et assurer d'une manière raisonnablement satisfaisante les fins du politique que sont la paix et la justice. Une démarche empirique vérifie, si les expériences démocratiques du passé confirment ou non les conclusions théoriques. Il s'avère que la démarche est celle de la science, qui confronte une théorie hypothético-déductive à des expérimentations. Les conclusions atteintes par l'enquête scientifique peuvent être résumées en cinq propositions générales. La première est inattendue, qui exige la présence d'une transpolitie réfractaire à l'unification par la force. La condition requise est négative, en ce qu'elle énonce, en termes moins énigmatiques, que l'unification politique par la force aboutit nécessairement, du moins à terme, à une hiérocratie absolue ou à une autocratie, qui interdisent tout développement démocratique. Les démocraties primitives et traditionnelles remplissent la condition. Les bandes le font, en s'ignorant les unes les autres et en maintenant la transpolitie dans un état virtuel, ce qui rend la guerre et la conquête impossibles, au sens fort de ce qui est absolument exclu du champ des possibles. Les tribus souscrivent à la condition par une organisation morphologique ainsi conçue que tout conflit oppose toujours des segments et des coalitions de segments de puissance développée équivalente. Quant aux cités, elles se présentent en grappes, où aucune ne peut devenir assez puissante, pour l'emporter sur la coalition de toutes les autres, qui bénéficient de coûts de coalition non prohibitifs [sur toutes ces questions, on trouvera un exposé suivi dans J. Baechler, Les morphologies sociales, Paris, Presses Universitaires de France, 2005].

Une deuxième condition est la stabilité des polities sur le long terme, car la démocratie ne pourrait pas s'implanter ou ne survivrait pas, si les cadres changeaient perpétuellement, à l'intérieur desquels elle devrait conduire ses expériences. L'instabilité, bien au contraire, favorise la hiérocratie ou l'autocratie. Cette stabilité est effectivement assurée, par des voies, au demeurant, très différentes, par les bandes, les tribus et les cités. Par exemple, les cités grecques peuvent être suivies à la trace depuis l'époque mycénienne, vers -1600, jusqu'à la conquête macédonienne en-338, et même au-delà jusque dans le Haut Empire romain.

La troisième condition est la présence dans la société de centres autonomes de décision, assez forts et faciles à coaliser, pour opposer au pouvoir des contre-pouvoirs. En effet, le pouvoir ne se limite jamais de lui-même. Dans les sociétés marquées par une stratification sociale, la condition devient encore plus restrictive. Des centres autonomes — des lignages, des maisons, des corporations — structurant les élites peuvent soutenir un régime aristocratique ou oligarchique, mais la démocratie proprement dite exige que le peuple le soit aussi à sa manière. Les bandes n'ont pas ce souci, car la stratification est absente : les centres autonomes sont les individus eux-mêmes, les ménages et les hordes. Dans la tribu, ce sont des clans, des lignages et des lignées. Dans la cité, les centres sont procurés par des lignages, des maisons — au sens grec et romain —, des corporations, des paysanneries.

La quatrième condition s'impose, une fois que la démocratie primitive, spontanée dans les bandes, les tribus et les cités villageoises, s'est effacée devant des développements hiérocratiques ou autocratiques. Il faut que les régimes non démocratiques à subvertir en démocratie soient une hiérocratie tempérée ou un régime autoritaire, car l'un et l'autre peuvent être subvertis par une révolution en un régime aristocratique ou oligarchique, démocratisable par des développements ultérieurs. Les exemples de hiérocraties tempérées subverties en ce sens se trouvent à Rome, en Grèce, dans les cités de l'Europe médiévale. Quant aux régimes autoritaires soumis au même sort, les exemples sont contemporains, puisque le premier cas à signaler serait la révolution de 1987 en Corée du Sud.

La cinquième et dernière condition est une combinaison subtile de qualités psychiques et de vertus éthiques permettant aux individus et aux groupes de mettre en oeuvre et d'effectuer la liberté dans ses trois dimensions de choix non contraint, d'autonomie affirmée et exercée et de rectitude guidée par les fins. Elle doit permettre de concilier la divergence des intérêts particuliers et la convergence des intérêts communs, la dispersion dans les sphères intime et privée et la réunion dans la sphère publique, le Je égoïste et le Nous altruiste. Dans les ensembles restreints des bandes, des tribus et des cités, les contraintes sont telles, que la combinaison de qualités et de vertus est réalisée tant bien que mal. Elle devient difficile à remplir, dans les ensembles vastes ou gigantesques, surtout après des siècles ou des millénaires de familiarité avec une distribution entre Nous — les sujets et les dominés — et Ils — les maîtres et les dominants.

Il se trouve que les cinq conditions, toutes indispensables à la fois à la réussite éventuelle d'une entreprise de démocratisation politique, ont été remplies en Europe, à la suite de développements historiques, dont il faut saisir le fil en remontant jusqu'au XIe siècle et, à l'occasion, beaucoup plus haut, jusqu'au Bronze Moyen et l’indo-européanisation à partir de -2500. La première condition a été remplie par le trait le plus remarquable de l'histoire européenne : le continent n'a jamais été réuni en un empire. Pour en saisir l'originalité et en percer éventuellement l'énigme, la comparaison s'impose avec les destinées chinoises, conduites dans le sens diamétralement opposé de la perfection de l'empire. La deuxième condition a été réalisée par la solution alternative trouvée, à savoir une transpolitie oligopolaire, portée par cinq à sept polities actives en même temps, dont aucune n'est assez puissante pour défaire la coalition des autres. Ce jeu est stable à très long terme et impose, outre une stratégie défensive d'équilibre, une délimitation de plus en plus intangible des polities. La comparaison instructive est ici avec l’Inde, caractérisée par une instabilité chronique des polities et par des mouvements incessants de convection. La troisième condition a été assurée par la perpétuation millénaire d'aristocraties, détentrices de positions de pouvoir, de richesse et de prestige indépendantes du pouvoir politique, et de paysanneries composées de ménages, maîtres de leur exploitation et réunis en petites républiques villageoises. Ces centres autonomes ont été renforcés, à partir du XIe siècle, par d'autres, inédits, les bourgeoisies et les patriciats des cités urbaines. Cette situation distingue l'Europe du reste du monde, à l'exception du Japon, lui aussi doté d'aristocrates de fondation, de bourgeois à partir du XVIe siècle et de paysans à partir du XVIIIe. Quant à la dernière condition, on pourrait montrer que la plupart des types humains, appropriés aux différents rôles sociaux et développés au long des siècles médiévaux et modernes, inclinent aux qualités et aux vertus requises.

Enfin, l'actualisation de la démocratie en Europe est contée par son histoire politique. On peut décider de la faire partir de la date symbolique de 1564, année marquée par un début de la révolte des Provinces Unies contre l'Espagne, et de choisir 1848 comme date symbolique d'achèvement du « cycle démocratique européen ». Comme toute la matière historique produite par les activités humaines, cette histoire est faite d'événements, de développements, de réalisations, qui peuvent et doivent être rangés et analysés en trois classes distinctes. Les uns sont des cognitions, qui animent la pensée juridique, la philosophie politique, la production idéologique, les sciences anthropologiques, tous les efforts du connaître déployés au service d'un projet politique conduit peu à peu du virtuel au potentiel et de celui-ci à l'actuel. Une deuxième classe est peuplée de factions — des formes matérialisées et des matières informées —, principalement des institutions, des législations, des constitutions, mais aussi des partis politiques, des syndicats, des structurations de la politie, des organes politiques, des associations de toute nature... La classe de loin la plus peuplée et le foyer des deux premières est celle des actions, des conflits, des révoltes, des révolutions, des contestations, des guerres civiles..., qui, à travers des mouvements chaotiques à peu près opaques aux acteurs et aux contemporains, ont peu à peu fait émerger, de façon tâtonnante au début et de plus en plus assurée à la fin, les démocraties européennes et occidentales d'aujourd'hui. Le spectacle qu'elles proposent à l'observateur, confirme les attentes de la théorie. Une fois en place, la démocratie, même la mieux instituée, organisée et gérée par des politiciens et des citoyens vertueux, marche normalement mal, tout en demeurant indéfiniment réformable, perfectible et insubvertible de l'intérieur à l'échelle des siècles. Il n'existe pas de démocratie à proprement parler, mais des démocratisations plus ou moins abouties.

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Conclusion

Un exercice comme celui-ci ne conduit à aucune conclusion, car il se veut introduction en forme d'hypothèse de travail et appel à se mettre à l'ouvrage pour tester la thèse avancée. Il faut, auparavant, achever la scénographie politique, en précisant la place occupée par l'autocratie. Elle a été ignorée ici, parce qu'elle n'a joué qu'un rôle épisodique, à côté de la démocratie et de la hiérocratie, dans les mondes primitifs et traditionnels, sans jamais contribuer aux mouvements de longue durée et portée. La documentation enregistre des épisodes tyranniques et despotiques dans les hiérocraties absolues et à l'occasion de crises de sa variante tempérée et de sa subversion dans le sens démocratique, dans la Grèce archaïque et à la fin de la Rome royale. Avec beaucoup d'imagination, on repère des esquisses idéocratiques, par exemple l'épisode d’Akhenaton en Égypte, la tentative d'instaurer la Cité du Soleil à Pergame vers -250, l'usurpation de Wang Mang en Chine de 9 à 23 ou les empereurs iconoclastes à Byzance. On peut caractériser comme « autoritaires » les empereurs romains jusqu'au IVe siècle et à la définition d'une hiérocratie absolue en bonne et due forme, justifiée par une idéologie détournant à un usage politique des éléments chrétiens. À part la tyrannie, ces cas ne sont guère convaincants. En fait et pour l'essentiel, l'autocratie n'a rencontré ses conditions de possibilité qu'avec la modernité. Elle les a trouvées, en particulier, là où les aspirations à la démocratie et les expériences démocratiques n'ont pas bénéficié de leurs conditions de possibilité, ce qui a induit des dérapages, des corruptions et des perversions.

00:27 Écrit par HUMANITAS dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : démocratie, jean baechler, histoire | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

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